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Autour de ‘Crime et Châtiment’ de Dostoïevski (1)

À quoi tiennent les plaisirs littéraires... Il a suffit que je tombe par hasard sur un exemplaire oublié de ‘Crime et Châtiment’ – l’édition folio, préfacée par Georges Nivat –, pour que je replonge dans cette réalité romanesque si particulière.

 

C’est une traduction très juste, très sobre, d’un certain D. Ergaz, qui sait éviter tous les exotismes de pacotille, et les tournures de phrases censées évoquer « l’âme russe », celle que vont chercher les touristes friqués qui se paient un Noël russe à prix exorbitant pour se promener quelques jours en troïka, couverts de fourrures, dans des paysages neigeux sur fond d’Ivan Rebroff.

 

La longue préface de Georges Nivat, pleines de références, est tout à fait compétente, même si on se dit que l’oeuvre n’est plus qu’un prétexte à théories quelquefois bien fumeuses, que Nivat, exhaustif, évoque au passage, sans trop se mouiller.

 

Ce qui est intéressant, surtout, c’est le lien que fait Nivat entre la ville de Saint-Pétersbourg, artificielle, une ville de parade, presque menaçante (Pouchkine écrira sur ce thème son fameux poème), et les affres psychologiques de Raskolnikov, ce qu’on trouve déjà dans Gogol, par exemple.

 

Intéressant aussi de comprendre la genèse de cette oeuvre qui est en réalité la fusion de deux romans antérieurs, que Dostoïevski avait écrits sans les publier.

 

Il y a aussi une bonne synthèse du thème général de ‘Crime et Châtiment’, qui rejoint ‘Les Caves du Vatican’ de Gide dans son interrogation sur le crime : y a-t-il des crimes inutiles ? Et des crimes utiles ou justifiables ? Ce qui est particulièrement intéressant en Russie pré-communiste, où les attentats se succèdent, et aussi en Russie communiste, où l’on massacre utile, pour la cause... Derrière tout ça, il y a l’humain qui décide de tuer, et qui, d’une manière ou d’une autre, cherche à justifier son acte.

 

Le début du roman est très balzacien : un jeune homme sort d’une mansarde de la rue X pour aller vers le pont Y, etc... Il a une entrevue avec une usurière, et tout ce premier passage est étonnant d’étrangeté : on est dans la tête, et dans l’isolement moral, de Raskolnikov, une solitude due à sa pauvreté, mais aussi à son intégrité et à son orgueil.

 

Fascinant, aussi, ce deuxième chapitre, avec ce Marmeladov, le fonctionnaire poivrot qui a ruiné sa famille et qui le clame, un raté alcoolique très bien senti par Dostoievski.

 

Cet univers, je l’ai connu de l’intérieur, je le reconnais, sordide, fait de familles délaissées ou ruinées, indigentes.

 

Marmeladov le dit bien : on peut être vertueux si on est pauvre, pas si on est indigent (Balzac dit la même chose dans plusieurs de ses romans).

 

J’y retrouve cette violence inhérente à l’exclusion sociale, au manque d’argent, un manque d’argent qui exacerbe les laideurs humaines, émoussées quand la partie matérielle est suffisante.

 

Et c’est tout le fonctionnement d’une société qui est mis en exergue, c’est à dire des systèmes sociaux, des structures humaines, dont une partie de la population est exclue jusqu’à la mort.

 

Magnifique de construction et d’écriture – hanté, presque.

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2017).

 

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21/07/2017
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