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"La Suisse, oui, ça existe!" (Anne-Sylvie Sprenger, 'Le Matin Dimanche', 16 XII 2012)

Anthologie: Un ouvrage s'amuse à définir l'exception helvétique

 

Impertinence: Dans "La Suisse en kit", Sergio Belluz interroge avec humour le "cas suisse" à travers les figures et autres termes représentatifs de notre pays souvent si folklorique...

 

"Comme beaucoup de Suisses, je peux dire, façon Simone de Beauvoir, que je ne suis pas né Suisse, je le suis devenu", écrit Sergio Belluz, en introduction à son fantaisiste et corrosif recueil "La Suisse en kit", qu'il publie aujourd'hui, après dix années d'"enquête sur le terrain". Parce que les livres d'histoire sont souvent trop révérencieux, explique ce fils d'immigré italien, né en Suisse et naturalisé à l'âge de 10 ans, "il fallait réviser, clarifier, préciser, compléter et synthétiser des biographies et des données officielles manquant de rigueur et d'humour, péchant souvent par un respect proche de l'hagiographie et une circonspection voisine de l'autocensure, une seconde nature dans un pays complexé et orgueilleux qui n'aime pas parler de lui et qui déteste qu'on le fasse à sa place."

 

Dès les premières pages, le ton est donné. Et c'est à un réel diagnostic, en bonne et due forme, que cet amoureux de la langue française procède, chapitre après chapitre. Avec une impertinence des plus jouissives, il dézingue les grands mythes et nous révèle des petites histoires croustillantes et méconnues au sein de la grande Histoire helvétique. Ainsi l'on découvre un Jean-Jacques Rousseau obsédé par Voltaire, le poète Gottfried Keller se prendre des râteaux amoureux, Johanna Spyri, la créatrice de "Heidi", insupportée par son mari, Robert Walser se faisant interner pour ne pas avoir à payer son loyer, Charles Ferdinand Ramuz cassant du sucre sur sa femme ou encore Nicolas Bouvier fuyant sa gouvernante prussienne.

 

Et si certains êtres auront marqué à jamais notre histoire nationale, que dire des cervelas, des fers à repasser Jura, du jodel ou encore du chibre et de l'Ovomaltine, qui ont tout autant imprégné l'imagerie sur laquelle s'est fondée notre spécificité?

 

Sautant gaiement du coq à l'âne, Sergio Belluz dresse un étonnant portrait de la Suisse, qui se veut "le manuel indispensable des touristes éberlués comme des indigènes en perpétuelle quête d'identité". Petit fiche récapitulative du b.a.-ba de la "suissitude", version deuxième degré...

 

Un produit importé: Betty Bossi

 

C'est notre B.B. nationale, une véritable institution en Suisse: tout le monde la connaît et a déjà utilisé au moins une fois un de ses plats préparés et vendus en grande surface. Ce que vous ne saviez sûrement pas, cependant, c'est que Betty Bossi n'a jamais existé. Et qu'elle n'est d'ailleurs pas particulièrement suisse non plus!

 

Ce personnage totalement fictif nous vient des États-Unis, où, dans les années de croissance d'après-guerre, fut créée une certaine Betty Crocker, un pur concept marketing. L'idée était alors de mettre un visage et de vendre ainsi de manière plus convaincante des produits ciblés sur la ménagère américaine de moins de 50 ans. Betty Bossi n'est alors qu'une version adaptée par la filiale suisse du groupe Unilever pour vendre ses huiles et ses margarines dans un pays qui ne cuisinait alors qu'au beurre et au saindoux...

 

Une femme mal mariée: Johanna Spyri, auteure de "Heidi"

 

Qui ne s'est jamais interrogé sur la naissance, toute littéraire, du personnage aujourd'hui légendaire de Heidi? Comment Johanna Spyri, fille de médecin spécialisé dans les maladies psychiques et d'une mère poétesse, s'est-elle retrouvée à écrire les histoires d'une gamine laissée, faute de mieux, chez un vieux grand-père bougon et qui découvrira les joies de l'alpage?

 

Johanna Spyri, nous informe l'auteur du kit, s'est mariée à 25 ans avec un fonctionnaire zurichois très ennuyeux, qui lui donnera "un fils et une dépression carabinée". C'est alors que la jeune femme se met à rêver à la montagne, un environnement sans villes ni mondanités, "un monde pur où les vrais sentiments peuvent s'exprimer et où on n'est pas constamment dérangée par un mari"...

 

Un gros jaloux: Jean-Jacques Rousseau

 

Si on connaît les divergences philosophiques entre Jean-Jacques Rousseau et Voltaire, il a été très peu dit sur la jalousie furieuse du premier à l'endroit du second. Alors que Rousseau connut une enfance misérable, Voltaire était un véritable "fils à papa, riche, intelligent, célèbre et drôle pardessus le marché". Une telle injustice qui poussa Rousseau à écrire à son concurrent: "Je ne vous aime point, Monsieur, vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'être les plus sensibles, à moi, votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu; vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je  vous ai  prodigués parmi eux; c'est vous qui me rendez le séjour de mon  pays insupportable; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté pour tout honneur dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais, enfin, puisque vous l'avez voulu." Ce qui a pour le moins le mérite d'être clair.

 

Anne-Sylvie Sprenger

 

Encadré:

 

Best of du vocabulaire de base du bon Helvète

 

AAR:  "Fleuve totalement suisse qui part du Gotthard (Alpes bernoises), charme les fonctionnaires fédéraux à Berne, qui s'y baignent entre deux taillages de crayons, et se jette finalement dans le Rhin, près de Koblenz (canton d'Argovie). Ses rives bucoliques abritent trois centrales nucléaires suisses sur quatre: Mühleberg (canton de Berne), Beznau (canton d'Argovie) et Gösgen (canton de Soleure)."

 

BAGUE D'OR (JEU DE LA): "Jeu à plusieurs dans lequel un des joueurs a une bague d'or cachée entre ses mains et fait semblant de la passer dans les mains serrées de chacun de ses camarades assis en rond, le but étant de deviner à la fin qui l'a réellement reçue - un peu sur le même principe que les primes de fin d'année."

 

CHIBRE: "Le refrain 'Ah, c'qu'il est beau mon chibre/quand il est à l'air libre' (Pierre Perret) n'a aucune relation avec le chibre suisse, qui n'est ni un braquemart ni un zob, mais un jeu de cartes national peu bandant."

 

CHUCHUCHÄSCHTLI: "Petite armoire de cuisine, en suisse allemand. Se prononce à peu près 'rrrou-rrri-rrrèche-tli' avec des 'r' qui ont des airs de 'jota' espagnole. aurait servi de test piège, pendant la Seconde Guerre mondiale, pour les espions allemands qui auraient eu la lubie de se faire passer pour Suisses allemands."

 

ÉTRANGERS: "Voir 'envahisseurs'".

 

FISCALITÉ: "D'autant plus créative que chaque canton et chaque commune ont la leur, ce qui crée une sous-enchpre voire un dumping intéressant pour tout milliardaire suisse ou étranger à la recherche d'un havre et pour toute société ou multinationale à la recherche d'une boîte aux lettres."

 

GSTAAD: "Station de sports d'hiver du canton de Berne pour star du showbiz, cinéaste international d'origine polonaise assigné à résidence, famille italienne exilée et exhibition de manteaux de fourrure."

 

NEUTRALITÉ: "La revendiquer, quand les autres pays demandent des explications sur le secret bancaire. Ne pas trop en parler suivant à qui on vend des armes."

 

SPRÜNGLI: "Confiserie réputée de Zurich, sur la Bahnhofstrasse. Encore plus courue aujourd'hui, en particulier par les employés traumatisés de l'Union de Banques Suisses (UBS), qui travaillent juste à côté et qui sont en manque chronique de chocolat, un antidépresseur naturel, comme chacun sait."

 

SUISSE ALÉMANIQUE: "Région germanophone de la Suisse. On dit "Suisse alémanique" pour éviter de dire "Suisse allemande" qui fait trop boche, mais c'est la même chose."

 

UNION EUROPÉENNE: "Cauchemar du politicien de droite. Rêverie du politicien de gauche."

 

VERRÉE: "Apéro étatique vaudois au vin blanc qui peut virer au rouge. La vie du fonctionnaire cantonal ou communal serait un enfer sans les verrées des collègues qui s'en vont ou celles du vendredi après-midi de 13h à 16.45 (les bureaux ferment à 17h)."

 

WESTSCHWEIZ: "Suisse de l'Ouest, terme suisse allemand qui désigne une région minoritaire où l'on parle français. Le Suisse francophone est dans le déni, refuse de croire qu'il n'habite qu'un coin du pays et vit en Romandie, entité géographique à la civilisation raffinée."

 

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28/06/2015
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