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Kader Attou, chorégraphe : quand le hip-hop rejoint le pas de deux.

La salle était pleine pour le magnifique Hip-Hop’ de la Compagnie Accrorap et du Centre chorégraphique national de La Rochelle, sous la direction artistique du chorégraphe Kader Attou, proposé au Mercat de les Flors, haut lieu de la danse contemporaine à Barcelone, dans le cadre du GREC, le Festival de Théâtre de Barcelone.

 

Le thème ? Comment parler des jeunes qui se projettent d’un côté et de l’autre de la Méditerranée ? Des jeunes français(e)s qui pensent à la terre de leurs parents et qui expérimentent jour après jour la difficulté de vivre entre deux cultures ? Des jeunes Algérien(ne)s qui rêvent à la liberté et à l’ascension sociale ?

 

Par le hip-hop, bien sûr ! Importée des États-Unis, mais, faute d’accès aux lieux culturels conventionnels, vite acclimatée partout où l’on en avait besoin pour exprimer sa singularité, pour canaliser son énergie, pour se retrouver dans un projet à la fois commun, solidaire et solitaire, pour créer de nouvelles figures chaque fois plus virtuoses et plus époustouflantes, cette danse urbaine est celle qui exprime peut-être le mieux et avec le plus de flamboyance, la créativité de cette nouvelle génération des mégalopoles du début du XXIe siècle, notre modernité.

 

MÉDITERRANÉE, ALLER-RETOUR

 

Le fil conducteur du spectacle ? L’oisiveté forcée de jeunes qui, n’ayant pas de travail, restent entre eux et, pour ne pas s’ennuyer, mettent toute leur énergie à danser, à la fois pour partager un moment d’amitié, pour épater les copains et pour améliorer leur style.

 

Sur scène, baignée d’une lumière orangée, c’est à dire ensoleillée, la grosse enseigne lumineuse d’un cybercafé en Algérie, « Cyber Bab el Web ». Un jeune s’y assoit. Derrière l’enseigne, des mains en ombres chinoises parcourent un globe illuminé et vont de l’Afrique à l’Europe, cependant qu’on entend les nouvelles dans ce blabla médiatique formaté, avec sa diction particulière, artificielle, à laquelle on ne prête plus attention tellement on s’y est habitué. On y parle en français d’une tragédie, d’un attentat, d’une guerre forcément située dans un pays en développement.

 

Neufs danseurs entrent, tous en gabardine beige terne sur un pantalon brun. On esquisse des gestes de hip-hop sur de l’harmonica. On entend le son d’un bateau partant ou arrivant d’Algérie. Bruits de port. Les danseurs bougent mains dans les poches sur des musiques algériennes modernes et des phrases en arabe. Un des danseurs commence un solo...

 

On tombe la gabardine et, torse nu, avec des corps naturels, non travaillés, humains et de tous âges, neufs danseurs parcourent la scène sur des rythmes et des percussions arabes. À chaque passage du groupe, un nouveau danseur reste seul et fait une démonstration de sa virtuosité, dans des figures spectaculaires comme les sortes de toupies sur la tête qui rejoignent les figures virtuoses du patinage artistique, ou encore les gestes et les pas décomposés et saccadés d’un automate.

 

Comme accessoires, des ballots, comme autant de valises en carton que les jeunes immigrants trainent avec eux et qu’ils montent et démontent pour en faire un banc où s’asseoir, ou une colonne sur laquelle grimper, défaisant et refaisant à chaque fois leur bagage.

 

On entend un air arabe sur le thème « Je n’aime pas cette vie ». La lumière s’éteint, et l’on voit des visages sur des écrans qui glissent sur scène, déplacés par les danseurs cachés dans le noir – jeunes disparus en Méditerranée ? Impliqués dans des attentats ?

 

À la fin, on reprend la gabardine, on retrouve sa grisaille. Ce n’était peut-être qu’un rêve...

 

LE HIP-HOP, DERNIER AVATAR DE LA DANSE CONTEMPORAINE

 

Comme on le voit, rien de révolutionnaire dans le scénario, mais est-ce bien nécessaire ? Ce qui frappe, surtout, c’est la beauté d’un spectacle né dans la rue et d’un coup magnifié et stylisé sur une grande scène grâce à un canevas qui amplifie, donne un sens à ces chorégraphies spontanées et en restitue la beauté originelle.

 

Il faut aussi souligner le superbe travail du chorégraphe Kader Attou, qui a su donner au hip-hop ses lettres de noblesse en y intégrant une grammaire de la danse contemporaine – « ronds de jambes », placements et déplacements en groupe, sur scène, arythmies, danseurs coordonnés mais tournant dans des sens opposés, travail sur les bras et sur les mains...

 

On se dit aussi que c’est ça, l’apport de chaque nouvelle culture dans un terreau donné : une nouvelle énergie, une manière différente de voir les choses, quelque chose qui, à chaque nouvelle vague, s’intègre, enrichit et renouvelle toutes les disciplines.

 

À Barcelone, ville d’immigrations successives, depuis les Andalous jusqu’aux latino-américains, on y est particulièrement sensible et ce n’est pas pour rien que la troupe de Kader Attou a fait un triomphe.

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2017)

 

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29/07/2017
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