sergiobelluz

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Une leçon d’écriture de Colette, ou Comment donner vie à un texte.

En 1924, Marguerite Moreno, la comédienne, est en train d’écrire ses mémoires et demande conseil à Colette, qui lui répond de manière technique et précise:

 

« À propos, je voudrais bien te voir au sujet de ta copie. Tu ne tiens pas encore le fil, tu n’as pas le lâché apparent qui ferait « journal », tu as rédigé, c’est visible, la plupart de tes bonhommes comme des sujets de devoir, – je te connais, bougresse, ils t’ont embêtée ! Pour un qui marche (Jarry) Proust et Iturri ne marchent pas, ils ne vivent pas assez, et Sardou débute en papier pour les Annales. Verlaine est bon. Je te dis tout ça comme je le dirais à moi-même, et aussi durement. Houssaye, il ne lui manque presque rien. Mais, toi qui es la magie même quand tu racontes, tu perds la plupart de tes effets en écrivant, tu les négliges, ou tu les décolores. Tiens par exemple, Proust, pages 3, 4, 5. Ta mise en scène, si tu me la parlais, serait étourdissante. Tu l’écris, et je trouve quoi ? « Mme Arman de Cavaillet exerçait un esprit critique, portait des jugements sans indulgence, etc... Un choeur de flatteurs lui donnait la réplique, – la conversation avait pris un tour acerbe. – Il se fraya un passage parmi des groupes compacts. – on commença à le juger. – déchaînement de la méchanceté humaine – exclamations moqueuses, phrases de dérision, etc. » Comprends-tu que dans tout ça pas un mot ne montre ni ne fait entendre ceux de qui tu parles ? Si tu racontes la même histoire, en quinze lignes tu me peins la mère Arman de Cavaillet, le père France, Caillavet le père, Victor du Bled, etc etc. Et si tu transformes en un bout de dialogue ta « méchanceté déchaînée », elle prendra vie avec le reste. Pas de narration, bon Dieu ! Des touches et des couleurs détachées, et aucun besoin de conclusion, je me fous que tu demandes pardon à sa mémoire de l’avoir méconnu, Proust, et je me fous que Sardou ait été « un des rois du théâtre contemporain », tu comprends ? Même-chose-pareil pour Iturri...Un dîner « charmant et délicat », une « conversation qui vagabonde d’un sujet à un autre » qu’est-ce que tu me montres en écrivant ça ? Pouic. Colle-moi un décor, et des convives, et même des plats, sans quoi ça ne marche pas ! Malgré toi, tu penses à Mme Brisson. Je te le défends. Libère-toi. Et tâche, ô mon coeur, de nous cacher que ça t’emmerde d’écrire. Et pardonne-moi de jeter tout cela sur ce papier. Je me sauve, écris moi boulevard Suchet. Je t’aime, je t’embrasse, je veux que tu écrives des choses « prestigieuses », tu m’entends ?

 

Ta COLETTE »

 

Colette, Lettres à Marguerite Moreno, 1902 – 1948 (Paris : Flammarion, 1959)

 

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07/11/2015
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