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Wajdi Mouawad, un grand dramaturge mythomane (2) : ‘ Les Larmes d’Oedipe’

Après ‘Inflammation du verbe vivre’, la première pièce qui compose ce passionnant diptyque de Wajdi Mouawad s’inspirant des tragédies de Sophocle, ‘Les Larmes d’Oedipe’ , la seconde pièce, basée sur ‘Oedipe à Colone’, vient clore ce passionnant projet intitulé Des mourants’ que Mouawad a dû mener à bien tout seul suite à la mort, en 2013, de son traducteur Robert Davreu.

 

Cette production du Théâtre de la Colline – Théâtre National de Paris, était à nouveau proposée au magnifique Teatre Lliure, dans le cadre du GREC, le Festival de Théâtre de Barcelone.

 

J’y ai trouvé, comme dans la première pièce du diptyque, les qualités extraordinaires de ce grand dramaturge qui, grâce à la structure à la fois simple et souple de ses spectacles, nous faire redécouvrir ces textes en y glissant des aphorismes personnels, en une sorte de réflexion sur l’homme, ses peines, ses joies, ses violences, tout en faisant le lien avec le monde contemporain, et notamment la Grèce actuelle, humiliée, ruinée, vaincue par sa terrible crise, et obligée d’appliquer des lois venues de l’extérieur, comme une simple colonie économique.

 

L’OEDIPE DE SOPHOCLE REVU PAR WAJDI MOUAWAD

 

Dans ‘Oedipe à Colone’, Sophocle prenait l’histoire d’Oedipe à son épilogue : chassé de Thèbes à cause du parricide et de l’inceste qu’il a commis sans le savoir (‘Oedipe Roi’), Oedipe, horrifié par lui-même, se crève les yeux et erre par les chemins, guidé par sa fille (et soeur) Antigone. Ils se réfugient à Colone où les accueille Thésée, roi d’Athènes. En échange, Oedipe léguera son corps à Athènes et protégera ainsi la ville contre toute invasion. Après avoir écarté Créon et maudit son fils Polynice, il disparait dans la forêt sacrée pour se confronter à une mort naturelle.

 

Voici ce qu’en fait Wajdi Mouawad : « L’antique Athènes : le vieil Oedipe, sans yeux pour voir, cherche un lieu pour passer le dernier jour de sa vie. Mais Périclès, un coryphée venu se réfugier là, amène des nouvelles de la ville en furie : la moderne Athènes pleure l’assassinat, dans le quartier d’Exarhia de l’adolescent Alexandros Grigouropoulos, 15 ans, par la police durant les premières révoltes causées par la crise financière. Un mélange de vies perdues et de période de confusion. Pendant le crépuscule, quand quelques-uns ne savent pas encore qu’ils ne seront plus là quand le soleil se lèvera, deux générations entrecroisent leurs histoires et laissent couler leurs larmes. Mais de ces malheurs naîtra un instant de lumière fulgurante : aujourd’hui, comme hier, il faut s’engager dans un labyrinthe de mots pour réécouter la mélodie des enfances perdues et de la fraternité invisible qui va au-delà de la mort, en un ultime geste d’apaisement et de réconciliation. »

 

LA GRÈCE DANS LE REGARD AVEUGLE D’OEDIPE

 

La mise en scène, statique, en ombre chinoise puis dans un éclairage sombre (le seule changement de décor est le moment où l’écran servant aux ombres chinoises est retiré), part de la propre obscurité d’Oedipe, aveugle, mourant, et du télescopage entre passé et présent, entre son destin et la crise grecque, entre sa propre violence et la violence des hommes: dans le noir, on entend le rappel de l’histoire d’Oedipe, puis une lumière éblouissante est projetée de la scène au public, avant qu’on aperçoive un grand écran où l’on voit un grand cercle rouge sur lequel se détache en ombre chinoise Oedipe (Jérôme Billy), son bras tendu posé sur l’épaule d’Antigone (Charlotte Farcet), devant lui, qui le guide. On entend le bruit du vent. Les deux personnages arrivent dans ce lieu de repos près d’Athènes, où Oedipe veut s’arrêter.

 

Survient Périclès (Patrick Le Mauff), un Athénien venu aussi se réfugier :

 

- Où sommes-nous ? Quel est cet endroit ?

- Les ruines d’un ancien théâtre, refuge pour les hommes, où l’on pleure ensemble les douleurs des hommes (on entend les manifestations d’Athènes en fond sonore)

- Contre qui la grande Athènes est-elle en guerre?

- Contre elle-même, Athènes brule, Sintagma, Omonia, Exarhia, les quartiers du centre sont en feu. Athènes pleure, de peur, de chagrin, de gaz lacrymogènes... Aphones sont les dieux et sourds sont les hommes.

 

Entre les dialogues Périclès chante sa douleur et sa tristesse comme le ferait le coryphée dans la tragédie classique : « Les temps sont durs pour les artistes », « Le monde croit voir et se crève les yeux pour voir»

 

LA RÉPONSE À DONNER AU MONSTRE EST TOUJOURS LA MÊME

 

Oedipe compare alors le destin d’Athènes et le sien, pose des questions à Périclès :

 

- Pourquoi tant de douleur ?

- C’est la crise

- Qu’est-ce que c’est, la crise ?

- C’est un monstre qui nous dit des mots que nous ne comprenons pas, qui exige de nous des choses que nous ne pouvons donner et qui nous font mourir.

- Quel tribut exige ce monstre ?

- La joie, la vie.

 

Alors, pendant qu’en fond sonore, une radio débite tout un jargon économique (bourse, masse monétaire, PIB, mesures d’austérité, taux hypothécaires, intérêt de la dette, restructuration, privatisation...), Wajdi Mouawad, par la bouche d’Oedipe, fait un extraordinaire parallèle avec ce Sphynx qui dévastait Thèbes avec ses énigmes que personne ne pouvait résoudre (on entend Antigone prendre la voix criarde et sinistre du monstre et seriner en ricanant : « Chais pas ! Chais pas ! Chais pas ! Chais pas ! »).

 

Et Oedipe, de se souvenir de sa jeunesse : « Les enfants et les dieux, il ne faut rien exiger d’eux... Si je n’avais pas été si impétueux, je n’aurais pas tué mon père, et je n’aurais pas, plus tard, chassé mon fils Polynice, lui-même chassé de Thèbes par Etéocle, son propre frère. La violence appelle la violence. Tant de haine... Comment faire pour les réconcilier ? La seule réponse à l’énigme, c’est ‘L’Homme’, toujours ‘L’Homme’. Je meurs. Enterre mon corps ici, il protégera Athènes... »

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2017)

 

 

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29/07/2017
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