sergiobelluz

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* Paul Léautaud *


Paul Léautaud, un moderne.

On est souvent injuste avec Léautaud qu’on fait souvent passer - à tort - pour un réfractaire à toute modernité, alors qu'il a tout de suite apprécié, par exemple, le talent d'Apollinaire. ‘La Chanson du mal aimé’ est dédié à Léautaud, qui note quelque part: « Ce poème d’un ton unique, à la fois bohémien et nostalgique, équivoque et mélancolique, me transporta d’admiration. ».

 

Léautaud a aussi tout de suite aimé la fantaisie de Cocteau (« […] Je me suis mis à lire ‘Thomas l’imposteur’. Je change complètement d’avis, preuve qu’il ne faut jamais se contenter des premières pages. C’est un livre curieux et qui a son intérêt. C’est Cocteau lui-même, sa conversation même. On croit l’entendre raconter. C’est pour moi un bel éloge qu’un livre ainsi soit si bien son auteur. » (Lettre à Maurice Martin du Gard, 12 novembre 1923).

 

Il a aussi été un des premiers à remarquer l'immense talent de Marcel Jouhandeau, à qui il écrit personnellement pour le féliciter: « Vos ‘Chroniques maritales’, sont un livre extraordinaire. Je le répète, remarquable : j’en ai parlé, et de vous, avec les Paulhan. Vous avez un grand talent, et un talent sans phrases, sans préciosités, sans mièvreries. Vous êtes de l’école qui me plaît : la franchise, la tendresse, l’ironie forte, l’expression directe. Paulhan m’a dit que malgré cela vous avez un maigre public et que pas un critique ne s’est encore sérieusement occupé de vous. Voilà le public, voilà les critiques. Il leur faut les reprises de ce qui a été dit cent fois. Moquez-vous-en tout de même, n’est ce pas ?... » (Lettre à Marcel Jouhandeau du 18 octobre 1938).

 

Il a aussi su apprécier Julien Green : « Pour Julien Green, je pense que vous avez lu sa ‘Moïra’. Je n’ai lu, moi, que le texte final, n’ayant plus les numéros précédents pour une lecture entière. J’ai lu ce texte final cinq fois de suite, avec chaque fois une forte impression. Et cette opinion : merveilleusement fait. » (Lettres à Marie Dormoy, le vendredi 11 août 1950).

 

Et il s’est même intéressé à Charles-Albert Cingria :, « Ce Cingria est un personnage extraordinaire. Ce qu’il sait, connaît de choses, dans tous les domaines, antiquité, passé, présent, est un monde. Et une façon de les raconter, de parler. En un physique : visage et corps. Un vrai personnage de la Comédie italienne. » (Lettres à Marie Dormoy).

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2016)

 

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20/04/2016
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Léautaud à la vie à la mort.

Des trois récits de Paul Léautaud, c'est à In Memoriam que va ma préférence, avec Amours en deuxième position. Le Petit ami, de l'avis même de Léautaud, était un peu truqué parce que Vallette, du Mercure, lui avait conseillé d'en rajouter un peu (c'était trop court).

 

Mais de Léautaud, ce que je préfère par dessus tout, et que je relis régulièrement, par hygiène littéraire comme par plaisir, c’est son ‘Journal littéraire’, une merveille, et ‘Le Théâtre de Maurice Boissard’, une autre merveille, les deux tenant le coup grâce à la qualité extraordinaire d’une écriture qui se veut sèche et « naturelle » et qui, dans la recherche de cette sécheresse et de ce naturel, acquière une force et un style liés autant à la chasse aux redondances, aux ornements, au verbiage, à la pose, qu’à la recherche incessante  de l’expression la plus juste, la plus simple, la plus « honnête » (dans le sens de la plus proche de ce que Léautaud dirait s’il n’écrivait pas).

 

En revanche, et justement pour ces mêmes raisons, je ne suis pas sûr que, littérairement parlant, le Journal particulier de Léautaud soit si bon. Ce n’est pas tant le côté cru ou salace, mais cette sorte de prose masturbatoire, comme si Léautaud se créait son fantasme ou sa propre excitation au moment de l'écriture, d'où un côté répétitif, artificiel, ennuyeux même.

 

Même remarque pour certains de ses textes (extraits de son ‘Journal littéraire’ et réunis dans ‘Bestiaire’), sur la mort de ses chers animaux, ceux qu’il sauvait d’une mort certaine et qu’il aimait tant, auxquels il s’identifiait peut-être, dans cette tristesse de l’abandon qu’il connaissait si bien lui-même : à la lecture, on sent bien que Léautaud est en train de pleurer au moment où il écrit, et qu'il se laisse prendre par son chagrin, comme un enfant, répétant sa peine plusieurs fois, en une sorte de volupté dans la tristesse, un chagrin masturbatoire, en quelque sorte.

 

François Mauriac, peut-être par malice, mais je ne crois pas, fait cette observation, dans ses Mémoires intérieurs, que Léautaud était absolument fasciné par la mort, c'est à dire par le cadavre qui reste, étudiant le visage du mort sous toutes ses facettes, comme une curiosité d'entomologiste: « Un cœur sensible, ce Léautaud !  Comme il interrogeait les cadavres de ceux qu’il avait connus !  Avec quelle attention maniaque !  Quand il s’agit de son père, cette curiosité glacée fait horreur.  Et pourtant l’étrange, c’est que nous nous détournions du cadavre et que nous ne cédions pas tous à cette hantise de Léautaud – ce vieux Narcisse obstiné qui, penché sur toute dépouille, y cherchait avidement le reflet de sa propre décomposition. ».

 

Léautaud était ému au chevet de Gide, de Valéry ou de son paternel, il en parle dans son Journal, il aimait ces hommes qui soudain ne sont plus. La remarque de Mauriac est empreinte de sa propre préoccupation de catholique janséniste à propos de la mort et de sa curiosité vis-à-vis d'un vrai matérialiste dans le sens métaphysique du terme.

 

Et Léautaud parle de ça dans son journal, au sujet de la mort qui commence à faire son travail de décomposition, il observe ça de manière presque clinique, en matérialiste ne croyant ni à enfer ni à paradis, ne croyant qu'à ce corps qui un jour disparaitra, « et puis plus rien » (il me semble qu'il écrit ça en ces termes).

 

C’est qu’on peut être matérialiste au sens religieux ou métaphysique du terme et être d'autant plus sensible au temps qui passe, puisqu'il n'y a rien après.

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2016)

 

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19/04/2016
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Paul Léautaud, écrire pour nourrir les bêtes (et les autres, en passant).

Merveilleuse 'Correspondance' de mon cher Paul Léautaud, qui décidément m'émeut et me fait rire à chaque fois: il raconte à ses divers destinataires tous les problèmes qu'il rencontre avec ses vingt-trois chats, ses six chiens et sa guenon, et personne pour l'aider, il fait des allers-retours depuis Fontenay-aux-Roses à la rédaction du Mercure de France à Paris, les voisins et la propriétaire se plaignent...

 

En même temps, ce vieux ronchon donne en détail des conseils pour sauver un chat, comment le porter et lui donner à manger. Et il écrit à tous les journaux, et à tous ses amis plumitifs afin qu'ils veuillent bien sensibiliser leur lectorat sur l'importance de mettre un collier au chien et au chat (à cause de la fourrière, qui embarque tout animal sans identification), et sur l'horreur de la vivisection.


À côté de ça, des lettres de remerciements sur des critiques que des collègues ont fait de ses livres - et les mauvaises, il en rit - et aussi plusieurs lettres d'anthologie sur ce qu'est pour lui la littérature – sans compter les lettres à sa maitresse, « le Fléau », oscillant entre la colère, la plainte et l'obscénité.


Et tout ça toujours avec cette totale liberté qui le caractérise. On peut le voir comme un original. On peut aussi le voir comme un vrai sage, qui est toujours lui-même, qui applique au jour le jour ce qu'il estime être important.

 

En ce moment - j'en suis aux années de guerre - il s'étonne, à 71 ans, d'avoir été licencié du Mercure de France (où il était employé de bureau) et d'être obligé, à cause des quelques animaux qui lui restent, quatre chats, deux chiens et toujours la guenon, de « faire » l'écrivain pour pouvoir les nourrir.

 

Une vie exemplaire au sens que l’entend Cervantès dans ses ‘Nouvelles exemplaires’ : un modèle.

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2016).

 

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24/01/2016
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Anna de Noailles par Paul Léautaud.

Paul Léautaud : « On a dû vous parler beaucoup de Mme de Noailles, n’est-ce pas ? J’aime beaucoup Mme de Noailles. Elle a fourni à quelqu’un l’occasion d’un si joli « mot » en l’appelant « Mme Réclamier » !

 

De plus, ses vers ne sont pas mal, quelquefois. Quant à ses romans, vous savez quelles merveilles ce sont. Du Saint-Georges de Bouhélier, ni plus ni moins. Naturellement, il y a des grincheux, comme autour de toutes les gloires.

 

Si je vous disais qu’hier encore j’ai trouvé quelqu’un qui s’étonnait que M. Remy de Gourmont, malgré une œuvre déjà considérable et diverse au possible, ne soit pas plus connu. Je vous le demande, n’est-ce pas être fou ? 

 

Il y a un dessin de Forain qui représente de belles madames aux champs, en extase devant une petite gardeuse d’oies, dont elles admirent la couleur nature, du haut de leur face-à-main. « On dirait une petite pomme d’api ! » trouve l’une d’elles, en minaudant. « Que dit Pomme d’api ? » Et la petite leur répond : « Pomme d’api, elle vous dit... »

 

Un écrivain fort connu, et chez qui Mme de Noailles fréquentait, me rappelait dernièrement ce dessin, et me disait : « C’est tout à fait Mme de Noailles avec son admiration pour les légumes. Je la vois se pâmer devant un potager, célébrant dans son cœur « la poésie des radis », comme elle dit, et il me semble les entendre lui répondre : « Les radis, ils vous disent... » Mais vous le garderez pour vous, n’est-ce pas ? ».

 

Entretiens avec Georges Le Cardonnel et Charles Vellay in La Littérature contemporaine, Paris : Mercure de France, 1905, pp 78-84.

 

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Illustrations:

- Anna de Noailles par Zuloaga (1913)

- Paul Léautaud autour de 1930


21/05/2015
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