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Linguistique de la langue ou linguistique de la communication ?

LES NOUVEAUX MÉDIAS

 

 Le XXe siècle est caractérisé par la création et le développement extraordinaire des médias et des moyens de communication. Cette révolution médiatique est comparable à la création du papier en Chine et à l’invention de la presse par Gütemberg en Europe, car là aussi, ce fut une accélération de la communication qui s’ensuivit, à cette différence près qu’alors ces changements touchèrent l’écrit, perpétuèrent la culture écrite.

 

Les médias du XXe siècle modifient notre conception de la culture et de la langue en général. Celle-ci n’est plus comprise comme scindée entre l’écrit et l’oral, mais comme un tout, car si la radio et la télévision privilégient l’oral, elles se basent sur des écrits pour le faire.

 

GRAMMAIRES NORMATIVES

 

Des siècles durant, la langue n’était considérée et étudiée que par rapport à l’écrit : ce furent des grammaires qui se contentaient de donner des règles, de dire ce qui était juste et ce qui était faux. C’était une démarche normative, basée sur des dogmes grammaticaux desquels il ne fallait pas s’écarter et qui se basaient sur des données écrites et quasiment immuables car fondées sur la structure des langues classiques.

 

Nous en avons un exemple avec la 'Grammaire générale et raisonnée', dite grammaire de Port-Royal, datant du XVIIe siècle, qui se proposait de présenter « les fondements de l’art de parler, expliqués de façon claire et naturelle » où, à côté de la grammaire on trouvait l’origine des mots communs à plusieurs langues, accompagnée de réflexions sur l’histoire des mots et leur formation, ce qui n’avait jamais été fait auparavant. A partir de là, et jusqu’à la fin du XIXe siècle, l’étude de la langue consistait d’abord en règles grammaticales, issues du grec et du latin, et juxtaposées sur les langues modernes, en philologie (le sens des mots) et en étymologie (leur histoire).

 

FERDINAND DE SAUSSURE ET LA LINGUISTIQUE

 

Saussure, au début du XXe siècle remarqua combien cette méthode était restrictive : elle ne tenait en compte ni la langue dans son ensemble, car les règles qu’elle édictait tiraient leur essence des classiques et donc de l’écrit ; elle restreignait le champ d’étude à l’histoire des mots, à leur emploi et leur sens ; enfin, elle n’observait pas la langue en tant que phénomène mais la considérait comme une liste de mots correspondant à autant de choses.

 

C’est pourquoi il voulut ramener « l’église au milieu du village » : étudier la langue comme on étudie un phénomène physique ou chimique, créer une science qui, au contraire des démarches précédentes, partirait de l’observation, c'est-à-dire qu’elle aurait un point de vue inductif sur la langue. De là les trois tâches que la linguistique de Saussure s’imposera :

 

  1. Description de toutes les langues (linguistique synchronique)
  2. Histoire de chaque langue et, à l’aide de comparaisons, de chaque famille de langues (linguistique diachronique)
  3. Tenter de dégager des règles qui commandent en général le système et l’histoire des langues, bref trouver des principes universaux aux langues (linguistique générale)

 

De plus, Saussure insista sur le fait que le domaine de la linguistique n’était pas la parole, qui est un acte individuel, mais la langue, qui est la somme de tous les actes individuels, qui est un modèle collectif.

 

La linguistique sera, alors, selon Saussure, l’étude scientifique de la langue dans son système, dans ses structures et la recherche des lois générales gouvernant ces structures.

 

LA GRAMMAIRE STRUCTURALE

 

Ce fut le premier stade de la linguistique ; le second fut l’édification d’une grammaire basée sur les observations scientifiques des linguistes. Cette grammaire structurale (parce qu’elle se basait sur l’étude scientifique des structures de la langue) avait pour technique :

 

  1. Le découpage de la langue
  2. L’inventaire de ce qu’on a découpé
  3. Son classement et une description du système (et non une explication, au contraire des grammaires traditionnelles).

C’est le linguiste américain Broomfield qui en est à l’origine : il posa d’abord que l’unité la plus grande de la langue est la phrase (qui se distingue de l’énoncé, parce qu’elle est « dans le vide », qu’elle n’appartient à personne). Il étudia donc la phrase dans sa position (disposition, comment sont disposés les mots), sa fonction (sujet, prédicat) et sa classe (noms, verbes) afin de déterminer une règle générale des phrases, une grille neutre à appliquer à toutes les langues.

 

Une des autres grammaires structurales est la tagmémique de Pike, qui a pour objet d’intégrer le comportement verbal et non verbal (les gestes, les mimiques, etc.) dans l’étude de la langue – on voit déjà le pas franchit entre l’étude de la langue proprement dite et, ici, la prise en compte des gestes qui accompagnent la langue, qui lui sont un complément.

 

En effet, Pike, auteur du 'Language in Relation to an Unified Theory of the Structure of Human Behavior', avait axé sa théorie sur l’étude du mixteco, une langue purement orale qu’il avait dû apprendre. Non seulement il observa ce qu’il pouvait de cette langue, mais il inclut le comportement verbal dans l’ensemble du comportement humain et définira le tagmème, ce tout qui comprend le verbal et le non verbal ; car lorsqu’on appelle quelqu’un, on peut le faire par la parole (« viens ») ou par un geste du doigt ou, le plus souvent, par les deux à la fois – la grille générale que les linguistes recherchaient ne suffisait donc pas et Pike affirmera qu’il serait illusoire d’en chercher une applicable à toutes les langues et proposa à la place deux étapes, l’une subjective – l’étape étique, c'est-à-dire  « externe » – sera de faire des comparaisons depuis l’extérieur entre sa propre langue et celle étudiée (ce qui remit en cause l’idée qu’il fallait étudier la langue par elle-même, et est déjà une fissure dans la conception saussurienne de la langue), l’autre, objective – l’étape émique, c'est-à-dire « interne » – sera , par approximation, de décrire de l’intérieur le nouveau système de la langue étudiée [étique – point de vue « externe », émique, point de vue interne, cf. l’opposition phonetics – phonétique/phonemics – phonologie] .

 

Nous sommes encore, là, dans une vue structuraliste de la langue : il s’agit toujours de l’étude de la langue fondée sur l’observation et la classification des faits.

 

LA GRAMMAIRE GÉNÉRATIVE DE NOAM CHOMSKY

 

La grammaire générative et transformationnelle du linguiste Noam Chomsky va concevoir la linguistique différemment : elle va donner la primauté à des modèles théoriques à partir desquels les éléments sont interprétés, ce qui fut considéré par beaucoup comme un retour à la grammaire générale du type de celle de Port-Royal, c'est-à-dire qui interpréterait la langue à partir de grilles préétablies. En fait, si cette grammaire se nomme générative, c’est qu’elle s’éloigne de la simple observation de la langue pour rendre compte, à partir de schémas (les modèles de Chomsky) de l’aspect créateur du langage, de la compétence que nous avons tous de re-créer le langage.

 

Cette compétence (c'est-à-dire le système de règles, ce savoir implicite déposé dans notre cerveau et qui comprend le sens et les sons, ainsi que la grammaire) va nous permettre de passer à la performance, c'est-à-dire à l’utilisation de cette compétence. Chomsky rejoint ici la division que faisait Saussure entre la langue (qui est l’ensemble des actes locutoires individuels) et la parole (qui est un acte individuel). On touche déjà à la communication…

 

En effet, la grammaire générative, en étudiant les phrases de façon isolée (ce qu’on lui reprochera) va tenter de mieux expliquer ce qu’est une phrase, elle va y chercher les catégories grammaticales, les fonctions grammaticales, elle va donner le rapport entre les phrases, par exemple entre une phrase active et une phrase passive (la grammaire structurale se bornait à la présenter – la grammaire générative l’explique), elle va montrer les ambiguïtés, expliquer les relations de sélection (certains verbes, par exemple, qui font une contrainte sur l’objet) et va tenter de démontrer le rapport entre la sémantique et la grammaire.

 

Cette étude de la syntaxe (plutôt que de la langue en général) est quelque peu en opposition avec le structuralisme : là où ce dernier soulignait la spécificité de chaque langue, séparait la langue maternelle d’une autre langue, considérait chaque langue dans son ensemble, séparée des autres, la grammaire générative, au contraire, tentera de situer les points de jonction entre les langues, cette structure profonde qu’on retrouve dans toutes les langues et dont Chomsky dit qu’elle se situe dans la syntaxe.

 

ROMAN JAKOBSON ET SON SCHÉMA DE LA COMMUNICATION

 

La grammaire générative de Noam Chomsky n’avait pour sujet d’étude que les phrases hors contexte et les règles de syntaxe. Or Roman Jakobson, dans son fameux schéma, avait déjà tenté de définir l’ensemble de la communication en 6 fonctions :

 

  1. La fonction expressive : celle de l’émetteur, sa subjectivité, son emploi du « je », etc.
  2. La fonction conative ou appellative : les impératifs, les vocatifs, les interrogations qui impliquent le récepteur.
  3. La fonction référentielle : la fonction la plus importante, qui comprend tous les textes à sens, la référence à un objet extra-linguistique.
  4. La fonction métalinguistique : qui a pour propos de parler du code, telle que la critique littéraire ou les grammaires.
  5. La fonction poétique : l’ensemble d’infractions aux règles habituelles, les opérations visant la forme du message.
  6. La fonction phatique : les discours qui ne renvoie qu’à eux-mêmes, qui servent au contact.

 

HYMES ET LA GRAMMAIRE PRAGMATIQUE

 

Savoir une langue, c’est aussi connaître ses règles d’usage. C’est ce que tentera de démontrer la grammaire pragmatique du linguiste Hymes.  Il nota que les linguistes ne traitaient pas les phrases parlées ; or parler, c’est effectuer un acte de communication. C’est pourquoi la grammaire pragmatique tentera de donner des règles générales pour faire des phrases, mais aussi pour appliquer ces règles à la communication, ce qui étendra son étude à la compétence du locuteur et à la parole, à son acte locutoire individuel et à la communication en général.

 

Cette grammaire montrera que parler c’est agir et soulignera, dans le discours, la relation entre le « dire » et le « faire » - cette mise en évidence de la communication impliquera alors une théorie de ce qu’elle est.

 

LA LINGUISTIQUE? QUELLE LINGUISTIQUE?

 

la linguistique est passée de l’étude scientifique de la langue (Saussure) à la mise sur pied, par l’observation, de règles générales (grammaire structurale) pour ensuite s’attacher à une théorie syntaxique universelle où la compétence du locuteur était mise en évidence, bien qu’elle ne fût pas au centre des recherches de la grammaire générative ; puis, la linguistique réintégra la parole dans l’étude de la langue et de la communication (grammaire pragmatique) pour insérer cette parole dans une théorie globale de la communication.

 

S’étant étendue jusqu’à l’étude de la communication, la linguistique se trouve aujourd’hui à un carrefour : car la communication, si elle découle en partie de la langue, touche aussi à des domaines aussi variés que la psychologie, l’ethnologie, l’histoire, la politique, la philosophie, la sociologie et, depuis la révolution informatique, à tout ce qui touche l’intelligence artificielle. Elle doit à nouveau se définir et définir son champ d’étude, sous peine de se marginaliser. De là, sans doute, ses multiples ramifications (psycholinguistique, sociolinguistique, phonétique, phonologie, sémiologie, etc.) et, peut-être, la stagnation de ses progrès.

 

©Sergio Belluz, 2017

 

BIBLIOGRAPHIE

 

La linguistique, Jean Perrot, Que Sais-je? No 570, Ed. PUF, Paris, 1983

 

Cours de linguistique générale, Ferdinand de Saussure, présenté par Eddy Roulet, Ed. Hatier, Paris, 1975

 

Dictionnaire des Œuvres Laffont-Bompiani, Ed. Laffont, Paris, 1968.

 

Encyclopediae Universalis, article « Linguistique ».

 

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06/09/2017
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