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Sergio Belluz: «La Suisse? Mieux vaut en rire...» (Laurent Nicolet, 'Migros Magazine', 31 XII 2012)

Avec son livre «CH. La Suisse en kit», le Lausannois Sergio Belluz dresse le portrait décalé et encyclopédique d’une Helvétie sans fard ni pompe. A travers des biographies réelles et des pastiches de personnalités allant de Heidi à Jean Ziegler en passant par Zouc, Chessex et bien d’autres.

 

 

Vous laissez entendre que la meilleure façon de parler de la Suisse, c’est encore l’humour… pourquoi ça?

 

Je trouve en effet qu’on parle toujours trop sérieusement de la Suisse. Après tout, il s’agit de réalités humaines et l’humour permet de restituer cet aspect-là. La Suisse, mieux vaut en rire qu’en pleurer.

 

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Pourquoi néanmoins un livre, un de plus, sur ce pays?

 

J’ai eu envie de me poser la question: c’est quoi la Suisse pour toi? J’ai vu des choses qui me plaisaient et d’autres qui me plaisaient moins. Par exemple, qu’en Suisse on utilise la culture souvent pour des besoins idéologiques. On mettra ainsi en valeur quelqu’un comme Ramuz et moins des gens comme Cingria, plus farfelus. Ce qui donne ensuite une image assez particulière du pays, mais qui n’est pas forcément juste.

 

Ramuz, vous ne l’aimez pas trop…

 

On sent quand même beaucoup sa misogynie. Je suis un enfant de divorcés, ma mère a dû travailler très tôt, et sans avoir le droit de vote. Les jeunes filles d’aujourd’hui ne se rendent peut-être pas compte de tout ce qu’elles ont gagné. Et surtout que ce n’est pas acquis.

 

Ah non?

 

Je trouve qu’on revient à des clivages. Il y a des lois certes qui protègent les femmes, mais en même temps une manière de les voir qui revient en arrière. Par exemple dans des vidéoclips très dégradants.

 

N’était-ce quand même pas cruel de votre part de rappeler que les Suissesses ont eu le droit de vote après les Afghanes?

 

C'était pour montrer que sous un progressisme de façade nous sommes quand même un pays de lents.

 

Né en Suisse d’un père italien et d’une mère suisse, vous avez dû pourtant demander votre naturalisation. Choquant?

 

 

Moins que l’initiative Schwarzenbach. J’avais 9 ans et quand vous êtes gosse, que vous allez à l’école, que vous vous considérez comme les autres, surtout que j’avais un nom de famille pas très connoté, apprendre alors qu’il faudrait peut-être partir juste parce qu’on est Italien, ça c’était choquant.

 

La figure de Blocher est très présente dans «CH. La Suisse en kit». Y voyez-vous un phénomène identique à celui de Schwarzenbach dans les années 1970?

 

Il semble en tout cas qu’il y ait à ce niveau une vraie tradition zurichoise. Des gens qui habitent en plus toujours dans le même coin, les beaux quartiers au bord du lac. Frappant aussi le fait que ce sont souvent des grands industriels avec pourtant une idée de la Suisse très arriérée. Comment est-ce possible d’avoir une vision aussi étriquée en étant un entrepreneur, cosmopolite, et ayant probablement reçu une bonne éducation? Mais bon, mon livre, c’est plutôt la Suisse vue d’en bas. Je viens d’une famille extrêmement modeste, du côté de mon père qui était ouvrier, comme du côté de ma mère, qui était secrétaire.

 

On ne le dit pas assez souvent, mais nos grandes personnalités sont issues pour la plupart de grandes familles.

 

Il existe dans la Suisse démocratique une caste de dirigeants aisés, tant mieux pour eux. Je me souviens, au collège, nous étions quatre enfants d’ouvriers sur une classe de 25. C’est pour cela que dans mes petites biographies de grands personnages, je me suis intéressé aux milieux socioculturels d’où ils venaient.

 

Même Ziegler?

 

Oui, grande famille bourgeoise de Thoune. Même si je me sens plus proche de lui que d’un Blocher, il faut reconnaître que son best-seller, «Une Suisse au-dessus de tout soupçon», c’est du jargon, et très daté. C’est pour cela que je me suis amusé à le pasticher, notamment sa manie des traits d’union. «Une politique mondialo-usurière», «une oligarchie crypto-possédante», «l’Etat capitalo-progressiste», etc.

 

 

Pour vous, rien à faire, la Suisse est avant tout protestante…

 

La Suisse moderne s’est constituée par la victoire des villes protestantes sur les cantons catholiques, et pas n’importe quelles villes: Berne, Zurich, Genève. Cela se sent je trouve dans nos vies, nos manières de mettre en valeur certaines choses plutôt que d’autres. Un certain sens du devoir, aussi très lié au protestantisme. Chez Ziegler, puisqu'on en parle, n'y a-t-il pas une sorte de surmoi protestant?

 

 

Au point de diviser les écrivains suisses entre les pasteurs et les autres…

 

Je remarque que les écrivains qui ont un peu de fantaisie sont souvent catholiques… Cingria, Loetscher. Prenez en revanche Chessex, quintessence du protestantisme jusque dans ses fantasmes sexuels. C’est lourd...

 

 

Impossible de parler de la Suisse sans évoquer l’imbroglio linguistique…

 

Je suis fasciné par les langues, qui représentent chaque fois des angles de vue différents, ce que disait déjà Saussure. L’arc-en-ciel n’a pas le même nombre de couleurs suivant les langues. En Suisse, on constate que les groupes linguistiques campent chacun sur leurs positions. L’écrivain Peter von Matt, à qui l’on demandait s’il ne trouvait pas triste que les Romands et les Suisses allemands pour communiquer se mettent à parler en anglais, a répondu que le plus important, c’était quand même de se comprendre. L’anglais est devenu une langue véhiculaire comme l’était le latin avant. Le latin a disparu, l’anglais disparaîtra un jour, ça n’enlève rien à l’affection que l’on peut avoir pour sa langue à soi. Nos langues ne sont pas en danger, les Suisses alémaniques sont heureux dans leurs dialectes et, de notre côté, je doute beaucoup que l'anglais s'impose. À part chez Swisscom.

 

 

Vous dites que ce qui tient ensemble les différentes communautés linguistiques de ce pays, c’est qu’elles ne s’aiment pas...

 

Ce n’est pas moi qui l’ai dit, mais George Mikes, ce fameux Hongrois auteur de Switzerland for beginners, et je trouve qu’il n’avait pas tort. L’une des beautés de la Suisse, c’est sa Constitution, d’avoir fait cet effort alors que c’était un pays constitué de vingt-six autres pays, qui ont dû raboter des différences apparemment irréconciliables. Même si le côté clochemerlesque est resté, avec des revendications et des particularismes incroyables sur un aussi petit territoire. J'ai habité en Espagne, en Australie, en Russie, des énormes blocs donc, et quand on revient ici, on a l'impression de se retrouver dans un continent, dans une fédération comme l'Inde. C’est culturel: ma mère qui est Lausannoise est peut-être allée deux fois à Genève dans sa vie, une destination qu’elle ne devait pas être loin de considérer comme exotique.

 

Vous n’aimez pas beaucoup la façon dont la culture est organisée en Suisse...

 

Je trouve dommage qu’on ne soit pas fichu d’avoir un département fédéral qui lui soit consacré. Surtout dans un monde où tout se joue sur des images de marque. Et l’image de marque de la Suisse aujourd’hui, cela reste le secret bancaire et toutes les mesquineries qui s’ensuivent. Alors que l’on pourrait mettre en valeur nos grands artistes avec plus de moyens. On ne sent pas une volonté nationale en matière de culture. Nous avons des grands artistes – Markus Raetz, Pipilotti Rist et plein d’autres qu’on ne connaît pas. Forcément, avec des petites politiques culturelles cantonales, on ne peut pas faire grand-chose. J’ai trouvé aussi très triste qu’avec le Musée des beaux-arts à Lausanne on n’ait pas été capable de faire comme à Bilbao au Guggenheim quelque chose de vraiment novateur.

 

A l’étranger, quand on vous taquine sur le secret bancaire ou les forfaits fiscaux, vous répondez quoi?

 

D’abord que je suis pauvre, donc pas concerné. Ensuite j’évoque les îles Vierges, le Delaware, la Belgique, Andorre, Monaco, Singapour, le Lichtenstein…

 

Dans votre parodie de Peter Bichsel, la Suisse du non-Suisse, vous évoquez les sans-papiers…

 

J’en connais quelques-uns, installés ici depuis dix, quinze ans, des Algériens, des Brésiliens qui vivent comme des rats, sans oser sortir. Il y a là une véritable hypocrisie, on sait que cela existe dans les secteurs de l’hôtellerie ou du bâtiment, qui se défaussent en mettant la responsabilité sur des sous-traitants. Une hypocrisie qui est aussi politique: si on voulait vraiment chercher les sans-papiers, on les trouverait tout de suite.

 

La fameuse phrase d’Hugo Loetscher que vous citez – «si le Bon Dieu avait été suisse, il serait toujours en train d’attendre le moment favorable pour créer le monde» –, n’est-elle pas finalement trop sévère?

 

Elle dit bien en tout cas le côté attentiste de la Suisse, en décalage avec le monde d’aujourd’hui où il faut quand même savoir prendre des risques. Cet attentisme était peut-être encore valable il y a vingt ou trente ans, quand une bonne gestion suffisait, alors qu’aujourd’hui il faut être novateur. Dans certains domaines la Suisse l'a, ce côté novateur. Du côté politique, en revanche, mon Dieu que c'est lent.

 

Un passeport européen et un passeport suisse: votre cœur balance?

 

La possession d’un passeport est quelque chose de très relatif. Cela vous lie à une économie, à un moment de l’histoire, qui peuvent varier très vite. La Suisse est prospère depuis une centaine d’années, elle était pauvre avant, elle peut le redevenir.

 

Micheline Calmy-Rey est un des personnages qui s’en sort le mieux dans votre livre…

 

C’est quelqu’un qui a eu le mérite, il me semble, d’aller au bout de sa logique. J’ai trouvé par exemple intéressant qu’elle ait imposé un quota de femmes dans la diplomatie. Une mesure que son successeur vient d’abroger.

 

 

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28/06/2015
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