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Prix littéraires: les années 30 sont parmi nous (merci Édouard Bourdet)

En ces temps de distributions de prix littéraires, je relisais le très drôle Vient de paraître d’Édouard Bourdet, qu’on ne joue pas assez, un magnifique dramaturge des années 30, que certains ne connaissent que par Fric-Frac, une de ses pièces adaptée au cinéma par Claude Autant-Lara, avec une Arletty, un Michel Simon et un Fernandel d’anthologie.

 

Personne jusque-là n’avait aussi bien décrit le monde littéraire, ou, pour être plus précis, le négoce littéraire, avec ses narcissismes, ses stratégies et ses trucages. La pièce elle-même, de 1927, est une pièce à clés : le prix Zola renvoie au prix Goncourt, Muscat, c’est Grasset (connu pour ses stratégies agressives de marketing), Chamillard c’est Gallimard, Courteline y apparait sous le nom de Bourgine, François Mauriac sous celui de Courrèges (le personnage du Désert de l’amour), Paul Morand sous celui de Lewis (à cause de Lewis et Irène), Jean Giraudoux sous celui d’Elpénor (du nom d’un de ses romans)...

 

EXTRAIT

 

MARC, s’approchant d’Henri, au comptoir : C’est Maréchal, le romancier, ce monsieur ?

 

HENRI : Lui-même.

 

MARC : D’après ce qu’il disait, c’est lui qui va avoir le prix Zola ?

 

HENRI : On en cause, oui.

 

MARC, prenant un livre sur une pile : C’est ça, son roman ?

 

HENRI : Oui. Prenez garde de ne pas déchirer la bande.

 

MARC, lisant : Prix Zola 1927. Ah ! on les prépare d’avance ?

 

HENRI : Naturellement.

 

(...)

 

MOSCAT : Alors vous me disiez que Desplantes...

 

BOURGINE : Vous pouvez être tranquille de ce côté-là. Il marchera à fond pour Maréchal ; il me l’a promis.

 

MOSCAT : Bon. Les autres ?

 

BOURGINE : Lury marchera avec Desplantes ; il ne jure que par lui.

 

MOSCAT : Et puis ?

 

BOURGINE : Je ne parle pas de Malabert ni de moi-même, qui naturellement sommes tout acquis à Maréchal...

 

MOSCAT : Oui, ça va de soi. Mais Scipion ?

 

BOURGINE : Là, j’ai eu du mal. Il m’a dit qu’il n’avait pas lu le roman de Maréchal, non plus qu’aucun des autres, d’ailleurs, qu’on lui en avait beaucoup parlé, évidemment, mais qu’on lui avait dit également beaucoup de bien de celui de Racapelle. Bref, il hésitait.

 

MOSCAT : Vous lui avez dit que le roman de Racapelle ne valait rien, j’espère ?

 

BOURGINE : Non. J’ai fait mieux. Je lui ai dit que Souday faisait ouvertement campagne pour lui. Ça l’a décidé. Il votera pour Maréchal.

 

MOSCAT : Bien.

 

BOURGINE : Et il y en a toujours trois ou quatre qui votent comme lui, sans rien savoir, de confiance.

 

MOSCAT : En somme, que reste-t-il contre nous ?

 

BOURGINE : Noisy et les deux ou trois indécis qu’il pourra entraîner derrière lui.

 

MOSCAT, après un temps : Et si vous lui faisiez une proposition de ma part ?

 

BOURGINE : À qui ? À Noisy ?

 

MOSCAT : Oui.

 

BOURGINE : Vous n’y pensez pas ? Il est trop tard : le jury se réunit dans une demi-heure. Et puis quelle proposition ?

 

MOSCAT : Dites-lui qu’on songe à lui pour la critique dramatique de Lutetia.

 

BOURGINE : Comment ? et Moissac ?

 

MOSCAT : Il a demandé qu’on lui rende sa liberté à partir du mois prochain.

 

BOURGINE : Ah ?

 

MOSCAT: Noisy avait demandé cette critique, autrefois... Que dites-vous de mon idée ?

 

BOURGINE : Je vous ferai simplement remarquer, cher ami, que moi aussi je vous l’avais demandée.

 

MOSCAT : Quel intérêt ça a-t-il pour vous ? Vous ne faites pas de théâtre !

 

BOURGINE : Je n’en ai pas fait jusqu’à présent. Mais il n’y a aucune raison pour que je ne m’y mette pas comme les autres.

 

MUSCAT : Vous ?

 

BOURGINE : Pourquoi pas ? Je suis même un peu surpris, étant donné nos relations et les preuves d’amitié que je n’ai cessé de vous donner, spécialement à l’occasion de ce prix Zola, je suis un peu surpris, dis-je, que vous n’ayez pas songé à moi plutôt qu’à Noisy.

 

MOSCAT : Allons, allons, ne vous fâchez pas !

 

BOURGINE : En tout cas, si vous persistiez dans votre intention de faire offrir cette critique à Noisy, je vous prierais de choisir un autre commissionnaire... (Un temps) Et vous devez comprendre aussi que, dans ces conditions, je me désintéresserais entièrement du vote qui va avoir lieu.

 

MOSCAT : Je comprends, je comprends... (Un temps.) Eh bien, n’en parlons plus. Je ne donne pas suite à mon idée, voilà tout.

 

BOURGINE : Puis-je compter alors que vous me ferez l’honneur, le moment venu, de songer à moi ?

 

MOSCAT, souriant : Vous savez profiter des occasions, vous !

 

Edouard Bourdet, Vient de paraître (Paris : Gallimard, 2004)

 

 

1927 Bourdet Edouard Vient de paraître.jpg



08/11/2016
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