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LE JOURNAL VAGABOND


Au fil de la rêverie

Pour moi, la solitude, ce n’est pas tant la solitude physique, que la possibilité de concentration, la chance d’être constamment dans le sujet qu’on travaille, que ce soit en musique ou en littérature. Une sorte de fil continu qui permet d’avancer très vite, et sans interruption. « Suivre le fil de sa pensée » dit bien ce que c’est : un fil qu’on suit, qu’on tire, qu’on enroule, qu’on tisse.

 

Je suis quelquefois dans mon temps personnel, intime, décalé de l’horaire et de la vie dite courante, absorbé, je pourrais passer des journées entières sans particulièrement voir de gens, sans parler, heureux dans cette longue pensée ininterrompue.

 

Les papiers s’entassent, je ne range pas certains livres, qui se promènent dans les pièces au gré de mes rêveries et de mes bouts de lecture, je pioche un passage, m’assois pour le lire où je me trouve, l’emporte avec moi, le laisse ailleurs...

 

Dans un passage hilarant d’une correspondance, Baudelaire parle de ça, à sa manière, à son éditeur, Poulet-Malassis, à qui il écrit :

 

« J’ai été contraint, il y a quelque temps, de dîner chez Madame Hugo ; ses deux fils m’ont vigoureusement sermonné, mais j’ai fait le bon enfant, moi, républicain avant eux, et je pensais en moi-même à une méchante gravure représentant Henri IV à quatre pattes, portant ses enfants sur son dos. – Madame Hugo m’a développé un plan majestueux d’éducation internationale (je crois que c’est une nouvelle toquade de ce grand parti qui a accepté l'entreprise du bonheur du genre humain). Ne sachant pas parler facilement, à toute heure, surtout après dîner, surtout quand j'ai envie de rêver, j'ai eu toutes les peines du monde à lui expliquer qu'il y avait eu de grands hommes AVANT l'éducation internationale; et que, les enfants n'ayant pas d'autre but que de manger des gâteaux, de boire des liqueurs en cachette, et d'aller voir les filles, il n'y aurait pas plus de grands hommes APRES. Heureusement pour moi, je passe pour fou, et on me doit de l'indulgence. (…)

 

Le célèbre XXX m'a fait, lui aussi, un sermon de deux heures (il croit que c’est là une conversation), à la fin duquel je lui ai simplement dit : Monsieur, vous sentez-vous assez fort pour aimer un merdeux qui ne pense pas comme vous ? Le pauvre innocent en a été suffoqué !

 

Tout à vous, votre bien dévoué

 

Charles Baudelaire »

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2015).

 

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12/07/2017
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Le polar, dernier refuge de la narration ?

Les librairies de Bologne, sont toujours aussi tentantes et accueillantes : celle de la ’Coop’, bien sûr, délicieuse à plus d'un titre, puisqu'elle offre aussi, à côté des livres, les meilleurs produits 'slowfood' de la ville, mais aussi la ‘Nanni’, près de la Piazza Maggiore, avec ses boiseries, ses présentoirs dehors, sous la galerie, bien classés, avec des tas de livres de seconde main, et ses vitrines alléchantes pleines de livres d’art... Et puis, j’aime bien la ‘Feltrinelli', plus populaire, ou la ‘Mondadori’, les deux chaines nationales émargeant de grands groupes éditoriaux, intéressantes pour savoir ce qui se lit, pour comprendre ce qui s’écrit.

 

La mode du polar, du ‘giallo’, est aussi forte ici qu’ailleurs, avec d’excellents auteurs, tous des best-sellers, et tous traduits dans plein de langues – il y a même, comme en Angleterre (Nicci French), aux États-Unis (Ellery Queen) ou en France (Boileau-Narcejac), des tandems d’écrivains, Fruttero et Luccentini, bien sûr, mais, aujourd’hui, Monaldi et Sorti, par exemple, auteurs de pavés très bien ficelés, le petit dernier, Malaparte : Morte come me, traitant de l’écrivain Curzio Malaparte aux prises avec la police fasciste pour un crime qu’on lui met sur le dos et qu’il n’a pas commis. Très pro.

 

Mais la question que je me pose, aussi, c’est pourquoi, sociologiquement, le polar a pris autant de place dans ce qui s’écrit et se publie aujourd’hui ?

 

On pourrait facilement dire que c’est parce que les temps sont durs, et qu’on a besoin d’évasion.

 

Mais est-ce que ce ne serait pas aussi parce que le roman est arrivé en fin de course, usé par tant d’autobiographies à peine déguisées, de narcissismes avoués, d’astuces techniques ou stylistiques gratuites et stériles, de manque de puissance narrative, et qu’aujourd’hui comme au XIXe siècle, le lecteur recherche des mondes parallèles, des drames, des ambitions, des désillusions, de grandes amours et de grandes haines ?

 

En cela, le roman policier rejoint les grands romans feuilletons du XIXe, ceux d’Eugène Sue ou de Ponson du Terrail autant que ceux de Balzac ou de Victor Hugo. Les ficelles sont à peu près les mêmes, et si l’écriture n’est pas liée à une publication en feuilleton hebdomadaire, elle garde cette structure, les surprises inexpliquées en fin de chapitre, le suspense dilué sur l’ensemble du livre, le changement de narrateur et le changement d’unité de lieu, de temps ou d’action.

 

C’est à se demander si, à force de vouloir être cohérent, ou disons parfait, dans sa construction narrative, suite à des générations d’écrivains et de studieux qui ont démonté les rouages des romans, et ont dévoilés narrateurs et narrations (Flaubert, Proust, Barthes, Genette, « Je est un autre », narrateurs « intradiégétique » et « extradiégétique », etc...) et à d’autres générations d’écrivains qui ont tâché d’appliquer la leçon (ceux du ‘Nouveau roman’, en particulier), le roman n’a pas perdu son âme, et son rôle, qui était justement de raconter des histoires, de laisser libre court à la fantaisie, à l’imagination, à la liberté d’écriture – à trop vouloir réfléchir à la forme, le roman s’est peut-être autodétruit.

 

À cet égard, le roman policier a longtemps été protégé, en quelque sorte, par son étiquette de « littérature de genre », et encore plus aujourd’hui par son succès (en tant que niche  éditoriale et commerciale), tout comme la science-fiction, et a de ce fait pu garder les coudées franches et se développer en toute liberté, loin des modèles, des écoles et des théoriciens.

 

Avec cette seule différence, majeure celle-là, qu’on relit très rarement un roman policier, à quelques exceptions près, Simenon par exemple, et, pour ma part, Barbara Vine (le pseudonyme de Ruth Rendell pour sa production plus ambitieuse, je pense à l’extraordinaire Asta’s Book , Le Journal d’Asta).

 

©Sergio Belluz, 2016, Le journal vagabond (2016).

 

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25/08/2016
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Terrasses et créativité.

J’aime bien les terrasses de café, je m’y concentre parfaitement. Les conversations alentours, qui m’arrivent par bribes, me rassurent, me relaxent, je fais partie du  monde tout en m’en abstrayant.

 

Et je n’ai pas cette impression d’être toujours à ma table de travail.

 

©Sergio Belluz, 2016, Le journal vagabond (2016).

 

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26/07/2016
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À table!

Il y a une grande tablée près de moi, avec une petite fille absolument obsédée par son téléphone – et je me disais qu’aujourd’hui, tout petit déjà, ils vivent dans l’imaginaire qu’on leur fournit plutôt que dans celui qu’ils se créent eux-mêmes, et que c’est triste.

 

Mais les parents sont contents : les enfants sont occupés à regarder des tas de dessins animés et les laissent tranquilles.

 

En plus, la gamine mange en regardant son téléphone, et sa grand-mère doit la forcer à manger.

 

Je ne comprends pas les parents : il faudrait imposer des moments de trêve, de pause, quand on mange, on mange... mais je suppose que les parents, eux aussi, parce qu’ils n’ont pas forcément grand chose à se dire, mangent en regardant la télévision...

 

Ce non-respect de ce qu’on mange est d’ailleurs quelque chose que je trouve terrible : cette nourriture sous plastique, empilée en vrac dans les frigos, les paquets à moitié ouverts, les sauces entamées qui moisissent, les tonnes de produits qui, à chaque fois, finiront à la poubelle – c’est un aspect de notre société de consommation : la nourriture coûte moins cher grâce et à cause de la production et de la consommation de masse, et on traduit : ça ne vaut rien, et on oublie qu’il a fallu une vie et une mort pour qu’on puisse avoir ça sur sa table...

 

©Sergio Belluz, 2016, Le journal vagabond (2016).

 

 

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19/07/2016
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Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait.

Aujourd’hui vieillesse ne sait souvent plus rien, ou pas grand-chose, et veut faire jeune, tout en pouvant davantage, économiquement, que jeunesse qui sait d'autres choses, mais qui ne peut pas grand chose, faute de moyens et qui doit faire avec une société léguée par les générations précédentes, dans un système social en pleine déconstruction.

 

Que ce soit en Turquie, en Iran, dans les pays du printemps arabe, en Inde ou en Europe de l'Est, de l'Ouest et du Sud, il y a toute une génération de jeunes qui se rebellent et qui voudraient avoir leur mot à dire sur l'avenir qu'on ne leur prépare pas.

 

Les moyens de communications, de publication, d’expression en pleine mutation rendent difficiles la reconnaissance de ces nouveaux talents en train d'émerger : de très bons auteurs vont forcément surgir de cette nouvelle génération, qui ressemble beaucoup à celle des années 50, confrontée à une société et des valeurs qui ne correspondent plus à la réalité vécue, à sa réalité.

 

©Sergio Belluz, 2016, Le journal vagabond (2012).

 

 

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29/03/2016
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Paris en musique and all that Zaz.

À la FNAC, je suis tombé sur l’hommage à Paris de Zaz, avec Thomas Dutronc et Aznavour en gueststars.

 

Zaz revisite Sous le ciel de Paris, Paris Canaille, I Love Paris (de Cole Porter), Jolie Môme, J’ai deux amours, Les Champs-Elysées, etc, en version jazz-manouche, avec quelques incursions côté jazz tout court.

 

Sa voix enrouée, gouailleuse, va bien avec ce répertoire, même si je trouve que les arrangements de Quincy Jones sont un peu trop carrés, et la diction trop plan-plan.

 

C’est bien de revisiter le répertoire, mais pour le faire redécouvrir magnifiquement, comme le font les chanteurs de jazz avec les ‘standards’. Souvent, on se borne à réorchestrer sans grande imagination, on change de rythme, on chante en java ce qui était un slow, ou inversement, et ça n’a aucune sorte d’intérêt.

 

Mais le disque est plaisant, et j'ai une préférence pour l'enjoué Paris sera toujours Paris, dont le texte est dû au fin et drôlissime Albert Willemetz, auteur entre autres de 'Félicie aussi' et de 'Mon homme', une chanson que Zaz arrive à renouveler avec fraicheur et talent.

 

©Sergio Belluz, 2016, Le journal vagabond (2014).

 

 

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04/03/2016
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Des fois, dérailler c'est bon.

Ce qui me frappe et me séduit toujours dans les enregistrements de bossa nova, et notamment chez ses plus célèbres interprètes, João Gilberto, Astrud Gilberto, Antonio Carlos Jobim, Elis Regina, Vinicius de Moraes, Chico Buarque et pleins d’autres, c’est le côté légèrement faux de certaines notes, juste un poil à côté, et ce n’est jamais gênant, au contraire : c’est sensuel, c’est charmant, et c’est totalement juste pour ce type de chant susurré, parlé, presque, dont seules les consonnes restent, accentuées mais  légèrement, comme il sied à un aveu discret, une intimité dévoilée, une confidence souriante chuchotée à une oreille complice.

 

Des imprécisions sonores et humaines qui sont comme une pudeur courtoise, une négligence élégante et désinvolte qu’une plus grande précision trahirait.

 

©Sergio Belluz, 2016, Le journal vagabond (2016).

 

 

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20/01/2016
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