sergiobelluz

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Au fil de la rêverie

Pour moi, la solitude, ce n’est pas tant la solitude physique, que la possibilité de concentration, la chance d’être constamment dans le sujet qu’on travaille, que ce soit en musique ou en littérature. Une sorte de fil continu qui permet d’avancer très vite, et sans interruption. « Suivre le fil de sa pensée » dit bien ce que c’est : un fil qu’on suit, qu’on tire, qu’on enroule, qu’on tisse.

 

Je suis quelquefois dans mon temps personnel, intime, décalé de l’horaire et de la vie dite courante, absorbé, je pourrais passer des journées entières sans particulièrement voir de gens, sans parler, heureux dans cette longue pensée ininterrompue.

 

Les papiers s’entassent, je ne range pas certains livres, qui se promènent dans les pièces au gré de mes rêveries et de mes bouts de lecture, je pioche un passage, m’assois pour le lire où je me trouve, l’emporte avec moi, le laisse ailleurs...

 

Dans un passage hilarant d’une correspondance, Baudelaire parle de ça, à sa manière, à son éditeur, Poulet-Malassis, à qui il écrit :

 

« J’ai été contraint, il y a quelque temps, de dîner chez Madame Hugo ; ses deux fils m’ont vigoureusement sermonné, mais j’ai fait le bon enfant, moi, républicain avant eux, et je pensais en moi-même à une méchante gravure représentant Henri IV à quatre pattes, portant ses enfants sur son dos. – Madame Hugo m’a développé un plan majestueux d’éducation internationale (je crois que c’est une nouvelle toquade de ce grand parti qui a accepté l'entreprise du bonheur du genre humain). Ne sachant pas parler facilement, à toute heure, surtout après dîner, surtout quand j'ai envie de rêver, j'ai eu toutes les peines du monde à lui expliquer qu'il y avait eu de grands hommes AVANT l'éducation internationale; et que, les enfants n'ayant pas d'autre but que de manger des gâteaux, de boire des liqueurs en cachette, et d'aller voir les filles, il n'y aurait pas plus de grands hommes APRES. Heureusement pour moi, je passe pour fou, et on me doit de l'indulgence. (…)

 

Le célèbre XXX m'a fait, lui aussi, un sermon de deux heures (il croit que c’est là une conversation), à la fin duquel je lui ai simplement dit : Monsieur, vous sentez-vous assez fort pour aimer un merdeux qui ne pense pas comme vous ? Le pauvre innocent en a été suffoqué !

 

Tout à vous, votre bien dévoué

 

Charles Baudelaire »

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2015).

 

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12/07/2017
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