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* littérature suisse de langue française *


La vie ou le 'Train fantôme' de David Collin

Très émouvant, très touchant, très subtil dans son écriture, le Train fantôme, de David Collin (Paris: Seuil, 2007)

 

Une proverbe africain mis en exergue dans la quatrième partie, en résume bien la raison sous-jacente : “Quand on ne sait pas qui l’on est on ne sait pas où l’on va.

 

On comprend que cet homme devenu père à son tour, a cherché son  propre père, disparu très tôt de sa vie, et que cette recherche et ces retrouvailles insespérées et délicates se passent à un tournant de sa vie et qu'il s'agit surtout d'une recherche d'identité et de racine, une manière de s’inscrire officiellement dans les enchainements dont on est le résultat: “J’étais un homme que rien ne précédait, qui ignorait tout de l’histoire de son père, qui désespérait de connaître de quelle tribu il venait, à quelle lignée il appartenait.”

 

C'est délicatement écrit, fin, pudique, on y relève aussi les ambiguïtés, la recherche et en même temps l'inquiétude liées à cette recherche, une certaine peur d’être rejeté, peut-être, qui fait qu’on ne cherche pas aussi bien qu’on dit le faire, et c’est sans doute une peur métaphysique :

 

Le manque de preuve autour de ma naissance, le mystère d’une origine vaguement orientale, en somme le flou de mes racines, me donnaient l’illusion d’être immortel: pas né, pas mort.

 

J'ai trouvé aussi magnifique que cette quête s’inscrive dans des déplacements, des trajets, des voyages, qui sont à la fois des métaphores de la vie et des fuites de ce qu'on est et une concentration sur ce qu'on est:

 

Sans père, sans patrie, sans toit (“tu n’es pas chez toi”), sans lien, je me suis longtemps senti exilé en paternité ou en manque de paternité; manquait un regard. (...) Conséquence de ce détachement, de cette non-adhérence à un lieu, à une patrie, je ne suis bien qu’en parcourant le monde.

 

Ces retrouvailles miraculeuses se déroulent comme une idylle, on se trouve, on se retrouve, on s’appelle, il y a le premier rendez-vous où on arrive le cœur battant... Tout se passe bien, ce qui n’empêche pas une grande lucidité:

 

Pourtant je ne sais rien de sa vie, ni lui de la mienne, Nous ne savons rien de ce que Nous n’avons pas vécu ensemble (…) Guettant une infinité de petits souvenirs, souvenirs anodins, Nous ne sommes pas fâchés d’en réinventer quelques-uns, de fabriquer ceux que nous n’avons pas vécus.

 

Un très beau roman.

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2017).

 

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04/08/2016
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Colette et le style de Paul Budry

Pourquoi Henri Roorda, un extraordinaire écrivain suisse d’expression française, à la hauteur d’un Alexandre Vialatte et d’un Alphonse Allais, est-il systématiquement négligé dans les dictionnaires de littérature suisse de langue française, alors qu’on y maintient et y valorise exagérément un Paul Budry, important culturellement à cause des Cahiers Vaudois, bien sûr, et pour ses livres sur Vallotton, Bosshardt ou Bocion, mais dont l'écriture et l'oeuvre littéraire est illisible aujourd'hui?

 

Jacques Chessex, dans une préface à l’édition du Livre du mois (1970) de Le Hardy chez les Vaudois et de Trois hommes dans une Talbot – chèrement rémunérée, on imagine, vu les exigences du Maître en la matière – avait écrit, vachard, ambigu et péremptoire à la fois: « Parmi les grands paysagistes romands (sic) – Toepffer, Juste Olivier, Ramuz, les frères Cingria, Pourtalès – il faut faire à Budry une place privilégiée », ajoutant plus loin un vague « Il faut retrouver Budry ».

 

Pourtant quoi de plus vaudois, de plus lourdaud, de plus mal écrit, avec des passages qui font penser au brillant et facétieux pastiche que Colette, dans Mes apprentissages, avait fait du style ampoulé – de la jactance, c’est le mot – de son ex-mari Willy, qui apparaît sous le nom de Maugis, dans la série des Claudine :

 

«  – Kellner ! s’écriait Maugis. Que s’avancent par vos soins la choucroute garnie mère du pyrosis, et ce coco fadasse, mais salicylé, que votre impudence dénomme bière de Munich ! Bière de Munich, velours liquide, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils boivent ! »

 

Colette ajoute – et ça s’applique parfaitement au style de Budry : « Cette prose, qui fuyait la simplicité, même la clarté, cette phrase à volutes, jeux de syllabes, prétéritions, truffée de mots techniques, de calembours, qui fait parade d’étymologie, coquette avec le vieulx françois, l’argot, les langues étrangères mortes et vivantes, je crois qu’en trahissant une soif d’étonner, elle révèle le caractère de celui qui l’emploie. Si l’on tenait à forcer le secret de son maniérisme, ne devrait-on pas remonter jusqu’à une très vieille timidité, une mièvrerie de débutant, et le doute de soi ?... »

 

©Sergio Belluz, 2015, Le journal vagabond (2014).

 

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11/11/2015
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Denis de Rougemont : ‘L’Amour et L’Occident’ (1939)

« Ce qui exalte le lyrisme occidental,  ce n'est pas le  plaisir des sens,  ni la paix féconde du couple.   C'est moins l'amour comblé que la passion d'amour.  Et passion signifie souffrance. »

 

L'Amour et  l'Occident’, de Denis de Rougemont, est un essai passionnant sur ce quelque chose de sacré, de presque tabou, que la culture  occidentale, dans ses multiples formes (roman, film, musique…) porte  toujours  en  elle : l’amour passion.

 

Ce que constate Denis de Rougemont,  c'est que l'amour passion, le fait d'adorer en souffrant un être inaccessible, n’apparaît qu'au XIIe siècle dans notre culture, causé par un fait assez significatif pour que les poètes et les artistes de ce temps l'expriment dans leurs œuvres. En recherchant cette cause, il s'est aperçu de certains points communs entre le roman courtois, apparu justement au XIIe siècle et où pour la première fois l'amour passion est exalté, et un mouvement religieux important qui se développe au même moment et dans la même région. En effet, dans cette Europe christianisée, dans le Midi de la France plus exactement, une hérésie, venue d'Orient en passant par les Balkans, se propage et prend une importance relativement grande puisqu'elle est réprimée par le massacre de ses adeptes.

 

Cette secte — le catharisme — s'inspire de diverses conceptions manichéistes orientales dont elle transpose les préceptes dans le christianisme. Elle reprend l'idée manichéenne d'un dualisme: Il y a le monde du Bien, de Dieu, qui se trouve au ciel, dans l'espace infini, et il y a le monde du Mal, de Satan, qui est la Terre et la matière.  Pour les Cathares, Satan attire les Âmes sur Terre où elles sont emprisonnées dans des corps matériels qui leur sont étrangers, c'est ainsi que sont créés les hommes.  Mais leur esprit est au Ciel, et les Âmes enfermées dans des corps humains se languissent, nostalgiques, de cette partie d'eux-mêmes dont elles sont séparées, qui se trouve dans le monde du Bien, de Dieu et qu'elles ne peuvent rejoindre qu'après la mort et après avoir assumé leur destin de malheur. C'est pourquoi, dans la doctrine cathare, une série d'ascèses sont exigées, car plus on souffre, plus on assume son destin de malheur, et plus on s'élève spirituellement jusqu'au stade final, celui de la Mort tant attendue ou l'âme enfin libérée du corps, de la matière qui la retient sur Terre peut enfin rejoindre son esprit resté au Ciel, au-delà du Temps et de l'Espace, et atteindre la réalité de l'Amour.

 

Cette hérésie fait beaucoup d'adeptes, mais ceux-ci ne peuvent avouer leur foi ouvertement: le Christianisme condamne tout écart de la vraie foi, celle de l'Evangile. C'est pourquoi, selon Denis de Rougemont, les troubadours du Moyen-âge, eux aussi influencés par cette hérésie, transposent les données du catharisme dans leurs poèmes et, ce faisant, créent le roman courtois, première trace de l'amour passion dans notre culture. Le thème central sur lequel repose le catharisme est que l'âme, emprisonnée dans le corps humain veut mourir pour pouvoir rejoindre son esprit au ciel; celui du roman courtois est que celui qui aime doit aimer platoniquement, doit se mourir d'amour, pour une Dame qui lui est inaccessible par règle sociale ou par un interdit religieux, et qu'il ne rejoindra jamais, si ce n'est dans la mort.  La passion du roman courtois, c'est le catharisme déguisé. Ce que démontre Denis de Rougemont, c'est que cet amour passion est en réalité l'amour de l'amour, du fait d'aimer: c'est faire de l'amour une religion (le verbe "adorer" apparaît pour la première fois au XIIe siècle, justement à l'époque des troubadours).

 

Mais ce qu'il nous montre aussi, c'est que sous cette passion se cache la passion de la Mort, salvatrice. Car « ce qui exalte le lyrisme occidental — et seulement le lyrisme occidental, à quelques exceptions près comme la littérature perse et arabe —, ce n'est pas le plaisir des sens ».   Cela s'explique,  si l'on  reprend la thèse manichéenne (cathare) selon laquelle Satan est le roi de la matière : les âmes sont enfermées dans des corps et ces corps,  qui ne sont que de la matière, sont  donc  la création de  Satan,  voués au désir (cette  tyrannie est souvent transposée,  dans notre culture par le philtre qui oblige  les  amants à s'aimer physiquement,  par exemple  dans le mythe de  Tristan et  Iseut).  Et le désir,  c'est l'amour physique,  or céder à la  sensualité  physique,  chez les cathares,  c'est le péché suprême,  car c'est la voie de la matière,  et donc de Satan. Pour les Cathares,  il faut aimer de  passion pure,  car c'est la seule voie divinisante.

 

Ce qui enflamme  le  lyrisme occidental,  ce n'est pas  non  plus « la paix féconde du couple » (à noter que le terme "couple" est également apparu au XIIe siècle en provençal) pour les mêmes raisons: l’amour vrai est celui de l'âme et de son esprit resté au Ciel; ce n'est pas l'amour sur Terre, qui ne saurait être qu'un amour matériel,  une nécessité biologique qui a pour effet  d'accroître le nombre des victimes de Satan. De plus, la notion de couple, au sens de couple marié, est une conception chrétienne absolument contraire à la  conception cathare:   c'est l'Agapê (l’amour chrétien entre les hommes,  sur  Terre, qui n'est pas le  règne  du Mal puisque Dieu s'y est incarné en Jésus) contre l'Eros (le désir inaccessible, où la personne ‘aimée’  n'est que ce qui nous fait nous enflammer, et comme il faut souffrir toujours plus,  et assumer son destin de malheur jusqu'à la  mort il ne faut avoir aucune  attache  avec  la  cause  de  cette  passion  car  sinon elle disparaît). On  comprend  que  les  troubadours,   chantres  d'une  doctrine hérétique d'origine manichéiste, n'aient jamais exprimé, ni été inspiré par le mariage, ou la paix féconde du couple.

 

Car  ce  qui  exalte  le  lyrisme  de  l'Occident,   « c'est  moins l'amour comblé que la passion d'amour.  Et passion signifie souffrance. » L'amour  comblé c'est l'amour  satisfait.   Or, pour les cathares, et dans leur conceptions de l'amour —  l'Eros —,  l'individu qui sert de  support à la flamme n'est qu'un prétexte pour la passion, le transport amoureux et platonique permettant  de  brûler  d'amour  jusqu'à  en  mourir.    Si  cette  passion  est satisfaite,  il  n'y a plus  d'élévation,  car il n'y a plus de  souffrance.  En effet,  les  cathares,  par  des  ascèses,  s'élevaient  spirituellement  par la souffrance.   Cette ascèse, cette souffrance les troubadours la transposent dans le roman courtois  et  dans notre culture sous un autre nom: la passion.

 

De siècle en siècle,  de poème en poème, de littérature en littérature, le thème  de la passion est resté omniprésent dans  toutes  les oeuvres.   Mais les connotations de cette passion sont enfouies, camouflées, si bien que ce n'est que  par le mythe  de Tristan et Iseut que Denis de  Rougemont peut  énoncer sa théorie et en montrer les avatars:   par  exemple, le nombre croissant de divorces,  encouragés par une loi plus laxiste n'est-il pas le fait d'un  combat  inconscient entre deux conceptions de  l'amour,  dont l'une sous-entendrait la passion  (celle des cathares,  l'Eros)  qui n'est éternelle que si elle reste insatisfaite, et l'autre conception, celle de l'Agapê ?

 

D'autres théories  sur la  passion ont été énoncées, par exemple celle selon laquelle  les troubadours auraient  sublimé l'amour charnel pour  en faire cet amour malheureux platonique, évoqué dans le roman courtois. On  a aussi émis  l'hypothèse que c'était  le  Christianisme, une religion intolérante  et  dynamique —  elle  conquit  l'Europe  entière  —,  qui aurait insufflé cet esprit passionné que les poètes ont exprimés dans leurs vers. Quoi qu'il en  soit,  la passion,  cette souffrance que chacun éprouve un jour ou  l'autre,  cet amour à la  fois  sublime et narcissique,  cet « égoïsme à deux », selon Stendhal, reste un des grands mystères de la psyché occidentale, et ce n'est pas le moindre  des mérites de  Denis de Rougemont  que d'en rechercher sinon les causes, du moins les possibles origines.

 

©Sergio Belluz, 2015.

 

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22/07/2015
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'Histoire de la littérature en Suisse romande': tiens, voilà du bidon !

On s’inquiète : des bruits persistants courent au sujet d’une version en ligne de la dernière mouture de ‘L’Histoire de la littérature en Suisse romande’. Est-ce bien raisonnable ? Est-ce qu’il n’y aurait pas quelques questions de base à se poser, par exemple à quoi elle sert et à qui elle s’adresse exactement ? Une autre question, délicate celle-là : peut-on à la fois être juge et partie ?

 

Une troisième question, essentielle à mon avis, est celle de sa conception : un des gros problèmes de cette édition et surtout de cette dernière partie qui concerne les années 1968 à nos jours, c’est que pour caser à la fois ce qu’on tenait à y dire et ce qu’il fallait caser par économie, par flemmardise ou par obligation – notamment certaines contributions de plus ou moins grands pontes... –, il a fallu recourir au vieux truc rédactionnel qui consiste à créer un titre bidon, vague et englobant, du style ‘Genres, thèmes et tendances après 1968’. qui permet à la fois de proposer d’excellents articles comme ‘Le théâtre et ses auteurs de l’après 1968 à 2014’ par le compétent Joël Aguet ou ‘La littérature pour la jeunesse par Denise Stockar-Bridel, et des thèmes plus impressionnistes, voire fumeux, genre, je cite : Écrire la création artistique par Sylvie Jeanneret, Le roman et l’Histoire par Catherine Dubuis, La liberté et la conviction : de la chronique à l’essai par Jean-Christophe Aeschlimann, La parole déroutée ( ?) par Marion Graf et mon préféré : Connexions, filiations et transversalités par Sylviane Dupuis.

 

Pour certains auteurs, difficile de différencier entre par exemple deux catégories comme ‘Romans de formation’ (par Anne Pitteloud et Isabelle Rüf avec la collaboration de Roger Francillon, le maître d’oeuvre du tout) et ‘Le roman de société’, aussi traité par Isabelle Rüf. De même, pas facile de différencier le thème ‘Voyageurs et chroniqueurs du lieu’ (par Roger Francillon et Jérôme Meisoz), ‘Écrire le monde : écriture et voyage’ (par Anne-Lise Delacrétaz), ‘De l’exil à l’écriture’ (par Muriel Zeender) et ‘Passeurs et traducteurs’ (par Camille Luscher et Irene Weber Henking).

 

Ceci explique sans doute pourquoi, faute de pouvoir se déterminer clairement, on a pris l’option de créer des doublons, voire des triplons : Daniel Maggetti, directeur du Centre de recherche sur les lettres romandes à l’Université de Lausanne, président de la Fondation Ramuz, grand contributeur de cette ‘Histoire de la littérature en Suisse romande’ et écrivain, auteur de quatre ouvrages dont Chambre 112 (1997) a dû, par la force des choses, faire l’objet d’une première grande notice dans le thème ‘S’écrire : autobiographie et autofiction’ par Anne Pitteloud (p. 1370-1371), d'une deuxième notice pour le même roman dans ‘Romans de formation’ par Anne Pitteloud, Isabelle Rüf etRoger Francillon (p. 1397) et encore d'une troisième grande notice pour le même roman dans ‘De l’exil à l’écriture’  par Muriel Zeender (p. 1598-1599).

 

« La critique est aisée mais l’art est difficile » comme disait l’autre.

 

Alors, pour en revenir à cette version en ligne, pourquoi chercher midi à quatorze heures : laissons tomber cette ‘Histoire de la littérature en Suisse romande’ au concept dépassé, flou et mal foutu et allons droit à un brillant objectif : le futur ‘Dictionnaire des auteur(e)s suisse de langue française’.

 

Premier avantage : on se débarrasse enfin de cette étiquette romande qui colle trop à la peau en ces temps de canicule.

 

Deuxième avantage : un tableau précis de la littérature de notre région, sans jugement de valeur ni ostracisme, on court-circuite les bisbilles, on recense, on consulte les bilbiothèques, les éditeurs, les lecteurs, les magazines spécialisés, les associations, la société civile en somme et le lectorat concret.

 

Troisième avantage, et non des moindres : c’est fastoche à mettre en ligne et à mettre à jour contrairement à un thème bidon.

 

CQFD

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2015).

 

1897 Anker Albert Dans le foin Kunstmuseum Basel.jpg


16/07/2015
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'Histoire de la littérature romande': veillons au grain (de folie) !

Par une association d’idées que Freud mettrait sur le compte d’une libido frustrée et Jung sur celui d’un archétype biaisé, c’est au « J’ai fantaisie/de mettre dans notre vie/un petit grain de fantaisie/youpie, youpie » de Boby Lapointe – les poisons secrétant leurs contrepoisons –, que je pense à chaque fois que je plonge un nez intrépide dans les profondeurs insondables de l’’Histoire de la littérature en Suisse romande’ (Genève-Carouge : Zoé, 2015).

 

Ce qui est frappant dans cette histoire, et dans l’histoire de la littérature suisse de langue française en général, c’est la constance des conformismes universitaires, qui, sous divers avatars, restent toujours aussi vivaces. Est-ce dû à un territoire exigu, où un certain monde littéraire officiel et universitaire se partage le chiche gâteau des rares subventions et privilégie une littérature conforme et conformiste? À une tendance à la cérébralité héritée de générations de pasteurs multipliant les exégèses bibliques tout en travaillant les nuances et les envolées lyriques de leur sermon dominical? À ce même protestantisme calviniste qui fuirait toute frivolité et toute notion de simple plaisir littéraire, et qui ne valoriserait que les œuvres scrupuleusement élaborées et sombres, voire absconses, résultat d’années de sueurs et de souffrances laborieuses selon une certaine idée que tout ce qui est léger et drôle n’est pas sérieux et que tout doit être dû au mérite ? À un complexe d’infériorité qui fait qu’on irait systématiquement chercher midi à quatorze heures dans l’idée que ce qui est « compliqué » est forcément « valable » ? À un fonctionnement universitaire (et à des pressions budgétaires de la part de politiciens locaux qui veulent du concret, du tangible) qui oblige à produire à la pelle des mémoires, des thèses, des études, des articles formatés qui sont à la carrière universitaire ce que le classement ATP est au sport, une manière, dans le mercato intellectuel mondial, de faire monter les enchères pour les carrières professorales?

 

J’y repensais en lisant l’excellent chapitre de François Vallotton sur « La vie littéraire au cours de la seconde moitié du XIXe  siècle : La ‘littérature de pasteurs’ et la critique littéraire » où l’on parle des démêlés d’Eugène Rambert qui se bat (vainement) contre la pudibonderie locale (p.428) :

 

« Rambert : ‘Je vous ai dit plusieurs fois qu’elle [la revue littéraire ‘La Bibliothèque universelle’] n’est pas à la hauteur du rôle littéraire qu’elle devrait jouer, qu’elle laisse passer des publications dont elle devrait s’occuper, qu’elle ne profite pas, sous ce rapport, des avantages de sa position.’ (Lettre d’Eugène Rambert à Tallichet, 5 juillet 1875). Cette opposition cache mal des divergences plus profondes, qui éclatent notamment lors d’un conflit provoqué par la publication de quelques textes de Gottfried Keller, traduits par Mme Rambert. Tallichet exige sans cesse des corrections destinées à atténuer des termes ou des expressions qu’il juge trop « physiques », comme « le nombril » ou « caresser la main » ; Rambert défend toujours le texte de Keller en prenant comme critère la justesse littéraire du vocable ou de la tournure incriminés. L’un subordonne la littérature à la pudibonderie protestante du public romand ; l’autre s’efforce de considérer les œuvres pour elles-mêmes, indépendamment des critères dictés par le moralisme ambiant : ‘Je n’y [dans une nouvelle de Keller] sais rien voir d’irréligieux, rien de réellement inconvenant, [...]; mais ce n’est pas toujours de la littérature de pensionnaire, et puis, je n’entends rien aux susceptibilités d’une certaine partie de notre public religieux ; c’est pour moi pis que de l’hébreu’. » (Lettre d’Eugène Rambert à Tallichet, fin 1871)

 

Un peu plus tard, c’est Pierre-André Rieben qui relève dans son chapitre ‘L’écrivain et l’école’ (p.552) que « l’École en tant qu’institution – de l’école primaire à l’université – a été placée sous le feu d’une critique parfois fort virulente de la part d’écrivains qui, souvent, ont fait des enseignants le paradigme d’un pédantisme austère, du refus de toute ouverture à la nouveauté. Ramuz par exemple, dans une lettre à Paul Budry, écrivait à propos des ‘Cahiers vaudois’ : « Il faut que ce soit contre-universitaire, contreintellectuel, c’est-à-dire vivant. »

 

Plus loin, encore, dans l’excellent chapitre sur Cingria par Maryke de Courten, elle note (p. 716) : « Cingria n’est pas un écrivain d’idées. C’est pourquoi il ne s’est jamais soucié de systématiser sa pensée. Est-ce pour la même raison qu’il a été ignoré par l’intelligentsia romande, pour qui le sérieux a longtemps été la valeur littéraire la plus sure ? On ne badine pas avec la littérature. Sur les rives du Léman, on ne mène pas le lecteur en bateau. »

 

Il me semble que c’est ce même conformisme universitaire qui fait qu’on consacre un chapitre de sept pages (p. 580-587) à ce lourdaud de Paul Budry, dont la prose jargonneuse, boursouflée, tarabiscotée, précieuse à la vaudoise, a terriblement vieilli, tant dans ses textes de critique d’art - sur Auberjonois : « (...) l’opulente niaiserie, la vertu héronnière, la méchanceté verrouillée, le verni, le plaqué, le fripé, le tordu, le pincé, l’enflé et le vidé, l’avatar et la tare se lisent de rigueur dans les clairvoyants diagnostics qu’il porte à la faune habillée. Mis bout à bout ils composent donc un instructif panorama de la Bourgeoisie calvinienne (...)» –, que dans ses textes plus « littéraires », dans ’Le Hardi chez les Vaudois’ par exemple: « Puis rentrèrent les regains, cette année plus fins que l’édredon, plus parfumés qu’une chasuble, qui remuaient le cœur quand vous traversiez les chesaux, les choux, les abondances, les pommes cueillies au rose, dont on n’avait jamais vu tel tremblement. La ville se gonflait de richesses en boustifaille. Et la campagne dégarnie se montrait alentour plus pâle comme une tête tondue » ou encore dans ‘Trois hommes dans une Talbot’ : « C’est un vallon bien étuvé, raide, plein d’herbe grandelette et d’arbustes ensauvageonnés, où le ruisseau cabriole, chicané par des ruines d’écluses, des bouts de bief et des levées » (on croirait entendre Gilles : « On a un bien jôli canton/Des veaux, des vaches et des cochons »).

 

En revanche, l’extraordinaire Henri Roorda, un de nos plus grands écrivains, à la hauteur d’un Marcel Aymé, d’un Vialatte, d’un Alphonse Allais, fait l’objet d’une vague notice où il est traité comme un simple pédagogue.

 

De même, comparé au trois lignes distraites consacrées à Roorda, on a droit à un très long chapitre de onze pages  (p. 878-889) sur la poétesse Anne Perrier (« Autour de moi les grandes fleurs/Muselées du jour/Mon cœur comme la mer/Se retire/Est-ce midi/Minuit?/L’heure pleine de feuilles mortes/Plie » (‘Lettres perdues’) dues à la plume de Mme Doris Jakubec, directrice retraitée du Centre de recherches sur les Lettres romandes, dont on connait la passion pour l’art floral - une façon, peut-être, de la remercier pour ses trente ans d’apostolat à la cause littéraire romande.

 

En revanche,  dans cette ‘Histoire de la littérature en Suisse romande’ on est sûr de ne pas y trouver de longues tartines sur les livres et les documents écrits en tant que témoignages sociaux, pourtant souvent plus vivants, plus passionnants, plus drôles, à bien des égards, que la littérature officielle, parce qu’ils évoquent concrètement et humainement une réalité suisse bien différente de l’idéologie historique – je pense, par exemple, à ‘Thérèse bonne à tout faire’ (1962) de Jeanne Patthey et au magnifique ‘Pipes de terre et pipes de porcelaine: souvenirs d'une femme de chambre en Suisse romande’ (1978) de Madeleine Lamouille (juste mentionné dans le chapitre sur les éditions Zoé, alors que c'est un best-seller, plus de vingt-cinq mille exemplaires vendus).

 

Les livres poignants d’Isabelle Guisan sur la réalité quotidienne des EMS sont aussi complètement absents de cette ‘Histoire’, et ne parlons pas de ses chroniques hilarantes sur la vie en chemin de fer, publiées d’abord dans Le Temps puis réunies sous le titre : Train de vie.

 

De même, Ariane Ferrier, ses chroniques primesautières et son style facétieux (excellemment travaillé) est persona non grata dans cet ouvrage, même en ayant écrit, dans sa chronique de La Liberté : « (...) mes profs de français. Je les ai tous aimés. Tous. Ils m’ont tous encouragée. Tous. Par exemple vous, Madame Garçon, vous m’aviez dit lorsque j’avais quinze ans: «Ne t’en fais pas, tu réussiras dans la vie parce que tu es intelligente et paresseuse. C’est une bonne conjonction: tu iras droit au but.» Je vous remercie humblement, et je voulais dire que vous aviez raison, en tout cas pour la paresse et la réussite. »

 

On n’y trouve pas non plus mon cher ami Benjamin Dolingher, le Tatar roumain, auteur d’une dizaine de livres, la plupart publiés chez L’Âge d’Homme, souvent des contes absurdes qui sont autant de réflexions amusées sur les incohérences humaines, comme ‘L’Histoire du porc non enchanté’ : « L’empereur, ignorant qu’il s’agissait d’un mâle de bas étalage, se montra si fort satisfait qu’il maria sa fille, sans autre forme de procès, au bruyant et charnu mammifère. Et il pensait : « Quel gendre idéal, il va entreprendre plein d’affaires louches, faire d’interminables guerres, lever de nouveaux impôts, inventer des lois scélérates et rédiger des traités bidons – on peut s’y fier, on voit que c’est un être entier, solide, qui a le sens des réalités et les pieds sur terre ».

 

Et ne parlons même pas des magnifiques poèmes minimalistes et moralistes de Miguel Moura, qui circulent de temps en temps sur Facebook, si compacts, si exquis, si raffinés, dont les caractères, la ponctuation et la disposition sur la page expriment d’extraordinaires ambivalences (« ... éclot la voix intérieure de l’écrit – l’intime voix protégée du silence – pas de livres ni de tablettes – j'entends - les histoires coulent de leur source », 21 avril 2015).

 

En paraphrasant je ne sais plus qui (François Mauriac ? Le Général de Gaulle ? André Malraux ?) on se dit que décidément, en Suisse, on a le respect de l’ennui.

 

Mais courage, les enfants !

Ne perdons pas espoir !

Ne baissons pas les bras !

Comme l’a écrit fièrement Yvette Jaggi, une des anciennes syndiques de Lausanne, ‘Ce n’est pas le moment de mollir (Genève-Carouge : Zoé, 1991) : réunissons nos fantaisies respectives et disparates et luttons contre la grisaille universitaire ou autre au corps à corps, jour après jour.

 

Le conformisme ne passera pas – en tout cas pas par nous.

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2015).

 

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Illustration: Mme d'Epinay par Jean-Etienne Liotard (1759), Musée d'Art et d'Histoire, Genève.


15/07/2015
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Jean-Michel Olivier ou Montesquieu chez les people (et Baudrillard dans les marges)

« Qui suis-je ? Où cours-je ? À quoi sers-je ? Dans quel état j’erre ? ...», ainsi pourrait-on résumer, sous forme de boutade, dans L’Amour nègre (prix Interallié 2010) comme dans Après l’orgie (2012) de Jean-Michel Olivier, les inquiétudes métaphysiques des deux personnages (et narrateurs principaux) de ces deux romans, deux enfants, un Africain et une Asiatique, adoptés puis abandonnés par des superstars de cinéma, un couple influent à la Angelina Jolie/Brad Pitt.

 

En fait, les deux romans illustrent le Baudrillard de la citation en exergue dans Après l’orgie : « Ce fut une orgie totale, de réel, de rationnel, de sexuel, de critique et d’anti-critique, de croissance et de crise de croissance. Nous avons parcouru tous les chemins de la production et de la surproduction virtuelle d’objets, de signes, de messages, d’idéologies, de plaisirs. Aujourd’hui, tout est libéré, les jeux sont faits et nous nous retrouvons collectivement devant la question cruciale : QUE FAIRE APRÈS L’ORGIE ? ».

 

Car ces deux personnages, Adam pour l’Amour nègre, Ming pour Après l’orgie, sont surtout des révélateurs de notre époque, dans le sens photographique du terme : projetés au cœur du matérialisme, du consumérisme et des médias occidentaux, c’est le monde actuel, un monde de marques, de succès pop matraqués, de people (les plus célèbres y font leur numéro, en leur nom ou sous pseudonyme, comme Schwarzenegger/‘Rudy le Naze’ ou George Clooney/Jack Malone, « surtout connu pour une réclame qui vante les mérites d’une capsule de café » ), que les deux narrateurs évoquent à la première personne et de manière ingénue et amorale.

 

Pour L’Amour nègre, on a parlé du Candide de Voltaire, parce que le livre est structuré en cinq parties, les cinq continents – « Africa – America – Oceania – Asia – Europa » (en anglais dans le texte) –, que parcourt, volens nolens, Adam, le narrateur, à la recherche de lui-même, pris en charge et conseillé par différents Pangloss qui se succèdent :  pour l’Afrique, le père de Moussa, pour l’Amérique, Matt Hanes/Brad Pitt, son père adoptif et Sig[munt] , le psy d’Angelina Jolie/Dolorès Scott, sa mère adoptive, pour la partie Océanie, Jack Malone/George Clooney et Yôshi, son sage zen, pour l’Asie, Gladys la riche Suissesse, et pour l’Europe, et la Suisse en particulier, le dealer Ali et M. Baba le Marabout – quant à Ming, la soeur adoptive d’Adam, la protagoniste Après l’orgie, elle est prise en charge par son psy).

 

Personnellement, à cause de l’astuce narrative (un être est parachuté dans un milieu qui lui est totalement étranger, ce qui permet des descriptions faussement naïves), c’est moins au Candide de Voltaire qu’aux Lettres persanes de Montesquieu ou au Martien de Sans nouvelles de Gurb d’Eduardo Mendoza que j’ai pensé, et aussi au Lazarille de Tormes, le chef-d’œuvre anonyme de la picaresque espagnole, qui fonctionne de la même manière : le jeune personnage se raconte et, pour diverses raisons, est ballotté d’un coin à l’autre et doit à chaque fois abandonner un endroit ce qui le force à vivre de nouvelles aventures, de suivre d’autres chemins.

 

Le tout début de L’Amour nègre est d’ailleurs révélateur du procédé : Adam, le narrateur adolescent africain, qui vient pourtant d’être adopté et de quitter sa brousse, est déjà expert en icônes culturelles et en ‘name dropping’ puisqu’il décrit ainsi la maison de ses célébrissimes acteurs de parents : « Un décor de cinéma high-tech avec des touches d’Art déco et de pop art (...) sur les murs, une fausse fresque de Mucha dans les tons pâles, olive, amande et vert d’eau. Une luxueuse cuisine ouverte avec des placards en bois précieux d’Indonésie. Un four design (...) Une table ovale en bois de rose, incrustée de plaquettes en ivoire et de nacre pour les domestiques. Des râteliers à vin (...) Au-dessus des égouttoirs en teck, une peinture de Nikki de Saint-Phalle... (...) Dans toutes les pièces, il y a de la musique. Des lustres halogènes en cristal transparent et noir. Des  tapis dessinés par Marc Jurt, Jean-Pierre Pincemin ou Daniel Buren. Au mur, un grand tableau de Roy Lichtenstein sur lequel une femme fumant une cigarette prononce d’un air désabusé I forgot to have children. Plus loin la série des portraits de Mao et de Marilyn par Andy Warhol. Plus loin encore des peintures de Rauschenberg, Franz Kline, Sol Lewitt, Jean Tinguely... », etc.

 

La technique narrative des deux romans est semblable, efficace, totalement adaptée au sujet, au vide existentiel et à la jeunesse des deux jeunes personnages : dans L’Amour nègre comme dans Après l’orgie, ce sont eux qui racontent, Adam dans un long monologue, Ming dans un monologue à deux, le psy, de manière rhétorique, relançant la narration par ses questions. Le ton est sec, le rythme rapide, les phrases minimalistes, quelquefois sans verbe conjugué, séparées par des points. Pas de longues phrases, pas de longueurs, et le tout est narré dans un présent intemporel : « Heureusement qu’il y a Ming ! Quand tous ces malheureux nous cassent les pieds, on s’enferme dans sa chambre et on joue au docteur. On se palpe. On s’ausculte. On se fait des câlins. On s’astique sous la douche. On s’amuse comme des fous. On oublie ces intrus qui viennent voler l’amour de nos parents. On oublie qu’on était comme eux il n’y a pas si longtemps. Et que pour rien au monde on n’aimerait retourner dans le pays pourri où on a vu le jour. Être orphelin, c’est une aubaine. » (‘L’Amour  nègre’)

 

Dans les deux romans, les dialogues sont drôles et brillants, Après l’orgie n’est du reste qu’un long dialogue entre Ming et son psy (un avatar des savoureux dialogues entre Dolorès Scott/Angelina Jolie et Sig[munt], son psy, dans L’Amour nègre), et pourrait tout à fait être adapté pour le théâtre. Jean-Michel Olivier ferait d’ailleurs un fabuleux dramaturge, avec son sens de la répartie et son oreille précise, sans compter la verve avec laquelle il fait de savoureux clins d’œil au lecteur : Angelina Jolie sous le nom de Dolorès Scott, est surnommée ‘Mère Dolorès’ et, pour brouiller les pistes, tourne un film avec Brad Pitt alors qu’elle est mariée à Matt Hanes dans le livre. Philippe Godard, le mari de Gladys, dirige, à Genève, la banque BCG (‘Banque Calvin-Godard’). En douce, dans le ‘name dropping’ de ses personnages, il glisse aussi des familiers, notamment en Valais : « C’est partout le même monde. Bling-bling et dépression. Ici, allez savoir pourquoi, il y a beaucoup plus de dolentes qu’ailleurs. On redonne de l’espoir à des familles stériles. Décimées par l’alcool ou la politique. Les Darbellay. Les Nantermod. Les Germanier. Les Freysinger. Les Constantin. Les Couchepin. On  injecte du sang neuf dans des races en fin de règne. On ne compte pas le sperme. Ni la sueur. » (‘L’Amour nègre’) ou plus proche encore, dans Après l’orgie: « La Fashion Week de Miami. Les dernières créations d’Isabel Toledo. Jim Terby. Sarah Olivier. Les imprimés flashy de Donatella Versace. »

 

À la fois conte moral, mais sans morale à la fin, réquisitoire, mais sans condamnation non plus, et roman à clé, chacun de ces deux romans est l’observation facétieuse et maline de notre réalité, ce XXe siècle interminable et fatigué (comme le XIXe a attendu 1918 pour s’écrouler...), et n’est pas sans rappeler, sur le même sujet,  ‘La Grande Bellezza’, le film de Paolo Sorrentino, lui-même inspiré par la célébrissime ‘Dolce Vita’ de Fellini.

 

On s’étonne dès lors que Nicolas Couchepin, auteur de la notice sur Jean-Michel Olivier dans ‘L’Histoire de la littérature en Suisse romande’ (Genève-Carouge : Zoé, 2015) puisse écrire sérieusement que « Jean-Michel Olivier (né en 1952) se risque dans un registre social inédit. ‘L’Amour nègre’ (2010, Prix Interallié), s’attaque à l’adoption interraciale. » On se dit que décidément, à l’Université, on ne lit pas et on ne comprend rien à rien.

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2015).

 

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Jean-Michel Olivier, L’Amour nègre (Paris : De Fallois/L’Âge d’Homme, 2010) et Après l’orgie (Paris : De Fallois/L’Âge d’Homme, 2012)

 

***

 

Pour information, sur le même sujet, voici ce qu’écrit Nicolas Couchepin dans ‘L’Histoire de la littérature en Suisse romande’ (p.1412-1413) :

 

« Après plusieurs romans ou l’art et la musique jouent un grand rôle, Jean-Michel Olivier (né en 1952) se risque dans un registre social inédit. L’Amour nègre (2010, Prix Interallié), s’attaque à l’adoption interraciale. Un couple de vedettes hollywoodiennes achète Adam, un jeune Africain, arraché à la pauvreté en échange d’un écran plasma. Transplanté en Californie au milieu d’une tribu de frères et soeurs, il déçoit les attentes de ses parents adoptifs et se voit confié à d’autres stars, puis à une riche Genevoise. Il parcourt les cinq continents pour trouver partout le même univers : marques de voitures et de vêtements, résidences de luxe, plaisirs et argent faciles, drogues et abus. Tout est mondialisé, même les chansons. La face cachée de Genève inspire particulièrement l’auteur : dealers, prostitution de haut vol, turpitudes des milieux de la finance. Dans le roman suivant, Après l’orgie (2012), on retrouve Ming, la soeur adoptive incestueuse d’Adam. Elle se confie à un psychiatre (ou plutôt, le manipule), dépassé par le rythme et l’envergure de ses aventures mondialisées. C’est également un roman à clefs ou l’on reconnait des figures tout droit sorties de journaux « people » comme Gala ou Voici : personnalités de la mode et de la chirurgie esthétique, du spectacle, des medias, de la politique. Satire débridée, donc, d’un monde sans morale, ou l’argent est la seule valeur


14/07/2015
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Henri Roorda: conseil aux écrivains inquiets

« Mon vieil ami Balthasar est venu me voir hier matin. A peine assis, il m’a dit :

 

- Je viens te demander conseil au sujet d’un livre que je vais peut-être publier. C’est un recueil d’articles qui ont déjà paru ici et là. Ernest m’a dit très franchement son opinion : il prétend que le public pourrait fort bien se passer de ce volume nouveau.

 

Moi. – Je suis absolument de son avis.

 

B. – Tu me conseilles donc de ne pas publier mon ouvrage ?

 

Moi. – Mais non. Je ne dis pas ça. Ils sont extrêmement rares, les livres dont le public n’aurait pas pu se passer. Y en a-t-il jamais eu un seul ?

 

B. – Oh !

 

Moi. – Ne sois pas scandalisé. Avant que telle de ces œuvres indispensables eût vu le jour, l’humanité vaquait à ses besognes ordinaires, comme aujourd’hui. Si l’auteur avait jeté son manuscrit au feu, on n’en aurait rien su et personne n’en aurait souffert. Ernest a raison. Mais si l’on ne voulait publier que des ouvrages ayant une réelle importance, on finirait par ne plus rien imprimer du tout. Et, bientôt, diverses industries péricliteraient.

 

B. – Je te comprends. Mais j’ai encore quelques scrupules. Il y aura dans mon livre beaucoup de passages bien quelconques, bien médiocres. Ne devrais-je pas, d’abord, les améliorer ?

 

Moi. – Non. Cela exigerait beaucoup de temps. Et puis, si tu commençais à corriger tes phrases, tu ne t’arrêterais jamais. Il faut d’ailleurs, qu’il y ait dans un livre des longueurs et du remplissage. Cela permet au lecteur de souffler.

 

B. – Je continue à hésiter. Il y a dans mon recueil quelques plaisanteries un peu grosses.

 

Moi. – Si elles étaient trop fines, elles passeraient inaperçues.

 

B. – Et puis, je songe à M. A., moraliste garanti par le gouvernement. Il a, plus d’une fois, porté sur mes articles un jugement sévère. Il dit que je parle avec une coupable légèreté de choses très sérieuses. En publiant mon livre, j’assumerai, paraît-il, une grande responsabilité !

 

Moi. – Mon pauvre Balthasar, rassure-toi. Ne t’es-tu jamais arrêté devant la vitrine d’un libraire ? L’ensemble des ouvrages qu’on a imprimés durant ces cent dernières années constitue un immense et lamentable chaos. Le monde de la littérature ne sera pas plus chaotique et pas moins pur quand tu auras jeté ton nouveau volume dans le tas.

 

En rendant l’instruction obligatoire et en enseignant la lecture à des millions d’êtres très peu intelligents, on a assumé une responsabilité devant laquelle la tienne est négligeable. M. A. qui, s’il en avait le pouvoir, s’opposerait vertueusement à la publication de ton ouvrage, ne craint pas de publier les siens. Car il est bien sûr d’être un auteur moral. Mais moi, je ne veux pas croire en l’action moralisante d’un livre écrit par un homme bête. Il faut se défier de ces gens qui voudraient que la loi protégeât leurs idées saines contre l’irrespect des sceptiques. S’ils étaient sincères, ils ne craindraient pas la sincérité des autres.

 

Sois-en sûr : quelques-uns de tes lecteurs te jugeront dédaigneusement, ou sévèrement. Mais si tu savais de quels écrivains ils disent du bien, tu serais consolé, et flatté.

 

Ecoute, mon vieux Balthasar : en publiant un livre, on ne peut être sûr, ni de son succès, ni de son utilité, ni de sa valeur littéraire. Tu ne sais même pas si le tien est sérieux ou non. Une telle question est insoluble. Que faut-il pour qu’un livre nouveau puisse être mis en vente ? Cela suppose deux choses, deux conditions nécessaires et suffisantes : un auteur naïf, vaniteux ou cupide, et un éditeur confiant.

 

B. – Dans mon cas, les deux conditions sont réalisées. J’ai trouvé un éditeur très aimable. Je te remercie pour tes encouragements.

Moi. – Il n’y a pas de quoi. »

 

Préface à « À prendre ou à laisser » (1919), réédition 2012 chez mille-et-une-nuits

 

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29/06/2015
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