sergiobelluz

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* à Pesaro *


Pesaro (12) : Rossini ou Le Jazzman du bel canto

Comme toujours, dans ces beaux opéras méconnus du Rossini des débuts, ceux de Naples, de Bologne, de Venise, ce sont d’extraordinaires virtuosités vocales qui expriment les sentiments des personnages, ces scats rossiniens qui négocient un mot sur plusieurs phrases musicales, qui le découpent, le ânonnent, en exacerbent les voyelles, ralentissant, accélérant, s’arrêtant quelquefois en point d’orgue, repartant ensuite d’un souffle, séparant les notes ou au contraire les liant, accélérant quelquefois la phrase qui devient une logorrhée, la saccadant d’autres fois en en séparant chaque syllabe...

 

Il y a aussi les magnifiques duos, trios, quatuors, quintettes vocaux, accompagnés par des violons en pizzicato ou, quelquefois, complètement a capella, qui atterrissent au final sur un accord orchestral.

 

Et puis ces tendres duos soprano-mezzo à la tierce, qui s’entrelacent et se séparent, qui se rejoignent d’en haut et d’en bas, qui s’arrêtent au même instant sur une syllabe et repartent dans un souffle sur une autre.

 

Et ces morceaux di bravura de personnages ennemis qui affirment leur volonté et leur cruauté, qui est exprimée par la vocalise (je pense à Aureliano, l’empereur ténor...)

 

Il y a quelque chose du travail sur la langue qui évidemment me touche, chez Rossini, et qui rejoint la manière de négocier les phrases (parlées, chantées ou jouées) des grands jazzmen (and women), mais aussi l’inventivité incessante de Rossini qui, à la fois pour des raisons artistiques, mais aussi pour des raisons pratiques (manque de temps, contrats à remplir, chanteurs inadéquats, orchestres incomplets ou défaillants...), réutilise une ouverture, élabore sa composition, recycle d’anciens morceaux, les adaptes, les sculpte, au gré de ses humeurs, des délais qui lui sont impartis, de son besoin de ne pas s’ennuyer, de son sens de la dérision (et de son manque de vanité) pour en faire ces œuvres pas forcément parfaites, mais toujours fondamentalement sincères, quelle que soit la faiblesse du livret : tout devient respiration, brillance, virtuosité, expressivité, passion, énergie, beauté, émotion.

 

©Sergio Belluz, 2015, Le journal vagabond (2014).

 

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16/01/2016
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Pesaro (11) : 'Il Viaggio a Reims' de Rossini ou Fellini vocalisant.

Ce ‘Viaggio a Reims’, quelle merveille d’humour! C’est une des traditions du Festival Rossini de Pesaro : chaque année, pour clore le festival, on présente cet opéra qui a le mérite de compter plus de vingt personnages : les jeunes chanteurs de l’académie rossinienne (des professionnels du monde entier venus parfaire leur technique de chant dans ce répertoire si spécifique) s’en donnent à cœur joie.

 

La mise en scène d’Emilio Sagi, l’Espagnol directeur du Teatro Real de Madrid (et avant, du Teatro de la Zarzuela, où je l’avais rencontré) est une petite merveille de simplicité décalée, une sophistication dont il a le secret.

 

Je me souviens d’avoir vu à Madrid La Rosa de Azafrán, une ‘zarzuela’ du compositeur Zorozábal, qu’Emilio Sagi avait mis en scène : un balcon sortait de la paroi lorsque le baryton (mon ami Federico Gallar) devait chanter la sérénade, un balcon où se trouvait une Dulcinée s’éventant avec un grand éventail rose, le tout sur fond bleu... C’était à la fois simple, ingénieux, peu coûteux et formidablement expressif, dans le respect du genre, mais avec un second degré.

 

La mise en scène de ce même Emilio Sagi pour ‘Il Viaggo a Reims’, avec tous ses protagonistes – la Marchesa Melibea, la Contessa di Folleville, Madama Cortese, le Cavalier Belfiore, le Conte di Lebenskof, Lord Sidney, Don Profundo, Il Barone di Trombonok, Don Alvaro, Don Prudenzio... –, doit à la fois éviter les alignements inhérents aux pièces comptant de nombreux personnages, et permettre l’action.

 

Or Emilio Sagi s’amuse au contraire à créer l’alignement tout en permettant le mouvement : au lieu de l’auberge habituelle où, à cause d’un problème de transport, se retrouvent tous ces personnages allant au couronnement de Charles X, il imagine une terrasse d’hôtel de station balnéaire, où sont alignés les transats, et où les personnages défilent et se retrouvent tous, à certains moments, en peignoir dans le premier acte, en habits de cérémonie dans le second, tout ça sur fond de ciel azur qui, à mesure qu’avance l’œuvre et la journée, voit apparaître quelques nuages vaporeux, puis une magnifique pleine lune, jouant à nouveau intelligemment sur le kitsch sans jamais nuire à l’œuvre, en la magnifiant dans son second degré et son ingéniosité, au contraire.

 

Cela permet aussi de montrer le personnel de l’hôtel, de jouer avec une espèce de strip-tease du Cavalier Belfiore (dans la version que j’ai vue, un chanteur aussi sexy qu’un modèle pour slip Versace, un ténor vénitien d’après son nom, Nico Darmanin, magnifique chanteur aussi, et extraordinaire comédien !) ou avec les coquetteries de la Contessa di Folleville (l’espagnole Isabel Rodríguez García).

 

Fantastique aussi d’avoir fait chanter le personnage de Corinne (une belle et brillant Shahar Lavì) dans le public, depuis l’une des loges du troisième balcon, avec la harpiste à ses côtés.

 

Dans cette version, Don Profundo est interprété par le fabuleux (et stentorien) Yunpeng Wang, un magnifique et élancé baryton chinois, pendant que la marquise Mélibée, une frivole séductrice, est incarnée par la grande et pulpeuse japonaise Aya Wakizono.

 

Le Comte (russe) de Libenskof est chanté par le tenorino Anton Rositskiy, Lord Sidney par Marko Mimika (croate ? serbe ?), le Barone di Trombonok, par Anton Markov (bulgare ?), Don Alvaro par Iurii Samoilov (russe ?)...

 

Tous ces jeunes chanteurs s’amusent, le résultat est drôle, enlevé, charmant, frais et superbement musical, ce qui prouve qu’on peut créer des chefs-d’œuvre sans vedettes, par la seule force de la mise en scène et du travail sur la musique et son interprétation.

 

C’est la deuxième fois que je vois ‘Il Viaggio a Reims’ à Pesaro, je trouve extraordinaire qu’avec la même mise en scène, mais avec une équipe complètement renouvelée chaque année, on arrive à une telle perfection scénique et expressive qui doit tout autant à la partition facétieuse et brillante de Rossini (qu’on a récupérée du Conte Ory grâce aux travaux de la Fondation Rossini de Pesaro) qu’à la mise en scène maline, ingénieuse et respectueuse d’Emilio Sagi, décidément toujours original et simple à la fois (comme Jean-Pierre Ponnelle).

 

©Sergio Belluz, 2015, Le journal vagabond (2014).

 

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15/01/2016
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Pesaro (10) : 'Aureliano in Palmira' ou L’Opéra qui pense (de brebis)

Ce fameux Aureliano in Palmira de Rossini, avec une superbe Jessica Pratt (une soprano Australienne devenue une des vedettes de ce festival) souffre d’une mise en scène assez laide, avec des sortes de labyrinthes créés par des cloisons amovibles, et une scène avec des chèvres (!) censées donner la touche « arabe » au tout...

 

C’est que le metteur en scène anglais fait un parallèle avec la situation moyen-orientale actuelle : à la fin, un texte apparaît sur le voile transparent qui descend lentement et on lit : « Contrairement à la version de Rossini, la reine Zénobie a été emmenée à Rome en esclavage », etc...

 

C’est le prétexte pour parler des relations Rome-Orient, donc Occident-Orient. Un peu facile, un peu forcé, et surtout assez inutile.

 

Et même plutôt raciste, avec ce chevrier du troisième acte, comme si les habitants de Palmyre, en Syrie actuelle, étaient des bédouins.

 

©Sergio Belluz, 2015, Le journal vagabond (2014).

 

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14/01/2016
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Pesaro (09) : Anna l’Italienne et Anna la Polonaise ou Tenir son rang (de perles).

Vers minuit, Anna l’Italienne, Anna la Polonaise et moi-même sommes partis pour rejoindre le Théâtre Rossini afin d’y apposer la sacro-sainte liste d’inscription au ‘loggione’ (Anna l’Italienne s’est improvisée ‘capolista’, cheffe de liste) et s’y inscrire en bonne position pour la représentation d’Aureliano in Palmira, le Rossini du lendemain.

 

Mais au Teatro Rossini, à 23.45, une liste avait déjà été mise sur la porte. Anna la Polonaise s’y inscrit en cinquième position, non sans avoir argumenté avec deux types qui s’y sont aussi inscrits mais qui trouvent ce système idiot.

 

Anna la Polonaise leur répond alors au quart de tour, et en profite pour se venger de tout ce qu’elle déteste dans le je-m’en-foutisme italien, qu’elle supporte depuis plus de trente ans – et dont elle a déjà intégré la verve imagée, ponctuée de communication non verbale parfaitement maitrisée, les doigts de chaque main réunis, pointant vers le haut et faisant, à hauteur de ventre, un mouvement ascendant descendant accompagnés de répétitifs « Ma a me non mi va tutto questo discorso », aussi flamboyants et inefficaces (mais jubilatoires) qu’un débat préélectoral dans une réunion de parti, urbi et orbi.

 

©Sergio Belluz, 2015, Le journal vagabond (2014).

 

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Illustration : « Cinematografo »©Annamaria Mazza, 2015.


13/01/2016
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Pesaro (08) : Anna l’Italienne ou Le gratin.

Anna l’Italienne me fait goûter ce qu’on appelle ici le graten (le gratin), qui est un plat délicieux, en particulier pour récupérer les légumes : on les découpe, on les mets dans de l’huile d’olive, on assaisonne, on saupoudre de panure et on passe tout ça au four (ça a un air de famille avec les tomates à la provençale que j’aime beaucoup faire, on mélange la panure avec de l’ail et du persil, et on recouvre de ce mélange des tranches de tomates qu’on passe ensuite au four).

 

J’ai aussi droit à une sorte de panettone salé, qui est quelque chose comme une foccaccia forrmat cake, délicieux – mais bourratif.

 

©Sergio Belluz, 2015, Le journal vagabond (2014).

 

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Illustration : « Senza tempo »©Annamaria Mazza, 2015.


13/01/2016
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Pesaro (07) : Anna l’Italienne ou Entre chiens et chats.

Quand on entre chez Anna l’Italienne, ce qui frappe d’abord c’est l’odeur de pipi de chat qui imprègne tout le rez-de-chaussée : Anna recueille les chats perdus. Elle a aussi un chien, un vieux chien paisible de seize ans devenu sourd et aveugle et qu’elle accompagne jusqu’à sa mort. Il s’appelle Otto. Anna dit qu’il a un prénom allemand, mais ce pourrait être le chiffre huit. Toute la maison est remplie de vieux livres, vieilles affiches d’opéra, anciens magazines, tout un bric-à-brac bohème que les chats se font un plaisir de déranger.

 

Le premier étage comprend trois grandes chambres avec de très hauts plafonds. Une autre pièce fait office de vestiaire pour son immense garde-robe (elle garde tout) qui ferait la fortune d’un boutiquier vintage : des robes new look Christian Dior, des complets-vestons de son frère, la robe de mariée de sa soeur, des vêtements de sa grand-mère, et ses multiples grands chapeaux.

 

Je crois qu’Anna porte ses chapeaux pour masquer ses pertes de cheveux dues à l’anorexie – elle fait d’un désavantage une élégance. Elle les décore d’un foulard à la couleur de ce qu’elle porte. En bonne italienne, elle est bronzée tout l’été, dans le sens fort du terme : de couleur bronze.

 

©Sergio Belluz, 2015, Le journal vagabond (2014).

 

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Illustration : « Delfini »©Annamaria Mazza, 2015.


12/01/2016
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Pesaro (06) : Anna la Polonaise ou L’hélicopéra.

Quand elle veut un billet d’opéra, Anna la Polonaise est prête à dormir devant la porte d’entrée du guichet, s’il le faut. Elle me raconte quelques anecdotes sur l’opéra à Florence : que le prestigieux festival du ‘Maggio fiorentino avait périclité, que l’opéra de Florence s’était transféré dans un autre bâtiment, que ce n’est plus le bon, beau et vieux théâtre de l’âge d’or.

 

À propos de l’Armida de Rossini présentée dans le cadre du festival Rossini de cette année, dans une mise en scène luxueuse de Luca Ronconi, lui-même florentin, elle dit qu’il a ruiné l’opéra de Florence avec ses exigences fastueuses : pour les représentations de The Faerie Queene de Purcell dans les Jardins Boboli, Ronconi avait exigé un hélicoptère....

 

À Florence (et ailleurs) un mot avait été créé à propos des outrances budgétaires de Ronconi : le ronconate.

 

©Sergio Belluz, 2015, Le journal vagabond (2014).

 

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Illustration : « Carte da gioco»©Annamaria Mazza, 2015.


11/01/2016
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