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Paul Morand: 'L'Europe Galante', quelle liberté!

Je relisais "L'Europe Galante", de Paul Morand, des nouvelles d'une virtuosité et d'une élégance incomparable.

 

Étonnant, aussi, comme on peut extraire facilement des textes de Morand leur colonne vertébrale (mais la chair autour est délicieuse aussi).

 

VAGUE DE PARESSE

 

 

"En 1915, je fis connaissance, à Londres, d’une Hollandaise, née d’on ne sait quelle Java. Elle était éclatante et portait ses nattes noires roulées sur les oreilles comme les cornes des mérinos australiens. Elle me faisait penser à ces enseignes des foires :

 

FEMME D’ORIGINE


ORIENTAL’ATTRACTION


BEAUTÉ – VOLUPTÉ – FÉERIE – LUMIÈRE" [...]

 

[...] « J’estime à leur prix les rencontres de hasard et ces voyages dans des paysages inconnus, en peau humaine. Rien n’est plus laid, pensais-je, que les gens qu’on voit tous les jours." [...]

 

[...]« Et sans se réveiller davantage, me sentant près d’elle, elle me prit dans ses jambes, qu’elle referma aussitôt, avec un réflexe de coquillage. »

 

LES AMIS NOUVEAUX

 

[…] « Ce soir, j’aurais Agnès à moi tout seul. On ne peut pas toujours l’avoir à soi. De quel droit confisquer cette richesse sociale ? Comment, sous un toit, conserver cette tempête qui risque de faire sauter la maison si on la comprime ? Car Agnès lance autour d’elle, avec indifférence et une rare amplitude de jets, ses actes, qui font explosion. Elle rit des femmes d’avant-guerre qui disaient aux hommes : « Je viendrai chez vous si vous promettez que vous ne ferez rien. » Peut-être allons-nous la voir arriver affectueuse et douce; elle est cela aussi, surtout si l’on ne fait pas mine de la regarder.

 

Agnès n’arrive pas. A chaque entrée, je lève la tête. Le garçon, pour calmer mon impatience, met chaque fois sous mes mains un nouveau couteau, une autre fourchette. Je dois ressembler à la gravure Restauration, « L’Attente de la fiancée ».

 

Déjà les dîneurs commencent à s’amollir, à se rapprocher, à entrer les uns dans les autres. On enlève des tables pour danser. Le violoniste étend sur son instrument un mouchoir sale, comme pour cracher ses dents, et promène sur moi un œil hautain et naturalisé pareil à ceux des cerfs d’antichambre, jusqu’à ce qu’enfin, ayant rencontré dans une glace sa propre image, il soit définitivement séduit et que son regard chavire.

 

Il fait jour encore sur le ciel, mais déjà plus à l’intérieur du ciel. Des nuages longs, conviés à l’ouest, s’y rendent. J’oublie de dire que Paris est devant moi, j’en suis séparé par des marronniers roses et par une Seine courbe, fort joliment éclairée à faux.

 

« Bonjour. Agnès n’est pas arrivée ?


- Paule ?


- Oui, Paul.


- Comment m’avez-vous reconnu ?


- C’était vous, incontestablement. »

 

Pour la première fois, j’entends sa voix : « Il faudra, dit-elle, un troisième couvert ; c’est Agnès qui, ce soir, nous invite tous deux ; en retard, elle prie que sans elle on se mette à table. »

 

Ainsi, n’ignorant pas qu’avertis, nous nous serions dérobés, Agnès a pris soin de ne pas nous prévenir de cette rencontre. Elle nous a assemblés – le plus faible degré du rapprochement, celui qui met ensemble dans un même lieu. Nous voici maintenant tous deux nous affrontant, sans elle dont seule la présence nous ferait heureux. Agnès a voulu réunir dans un étroit espace ses deux plus grands biens jusqu’ici séparés, les deux personnes qui savent le mieux l’aimer, qui acceptent de se conformer à ce qu’elle veut ou ne veut pas, sans cesser d’en souffrir. Car Paule et moi, avec franchise et simplicité, depuis un an, nous aimons Agnès. » […]

 

[…] « Elle ôte son chapeau, et son front apparaît, découvert, accessible, bon. C’est une autre personne. Elle n’a pas les cheveux courts. Sa bouche aussi, je l’avais comprise à contresens. C’est une âme de Fénelon, à douce laine, « compatissante et libérale », qui dîne en face de moi. Je ne savais pas qu’à ce point nos jugements dépendent d’un éclairage. Me voilà uni à quelqu’un d’aussi tremblant que moi, dont le cœur vacille sous l’émotion d’être là, seule, en face de son ennemi.

 

Paule n’aurait-elle aucune de ces qualités, aucun de ces défauts auxquels j’aspirais ? Naïve, exorable, serait-elle une sœur ? Me voilà pris entre la politesse qu’il y aurait à dire du bien de notre amie commune et le besoin de devenir intimes, par la voie la plus courbe, en en disant du mal.

 

« Condamnons-nous Agnès ? demandé-je.


Hélas ! par contumace.


Lynchons-la. » […]

 

[…] « Nous interrompons ce dialogue élisabéthain, plein de sang et de concetti, car le son de nos voix nous a détendus et permet à nos cœurs de converser. L’on connaît ces entretiens silencieux, étincelants, qui s’établissent entre deux êtres pour la première fois en présence, et les fixent l’un à l’autre, tandis que les paroles tiennent la scène et font la parade sans qu’on y prête foi ou attention. » […]

 

[…] « Nous nous levâmes. Je pris le bras de Paule. Nous pensions à Agnès. Nous aurions voulu surtout savoir lequel de nous deux, en amour, elle préférait. Mais devions-nous, en un soir où nous tenions notre chagrin apprivoisé sur notre doigt, l’effrayer ? Nous descendîmes vers le Point du Jour, à pied. Silencieusement, nous goûtions un armistice heureux et sans lendemain peut-être ; nous avions été amenés sans bandeau au camp l’un de l’autre, admis à tout visiter et à toucher de la main les armes qui, hier encore, nous blessaient le mieux. »

 

C'est un texte de 1925. Quelle liberté!

 

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06/09/2017
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