sergiobelluz

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NOTES DE LECTURE


Cioran et l'Espagne (et moi, quelque part)

Il n'y a pas à dire: la culture, c'est ma danseuse.

 

Au début je regarde ou j'écoute, puis je feuillette, puis je m'assois, puis je lis... et puis, quelquefois c'est le coup de foudre, irrésistible, et j'achète en priant que la Providence divine (ou tout autre système impressionniste de répartition pécuniaire) trouve un moyen de me faire arriver à la fin du mois.

 

Surtout quand il s'agit d'une édition en un volume des oeuvres complètes de Cioran, par exemple.


En feuilletant au hasard - mais le hasard existe-t-il? Vaste question... - , j´ai été surpris par certains textes tout à fait chaleureux, notamment dans ses Exercices d'admirationOn ne s'attend pas à ça de la part de Cioran, réputé pour sa sécheresse.

 

Plusieurs passages m'ont été droit au coeur, sur l'admiration de Cioran pour l'Espagne et pour les mêmes raisons que moi - orgueil démesuré auquel correspond un humour et une ironie de soi tout aussi démesurés, Don Quijote et son pendant Sancho Panza - l'autre sur ses rapports avec l'argent et le travail.

 

Au sujet de l'Espagne, ce pays que j'aime tant, il dit ceci:


- "Les Espagnols pratiquent fanatiquement la dérision. Leur orgueil personnel, toujours accompagné d'ironie, se retourne contre eux, et grâce à cela, n'est pas insupportable en définitive. [...] L'Espagne représente pour moi l'émotion à l'état pur."

- "J'ai une sorte de culte de l'Espagne. J'aime en Espagne toute la folie, la folie des hommes, ce qui est imprévisible. Je suis fou de tout en Espagne. C'est le monde de Don Quichotte."

Quant au travail, voilà sa philosophie:

"Pendant vingt ans, avec presque rien, ma subsistance se trouvait assurée.  Je vivais dans un hôtel bon marché et je mangeais dans les restaurants universitaires. Un des jours les plus sombres de ma vie a été celui où l'on m'a convoqué à l'université pour m'annoncer que la limite d'âge pour accéder aux foyers des étudiants était de vingt-sept ans. Comme j'en avais quarante, c'était fini.

 

Tous mes projets, tout mon avenir, se sont écroulés ce jour-là. Je me voyais si bien en éternel étudiant raté et pauvre, traînant avec d'autres déchets de mon espèce au Quartier Latin. Cela correspondait si bien à ma vision du monde. Je me disais: il faut tout faire sauf travailler."

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2005).

 

 

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06/09/2017
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Paul Morand: 'L'Europe Galante', quelle liberté!

Je relisais "L'Europe Galante", de Paul Morand, des nouvelles d'une virtuosité et d'une élégance incomparable.

 

Étonnant, aussi, comme on peut extraire facilement des textes de Morand leur colonne vertébrale (mais la chair autour est délicieuse aussi).

 

VAGUE DE PARESSE

 

 

"En 1915, je fis connaissance, à Londres, d’une Hollandaise, née d’on ne sait quelle Java. Elle était éclatante et portait ses nattes noires roulées sur les oreilles comme les cornes des mérinos australiens. Elle me faisait penser à ces enseignes des foires :

 

FEMME D’ORIGINE


ORIENTAL’ATTRACTION


BEAUTÉ – VOLUPTÉ – FÉERIE – LUMIÈRE" [...]

 

[...] « J’estime à leur prix les rencontres de hasard et ces voyages dans des paysages inconnus, en peau humaine. Rien n’est plus laid, pensais-je, que les gens qu’on voit tous les jours." [...]

 

[...]« Et sans se réveiller davantage, me sentant près d’elle, elle me prit dans ses jambes, qu’elle referma aussitôt, avec un réflexe de coquillage. »

 

LES AMIS NOUVEAUX

 

[…] « Ce soir, j’aurais Agnès à moi tout seul. On ne peut pas toujours l’avoir à soi. De quel droit confisquer cette richesse sociale ? Comment, sous un toit, conserver cette tempête qui risque de faire sauter la maison si on la comprime ? Car Agnès lance autour d’elle, avec indifférence et une rare amplitude de jets, ses actes, qui font explosion. Elle rit des femmes d’avant-guerre qui disaient aux hommes : « Je viendrai chez vous si vous promettez que vous ne ferez rien. » Peut-être allons-nous la voir arriver affectueuse et douce; elle est cela aussi, surtout si l’on ne fait pas mine de la regarder.

 

Agnès n’arrive pas. A chaque entrée, je lève la tête. Le garçon, pour calmer mon impatience, met chaque fois sous mes mains un nouveau couteau, une autre fourchette. Je dois ressembler à la gravure Restauration, « L’Attente de la fiancée ».

 

Déjà les dîneurs commencent à s’amollir, à se rapprocher, à entrer les uns dans les autres. On enlève des tables pour danser. Le violoniste étend sur son instrument un mouchoir sale, comme pour cracher ses dents, et promène sur moi un œil hautain et naturalisé pareil à ceux des cerfs d’antichambre, jusqu’à ce qu’enfin, ayant rencontré dans une glace sa propre image, il soit définitivement séduit et que son regard chavire.

 

Il fait jour encore sur le ciel, mais déjà plus à l’intérieur du ciel. Des nuages longs, conviés à l’ouest, s’y rendent. J’oublie de dire que Paris est devant moi, j’en suis séparé par des marronniers roses et par une Seine courbe, fort joliment éclairée à faux.

 

« Bonjour. Agnès n’est pas arrivée ?


- Paule ?


- Oui, Paul.


- Comment m’avez-vous reconnu ?


- C’était vous, incontestablement. »

 

Pour la première fois, j’entends sa voix : « Il faudra, dit-elle, un troisième couvert ; c’est Agnès qui, ce soir, nous invite tous deux ; en retard, elle prie que sans elle on se mette à table. »

 

Ainsi, n’ignorant pas qu’avertis, nous nous serions dérobés, Agnès a pris soin de ne pas nous prévenir de cette rencontre. Elle nous a assemblés – le plus faible degré du rapprochement, celui qui met ensemble dans un même lieu. Nous voici maintenant tous deux nous affrontant, sans elle dont seule la présence nous ferait heureux. Agnès a voulu réunir dans un étroit espace ses deux plus grands biens jusqu’ici séparés, les deux personnes qui savent le mieux l’aimer, qui acceptent de se conformer à ce qu’elle veut ou ne veut pas, sans cesser d’en souffrir. Car Paule et moi, avec franchise et simplicité, depuis un an, nous aimons Agnès. » […]

 

[…] « Elle ôte son chapeau, et son front apparaît, découvert, accessible, bon. C’est une autre personne. Elle n’a pas les cheveux courts. Sa bouche aussi, je l’avais comprise à contresens. C’est une âme de Fénelon, à douce laine, « compatissante et libérale », qui dîne en face de moi. Je ne savais pas qu’à ce point nos jugements dépendent d’un éclairage. Me voilà uni à quelqu’un d’aussi tremblant que moi, dont le cœur vacille sous l’émotion d’être là, seule, en face de son ennemi.

 

Paule n’aurait-elle aucune de ces qualités, aucun de ces défauts auxquels j’aspirais ? Naïve, exorable, serait-elle une sœur ? Me voilà pris entre la politesse qu’il y aurait à dire du bien de notre amie commune et le besoin de devenir intimes, par la voie la plus courbe, en en disant du mal.

 

« Condamnons-nous Agnès ? demandé-je.


Hélas ! par contumace.


Lynchons-la. » […]

 

[…] « Nous interrompons ce dialogue élisabéthain, plein de sang et de concetti, car le son de nos voix nous a détendus et permet à nos cœurs de converser. L’on connaît ces entretiens silencieux, étincelants, qui s’établissent entre deux êtres pour la première fois en présence, et les fixent l’un à l’autre, tandis que les paroles tiennent la scène et font la parade sans qu’on y prête foi ou attention. » […]

 

[…] « Nous nous levâmes. Je pris le bras de Paule. Nous pensions à Agnès. Nous aurions voulu surtout savoir lequel de nous deux, en amour, elle préférait. Mais devions-nous, en un soir où nous tenions notre chagrin apprivoisé sur notre doigt, l’effrayer ? Nous descendîmes vers le Point du Jour, à pied. Silencieusement, nous goûtions un armistice heureux et sans lendemain peut-être ; nous avions été amenés sans bandeau au camp l’un de l’autre, admis à tout visiter et à toucher de la main les armes qui, hier encore, nous blessaient le mieux. »

 

C'est un texte de 1925. Quelle liberté!

 

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06/09/2017
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Stefan Zweig, le bourgeois guindé qui s'encanaille

Hier soir, terminé de lire 'Amok' de Stefan Zweig, un recueil de trois nouvelles  - 'Amok ou le fou de Malaisie', 'Lettre d'une inconnue' et 'La Ruelle au clair de lune' - autour de la passion amoureuse, ou plutôt de la névrose amoureuse.

 

Je reconnais la patte de Zweig, sa fascination pour la 'possession' amoureuse, et un certain sadomasochisme (toutes les nouvelles traitent de cet 'Amok', de cette 'folie' impossible à contenir).

 

Je trouve, comme toujours qu'il y a quelque chose de profondément 'Mitteleuropa' dans cette manière d'envisager, d'écrire et de décrire la dépendance amoureuse, quelque chose de Viennois, peut-être, et de bourgeois viennois, même.

 

Il y a des domestiques, des hommes de lettres oisifs qui voyagent et qui sont fascinés par un certain type de vulgarité sensuelle chez les femmes qui sont évoquées, ou par des relations de domination sexuelle d'un être sur un autre, un thème qu'on retrouve aussi chez d'autres auteurs de la même génération et du même groupe littéraire 'Jeune Vienne', notamment Arthur Schnitzler dans 'La Ronde' (dont Max Ophüls a magnifié la beauté perverse) ou 'La Nouvelle rêvée' (dont Kubrick a raté l'adaptation en plaçant son film 'Eyes Wide Shut' dans un New York contemporain).

 

J'y reconnais ce même voyeurisme fasciné et craintif de l'homme éduqué devant la sexualité.

 

C'est sûr, les notations sont fines, la description de la dépendance amoureuse, de la soumission, est très juste, chez Zweig. Mais en même temps, il y a toutes ces conventions narratives qu'on a lues mille fois (le narrateur rencontre quelqu'un qui lui raconte une histoire qui devient la narration, le récit dans le récit...) et puis il y a le côté désuet de cette fascination pour le morbide, qui tient aux circonstances, disparues aujourd'hui.

 

Ce qui avait de l'importance, alors, c'était le contraste entre une société collet-monté et un dérèglement des sens, un contraste qu'on a de la peine à ressentir aujourd'hui, qui nous parait désuet, presque comme si on regardait une photo d'ancêtres, couleur sépia ou noir et blanc, où l'on distingue, par les vêtements, par les accessoires (chapeaux, guêtres, cannes...), par la pose, par le sérieux des visages, certaines conventions, certaines attitudes, certaines postures devenues absurdes, légèrement grotesques, en tout cas très outrées et très futiles.

 

Il n'y a pas ce problème avec la tragédie grecque ou les romans dont l'écriture est concentrée sur des destins, plutôt que sur des comportements, les comportements étant, par la force des choses, conditionnés par des conventions sociales.

 

Il y a un côté bourgeois guindé qui s'encanaille, chez Zweig - et sans l'humour débridé de Feydeau, hélas.

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2017).

 

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06/09/2017
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Autour de ‘Crime et Châtiment’ de Dostoïevski (2)

Ces monologues intérieurs, quelle merveille, à la fois obsessionnels et réalistes, précis dans l’écriture.

 

Celui à propos du mariage de sa soeur, un mariage que Raskolnikov désapprouve, et qu’il attribue au fait que sa soeur se sacrifie pour lui, étudiant, pour qu’il puisse, plus tard, ses études finies, apporter la prospérité à sa famille.

 

Ça part d’une lettre que lui écrit sa mère au sujet de ce mariage : en étudiant littéraire, il en analyse la moindre tournure, relève les approximations, les euphémismes, sous lesquels on lui cache la vérité, ce que sa mère n’ose pas lui dire (et qu’il échafaude de manière précise):

 

« La chose est claire, marmottait-il en ricanant et en triomphant d’avance avec méchanceté, comme s’il avait été sûr de réussir. Non, maman, non, Dounia, vous n’arrivez pas à me tromper. Et elles s’excusent encore de ne m’avoir pas demandé conseil et d’avoir décidé la chose à elles deux. Je crois bien ! Elles pensent qu’il est trop tard pour rompre ; nous verrons bien si on le peut ou non ! Le beau prétexte qu’elles allèguent ! Piotr Petrovitch est, paraît-il, un homme si occupé qu’il ne peut même pas se marier autrement qu’à toute vapeur, en chemin de fer, quoi ! (...) Ainsi vous dites que c’est définitivement réglé ; vous avez décidé, Avdotia Romanovna, d’épouser un homme d’affaires, un homme pratique qui possède un certain capital (qui a amassé déjà un certain capital, cela sonne mieux et en impose davantage). Il travaille dans deux administrations et partage les idées des nouvelles générations (comme dit maman) et il paraît bon, ainsi que le fait remarquer Dounetchka elle-même. Ce « paraît » est le plus beau ! Et Dounetchka se marie sur la foi de cette apparence ! Merveilleux ! Merveilleux ! (...) Il a paru un peu  brutal à maman, et la pauvre femme, dans sa naïveté, a couru faire part de ses observations à Dounia. (...) Et pourquoi m’écrit-elle : ‘Aime Dounia, Rodia, car elle t’aime plus que sa propre vie ?’ Ne serait-ce pas le remords qui la torture en secret d’avoir sacrifié sa fille à son fils ? ‘Tu es notre foi en l’avenir, toute notre vie.’ Oh ! maman ! »

 

Il décortique les phrases utilisées et en traduit la réelle teneur, une explication de texte qui met à jour toute la situation de cette famille désargentée, sans père, dont la mère touche une pension insuffisante, et dont la fille, après avoir été harcelée par un de ses employeurs (elle était bonne chez un couple de commerçants) a préféré partir de son travail, mais doit trouver une solution, le mariage avec un fonctionnaire étant une opportunité, malgré les particularités, les manies, même, dudit fonctionnaire, arrogant, suffisant, méprisant (ce dont Raskolnikov s’offusque).

 

Tout ça est évoqué dans une sorte de délire mental, presque comme si Raskolnikov se parlait à lui-même.

 

Et tout ça est exposé en parallèle d’une action où on vient de croiser une jeune fille que Raskolnikov a vue titubant dans la rue, ivre, qu’on a fait boire pour abuser d’elle, et Raskolnikov fait le parallèle entre cette jeune fille et sa propre soeur, la pauvreté poussant les jeunes filles vers la prostitution que Raskolnikov analyse objectivement, considérant qu’elle est « normale », que la société en a besoin, que ces filles sont fichées, qu’elles finissent à l’hôpital (il veut dire à l’asile ou à l’hospice, pour y mourir de folie ou de maladie vénérienne, jeunes encore, mais usées par la vie).

 

C’est étonnant de vérité humaine, et j’y suis d’autant plus sensible que j’ai moi-même passé par ces moments de misère, et que j’ai vécu ces moments où, par nécessité, on est sur le point de transiger avec son éthique, de tomber dans le sordide, ces moments terriblement angoissants où, fébrile, on échafaude toute sorte de solutions possibles pour s’en sortir, où l’on se rebelle contre la pauvreté et le mauvais sort.

 

Et puis, en passionné absolu de Balzac – Dostoïevski était aussi un grand admirateur de Balzac –, j’y retrouve sa précision intuitive dans les descriptions de hiérarchies sociales,  ou dans les aspirations de ces ambitieux pathétiques cherchant à monter d’un grade dans l’administration, à obtenir une médaille ou une décoration, à cultiver les personnes haut placées susceptibles de leur être utiles...

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2017).

 

 

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23/07/2017
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Autour de ‘Crime et Châtiment’ de Dostoïevski (1)

À quoi tiennent les plaisirs littéraires... Il a suffit que je tombe par hasard sur un exemplaire oublié de ‘Crime et Châtiment’ – l’édition folio, préfacée par Georges Nivat –, pour que je replonge dans cette réalité romanesque si particulière.

 

C’est une traduction très juste, très sobre, d’un certain D. Ergaz, qui sait éviter tous les exotismes de pacotille, et les tournures de phrases censées évoquer « l’âme russe », celle que vont chercher les touristes friqués qui se paient un Noël russe à prix exorbitant pour se promener quelques jours en troïka, couverts de fourrures, dans des paysages neigeux sur fond d’Ivan Rebroff.

 

La longue préface de Georges Nivat, pleines de références, est tout à fait compétente, même si on se dit que l’oeuvre n’est plus qu’un prétexte à théories quelquefois bien fumeuses, que Nivat, exhaustif, évoque au passage, sans trop se mouiller.

 

Ce qui est intéressant, surtout, c’est le lien que fait Nivat entre la ville de Saint-Pétersbourg, artificielle, une ville de parade, presque menaçante (Pouchkine écrira sur ce thème son fameux poème), et les affres psychologiques de Raskolnikov, ce qu’on trouve déjà dans Gogol, par exemple.

 

Intéressant aussi de comprendre la genèse de cette oeuvre qui est en réalité la fusion de deux romans antérieurs, que Dostoïevski avait écrits sans les publier.

 

Il y a aussi une bonne synthèse du thème général de ‘Crime et Châtiment’, qui rejoint ‘Les Caves du Vatican’ de Gide dans son interrogation sur le crime : y a-t-il des crimes inutiles ? Et des crimes utiles ou justifiables ? Ce qui est particulièrement intéressant en Russie pré-communiste, où les attentats se succèdent, et aussi en Russie communiste, où l’on massacre utile, pour la cause... Derrière tout ça, il y a l’humain qui décide de tuer, et qui, d’une manière ou d’une autre, cherche à justifier son acte.

 

Le début du roman est très balzacien : un jeune homme sort d’une mansarde de la rue X pour aller vers le pont Y, etc... Il a une entrevue avec une usurière, et tout ce premier passage est étonnant d’étrangeté : on est dans la tête, et dans l’isolement moral, de Raskolnikov, une solitude due à sa pauvreté, mais aussi à son intégrité et à son orgueil.

 

Fascinant, aussi, ce deuxième chapitre, avec ce Marmeladov, le fonctionnaire poivrot qui a ruiné sa famille et qui le clame, un raté alcoolique très bien senti par Dostoievski.

 

Cet univers, je l’ai connu de l’intérieur, je le reconnais, sordide, fait de familles délaissées ou ruinées, indigentes.

 

Marmeladov le dit bien : on peut être vertueux si on est pauvre, pas si on est indigent (Balzac dit la même chose dans plusieurs de ses romans).

 

J’y retrouve cette violence inhérente à l’exclusion sociale, au manque d’argent, un manque d’argent qui exacerbe les laideurs humaines, émoussées quand la partie matérielle est suffisante.

 

Et c’est tout le fonctionnement d’une société qui est mis en exergue, c’est à dire des systèmes sociaux, des structures humaines, dont une partie de la population est exclue jusqu’à la mort.

 

Magnifique de construction et d’écriture – hanté, presque.

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2017).

 

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21/07/2017
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Quand Colette ouvre sa fenêtre, tout Paris a pour elle les yeux de Chimène

Fascinant, ce petit livre de Colette, Paris de ma fenêtre : C’est Paris sous l’Occupation, et c’est une sorte de regard de compassion sur le pays occupé et la manière de survivre (pour se chauffer, pour manger ce qui est disponible...), il y a des trucs de bonne femme et des recettes de grand-mère, et toujours une grande tendresse. Quel plaisir !

 

Colette, c’est à la fois un style classique, précis, sec, et un style féminin qui a su trouver quelque chose qui en fait, à mon goût de lecteur, la démonstration artistique de l’égalité homme-femme : il n’y a qu’elle pour rendre éternelle une sensation, ou plutôt une perception sensuelle : l’arôme du café chaud, la beauté des animaux dans leur sauvagerie, le côté animal de la femme (dans sa manière de protéger sa nichée, par exemple), ce qui souligne, par contraste la naïveté humaine des obligations sociales, les idées reçues sur ce qu’une mère ou une femme est censée faire, idées que Colette démonte en quelques mots de bon sens.

 

Dans son écriture, on perçoit quelqu’un qui, par gourmandise et par nécessité, a tout essayé, et qui s’est affranchi de beaucoup de conventions qui ne devaient d’ailleurs pas être très ancrées, grâce à l’éducation intelligente et ouverte d’une mère, Sido, elle-même très affranchie des conventions de son temps.

 

On perçoit aussi l’amour du mot juste et précis, et l’amour du mot tout court, de certains beaux mots qui entrainent tout un univers de sensations (nostalgie, désuétude, tradition, pragmatisme), la haine de la phrase et du verbiage, l’intelligence qui sait ne pas sortir du sujet mais qui se permet de délicieuses digressions.

 

Chez Colette, il y a cette spécificité littéraire, qu’on trouve chez Mme de Sévigné, Mme du Châtelet, George Sand, Françoise Sagan, Christiane Rochefort ou Régine Deforge, cette transcription de la sensualité de la vie qui, peut-être, est une des grandes qualités d’une écriture qu’on pourrait, quel que soit le genre de l’écrivain(e), qualifier de « féminine », où se sont aussi illustrés Montaigne, Casanova, Proust ou Julien Green.

 

Il y a aussi cette virtuosité stylistique et linguistique, et cette intelligence de la vie et des gens qui en font l’égale des plus grands moralistes français, Pascal, La Rochefoucauld, Léautaud, Gide ou Mauriac, la sensualité en plus et la cérébralité en moins.

 

L’amour de la lecture, par Colette

 

« Livrées à la hâte et à la facilité de vivre extérieurement, les époques heureuses sont fidèles à la pensée écrite. Une molle félicité excella toujours à brûler les heures, à les presser de témoigner combien elles sont vides, vaines, volantes. De poignants soucis, une tardive clairvoyance leur redonnent leur poids et leur suc, réduisent à leur valeur les plaisirs qui nous viennent du son et des fuyantes images. Ce qui se fixe en nous par l’oeil, ce qui par le caractère imprimé échauffe en nous la pensée, l’esprit de compréhension et de contradiction, prend tout son prix ; n’est-il pas du meilleur augure que des générations égarées, en cherchant leur voie, retrouvent que lire est un besoin vital ?

 

Il ne s’agit pas seulement de l’appétit, aussi normal et aussi renaissant que le besoin de se nourrir, qui consomme, dans l’ordre même où elles apparaissent et se succèdent, les oeuvres récentes. « Jamais, me dit mon voisin le grand libraire, jamais on n’a vendu autant de classiques. » Notre pays se méfierait donc des fictions romanesques, du livre dit ‘policier’ que nul ne peut, son énigme déflorée, relire ni aimer ? Ce serait trop beau, ce serait trop tôt.

 

Mais croyons qu’un instinct très sûr incline un peuple durement châtié, ignorant de sa forme future, à interroger son passé, à vouloir connaître les fondements qui assurèrent sa grandeur et peuvent encore répondre de son avenir. Trois mille exemplaires de Montaigne se vendent tous les mois. Dira-t-on que le lecteur français porte aux auteurs faciles son suffrage le plus compact ?

 

L’amour de lire conduit à l’amour du livre. Si notre curiosité et notre pauvreté s’accordent en vue de ressusciter des cabinets de lecture, il faut qu’elles ramènent aussi le respect dû au livre.

 

Le « cabinet de lecture » fut une sorte de bureau de tabac, un « commerce convenant à dame seule ». Une femme, aimable encore et malchanceuse, se faisait de ses abonnés des amis. Balzac donne à la belle Antonia Chocardelle un cabinet de lecture. Solitaires en effet, quasi désoeuvrées, que de dames seules autrefois exploitèrent sans amour un fonds déshonoré par l’usage !

 

Lire est, selon le livre et le lecteur, une griserie, un honneur, le service rendu à un culte, une patiente prospection à travers l’écrivain et nous-mêmes. Ce ne sera pas chose facile que d’enseigner le respect du tome périssable, du papier sans durée. Elle ne viendra que si on la cultive, cette pudeur du lecteur qui consiste à ne pas se gratter la tête au-dessus des pages, à s’abstenir de manger en lisant, de corner des feuillets... L’espèce humaine n’a jamais assez de vergogne quand il lui faut cacher les traces de ses haltes. D’un livre que j’achetai sur les quais tomba un affreux petit peigne de poche, édenté. J’en faillis perdre le goût du livre d’occasion, joie de mes promenades. Ainsi faillis-je me dégoûter du chocolat en tablettes pour avoir mis la dent sur un bouton de culotte enrobé dans sa pâte... »

 

Colette, 'Paris de ma fenêtre' (Genève : Milieu du Monde, 1944)

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2017).

 

 

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16/05/2017
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Willy, roi du calembour bon.

Dans l’amusant Feu Willy : avec et sans Colette de François Caradec (Paris : Jean-Jacques Pauvert aux éditions Carrère, 1984), que j’ai déjà évoqué ailleurs ( Il y a du monde dans la tour d’ivoire), je pensais ne lire que la vie un peu ennuyeuse de l’ex-mari de Colette, or c’est aussi une explication passionnante du monde de l’édition des années 1900-1930, qui ressemble beaucoup au nôtre.

 

Henri Gauthier-Villars (1859-1931), qui avait compris le fonctionnement du système, avait créé une sorte d’atelier dont le nom global était Willy, son pseudonyme, qui publiait des textes travaillés à différents niveaux de spécialité par des gens comme Curnonsky, Paul-Jean Toulet, Jean de Tinan, Pierre Weber et pleins d’autres.

 

C’était très profitable : des tirages à trente mille exemplaires et plus, et Willy payait très bien ses collaborateurs. Tout cela dans un contexte de littérature commerciale très semblable au nôtre.

 

Mais à part cet aspect éditorial, impossible de ne pas éclater de rire avec les mauvais calembours du facétieux Willy. Dans ses fameuses Lettres de l’Ouvreuse, sa critique musicale, on trouve des perles du style : « Othello : une tempête dans un Verdi ».

 

Les chroniques musicales de Willy ont été réunies dans des recueils aux noms facétieux comme La Mouche des Croches (1894), La Colle aux Quintes (1899), Garçon, l’audition (1901) – et ne parlons pas du nom de ses personnages de fiction : Suzanne Aubin, Nini Seffini, Mme d’Amouredo (Claire), Andrée des Hartisses, le marquis de Vlaksastir, le baron d’Ethelred.

 

©Sergio Belluz, 2016, Le journal vagabond (2015).

 

Illustration: Willy, par Boldini.

 

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17/11/2016
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