sergiobelluz

sergiobelluz

Panorama du roman graphique # 112 : Jirô Taniguchi, 'Le Gourmet solitaire' (2005)

Une fabuleuse ballade gastronomique dans le Japon des bouibouis, par l’entremise d’un petit homme d’affaires qui, en sortant de son travail, a toujours un petit creux et s’aventure dans différents quartiers de Tokyo et dans d’autres régions du Japon.

 

On y détaille à la fois la composition des plats et la sociologie des lieux. Les chapitres sont divisés par des titres du style : Porc sauté et riz à San’ya (arrondissement de Taïtô, Tôkyô) ; Un sushi-bar à Kichijôji (ville de Musashino, département de Tôkyô) ; Bouchées chinoises à la viande « Shûmai » dans le train shinkansen « Hikan » no 55 au départ de Tôkyô ; Beignets de poulpe « Takoyaki » à Nakatsu (arrondissement nord, Ôsaka) ; Un barbecue coréen « Yakiniku » sur la « route du ciment », en sortant de la zone industrielle Tôkyô-Yokohama à Kawasaki ; Plateau-repas au steak hâché aux herbes à Ôyama (arrondissement de Itabashi, Tôkyô) ; Un bifteck, et le souvenir d’un riz à la sauce Hayashi à Ginza (arrondissement central, Tôkyô) ; Bouffe de supérette, n’importe où à Tôkyô ; Des nouilles de blé tendre « Udon » de Sanuki sur la terrasse d’un grand magasin d’Ikebukuro (arrondissmeent de Tôshima, Tôkyô)

 

On y apprend aussi:

 

- qu’un Nomiya est un « débit de boisson », une gargote où l’on trouve une cuisine simple, variée et bon marché pour accompagner l’alcool, que c’est le rendez-vous habituel des employés de bureau ou des ouvriers après le travail et que ce genre d’établissement n’ouvre que jusqu’à 17.00

 

- que les Japonais ne mangeaient pas de viande rouge jusqu’à la fin du XIXe et que c’est à la cuisine occidentale (ragoûts, biftecks…) et coréenne qu’ont été empruntées les différentes façons de l’accommoder, que les barbecues coréens sont très populaires et la viande de bœuf grillée souvent citée en tête des aliments préférés des Japonais

 

- qu’Enoshima (ville de Fujisawa, département de Kanagawa) est depuis très longtemps reliée par un pont à la plage de Shônan, la plus proche de Tôkyô et à quelques minutes de la ville historique de Kamakura, ancienne capitale shogounale et que son cachet nostalgique (qui a fait sa célébrité jusque dans le film d’Ozu « Voyage à Tôkyô ») perdure tant bien que mal au milieu des distributeurs automatiques et des odeurs de crème solaire

 

- que Nishi-Ogikubo (arrondissement de Suginami, Tôkyô) est une sorte d’îlot préservé sur la ligne de chemin de fer Chûô, à l’ouest de Tôkyô, coincé entre Ogikubo, quartier du commerce anarchique et Kichijôji, ville d’étudiants et de jeunes où les associations de commerçants veulent limiter leur chiffre d’affaires pour continuer à vivre tranquillement

 

- que le parc de Shakuji, un des moins connus de Tôkyô, est moins couru que ceux de Yoyogi ou d’Inokashira, mais plus beau, moins clinquant, avec ses pédalos en plastique sur l’étang, ses vieux messieurs en casquette de base-ball et bardés d’appareils photo

 

- que Ginza, le quartier du luxe et de l’élite culturelle et économique de Tôkyô a perdu de son attraction et est devenu un peu rétro, voire vieillot

 

- que les supérettes ou magasins de proximité (« Convenience Store ») sont ouverts 24/24 et 7/7, car la hausse des loyers et la crise a mis en difficulté le commerce de détail traditionnel des centres-villes et a favorisé leur essor partout au Japon, c’est devenu un élément indispensable de la vie urbaine

 

- qu’Ikebukuro est un des nouveaux centres-villes de Tôkyô, car outre le tissu traditionnel de petites entreprises industrielles et commerciales, on y trouve une forte concentration de boutiques de mode pour les jeunes, bars, boîtes de nuit, grands magasins, dont la terrasse est souvent aménagée en zone de jeux pour les enfants, restaurant en plein air et zone d’entraînement de golf entre autres

 

- qu’au Japon la nourriture se range en deux grandes catégories, selon sa fonction : celle que l’on prend pour se nourrir et celle que l’on prend pour accompagner l’alcool. Plus précisément, sans riz, les mets s’articulent autour d’alcool qu’on boit en grignotant. Un gourmet qui ne boit pas d’alcool est une sorte de loup solitaire. L’empêcher de manger du riz et de faire un repas licite, quand tout le monde autour de lui boit, c’est comme lui rappeler agressivement son abstention gustative.

 

Une vraie enquête sociologique du Japon à travers sa gastronomie. Brillant.

 

gourmet.jpg

 

Panorama du roman graphique* # 112 : Jirô Taniguchi (dessin), Masayuki Kusumi (texte) 'Le Gourmet solitaire' (Bruxelles : Casterman écritures, 2005)

 

(la suite au prochain épisode)

 

*On devrait dire « narration graphique »: sous l’étiquette commerciale de « roman graphique » (de l’américain « graphic novel ») sont réunies des bandes dessinées pour adultes où l’on trouve fictions, biographies, récits de voyage ou reportages.

 

©Sergio Belluz, 2015.



26/10/2015
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 60 autres membres