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* Jacques-Émile Blanche *


Jacques-Émile Blanche, François Mauriac, Gide, Marx... et Dieu (ou pas)

(À Gide) "Vos confidences en public sont aussi gratuites que celles d'un Mauriac - et non moins tendancieuses. Dieu est, au fond, l'enjeu de ces tournois. Vous connaissant comme je vous connais, je démêle sans peine les raisons complexes de votre attitude, au bout d'une longue carrière. Votre éducation religieuse, les inquiétudes que trahissent toutes vos oeuvres pouvaient vous y incliner. Mais moi, qui suis athée, votre conversion au Léninisme, au marxisme soviétique me trouble, à la façon dont la piété de l'enfant aux mains enchaînées m'inquiète, si sincère qu'elle semble. Il faudrait, d'abord, s'entendre sur le sens que vous attribuez à Bonheur, Progrès. Mauriac m'écrivait, l'autre jour, qu'il se sentait au-dessus de toute tristesse et découragement; que s'il devait mourir tragiquement, du moins il savait pour qui il mourrait. Vous, vous sauriez pour quoi. Mais ce bonheur tout matériel, terrestre, promis aux mortels; cette civilisation future que vous chantez avec tant de ferveur, ce paradis artificiel supprimeraient-ils les causes essentielles de notre misérable condition? Définissez, cher ami, le Bonheur, que vous faites miroiter, à nos yeux. Éclairez les a-religieux."

 

Jacques-Émile Blanche - André Gide, Correspondance 1892-1939 (Paris: Gallimard, 2010)

 

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Illustration: François Mauriac par Jacques-Émile Blanche


26/08/2015
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Jacques-Émile Blanche, père lucide pour Jean Cocteau

« Ayant prouvé son sens des conventions en se mariant contre ses désirs, Blanche renchérit même sur l’agacement qu’engendre déjà un Cocteau trop maniéré […] si certains prêtent toutes les qualités au prodige, le peintre sera l’un des premiers à lui rendre tous ses défauts.

 

[…] Avec ces dons quasi héréditaires d’introspection qui lui permirent d’être un bon portraitiste, mais qui bridèrent souvent sa peinture, après avoir fait de son père et de son grand-père de célèbres aliénistes pour écrivains [Nerval et Maupassant passèrent par la clinique du docteur Blanche à Passy], cet amateur supérieur pressent quelque chose de morbide dans la précocité de son modèle. « La fraîcheur d’un éternel adolescent, et la terrible, désastreuse expérience d’un vieillard », note-t-il, en évoquant le savoir-faire social d’un débutant qui, vingt ans après Proust, est parti à l’assaut des mêmes figures – mais en bénéficiant de son expérience, comme s’il avait déjà vécu autant. Le peintre normand avait su saisir de l’intérieur des écrivains comme Marcel Proust ou Henry James, qui avaient réussi à mettre leur sexualité et leur snobisme au service d’une esthétique supérieure – à l’inverse de lui-même --, pour transcender artistiquement le milieu qui les obnubilait.

 

[…] L’ouverture d’esprit qui lui a permis de recueillir les premières confidences homosexuelles de Mauriac amène Blanche à soupçonner la nature très particulière Cocteau. Meilleur écrivain que peintre – mais il sur-écrit, autant qu’il sur-peint --, et meilleur lecteur encore – le choix des écrivains dont il fera le portrait, de Mallarmé à Crevel, est remarquable --, il s’incline après quelques semaines devant la fragilité de son génie. Proust prétendait que la méchanceté du peintre, qui lui avait valu le surnom de « la vipère sans queue », relevait de ces névroses protectrices qu’invente la nature, afin que le talent s’épanouisse. »

 

Claude Arnaud, Jean Cocteau de Claude Arnaud (Paris: Biographies nrf Gallimard, 2003)

 

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Jacques-Émile Blanche, portrait de Jean Cocteau (1913)

 


25/08/2015
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Henry James, modèle bégayant de Jacques-Émile Blanche

D'Henry James, Blanche relève le cosmopolitisme, les complexes de l’américain qui veut être européen tout en gardant une certaine tendresse pour son Amérique (la Côte Est, bien sûr), sincère, naïve, comparée au cynisme européen – thème qu’on retrouve régulièrement dans son œuvre, dans The Europeans, entre auters.  Blanche note aussi le complexe d’infériorité d'Henry James vis-à-vis de son frère William James, bien plus célèbre que lui, à l'époque, dont la réussite matérielle le renvoie à sa vie modeste.  William James fut un philosophe (inspiré de Bergson) reconnu, apprécié et qui vendit beaucoup de livres comparés aux tirages confidentiels de Henry James.

 

De son modèle, Blanche retient aussi le presque ‘bégaiement’, la difficulté d’expression orale, qu’il compare à un seau qui descend au fond du puit et qui remonte lentement jusqu’à la réponse à la question, et la politesse contournée, si délicate: James se lance dans de très complexes périphrases entrecoupées d’hésitations et de scrupules polis qui rendent ses réponses incompréhensibles.

 

Lettre d’Henry James, depuis Genève, à son frère William: « On peut lire quand on est mûr, ou vieux ;  mais on se mêle au monde avec des perceptions naïves et fraîches tant que l’on est jeune, non plus après.  Le grand point, c’est de s’imprégner de quelque chose, je veux dire, de façon ou d’une autre, se saturer de la vie ;  et j’ai opté pour une forme de saturation. (…) »

 

Jacques-Emile Blanche, Mes Modèles :  Souvenirs littéraires :  Barrès – Hardy – Proust – James – Gide – Moore, Stock, Paris, 1928/1984

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2015)

 

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25/08/2015
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Quand Jacques-Émile Blanche, après 50 ans d'amitié, lit ce que Gide a écrit sur lui dans son 'Journal'

"Mon cher ami,

 

Trois personnes ont déjà pris soin de m'envoyer une liste des pages où mon nom apparaît - et chacune, ou presque, de ces citations sont accompagnées d'une note. L'une des personnes (deux hommes, une femme) me pose la même question: "De quoi Gide vous en veut-il? quel tort lui avez-vous causé?". "C'est un cas morbide", m'écrit un autre. (...) Dois-je m'applaudir que vous m'ayez accordé si peu de votre compagnie? Relisez les pages 582-583 que Francis Poulenc, en arrivant hier chez moi, me récita: il les sait par coeur. "Ça fera vendre le Journal de Gide, ce genre de rosserie!..." Et bien le "J. -É. Blanche est un être à qui rien ne manque. Il n'a pas d'imagination" constitue la plus désintéressée des insultes qu'un ami puisse infliger à un ami."

 

Lettre à André Gide, 2 août 1939

 

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23/08/2015
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André Gide et Jacques-Émile Blanche: 50 ans de correspondance, 50 ans de vacheries (de la part de Gide)

« Il y a chez J.-E. Blanche quelque chose de content, de facile, de léger, qui me cause un inexprimable malaise. Blanche a par trop d’atouts dans son jeu, et le plus singulier besoin de son esprit est de prouver à tous et à chacun qu’avec un seul atout de moins ce n’est plus la peine de vivre. Ses plus sincères phrases commencent par : « Je ne sais pas comment vous pouvez… » Sa maison est entourée d’un beau jardin : « Je ne sais pas comment vous pouvez habiter dans une rue. » Il passe en Normandie la belle saison : « Je ne sais pas comment vous pouvez passer l’été à Paris. »

 

Parfois cette commisération se dissimule. Il me demande où habitent à présent les Théo. Je réponds : « Rue Claude-Lorrain. » Et déjà dans sa façon de répéter : rue Claude-Lorrain ? dans son ton, dans l’interrogation ironique et douloureuse de ses sourcils – qui se relèvent inégalement, de sorte que celui de gauche trouve moyen de rester froncé tandis que celui de droite monte au ciel – on comprend qu’il pressent que la rue Claude-Lorrain doit être une rue inavouable, impossible, dans un tout à fait inhabitable quartier. Il ajoute : « Je ne connais pas. » (Or il connaît tout ce qu’il sied de connaître.) « Où est-ce ? »

 

- Elle donne dans la rue Michel-Ange, lui dis-je, sitôt après le viaduc d’Auteuil.

 

- Enfin : Billancourt. »

 

Cet « enfin », d’après le ton, signifie : « osez le dire », « avouez-le » et « c’est bien ce que j’attendais »… « Comment peut-on habiter Billancourt ? »

 

Si je devais écrire de nombreux romans, j’en occuperais un avec Blanche."

 

André Gide, 'Journal', 3 octobre 1916 (Paris: Gallimard, 1996)

 

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22/08/2015
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Colette, par et sur Jacques-Émile Blanche

« Jacques-Emile Blanche me prêtait volontiers le sien [de jardin] sans que j’en fisse usage, parce que je craignais de l’abîmer. C’est maintenant que je m’y promène en pensée, depuis que ses maîtres n’existent plus, ni le caniche café au lait qui, sensible, épris de distinction, se couvrait le front de cendres, voulait mourir, entrer dans les ordres, si Jacques-Emile Blanche lui disait à mi-voix, sur le ton du blâme : « Dieu, Puck, que tu as l’air commun... !

 

Le jardin de Jacques-Emile Blanche, tourné vers le nord comme l’atelier du peintre, possédait quelques-uns de ces beaux arbres disséminés sur Passy et Auteuil, dont on s’accordait à dire qu’ils avaient connu la princesse de Lamballe. Dans leur ombre serpentait, pour mon admiration, une rivière figurée en myosotis particulièrement bleus, touffus, égaux, qu’enserraient deux rives de silènes roses. Le ruisseau bleu guidait les visiteurs vers l’atelier où je posai pour trois portraits successifs. Jacques-Emile Blanche détruisit les deux premiers ; le troisième est au musée de Barcelone 

 

Pendant les séances de pose, la froide lumière d’une grande verrière et l’immobilité m’accablaient de sommeil, et pour me tenir éveillée je regardais au-dessus de ma tête deux toiles également ambiguës : la délicieuse petite Manfred en travesti Chérubin, et Marcel Proust âgé d’environ dix-huit ans, la bouche étroite, les yeux très grands, paré d’une absence d’expression tout orientale. Il est sans exemple que Jacques-Emile Blanche ait peint autrement que Jacques-Emile Blanche. Seul le portrait de Marcel Proust diffère du reste de son oeuvre, par un faire extraordinairement lisse, une affection de symétrie, l’exaltation d’une beauté qui fut réelle et dura peu. La maladie, le travail et le talent repétrirent ce visage sans pli, ces douces joues pâles et persanes, bouleversèrent les cheveux qui étaient non point soyeux et fins, mais gros, d’une vitalité à faire peur, drus comme la barbe noire et bleue qui, à peine rasée, perçait la peau... Ceux qui ont passé des soirées avec Marcel Proust se souviennent qu’ils voyaient sa barbe noircir entre dix heures du soir et trois heures du matin, cependant que changeait, sous l’influence de la fatigue et de l’alcool le caractère même de sa physionomie.

 

Je me rappelle un dîner au Ritz, commencé fort tard, prolongé en souper et en causerie. Marcel Proust était encore à cette époque, dans ses meilleurs jours, un homme presque jeune et charmant, tout empreint d’une prévenance excessive, d’une obligeance suppliante, peinte dans son regard. Mais vers quatre heures du matin j’avais devant mois une sorte de garçon d’honneur pris d’alcool, la cravate blanche désordonnée, le menton et les joues charbonnés de poil renaissant, un gros pinceau de cheveux noirs éployé en éventail entre les sourcils... « Oh ! ce n’est pas lui... » murmura une invitée. Tout au contraire j’attendais que parût, ravagé mais puissant, le pécheur qui de son poids de génie faisait chanceler le frêle jeune homme en frac...

 

Ce moment ne vint pas. La nuit se faisait aurore et ne pâlissait qu’à la faveur du plus séduisant bavardage. Personne ne se garde mieux qu’un être qui semble s’abandonner à tous. Derrière sa première ligne de défense entamée par l’eau-de-vie, Marcel Proust, gagnait des postes plus obscurs et plus difficiles à forcer, nous épiait. »

 

Colette, Flore et Pomone (Paris: Charpentier, 1943)

 

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21/08/2015
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