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Denis de Rougemont : ‘L’Amour et L’Occident’ (1939)

« Ce qui exalte le lyrisme occidental,  ce n'est pas le  plaisir des sens,  ni la paix féconde du couple.   C'est moins l'amour comblé que la passion d'amour.  Et passion signifie souffrance. »

 

L'Amour et  l'Occident’, de Denis de Rougemont, est un essai passionnant sur ce quelque chose de sacré, de presque tabou, que la culture  occidentale, dans ses multiples formes (roman, film, musique…) porte  toujours  en  elle : l’amour passion.

 

Ce que constate Denis de Rougemont,  c'est que l'amour passion, le fait d'adorer en souffrant un être inaccessible, n’apparaît qu'au XIIe siècle dans notre culture, causé par un fait assez significatif pour que les poètes et les artistes de ce temps l'expriment dans leurs œuvres. En recherchant cette cause, il s'est aperçu de certains points communs entre le roman courtois, apparu justement au XIIe siècle et où pour la première fois l'amour passion est exalté, et un mouvement religieux important qui se développe au même moment et dans la même région. En effet, dans cette Europe christianisée, dans le Midi de la France plus exactement, une hérésie, venue d'Orient en passant par les Balkans, se propage et prend une importance relativement grande puisqu'elle est réprimée par le massacre de ses adeptes.

 

Cette secte — le catharisme — s'inspire de diverses conceptions manichéistes orientales dont elle transpose les préceptes dans le christianisme. Elle reprend l'idée manichéenne d'un dualisme: Il y a le monde du Bien, de Dieu, qui se trouve au ciel, dans l'espace infini, et il y a le monde du Mal, de Satan, qui est la Terre et la matière.  Pour les Cathares, Satan attire les Âmes sur Terre où elles sont emprisonnées dans des corps matériels qui leur sont étrangers, c'est ainsi que sont créés les hommes.  Mais leur esprit est au Ciel, et les Âmes enfermées dans des corps humains se languissent, nostalgiques, de cette partie d'eux-mêmes dont elles sont séparées, qui se trouve dans le monde du Bien, de Dieu et qu'elles ne peuvent rejoindre qu'après la mort et après avoir assumé leur destin de malheur. C'est pourquoi, dans la doctrine cathare, une série d'ascèses sont exigées, car plus on souffre, plus on assume son destin de malheur, et plus on s'élève spirituellement jusqu'au stade final, celui de la Mort tant attendue ou l'âme enfin libérée du corps, de la matière qui la retient sur Terre peut enfin rejoindre son esprit resté au Ciel, au-delà du Temps et de l'Espace, et atteindre la réalité de l'Amour.

 

Cette hérésie fait beaucoup d'adeptes, mais ceux-ci ne peuvent avouer leur foi ouvertement: le Christianisme condamne tout écart de la vraie foi, celle de l'Evangile. C'est pourquoi, selon Denis de Rougemont, les troubadours du Moyen-âge, eux aussi influencés par cette hérésie, transposent les données du catharisme dans leurs poèmes et, ce faisant, créent le roman courtois, première trace de l'amour passion dans notre culture. Le thème central sur lequel repose le catharisme est que l'âme, emprisonnée dans le corps humain veut mourir pour pouvoir rejoindre son esprit au ciel; celui du roman courtois est que celui qui aime doit aimer platoniquement, doit se mourir d'amour, pour une Dame qui lui est inaccessible par règle sociale ou par un interdit religieux, et qu'il ne rejoindra jamais, si ce n'est dans la mort.  La passion du roman courtois, c'est le catharisme déguisé. Ce que démontre Denis de Rougemont, c'est que cet amour passion est en réalité l'amour de l'amour, du fait d'aimer: c'est faire de l'amour une religion (le verbe "adorer" apparaît pour la première fois au XIIe siècle, justement à l'époque des troubadours).

 

Mais ce qu'il nous montre aussi, c'est que sous cette passion se cache la passion de la Mort, salvatrice. Car « ce qui exalte le lyrisme occidental — et seulement le lyrisme occidental, à quelques exceptions près comme la littérature perse et arabe —, ce n'est pas le plaisir des sens ».   Cela s'explique,  si l'on  reprend la thèse manichéenne (cathare) selon laquelle Satan est le roi de la matière : les âmes sont enfermées dans des corps et ces corps,  qui ne sont que de la matière, sont  donc  la création de  Satan,  voués au désir (cette  tyrannie est souvent transposée,  dans notre culture par le philtre qui oblige  les  amants à s'aimer physiquement,  par exemple  dans le mythe de  Tristan et  Iseut).  Et le désir,  c'est l'amour physique,  or céder à la  sensualité  physique,  chez les cathares,  c'est le péché suprême,  car c'est la voie de la matière,  et donc de Satan. Pour les Cathares,  il faut aimer de  passion pure,  car c'est la seule voie divinisante.

 

Ce qui enflamme  le  lyrisme occidental,  ce n'est pas  non  plus « la paix féconde du couple » (à noter que le terme "couple" est également apparu au XIIe siècle en provençal) pour les mêmes raisons: l’amour vrai est celui de l'âme et de son esprit resté au Ciel; ce n'est pas l'amour sur Terre, qui ne saurait être qu'un amour matériel,  une nécessité biologique qui a pour effet  d'accroître le nombre des victimes de Satan. De plus, la notion de couple, au sens de couple marié, est une conception chrétienne absolument contraire à la  conception cathare:   c'est l'Agapê (l’amour chrétien entre les hommes,  sur  Terre, qui n'est pas le  règne  du Mal puisque Dieu s'y est incarné en Jésus) contre l'Eros (le désir inaccessible, où la personne ‘aimée’  n'est que ce qui nous fait nous enflammer, et comme il faut souffrir toujours plus,  et assumer son destin de malheur jusqu'à la  mort il ne faut avoir aucune  attache  avec  la  cause  de  cette  passion  car  sinon elle disparaît). On  comprend  que  les  troubadours,   chantres  d'une  doctrine hérétique d'origine manichéiste, n'aient jamais exprimé, ni été inspiré par le mariage, ou la paix féconde du couple.

 

Car  ce  qui  exalte  le  lyrisme  de  l'Occident,   « c'est  moins l'amour comblé que la passion d'amour.  Et passion signifie souffrance. » L'amour  comblé c'est l'amour  satisfait.   Or, pour les cathares, et dans leur conceptions de l'amour —  l'Eros —,  l'individu qui sert de  support à la flamme n'est qu'un prétexte pour la passion, le transport amoureux et platonique permettant  de  brûler  d'amour  jusqu'à  en  mourir.    Si  cette  passion  est satisfaite,  il  n'y a plus  d'élévation,  car il n'y a plus de  souffrance.  En effet,  les  cathares,  par  des  ascèses,  s'élevaient  spirituellement  par la souffrance.   Cette ascèse, cette souffrance les troubadours la transposent dans le roman courtois  et  dans notre culture sous un autre nom: la passion.

 

De siècle en siècle,  de poème en poème, de littérature en littérature, le thème  de la passion est resté omniprésent dans  toutes  les oeuvres.   Mais les connotations de cette passion sont enfouies, camouflées, si bien que ce n'est que  par le mythe  de Tristan et Iseut que Denis de  Rougemont peut  énoncer sa théorie et en montrer les avatars:   par  exemple, le nombre croissant de divorces,  encouragés par une loi plus laxiste n'est-il pas le fait d'un  combat  inconscient entre deux conceptions de  l'amour,  dont l'une sous-entendrait la passion  (celle des cathares,  l'Eros)  qui n'est éternelle que si elle reste insatisfaite, et l'autre conception, celle de l'Agapê ?

 

D'autres théories  sur la  passion ont été énoncées, par exemple celle selon laquelle  les troubadours auraient  sublimé l'amour charnel pour  en faire cet amour malheureux platonique, évoqué dans le roman courtois. On  a aussi émis  l'hypothèse que c'était  le  Christianisme, une religion intolérante  et  dynamique —  elle  conquit  l'Europe  entière  —,  qui aurait insufflé cet esprit passionné que les poètes ont exprimés dans leurs vers. Quoi qu'il en  soit,  la passion,  cette souffrance que chacun éprouve un jour ou  l'autre,  cet amour à la  fois  sublime et narcissique,  cet « égoïsme à deux », selon Stendhal, reste un des grands mystères de la psyché occidentale, et ce n'est pas le moindre  des mérites de  Denis de Rougemont  que d'en rechercher sinon les causes, du moins les possibles origines.

 

©Sergio Belluz, 2015.

 

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22/07/2015
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