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'Un pastiche pour mieux se "suissider"', Jean-Luc Wenger ('L'Express-L'Impartial', 15 novembre 2012)

L'âme helvétique est disséquée dans un ouvrage savant et délirant de Sergio Belluz. Une petite bible de la Suisse avec géraniums au balcon, Cénovis, Parfait et cigares Villiger inclus.

 

Un Martien qui tomberait sur 'CH, la Suisse en kit' se "suissiderait" au Tiki ou se noierait dans la crème Stalden. Un livre piège à résumer: dictionnaire érudit, bottin mondain loufoque ou fresque sociologique de la Suisse. L'ouvrage de Sergio Belluz tient un peu de tout ça. Et de bien plus encore. Au fil des 380 pages de "La Suisse en kit", on découvre plusieurs niveaux de lecture, des strates hilarantes s'imprègnent de documentation fouillée.

 

Part charnue du livre, les 25 biographies - de Peter Bichsel à Zouc ou de Jean-Jacques Rousseau à Milena Moser en pasant par Jean Ziegler, Jacques Chessex, Betty Bossi, sans oublier les piliers Frisch et Dürrenmatt - cumulent les références. "Des portraits traités au plus proche de l'humain", résume Sergio Belluz. Un texte inédit, "à la manière de", suit chaque biographie. "Mais l'ensemble est un pastiche", prévient l'auteur, rencontré dans une brasserie lausannoise. "Comme à la lecture d'Astérix, on peut rire au premier niveau et, dans le même temps, apprendre des mots de latins..."

 

Regard affectueux

 

Sous une couverture volontairement naïve, clichés et lieux communs helvètes passent à la moulinette pour en ressortir finement hachés. On préférera digérer ce pastiche pas potache en tranches fines, comme la tourte aux noix des Grisons.

 

Ces 25 biographies, le "who's who", sont multipliées par le nombre de personnages cités "C'est comme une photo des écrivains d'ici. J'ai utilisé la littérature pour une fresque sur la Suisse", image Sergio Belluz. On y lit, sous sa plume, les figures tutélaires, les mal-aimés et ceux qu'il adore, Robert Walser en particulier. Au final, le choix de Sergio Belluz est un compromis bien helvétique: des hommes, des femmes, des Alémaniques. L'auteur vivait en Espagne au moment d'écrire: "Je crois que j'ai eu un regard affectueux avec l'éloignement. Je me suis demandé ce que ça signifiait d'être Suisse et quels étaient mes rapports avec ce pays", souffle le binational.

 

Sergio Belluz va chercher des auteurs suisses et contemporains parfois peu connus des "Welsch". C'est le cas de Peter Bichsel dont "La Suisse du Suisse" a inspiré l'auteur lausannois. "C'est un texte très juste, où il présente le passeport comme la carte de membre d'un club select", sourit Sergio Belluz. Avec "L'Or", de Blaise Cendrars, il nous emmène dans "L'or de la Banque nationale", un texte dans lequel on croise Jean-Pierre Roth et Philip Hildebrand.

 

À compiler et écrire, Sergio Belluz s'est beaucoup amusé. Et si l'on sent que sa culture empirique se base sur une énorme documentation, on rit avec lui. Par la bande, il écrone l'image iconique de Ramuz et les bisbilles des hommes de lettres lémaniques sont remises à leur juste place dans le chapitre sur Jacques Chessex.

 

En kit, la Suisse est prête à être montée, comme un puzzle baroque. Pour Sergio Belluz, la Constitution maintient les Suisses ensemble, elle donne un but commun. Lui qui a vécu à Barcelone, craint les mouvements nationalistes qui réinventent l'histoire. "En classe, on apprend aux enfants que Cro-Magnon était Catalan..."

 

Sa chronique helvétienne doit une belle part à l'autobiographique. "Les soucis de Fritz Zorn dans 'Mars' sont à l'exact opposé de ce que j'ai vécu, enfant d'une famille pauvre de père italien", explique Sergio Belluz. Il remonte à la surface une foule de détails de son enfance. La "période James Schwarzenbach" lui permet de voir une filiation avec Christoph Blocher. "Si la Suisse fondait son identité sur l'après 1848 plutôt que sur la mythologie de 1291, on n'aurait pas ce genre de problèmes", note Sergio Belluz.

 

Son prologue sociologique et historique, écrit à l'imparfait, utilise le "on", comme dans un village,genre "y'en a point comme nous". Son ironie grinçante s'appuie sur un vrai travaille d0écriture. "J'aime la musique des mots, les mots de la musique", souffle Sergio Belluz.

 

Dernier conseil au Martien, apprendre "Gruezi wohl Frau Stirnimaa" et lire cet ouvrage à haute voix.

 

Jean-Luc Wenger.

 

Encadré:

 

Mille métiers

 

Sergio Belluz est né en 1961 à Lausanne, de père italien et de mère suisse. Il travaille actuellement à la bibliothèque sonore pour aveugles et malvoyants à Lausanne, l'une des plus grandes de la francophonie. "Comme un clin d'oeil à Jorge Luís Borges, directeur de la bibliothèque nationale en Argentine alors qu'il était aveugle " glisse ce puits de science littéraire. Chanteur classique, documentaliste, journaliste ou traducteur-interprète, il a exercé mille métiers. Il a également travaillé au DFAE. Dans son "vocabulaire de base", il décrit les affaires étrangères comme un club privé pour familles riches. "Pourquoi les de Kalbermatten, les de Riedmatten sont-ils surreprésentés parmi les ambassadeurs?" se demande Sergio Belluz avec malice. Il a vécu en Italie, en Grèce, aux États-Unis, en Australie, en Russie et en Espagne notamment. Pour mieux revenir en Suisse.

 

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28/06/2015
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