sergiobelluz

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Trains suisses, voix ferrées.

Les annonces enregistrées des Chemins de fer fédéraux ont quelque chose d’insidieux, d’agaçant, de coercitif même, pour le voyageur fréquent, un reflet de la psyché angoissée du pays, avec leur terrible redondance et leur précision exagérément précise et méticuleuse. Quand ce n’est pas « Pour les horaires, veuillez consulter les panneaux placés dans les gares », dont on se dit qu’on aurait peut-être pensé tout seul à aller les consulter en cas de besoin, il y a ces annonces en trois ou quatre langues, selon la destination du train, en français, en allemand, en anglais, et en italien – je propose d’y ajouter le russe, le japonais et le chinois, pour faire concurrence aux bateaux-mouches parisiens –, des annonces si explicites qu’elles en deviennent comiques, comme celle de la gare terminus de l’aéroport de Cointrin, qui dit quelque chose comme : « Ceci est la gare terminus du train. Veuillez descendre, s’il vous plait », et on entend presque : « C’est fini. Le trajet est fini. Il n’y a pas  un autre arrêt. Le train ne va pas plus loin. Faut descendre, les enfants. Ouste », tout ça en quatre langues. La version anglaise vous a même un air assez macabre : « This is the final destination ».

 

Me fait aussi beaucoup rire le « Veuillez descendre du côté droit dans le sens de la marche du train », comme si on avait le choix d’ouvrir les portes du côté qu’on voulait, sans compter que les contrôleurs se gourent régulièrement de côté, tout ça pour que, lorsqu’on attend dans le couloir pour sortir du train, on ne soit pas dans l’angoisse insupportable de ne pas savoir de quel côté sortir, métaphore cruelle des questionnements métaphysiques et des doutes existentiels du voyageur ferroviaire suisse moyen, toujours demandeur de certitudes, d’assurances et de réassurances dans ce trop court voyage en train omnibus aléatoire qu’est notre vie.

 

Un temps, il y avait cette annonce au sujet du wagon-restaurant. Dans la version française on avait un flatteur, mais relativement sobre « faites de votre voyage une étape gastronomique, profitez de la voiture-restaurant » (ou quelque chose d’approchant). La version anglaise, en revanche, devenait dithyrambique avec un « make your journey an unforgettable culinary experience » qui soulignait cruellement les disparités géographiques et culturelles dans l’appréciation gastronomique, les anglo-saxons et autres nordiques, à commencer par les Suisses allemands, trouvant inoubliable ce que des Méditerranéens trouvent insipide et immangeable.

 

Inoubliables, on peut dire qu’ils l’étaient, d’ailleurs, ces coûteux spätzlis mal décongelés accompagnant un émincé à la zurichoise vaguement crémeux aussi déprimé que son consommateur.

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2015).

 

 

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17/01/2016
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