sergiobelluz

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* traduction/trahison *


My taylor is rich but my English is poor (Hercule Poirot).

Je me souviens de ma première lecture du merveilleux Tonio Kröger de Thomas Mann, dans une terrible traduction qui aplatissait tout, et notamment le côté fragile et passionnel du personnage, un texte que j'ai redécouvert et adoré plus tard en version originale.

 

Dans le cas de la littérature étrangère, c'est tout le problème de la traduction qui entre en ligne de compte, soit que la traductrice ou le traducteur ait su trouver des équivalences de registre dans la langue d'arrivée, soit qu'elle ou il ait su « recréer » le texte pour en rendre la teneur, soit que le texte d'arrivée soit meilleur que le texte de départ... Poe traduit ou plutôt adapté par Baudelaire, ce n'est plus vraiment Poe.

 

De même, il y a des langues cousines qui permettent de percevoir mieux l'original: les traductions en anglais des auteurs nordiques, par exemple, sont forcément plus fidèles, ou en tout cas plus proches, de l'original, car elles ont une même matrice. Il est plus facile de garder les rythmes internes à la phrase et une certaine syntaxe qui, traduits en français, vont devoir être transcrits et ne produiront pas forcément le même effet.

 

Prenons Agatha Christie et sa série de polars avec Hercule Poirot: la traduction française perd forcément les effets comiques et moqueurs créés par le fait que Poirot s'exprime en anglais avec une syntaxe française.

 

Très difficile aussi de rendre toute une partie de la littérature qui joue sur l'argot ou la langue populaire, par définition très liés à une langue et à un lieu, je pense au péruvien Jaime Bayly, une sorte de Beigbeder latinoaméricain, qui joue sur le vocabulaire branché de Lima, mais aussi à un auteur comme Elmore Leonard qui utilise de manière virtuose, en le retravaillant, le slang cool de Los Angeles.

 

©Sergio Belluz, 2016.

 

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05/04/2016
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Francs parlers.

On vante souvent la subtilité des parlers locaux, patois, dialectes, langues régionales qu’une langue-mère, imposée depuis la métropole, voudrait écraser de sa fausse supériorité. Cette idée d’authenticité des parlers locaux qui seraient forcément plus riches, car liés à une histoire ancrée dans un territoire qui serait plus humain, plus proche de la réalité vécue 'historiquement' au quotidien, est très belle, mais me semble plus un préjugé qu'une réalité.

 

Littérairement, les parlers locaux sont souvent très conservateurs, peu flexibles et justement limités par leur trop grande adéquation à un petit territoire : on aura dix mots pour des nuances de brins d'herbes, mais un seul pour exprimer dix réalités plus abstraites qui s’exprimeront de manière plus complète, plus précise, plus nuancée dans une langue enrichie par un plus grand nombre de locuteurs de différentes régions de l'aire linguistique et de tous horizons, chacun  agrandissant la langue, sans compter l'apport étranger.

 

Et que dire des langues nationales exportées et qui ont magnifiquement pris ailleurs, les extraordinaires auteurs latino-américains, créoles ou africains d'expression française? Et des langues revivifiées, comme l’hébreu, le catalan ou le turc, les trois pour des raisons nationalistes, et qui se portent à merveille et produisent de magnifiques littératures ?

 

C’est peut-être et surtout la langue française, qui, par snobisme parisien, impose une langue ‘standard’ et centralise beaucoup, en effet, aujourd'hui comme hier, et on peut le regretter.

 

En revanche, en Italie, en Espagne, en Allemagne, les parlers locaux ont toujours côtoyé harmonieusement la langue dite 'nationale', dans une dynamique affectueuse.

 

Goldoni, dans ses comédies, joue constamment avec les différentes langues régionales, et donc les registres, les utilisant littérairement pour catégoriser un personnage ou un trait de caractère (ce qu'a toujours fait la Commedia dell'arte). Le sicilien Andrea Camilleri et le sarde Marcello Fois sont les héritiers directs de Gadda et de son Pasticciaccio brutto di via Merulana, premier polar italien à utiliser le dialecte, romain, en l'occurrence. Et n'oublions pas les fabuleuses comédies d'Eduardo de Filippo qui mêlent italien et napolitain, ou les oeuvres du grand Pasolini, dont la poésie et les romans de jeunesse utilisent le frioulan, alors que 'Ragazzi di vita' et sa trilogie romaine utilisent le parler des 'borgate romane', les HLM de l'époque, ou encore Fellini qui, à part son romagnol natal, s'amuse à créer de savoureux contrastes entre l'apparence de ses personnages et leur parler (milanais, romain, napolitain, vénitien).

 

En Espagne, un Vázquez Montalbán ou un Andreu Martin font se côtoyer castillan et expressions catalanes, et un Almodóvar utilise à fond la richesse des différents accents (andalou, gallègue, catalan, basque, madrilène).

 

Une langue ouverte sur le monde s’enrichit continuellement, elle bénéficie d’auteurs comme Casanova, Conrad, Ionesco, Cioran, Beckett, Nabokov ou Julien Green, de grands écrivains dans une langue qui n’est pas leur langue maternelle, qu’ils ont dû acquérir et travailler, et qui ont su importer en elle ce petit quelque chose en plus qui vient d’ailleurs.

 

©Sergio Belluz, 2016.

 

 

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16/03/2016
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De la traduction littéraire.

Nabokov disait que la poésie est intraduisible, soit qu'on traduit le sens, et alors la musique se perd, soit qu'on cherche des équivalences (de rythme, de prosodie, de rimes), mais alors on perd une partie du sens. C'est très vrai dans le cas de Pouchkine, considéré comme le plus grand poète russe, mais à qui aucune traduction en français n'a réussi, à ce jour, à rendre totalement justice.

Je me souviens de ma première lecture du merveilleux Tonio Kröger de Thomas Mann, dans une terrible traduction qui aplatissait tout, et notamment le côté fragile et passionnel du personnage, un texte que j'ai redécouvert et adoré plus tard en version originale. Dans le cas de la littérature étrangère, c'est tout le problème de la traduction qui entre en ligne de compte, soit que la traductrice ou le traducteur ait su trouver des équivalences de registre dans la langue d'arrivée, soit qu'elle ou il ait su « recréer » le texte pour en rendre la teneur, soit que le texte d'arrivée soit meilleur que le texte de départ... Poe traduit ou plutôt adapté par Baudelaire, ce n'est plus vraiment Poe.

De même, il y a des langues cousines qui permettent de percevoir mieux l'original: les traductions en anglais des auteurs nordiques, par exemple, sont forcément plus fidèles - ou en tout cas plus proches - de l'original, car elles ont une même matrice. Il est plus facile de garder les rythmes internes à la phrase et une certaine syntaxe qui, traduits en français, vont devoir être transcrits et ne produiront pas forcément le même effet. Agatha Christie et sa série avec Hercule Poirot en est un bon exemple : la traduction française perd forcément les effets comiques et moqueurs dûs au fait que Poirot s'exprime en anglais avec une syntaxe française.

Très difficile aussi de rendre toute une partie de la littérature qui joue sur l'argot ou la langue populaire, par définition très liés à une langue et à un lieu, je pense à un Jaime Bayly qui utilise le vocabulaire branché des beaux quartiers de Lima, mais aussi à un auteur comme Elmore Leonard qui joue énormément sur le slang.

Il n'en reste pas moins que le traducteur littéraire est absolument nécessaire et qu'il devrait être systématiquement mentionné dans les critiques des livres traduits, y compris quand il fait mal son travail.

On ne valorise jamais ce travail difficile et extraordinaire, souvent payé au lance-pierre et qui pourtant fait un travail de re-création du texte pour en rendre le meilleur dans la langue d'arrivée. En Espagne, dans les contrats, le traducteur devient co-auteur et a droit, à ce titre, à un copyright, et donc à un pourcentage fixe sur la vente du livre, ce qui n'est que justice!

Car le traducteur est un facteur-clé dans le passage d'une oeuvre, de ses registres, de ses tonalités, de sa voix, d'une langue et d'une culture à l'autre. Le traducteur est un passeur, à la fois linguiste et musicien, car tout texte est aussi musique, et allitérations, et associations d'idées, et jeux de mots, et sous-entendus, et allusions.

Pour donner un simple exemple, le Raskolnikov de Dostoïevski porte dans son nom l'exigence du Vieux-Croyant, ce qui donne une clé de son caractère et de son destin, qui se perd dans la traduction, sauf dans les langues cousines, peut-être.

On peut aussi traduire dans n'importe quelle langue 'les longs violons de l'automne' de Verlaine, mais si 'long' et 'violons' n'ont pas de consonnes similaires, la même consonne correspondant à l'article défini pour 'automne', on perd l'allitération, donc la mélodie. On peut trouver des équivalences, et en faire une magnifique traduction qui donne l'idée, mais est-ce encore Verlaine? C'est une évocation de Verlaine, et une nouvelle oeuvre, ce qui est bien, aussi.

Il me semble impossible de rendre la légèreté et la fantaisie de La Fontaine en russe, par exemple. je ne doute pas des capacités des traducteurs respectifs... mais est-ce toujours La Fontaine? Heureusement, l'écrivain russe Krylov a écrit ses propres Fables inspirées aussi d'Esope, donc une partie du travail est déjà fait.

 

Et La Fontaine, d'ailleurs? S'est-il inspiré d'une traduction d'Esope ou de l'original?

 

Sergio Belluz

 

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05/05/2015
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