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Janine Massard, une grande auteure suisse en 13 titres : 'Childéric et Cathy sont dans un bateau' (2010)

Les nouvelles de ce magnifique recueil sont organisées en trois parties, chacune avec une citation en exergue qui colore les nouvelles respectives : ‘Le réel, c’est quand on se cogne’ (Jacques Lacan) ; ‘On a perdu en rêve ce qu’on a gagné en réalité’ (Robert Musil) et ‘Sur ce dont on ne peut parler il faut garder le silence ‘ (Ludwig Wittgenstein). On y retrouve une faune humaine dont Janine Massard fait un portrait précis, incisif, profondément humain, par l’utilisation virtuose du discours indirect libre, du mélange de narrateurs, ou par le travail sur les expressions toutes faites, les dialogues et les registres. Le titre de la nouvelle qui donne son nom au livre fait référence aux célèbres Pince-mi et Pince-moi, et illustre avec humour le cas d’un personnage double et des conséquences sur son entourage, mais aussi l’humanité de tous les protagonistes de ces nouvelles, dont on ne sait jamais lequel va tomber et lequel va rester, comme par exemple celui de Fleurs de macadam

 

« Tandis que le rythme de la distribution de nourriture dans la rue s’était quelque peu ralenti, un type en état second est monté de la rue Madeleine en apostrophant des interlocuteurs qui avaient quitté les lieux depuis longtemps. Il prévenait à la cantonade qu’il ne se droguait plus, faisait juste des mélanges, haschich-alcool-médicaments, qu’il résumait par hasch-cool-dics, rien que du légal, comme ça t’as plus d’ennui avec personne. Il clamait d’un ton énervé, tu suces pour un sugus… et cette plaisanterie devait revenir souvent dans son monologue, à la manière d’un refrain, martelant les propos tenus par la suite. Il était possédé par un besoin tenace de dire sans se soucier de choquer : il faut appeler un chat un chat, s’égosillait-il, Jacques Brel est mon maître… Il parlait d’une voix imprégnée de rage et de résignation. Il se prostituait rue de Genève, il vendait son corps, c’était devenu un produit qu’il offrait à des hommes, ah ! putain, je viens de me faire sucer par trois clients consécutifs, il faut que je me refasse, de la soupe et vite. »

 

…ou l’épicier de L’Aile des Grands Ducs, un souvenir d’enfance de Janine Massard à Rolle :

 

« L’usage était d’acheter les marchandises, de les faire inscrire sur un carnet et de les payer à la fin du mois. Chacun réglait selon ses moyens ; les bourgeois envoyaient la bonne, les plus pauvres déposaient un acompte, l’air gêné. Ce geste leur valait un froncement de sourcils, un grognement, un : ‘Pouvez pas ajouter encore cinq francs ?’, ou encore, un haussement un peu méprisant de la lèvre supérieure avec un reproche, masqué par : ‘J’aime bien ça !’ Tout le monde se connaissait : on se retrouvait à l’église, aux ventes de charité organisées par la paroisse, on se saluait et on pensait que les choses finiraient par s’arranger. Quand les soldes montaient haut et que les acomptes versés ne les abaissaient pas suffisamment, les adultes envoyaient leurs enfants acheter au carnet. Ils pensaient que les commerçants n’auraient pas le cœur à refuser du lait à un gamin, lui murmuraient des petits conseils, ‘si tu le vois qui tire une drôle de tête va plutôt à l’heure où il est occupé avec les paysans, elle est moins dure, elle…’ »

 

©Sergio Belluz, 2015.

 

2010 Janine Massard Childéric et Cathy sont dans un bateau.jpg

 

Janine Massard, une grande auteure suisse de langue française en 13 titres

Childéric et Cathy sont dans un bateau (Orbe : Campiche, 2010)



12/07/2015
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