sergiobelluz

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Colette, par et sur Jacques-Émile Blanche

« Jacques-Emile Blanche me prêtait volontiers le sien [de jardin] sans que j’en fisse usage, parce que je craignais de l’abîmer. C’est maintenant que je m’y promène en pensée, depuis que ses maîtres n’existent plus, ni le caniche café au lait qui, sensible, épris de distinction, se couvrait le front de cendres, voulait mourir, entrer dans les ordres, si Jacques-Emile Blanche lui disait à mi-voix, sur le ton du blâme : « Dieu, Puck, que tu as l’air commun... !

 

Le jardin de Jacques-Emile Blanche, tourné vers le nord comme l’atelier du peintre, possédait quelques-uns de ces beaux arbres disséminés sur Passy et Auteuil, dont on s’accordait à dire qu’ils avaient connu la princesse de Lamballe. Dans leur ombre serpentait, pour mon admiration, une rivière figurée en myosotis particulièrement bleus, touffus, égaux, qu’enserraient deux rives de silènes roses. Le ruisseau bleu guidait les visiteurs vers l’atelier où je posai pour trois portraits successifs. Jacques-Emile Blanche détruisit les deux premiers ; le troisième est au musée de Barcelone 

 

Pendant les séances de pose, la froide lumière d’une grande verrière et l’immobilité m’accablaient de sommeil, et pour me tenir éveillée je regardais au-dessus de ma tête deux toiles également ambiguës : la délicieuse petite Manfred en travesti Chérubin, et Marcel Proust âgé d’environ dix-huit ans, la bouche étroite, les yeux très grands, paré d’une absence d’expression tout orientale. Il est sans exemple que Jacques-Emile Blanche ait peint autrement que Jacques-Emile Blanche. Seul le portrait de Marcel Proust diffère du reste de son oeuvre, par un faire extraordinairement lisse, une affection de symétrie, l’exaltation d’une beauté qui fut réelle et dura peu. La maladie, le travail et le talent repétrirent ce visage sans pli, ces douces joues pâles et persanes, bouleversèrent les cheveux qui étaient non point soyeux et fins, mais gros, d’une vitalité à faire peur, drus comme la barbe noire et bleue qui, à peine rasée, perçait la peau... Ceux qui ont passé des soirées avec Marcel Proust se souviennent qu’ils voyaient sa barbe noircir entre dix heures du soir et trois heures du matin, cependant que changeait, sous l’influence de la fatigue et de l’alcool le caractère même de sa physionomie.

 

Je me rappelle un dîner au Ritz, commencé fort tard, prolongé en souper et en causerie. Marcel Proust était encore à cette époque, dans ses meilleurs jours, un homme presque jeune et charmant, tout empreint d’une prévenance excessive, d’une obligeance suppliante, peinte dans son regard. Mais vers quatre heures du matin j’avais devant mois une sorte de garçon d’honneur pris d’alcool, la cravate blanche désordonnée, le menton et les joues charbonnés de poil renaissant, un gros pinceau de cheveux noirs éployé en éventail entre les sourcils... « Oh ! ce n’est pas lui... » murmura une invitée. Tout au contraire j’attendais que parût, ravagé mais puissant, le pécheur qui de son poids de génie faisait chanceler le frêle jeune homme en frac...

 

Ce moment ne vint pas. La nuit se faisait aurore et ne pâlissait qu’à la faveur du plus séduisant bavardage. Personne ne se garde mieux qu’un être qui semble s’abandonner à tous. Derrière sa première ligne de défense entamée par l’eau-de-vie, Marcel Proust, gagnait des postes plus obscurs et plus difficiles à forcer, nous épiait. »

 

Colette, Flore et Pomone (Paris: Charpentier, 1943)

 

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21/08/2015
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