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Notes grecques (08) : les déguisements du passé

Le Pirée que j’ai connu était un vrai port. Il y avait même une plage de sable sale. Un matin, nous y avions trouvé, fascinés, une femme qui se recouvrait de sable, puis se roulait dedans, comme pour se nettoyer d’une maladie de peau.

 

On pouvait se baigner à ses risques et périls. Comme, enfant, on a de la peine à penser longtemps aux risques et aux périls et qu’on résiste très mal au plaisir d’une baignade, on entrait résolument dans l’eau, même si je n’avais pas beaucoup aimé y trouver, un jour, un petit crabe blanc avançant ou reculant, curieux, près d’un de mes pieds.

 

Dans ce vieux port, d’ailleurs, les risques et périls, on les trouvait tout autant à chaque fois qu’il fallait traverser la rue : pas de feux, on tentait sa chance au moment opportun et on courait de l’autre côté.

 

Je ne l’ai pas retrouvé ce port de mon enfance, bien sûr, mais j’ai retrouvé sa configuration : comme un palimpseste, la forme actuelle du port s’est superposée à la précédente, je le reconnais, malgré ses nouveaux habits.

 

C’est qu’on a beau faire, tout moderniser, tout remodeler, c’est toujours très difficile de faire complètement disparaitre le passé, non que le passé ne soit pas effaçable : on a les preuves que c’est possible, aux États-Unis, par idéologie commerciale, en Russie soviétique par idéologie politique, ou, plus près de nous, dans la Roumanie de Ceaucescu et dans la Corée du Nord de Kim Jong Il.

 

Mais on ne peut pas faire disparaitre la commodité naturelle d’un lieu : une baie profonde et protégée, ses quartiers qui en sont le prolongement.

 

On va tout réorganiser, tout rebâtir, mais la découpe du bord de mer, et les collines de l’agglomération, et les lignes de base, et les rues, et les avenues, restent les mêmes par la force des choses : la géographie originelle du lieu ne fait que de se travestir sous de nouveaux atours.

 

Si on y regarde bien, et pour ça il faut quelquefois fermer et rouvrir les yeux, c’est comme avec le Père Noël quand on grandit : sous la barbe du personnage on reconnait soudain la personne.

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2017).

 

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16/10/2017
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