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Fabrice Luchini : l’impro du prof pro.

Grâce à une amie mécène – les places n’étaient pas données, mais il le vaut bien – j’ai pu assister au dernier spectacle, original, singulier, malin, de Fabrice Luchini au Théâtre de Beausobre, à Morges.

 

Luchini, plus qu’un comédien, c’est d’abord un orateur de première catégorie, qui sait passer rapidement d’un registre noble à un registre populaire avec des expressions à la mode, « à donf », « zarbi » (le contraste est désopilant), un bonimenteur qui n’hésite pas à marteler plusieurs fois la même phrase pour obtenir un effet de comique de répétition tout en s’assurant que le public ait bien saisi l’idée avant de passer au point suivant, ce qui permet aussi au comédien de se ménager des pauses pour préparer la suite dans sa tête.

 

Un vieux routier de cabaret, en somme, dont les tirades ne sont pas exemptes de démagogie ou de facilité, mais ça n’a aucune importance puisque ce n’est qu’un moyen.

 

On parle directement au public dans une sorte de tutoiement à la fois collectif et particulier (« ça y est, tu te dis ‘il va encore nous refaire Le Bateau ivre’, mais relaxe-toi, faut pas avoir peur », etc.…).

 

On apostrophe un hypothétique mari dans la salle, qui serait venu avec son épouse en se disant que s’il l’accompagne à un truc culturel, elle sera plus disponible après.

 

On salue les retardataires en les accueillant de manière presque christique (« Viens à moi, ô public, tu as payé assez cher »).

 

On insiste sur le fait que tout le monde a le droit de venir à ce spectacle, c’est ça être un homme de gauche, ne jamais laisser personne sur le pavé.

 

On y introduit la touche locale, ce paysage fantastique, ces montagnes, ce calme, le restaurant La Réserve à Genève, avec ses Porsche au parking et ses épouses à lèvres et à poitrines artificiellement boostées (« le fric sans culture, tu te rends compte ? l’enfer »).

 

On évoque quelques politiciens surtout connus dans nos régions par leur omniprésence dans les médias français et par les imitations plus ou moins drôles qu’en font leurs humoristes – il y aurait d’ailleurs beaucoup à dire sur cette fascination et cette familiarité factice des suisses francophones pour des hommes de pouvoir d’un autre pays –, François Hollande et sa diction, Nicolas Sarkozy, venu voir le spectacle à Paris pour se donner un vernis culturel (« il est venu deux fois »), Lionel Jospin, qu’on a croisé à l’île de Ré en bicyclette (« à gauche, l’île de Ré, avec ses maisons à trois millions d’euros »).

 

On revient à son apprentissage de coiffure, qui permet des digressions sur le fait qu’avant, quand on était mauvais à l’école, « on te disait ‘dégage, t’as rien à faire ici’, maintenant il y a des réunions parents-profs où les parents se scandalisent qu’on veuille assassiner Mozart ».

 

On se remémore une enfance dans le quartier de Barbès – prétexte à un solo de chansons marocaines, lui-même prétexte à une imitation de Johnny Halliday ayant passé par Laurent Gerra.

 

On parle d’Eric Rohmer téléphonant pour dire qu’il faut venir le voir à l’avenue Pierre 1er de Serbie (« tu te rends compte comme ça résonnait pour moi, depuis Barbès, ce nom « l’avenue » - l’avenue ! – « l’avenue-Pierre-1er-de-Serbie ! – J’y ai couru à l’avenue-Pierre-1er-de-Serbie ! »).

 

On se rappelle la rencontre avec Gérard Lebovici – « l’agent de Depardieu, de Catherine Deneuve, il me téléphone, il me dit de passer à son bureau avenue Marceau, tu te rends compte, l’avenue Marceau ! Là il me dit que pour le cinéma ça n’irait pas, que j’étais ‘pas assez sexué’ » – et on roule des mécaniques, on se pavane sur la scène, on répète : « pas assez sexué ! pas assez sexué ! ».

 

C’est sûr, on a bien commencé le spectacle avec Rimbaud et Le Bateau ivre. On est passé par Céline, Claudel, Paul Valéry, pour leurs définitions de la poésie ou du théâtre, on transite par Jouvet (« le plus grand comédien de tous les temps, le plus grand comédien du monde ! »), par le cours de théâtre de Jean-Laurent Cochet, où Luchini a fait ses premières armes théâtrales.

 

On a entendu Le Corbeau et le Renard version verlan, on a assisté à une démonstration hilarante de la mécanique du rire chez Labiche avec une scène entière des Deux timides...

 

Mais ce n’est pas ça, le spectacle de Luchini, ce n’est pas vraiment un récital de poésie, ou un monologue théâtral – moins d’un quart de récitation de poèmes, en plus scandés à la Sarah Bernhardt, ce qui n’a aucune importance, tant le narrateur Luchini peut se permettre toutes les préciosités et les emphases –, c’est plutôt une évocation du rôle et de la beauté de la langue française.

 

Luchini, c’est ce professeur passionné que ceux qui ont de la chance ont rencontré une fois dans leur vie, cet homme ou cette femme qui ne transmet pas forcément beaucoup de matière, mais qui fait découvrir et aimer la matière dont il est amoureux, et qui donne envie d’aller y voir par soi-même.

 

Ce personnage de fiction que Luchini a créé sous le nom de Fabrice Luchini, cet as du verbe, et des digressions, ce Woody Allen de la scène pour qui la tchatche, l’autobiographique et l’autodérision est un moyen de plus pour transmettre la passion, c’est ce qui permet au comédien Luchini de vendre, partout, à la télé, à la radio, dans la presse et sur scène, ce qui compte le plus pour lui : l’amour de la langue française.

 

C’est un peu sur le modèle d’Astérix et Obélix : on rit, on s’amuse, et, à la fin, il en reste quelque chose de très important : le sentiment d’avoir rencontré un homme capable d'insuffler une envie irrésistible de retrouver par soi-même cette beauté vitale que, malin, on a su nous présenter comme quelque chose de simple, de normal, d’évident.

 

©Sergio Belluz, 2016, Le journal vagabond (2016).

 

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23/11/2016
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