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* Luc Weibel *


Luc Weibel dans le texte : Croire à Genève (2006)

Dire Rome protestante pour dire Genève, c’est rappeler qu’elle est depuis le XVIe siècle une sorte de Vatican calviniste dont la puissance spirituelle mais aussi financière, s’est construite sur l’accueil des réfugiés protestants, y compris une quarantaine de richissimes dynasties bancaires huguenotes qui, encore aujourd’hui, président à la destinée de ce qui, en 1815, est devenu République et Canton de Genève après quelques 250 ans d’indépendance en tant qu’état républicain  théocratique protestant entre France et Confédération Helvétique.

 

Ce pouvoir s’est consolidé dès les origines par l’équivalent pour le monde protestant de la très catholique romaine Congrégation pour la doctrine de la foi sous la forme de la création par Jean Calvin de sa célèbre Académie – aujourd’hui Université de Genève –, dont le but a été de former des pasteurs de toute l’Europe, en particulier des Pays-Bas et de la Grande-Bretagne (Angleterre et Écosse), afin qu’ils propagent à leur tour la bonne parole dans leurs pays et jusque dans les colonies de leurs empires respectifs, dont les États-Unis (New York a été néerlandaise avant d’être anglaise), avec l’impact mondial qu’on connaît, mouvements évangélistes et missionnaires compris.

 

CATHÉDRALE SAINT-PIERRE VS BASILIQUE SAINT-PIERRE

 

La comparaison avec le Vatican ne s’arrête pas là : c’est aussi dans la pierre que s’est affirmée la puissance protestante de Genève. Sans compter les innombrables temples qui parsèment toute la ville, il y a aussi ces autres temples monumentaux que sont les établissements bancaires et les résidences des dynasties financières de Genève qui ont fait la fortune de la ville (on pense aux magnifiques hôtels particuliers de la rue des Granges qui surplombent la place de Neuve, toujours aux mains des mêmes familles)

 

De même, en référence au « prince des apôtres » et premier évêque de Rome, si le Vatican possède sa  basilique Saint-Pierre, Genève, elle, est fière de sa cathédrale Saint-Pierre vidée de tous ses ornements catholiques après la Réforme, et à laquelle on accède, dès le XVIIIe siècle, par une entrée monumentale faite de six hautes colonnes de style gréco-romaines qui joignent l’utile au doctrinal, évitant un possible écroulement de l’édifice tout en rappelant la puissance urbi et orbi du protestantisme :

 

Si la Rome papale est grande, Genève protestante est plus grande encore ; si l’une est la capitale des beaux-arts, l’autre est celle d’une idée. Aussi, pendant que le touriste va sur les bords du Tibre pour voir comment on y taille des statues, le penseur va sur ceux du Léman pour voir comment on y fait des hommes. Le huguenot, Messieurs, est la création de Calvin. (Discours du pasteur alsacien François Puaux à l’inauguration de la Salle de la Réformation)

 

Et pour qui penserait que tout ça ce sont de vieilles histoires et qu’aujourd’hui, dans un monde fortement laïcisé, cette influence protestante est devenue anecdotique et a été reléguée au profit de réalités bien plus influentes, rappelons que l’Occident n’est pas le monde, que partout, y compris en Occident, les intégrismes et les traditionalismes refont surface, et que nos conflits Nord-Sud, qu’ils soient économiques ou politiques, ne sont peut-être qu’un des avatars de cette longue guerre de religion entre protestants et catholiques qui n’a pas dit son dernier mot.

 

J’en veux pour preuve un de mes amis colombiens, religieux de l’ordre hospitalier de Saint-Jean de Dieu qui, visitant Genève tout récemment, a catégoriquement refusé de visiter l’Auditoire de Calvin, se signant par trois fois pour être sûr de conjurer le mauvais sort, en un vade retro Satanas tout ce qu’il y a de plus actuel.

 

GENÈVE, UNE AFFAIRE DE FAMILLE ?

 

C’est tout ça et bien d’autres choses qu’on trouve dans Croire à Genève : La Salle de la Réformation (XIX-XXe siècle) (Genève : Labor et Fides, 2006).

 

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Luc Weibel, en brillant écrivain-historien-sémiologue, y décrypte à nouveau un des lieux emblématiques – disparu celui-là – de cette Genève protestante qu’il sait évoquer, documentation fouillée à l’appui et humour compris, à la façon d’une anecdote de famille.

 

La comparaison n’est pas fortuite puisque pour Le Monument l’auteur s’était déjà servi, entre autres, de la correspondance de Charles Borgeaud, son grand-père maternel, à l’origine du projet du Mur des Réformateurs. Ici, autour de 1920, c’est l’architecte Charles Weibel, le grand-père paternel de l’auteur, qui est chargé de réaménager ce Calvinium ou Salle de la Réformation, qui a existé à Genève, rue du Rhône 65, de 1867 jusqu’à sa disparition.

 

Conçu vers 1864, pour célébrer le 300e anniversaire de la mort de Jean Calvin et avec l’ambition de créer un espace qui favorise toute activité religieuse, éducative et culturelle en lien avec le protestantisme,  ce vaste édifice, qui abrite plusieurs salles de conférences à l’excellente acoustique, hébergera dans les années 1920 les deux premières réunions de la toute nouvelle Société des Nations – les délégations de 42 états de cet ancêtre de l’ONU n’avaient pas encore trouvé leurs locaux –, servira quelques années aux répétitions de l’Orchestre de la Suisse romande dirigé par Ernest Ansermet et, plus tard,  aux concerts de l’Orchestre de chambre de Genève ainsi qu’aux récitals de pianistes vedettes comme Alfred Cortot ou Clara Haskil, et terminera en scène branchée où se produisent des artistes de variétés en vogue, dont Johnny Halliday, Françoise Hardy ou Claude François, c’est dire si ses plus de 100 ans d’existence ont été contrastés.

 

Quant à ce livre qui en retrace la petite et grande histoire, on hésite presque à parler de prédestination – on sait combien cette notion chère à Calvin n’a pas fait que des convaincus... – car, en plus d’un grand-père architecte qui a mis la main à l’ouvrage, une autre incidence familiale est à l’origine de cette histoire passionnante :

 

[Je possédais] une action de la Salle de la Réformation, grande salle de réunion et de spectacle de Genève, démolie en 1969. Je n’y attachais pas grande importance et regardais distraitement les convocations que la Société propriétaire [m’]adressait chaque année pour son Assemblée Générale. Un jour [on] m’appelle et [on] me dit : As-tu vu qu’à la prochaine Assemblée Générale de la Salle de la Réformation il y aura un exposé sur son histoire et ses archives ? Cela pourrait t’intéresser. Nous décidons de nous y rendre, dans les locaux de l’actuelle Maison de la Réformation à la Jonction. (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

QUAND ON RÉVEILLE CALVIN

 

À la lecture de Croire à Genève, on comprends que le titre du livre, est à prendre dans les deux sens : on parle bien de la foi protestante telle qu’elle est pratiquée à Genève, mais aussi de la confiance dans la puissance de Genève – la foi déplace les montagnes – pour lancer  ce grand projet de salle, ou plutôt de salles au pluriel, puisque dans cet espace voué à Calvin et au protestantisme se trouvaient une Bibliothèque calvinienne, des tableaux, un musée missionnaire ainsi qu’un fameux « Relief de Jérusalem », une maquette de la Ville Sainte réalisée entre 1864 et 1873 par Stephen Illès, un artisan hongrois pour l’Exposition universelle de 1873 à Vienne (il se trouve aujourd’hui au Musée de la Tour de David, à Jérusalem).

 

C’est le pasteur genevois Jean-Henri Merle d’Aubigné (1794-1872) – de la famille de Madame de Maintenon – qui est l’initiateur de ce projet ambitieux qui a tout à voir avec la période de ce qu’on nomme « Le Réveil » (1820-1850) dans le jargon historico-religieux protestant, une réaction de prédicateurs méthodistes et baptistes britanniques et suisses contre un libéralisme et une laïcité croissante des Églises protestantes au XVIIIe siècle. On cherche à revenir au dogme, à restaurer une foi plus proche des débuts du protestantisme, plus rigoureuse aussi, plus engagée, et qui fait du christianisme un choix de vie plutôt qu’une doctrine.

 

Ce « Réveil » a son centre à Genève sous l'influence d’énergiques évangélistes écossais (Robert Haldane, Richard Wilcox et Henry Drummond). Jean-Henri Merle d’Aubigné s’en inspire pour son projet qui ressemble à ce qu’on appellerait aujourd’hui un centre socioculturel ou une salle polyvalente qu’il veut dédier à Jean Calvin et placer sous son égide, un lieu prestigieux consacré à des activités d’édification religieuse et sociale en lien avec le protestantisme, notamment grâce à des conférences, un format très en vogue alors, en Angleterre notamment.

 

LA FOI DÉPLACE LES MONTAGNES

 

C’est là qu’intervient le banquier genevois Alexandre Lombard (1810-1887), évangélique par son père, Gédéon Lombard, fondateur de la Société biblique de Genève. Il fait sa fortune et celle de ses clients en pariant et en investissant sur un nouveau marché à la fois protestant et prometteur, les États-Unis. Sous un aspect plus social, Alexandre Lombard a aussi beaucoup milité pour que le dimanche soit chômé pour tout le monde.

 

Pour cette nouvelle salle polyvalente, il trouve qu’on devrait s’inspirer du Exeter Hall, de Londres, qui réunit les assemblées générales des sociétés philanthropiques du pays :

 

Il existe (...) dans ce bâtiment, des salles qui servent aux réunions périodiques des principales sociétés religieuses, salles de moyenne et de grande dimension, selon l’importance des assemblées qu’on y convoque. Qui n’a entendu parler de la grande salle où se tiennent les réunions annuelles de la Société des missions de Londres, et qui peut contenir commodément 5000 assistants. (Alexandre Lombard, Souvenirs d’Angleterre et d’Écosse : Genève, 1847)

 

Dans son livre, Alexandre Lombard cite aussi un extrait de L’Unité de l’esprit dans le lien de la paix (L. Bonnet : Paris, 1847) :

 

« Exeter Hall, dit l’auteur d’un ouvrage récent [L. Bonnet, L’Unité de l’(...) est le home de toutes les sociétés religieuses, le rendez-vous assuré de tous ceux qui s’en occupent, le Lloyd du règne de Dieu, la Bourse où s’échangent toutes les grandes et les pieuses pensées qui vont ensuite se répandre sur toutes les parties du globe en œuvres de dévouement et d’amour. »

 

UN PEU D’ARCHITECTURE MAIS PAS TROP

 

Le projet est lancé, le financement se fera par actions dont la majorité sera achetées par des évangéliques anglais. Alexandre Lombard propose gratuitement un terrain qui lui appartient dans ce qui est aujourd’hui le quartier des Tranchées (où se trouve l’église orthodoxe russe de Genève).

 

Au final, le comité préfère un terrain qui appartient à l’État de Genève et qui se trouve à l’angle Boulevard Helvétique/rue du Rhône, à l’endroit où se trouvaient les anciennes fortifications.

 

Quant à l’architecte ce sera d’abord Henri Junod, qui s’inspirant, entre autres, de la grandeur d’Exeter Hall et du bâtiment de l’École des Beaux-arts de Paris, propose un perron, des statues et une façade à colonnades multiples entre Orient et Occident qui plaît moyennement aux commanditaires. Aussi sec, on refile le projet à Louis Brocher, expert en bâtiments pour communautés évangéliques et qui sait respecter l’exigence très claire du comité : « Une apparence extérieure un peu architecturale ».

 

Le résultat final est à la hauteur de cette exigence puisque Louis Ruffet, journaliste de la revue Le Chrétien évangélique commente, mi-figue mi-raisin :

 

L’édifice (...) est extrêmement dépourvu d’ornements extérieurs, mais quand on entre dans la grande salle, toute impression défavorable disparaît : on comprend aussitôt que l’architecte, disposant de ressources limitées, a cherché à faire de l’utile au dedans, plutôt que du beau au dehors.

 

POUR QUI ? POUR QUOI ?

 

Le Calvinium a été conçu pour des conférences, des réunions, des groupes d’études de la Bible ou des concerts et le comité mis en place trie sur le volet les activités acceptables, compte tenu de la vocation calviniste du lieu, ce qui ne va pas sans mal, vu les exigences quelquefois rétrogrades de ceux qui parrainent le lieu et qu’on pourrait grossièrement résumer en « pas de bonnes femmes, pas de politique et un minimum de catholiques ».

 

En 1867, Henri-Frédéric Amiel assiste, par exemple, à une conférence du théologien et philosophe genevois Ernest Naville (1816-1909) et note dans son fameux Journal, à propos du problème du mal, le thème de la soirée:

 

Mon impression sur l’ensemble, c’est que l’extrême habileté de l’apologète ne peut sauver une cause perdue, celle de l’orthodoxie, prise pour le vrai christianisme. – Mais sauf que je n’adhère pas, j’admire beaucoup.

 

Luc Weibel fait aussi remarquer que dans les conférences proposées dans les locaux de la Salle de la Réformation, on étudie le problème du mal mais on évacue complètement le problème du mâle :

 

Un petit détail mérite d’être souligné. Parmi les auditeurs de Naville, en 1859, il n’y avait que des hommes. Il s’agissait en effet d’une de ces « conférences pour hommes » qu’avait lancées l’Union chrétienne. Cette règle d’exclusion fut maintenue, du moins au début, à la Salle de la Réformation. Mais on tenta tout de même de répondre aux attentes de l’autre partie de la population. En 1868, Ernest Naville prononce, dans la nouvelle salle, « deux discours pour dames sur le Devoir »...

 

WOMEN’S LIB ET DROIT D’INITIATIVE

 

Ça ne va pas se résoudre facilement : en 1883, la salle reçoit une délégation de la toute nouvelle Armée du Salut, créée en 1878 à Londres, et qui insiste sur l’égalité entre hommes et femmes sur fond de revendications féministes (la première pétition demandant le droit de vote pour les femmes sera déposée au Parlement anglais  en 1851 et la National Union of Women’s Suffrage Societies sera fondée en 1897).

 

Le sang bleu de l’aristocrate genevoise Valérie de Gasparin – qui préfère que les femmes se consacrent aux soins aux malades et à l’éducation – ne fait qu’un tour : « Articles arrogants, procédés ignobles (...) Femmes prédicateurs, au mépris des défenses de Dieu. » s’écrie-t-elle dans un pamphlet qui résume la fonction des femmes en un « Votre vocation n’est pas de pérorer mais de servir » qui a valeur d’anathème.

 

C’est qu’on n’apprécie pas du tout, par exemple, que Catherine Booth, la fille du fondateur de l’Armée du Salut, surnommée « La Maréchale », et pionnière de l’Armée du Salut en Suisse, prenne la parole et se permette non seulement de s’adresser personnellement au public de cette soirée mais en plus de faire du prosélytisme pour ce qui est considéré par beaucoup comme une secte évangélique.

 

Plus tard encore, tout un débat sur la prostitution à Genève – qui compte un certain nombre de maisons closes – va faire se hausser de nombreuses paires de sourcils : c’est une chose de consommer, c’est une autre d’en parler, en particulier au Calvinium....

 

Au chapitre politique et social, on mentionnera aussi la forte réaction de Francis Chaponnière, l’administrateur de la Salle de la Réformation, qui « trouve dangereux de réveiller les passions de la  populace » lorsque des réunions d’activistes ont lieu dans les locaux et que le nouveau Droit d’initiative populaire (1891) y est invoqué.

 

SOCIÉTÉ DES NATIONS ET CALVINISME

 

Comme partout dans l’œuvre de Luc Weibel, c’est à nouveau tout un pan de Genève, dans sa dimension locale et internationale, qui est révélé ici. C’est par la tangente, et grâce à l’histoire de cette Salle de la Réformation, qu’on accède à toute une réalité religieuse, économique et politique.


Côté scène comme côté coulisses, la petite et la grande histoire de Genève, son rôle mondial – « vocation internationale » vient à l’esprit, dans toutes les acceptions du terme –, l’importance et l’évolution du protestantisme, le lien historique et séculaire entre Genève et la Grande-Bretagne et l’origine calviniste de cette Genève influente et affluente depuis plus de 450 ans nous sont donnés à travers une documentation de premier ordre et une écriture élégante teintée d’humour qui fait revivre tout un univers qu’on croyait disparu :

 

(...) J’ai eu un certain plaisir, je l’avoue, à connaître ainsi de l’intérieur ce petit milieu bien pensant qui, au XIXe siècle, combinait en toute innocence les affaires du ciel avec celles de la terre. Fidèle à ma manière, je commençai par m’enthousiasmer pour la personnalité de Merle d’Aubigné, auteur d’une kyrielle de volumes exaltés sur les hauts faits des Réformateurs. Je découvris un banquier évangéliste, Alexandre Lombard, et toutes sortes d’œuvres dégoulinant de bonne conscience. Amiel m’aida à relativiser tout cela, ainsi que Marc Vuilleumier, qui m’apprit le passage par Genève (et par la Salle de la Réformation) du pasteur Stoecker, un des pères de l’antisémitisme allemand. (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

À cet égard, le choix de Genève comme siège de la Société des Nations, ancêtre des Nations Unies actuelles, est l’exemple type de ce que le livre de Luc Weibel donne à comprendre : les raisons secondaires et pourtant primordiales qui président aux grandes décisions.

 

On cherchait une ville pour le siège de la SDN, on hésitait entre Bruxelles la catholique – que les Français auraient préféré – et Genève la protestante, que avait la faveur des Anglais.

 

C’est la longue anglophilie et la multitude de pasteurs anglais et écossais formés à Genève au cours des siècles qui ont fait pencher la balance. Le Président Wilson, fils et petit-fils de pasteurs presbytériens, n’hésitera pas longtemps.

 

EXTRAIT

 

Sur le genre conférence, qui prit à cette époque la forme que nous lui connaissons encore aujourd’hui, il convient de s’interroger. Je me souviendrai toujours des propos que m’avait adressés un jour George Steiner, sur le seuil de la Salle des Abeilles qui est sans doute, à l’Athénée, la plus belle salle de conférence de Genève :

« En venant ici, vous sacrifiez à un très vieux rite, celui de la conférence, qui n’existe dans aucune autre civilisation. Devant vous, un homme va prendre la parole. Aucun pouvoir, aucune onction ne l’y autorise. De votre côté, vous n’êtes tenu par nulle obligation, ni religieuse, ni civile. Cet homme va simplement vous exposer une parcelle de son savoir. »

Il y aurait lieu, en effet, de décrire les modalités de ce rite, d’en écrire l’histoire. Cette histoire a été partiellement écrite, au XIXe siècle, par le pasteur et professeur Auguste Bouvier, dans une brochure qui s’intitule « Les conférences religieuses à Genève de 1835 à 1875, Notes d’un bibliothécaire » (1876). Mais, comme ce titre l’indique, Bouvier nous parle des conférences religieuses, ce qui nous éloigne apparemment des propos de George Steiner, lequel avait en vue la conférence « désintéressée », étrangère à toute propagande et à tout message. Cela nous met sur la voie, par contre, de la salle que les évangéliques genevois s’apprêtaient à construire autour de Merle d’Aubigné et de Lombard.

Bouvier  (...) conteste l’origine « catholique » du genre. Les Anglais, en la matière, ont une longueur d’avance, et de citer des exemples remontant au XVIIe siècle. Mais on en revient bien vite au cas genevois, objet du début. Dès 1835, la Compagnie des pasteurs propose donc des « conférences » qui, au début, auront lieu à l’heure du culte, à dix heures, dans les temples. La formule connaît un certain succès, mais finit par s’essouffler. Elle sera reprise, dans les années 1850, par Max Perrot. On voit alors apparaître un terme bizarre : « les « conférences d’hommes ». C’est que désormais, ces manifestations ont lieu le soir. Les Unions chrétiennes ignorent la mixité...a

(...) Le protestantisme genevois est confronté à deux ennemis. Il y a d’abord l’ultramontanisme (les immigrés sont généralement catholiques) qui « construit  (l’église) Notre-Dame sur une esplanade saillante des fortifications rasées du vieux boulevard protestant » – en 1857-59. Mais il y a aussi la libre-pensée, qui s’exprime dans des brochures, et bientôt par un journal, Le Rationaliste. Les conférences organisées pendant ces années tentent de répondre à ce défi, en abordant sous tous leurs aspects les doctrines de la Réforme et l’histoire des protestants. Elles donnent l’occasion d’entendre Merle d’Aubigné, le comte de Gasparin mais aussi divers orateurs français que le chemin de fer Lyon-Genève (inauguré en 1858) permet d’inviter plus facilement. Elles donnent lieu à une intense propagande par affiche, par tract, prise en charge par les jeunes unionistes. Elles font souvent l’objet de publications en brochures.

Pour accueillir ces rencontres qu’on ne veut plus tenir dans les temples, des locaux sont nécessaires, et si possible dans les quartiers où se pressent les nouveaux arrivants.

(...) On conçoit dès lors à quels besoins répond l’initiative de 1861. Au souci d’honorer Calvin se superpose un projet beaucoup plus direct : devant la mutation genevoise, il faut affirmer la présence protestante par une construction d’envergure.

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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17/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : Une thèse pour rien (2003)

Si c’était une chanson, Une thèse pour rien (Paris : Le Passage, 2003) de Luc Weibel dirait façon Charles Aznavour mais en plus universitaire, la bohème, la bohème, ça voulait dire on a vingt ans/La bohème, la bohème, et nous vivions de l’air du temps.

 

À la lecture, justement, me sont revenues en mémoire les Scènes de la vie de bohème d’Henry Burger (Paris : Lévy Frères, 1854) avec les illusions passionnées et drolatiques d’une jeunesse qui veut refaire le monde, mais aussi la touche douce-amère qu’on trouve dans les Souvenirs de basoche de Paul Léautaud (Passe-Temps suivi de Passe-Temps II, Paris : Mercure de France, 1987) sur une jeunesse pas aussi simple à vivre qu’il n’y paraît.

 

C’est aussi un livre fondamental pour qui veut comprendre toute l’importance et la cohérence de l’œuvre de Luc Weibel et toute la manière dont cette œuvre est articulée dans ses multiples variations : on est ici au cœur de ce qui va déterminer sa vocation d’écrivain, les sujets qu’il va aborder par la suite, la méthode qu’il va employer et la façon dont son écriture va lier l’ensemble.

 

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Avec pour sous-titre « La Comédie du savoir », Une thèse pour rien, mélange délicieux d’autobiographie estudiantine et d’autoportrait mélancolique, raconte avec une lucidité teintée d’humour la jeunesse universitaire de l’auteur, perpétuel indécis qui, grâce au hasard – mais le hasard existe-t-il ? – suit d’autres chemins que ceux auxquels il était prédestiné ou, à choix, suit par la tangente les chemins prédestinés que ceux qu’il s’était imposés l’empêchaient de suivre.

 

Inutile de préciser que la « thèse pour rien » du titre, dans ses multiples avatars, a beaucoup servi au futur écrivain pour justifier auprès d’un quelconque « Fonds national de la recherche scientifique » du moment le financement de voyages, de séjours et d’explorations tous azimuts.

 

C’est qu’un roman de formation, dans le sens Bildungsroman du terme, ça coûte : la bohème a son prix que les parents et les professeurs, d’une ignorance crasse et oublieux de leur propre jeunesse, sont souvent incapables de comprendre. Que l’universitaire qui n’a jamais fait traîner ses études pour profiter de la vie à l’aide d’une bourse me jette la première pierre.

 

Cette odyssée estudiantine et picaresque mènera notre héros de Genève à l’Italie, de l’Italie à l’Allemagne, de l’Allemagne à la France avant le grand retour à Ithaque. Pour notre plus grand plaisir, ses chemins de traverse croiseront ceux de tout le Gotha académique et culturel des années 1960-1970 – on regrette que l’éditeur n’ai pas pensé à ajouter un index –, toute une époque et ses personnalités que ce livre, premier volume d’une série autobiographique qui comprend Un été à la bibliothèque (Genève : La Baconnière, 2016) et Le Lecteur distrait (Genève : éditions Nicolas Junod, 2020), fait revivre avec humour et précision.

 

QUAND GENÈVE FAIT ÉCOLE

 

C’est aussi l’occasion d’évoquer en détail un autre des icones incontournables de Genève en lien direct avec la Réforme protestante adoptée en 1536, avec son insistance sur l’obligation d’envoyer garçons et filles à l’école pour que chacune et chacun puisse lire son Nouveau Testament dans le texte au lieu de passer par des curés : l’Académie, fondée en 1559 par Jean Calvin lui-même.

 

Comme l’écrira Voltaire près de deux-cents ans plus tard dans une lettre à Jacob Vernet (1er juin 1744): « Je ne décide point entre Genève et Rome, comme vous savez, mais j’aimerais avoir l’une et l’autre et surtout votre Académie dans laquelle il y a tant d’hommes illustres, et dont vous faites l’ornement. »

 

Pour la petite histoire, l’Académie de Lausanne, plus ancienne (1537), avait été fondée par les Bernois – le Canton de Vaud voisin était alors une colonie suisse allemande quand Genève, dès 1535, devenait une République indépendante – et les occupants voyaient d’un mauvais œil que Pierre Viret et ses acolytes calvinistes, dont Théodore de Bèze (1519-1605), tentent d’en faire une référence en matière ecclésiastique, pouvoir d’excommunication compris.

 

Théodore de Bèze rejoint alors Genève un an avant la fondation de son Académie par Calvin, où l’on proposera aux futurs pasteurs protestants de la région et de l’étranger une solide formation théologique – rhétorique, dialectique, hébreu et grec ancien sont en bonus – au rayonnement international qui ne s’est jamais démenti.

 

De Bèze y sera professeur de grec ancien puis, à la mort de Calvin, lui succédera à la chaire de théologie et à la direction, et, plus tard, figurera à ses côtés sur l’emblématique Mur des Réformateurs (Luc Weibel en a décrypté brillamment la symbolique dans Le Monument) qui, dans le Parc des Bastions, fait résolument face – et c’est voulu – à ce qui est devenu depuis, en plus laïc, l’Université de Genève.

 

L’ÉCOLE DE GENÈVE ? QUE DE L’AMOUR !

 

La spécialité de l’Académie, cette exégèse religieuse et protestante qui combinait lecture et commentaire de textes, s’est solidement maintenue tout au long de ses plus de 450 ans d’existence.

 

À partir des années 1960, cette même exégèse, en version plus littéraire, sera illustrée par des professeurs de renom international – Marcel Raymond, Jean Starobinski, Jean Rousset, Jeanne Hersch, Georges Steiner ou Michel Butor, pour n’en citer que quelques-uns – qui feront honneur à ce qu’on appellera l’École de Genève.

 

Luc Weibel l’assimile à ce que Rilke écrit dans ses Lettres à un jeune poète au sujet des œuvres d’art qui ne peuvent être approchées que par « l’amour » :

 

En fait, la « critique » pratiquée par nos maîtres – Marcel Raymond, Jean Starobinski, Jean Rousset – était loin de ce que l’opinion commune appelait critique (par quoi il fallait entendre un jugement porté sur telle ou telle parution récente). Elle consistait à rejoindre les auteurs dans leur inspiration la plus essentielle et à reformuler leur apport dans un langage analytique. L’exemple le plus frappant de ce processus est donné par les textes de Raymond et de Starobinski sur Rousseau. Rousseau, auteur ennuyeux et larmoyant avant eux, devenait grâce à leur « lecture » un poète et un métaphysicien de première grandeur. La manière de Starobinski surtout m’a beaucoup marqué, au point que je n’ai pu m’empêcher de le pasticher à maintes reprise. Or ce que pratiquaient ces messieurs, c’est ce que Raymond a appelé « une connaissance aimante » (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

Dans Une thèse pour rien : la comédie du savoir, c’est tout un pan de l’histoire universitaire genevoise du XXe siècle qui renaît à travers les savoureux portraits des grandes personnalités qui lui ont donné ses lettres de noblesse.

 

MARCEL RAYMOND N’AIME PAS LA GÉOGRAPHIE

 

L’auteur évoque d’abord la personnalité de Marcel Raymond par le biais d’Alfred Berchtold, l’auteur de La Suisse romande au cap du XXe siècle dont l’influence sera déterminante sur les études littéraires en Suisse francophone jusqu’à ce jour, même si la « soutenance de thèse » à l’origine du livre – à laquelle Luc Weibel assiste – n’était pas gagnée :

 

Selon l’usage, dans son discours de présentation, l’impétrant avait justifié le choix d’un tel sujet. Il avait remarqué que les cours qu’il avait suivis pendant ses études lui avaient proposé des aperçus sur les disciplines les plus variées : aucun d’entre eux ne parlait des écrivains, des peintres, des intellectuels, des savants de sa petite patrie.

(...) On aurait pu s’attendre, après un tel exorde, à un concert de louanges. Il n’en fut rien. D’abord parce que cela eût été contraire au rituel de la thèse, qui veut que le candidat, fût-il le plus brillant, ne s’en tire pas sans une volée de bois vert, et puis parce que le directeur de thèse n’était autre que Marcel Raymond. Certes, le célèbre critique littéraire, maître incontesté de ce qu’on allait bientôt appeler l’École de Genève, avait salué la vaillance qui avait permis au candidat, après bien des tribulations, d’accéder au « havre de grâce » de la soutenance, mais il avait aussitôt marqué la différence qui séparait la méthode de Berchtold et la sienne. « Quand j’écrivais De Baudelaire au surréalisme, je n’avais fait aucune visite : vous avez adopté le parti contraire. »

(...) S’attarder sur la biographie de ses personnages était péché véniel. Plus fondamental était, chez Berchtold, le souci d’établir entre eux des parentés liées à leur origine géographique, voire d’établir des parallèles entre écrivains suisses de langue différente (en comparant, par exemple, Ramuz et Jeremias Gotthelf). Raymond n’excluait pas les regroupements, mais il préférait les établir en fonction d’affinités spirituelles, intellectuelles, et en tout cas transnationales. Les perplexités d’Amiel s’expliquaient-elles par l’héritage protestant, par l’étroitesse de la cité calviniste où il avait passé toute sa vie, comme le disaient Berchtold et tant de gens – avant lui et après lui ? Chaussant ses lunettes, Marcel Raymond nous lut de sa voix inimitable une série de textes de Maine de Biran, de Maurice de Guérin, de Flaubert, de Baudelaire : on y retrouvait la fatigue de vivre, le désespoir, le doute sur sois qui passent pour les caractéristiques du Journal intime.

 

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JEANNE HERSCH, PHILOSOPHE ENGAGÉE

 

Toujours indécis quant à ses études, l’auteur s’essaie à la philosophie et suit les cours d’une autre vedette de l’Université de Genève, la célèbre disciple du philosophe allemand Karl Jaspers, Jeanne Hersch, dont Luc Weibel fait un portrait qui rend bien toutes les passions (mesurées) de mai 68 en terres helvètes :

 

Dans ses séminaires, Jeanne Hersch ne s’embarrassait ni de préambules, ni d’indications bibliographiques. Elle nous faisait lire, tout bonnement, la Critique de la raison pure, le Post-Scriptum  de Kierkegaard, la Phénoménologie de l’Esprit. Autant de livres parfaitement abscons pour tout lecteur normalement constitué. Mais, par une curieuse alchimie, leurs phrases, lues par Jeanne Hersch, expliquées par Jeanne Hersch, soudaine devenaient lumineuses. En sa présence – mais il faut bien le reconnaître, seulement en sa présence... – on avait soudain l’impression de comprendre.

(...) Ce qui m’en reste – et ce n’est peut-être pas si mal – c’est l’image en moi d’une personne, d’un individu, d’un être d’une cohérence absolue, comme on en rencontre rarement, et dont je sais aujourd’hui que je n’en rencontrerai jamais plus. Cette image, il faut le dire, n’a pas résisté sans mal à l’image publique qui est devenue celle de Jeanne Hersch, après 1968, auprès des médias et du grand public en Suisse.

(...) Non-conformiste, Jeanne Hersch l’était aussi en politique. Membre du parti socialiste à une époque où la plupart des professeurs d’université se gardaient de tout engagement de ce genre, elle appliquait volontiers le crible de la raison critique dans les matières où les autres se content généralement d’adhérer aux valeurs communes de leur groupe.

(...) Les écarts de Jeanne Hersch par rapport à ce qui se pensait majoritairement à gauche n’entravèrent en rien le succès de ses cours (...) Tout changea en 1968, quand on s’aperçut que la dame en noir, insensible à l’air du temps, condamnait en bloc le Mouvement étudiant pour irrationalisme, millénarisme, méconnaissance des règles de la transmission du savoir et de la vie en société, et même cryptofasciste.

(...) Aujourd’hui, les années ont passé. Les thèses auxquelles Jeanne Hersch s’est opposée passionnément ont vieilli, et son anticommunisme, qu’on a pu lui reprocher, est porté à son crédit. Il y a longtemps que les anciens gauchistes on réhabilité Raymond Aron. Serait-il temps de réhabiliter celle qui fut l’une de ses amies, et qui partageait sur bien des points les vues du mentor du Figaro ? Ce serait compter sans le conservatisme profond de la Suisse, qui se paie aujourd’hui encore un gauchisme de façade qui ne lui coûte pas grand-chose, et lui permet, derrière la sécurité de ses frontières hermétiquement closes, de s’adonner aux joies d’un tiers-mondisme et même d’un marxisme dénués de toute incidence sur le réel.

 

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JEAN STAROBINSKI OU L’ART DE LA LECTURE

 

À la succession de Marcel Raymond, la chaire des études de littérature française avait été répartie entre deux de ses élèves, Jean Rousset et Jean Starobinski. Pour ce dernier, Luc Weibel en évoque avec affection le coffre à malices et à jeux d’esprit, cette fameuse mallette qu’il trimbalait dans ses cours et d’où émergeaient d’éblouissantes associations :

 

Cette mallette qui s’ouvrait (...) quand Starobinski venait, dans la salle 59 du bâtiment des Bastions, nous parler de Rabelais, de Diderot ou de La fontaine. Pour avoir depuis lors entendu bien des professeurs, et parmi les plus grands, je mesurai soudain ce qui faisait la qualité singulière de ce geste : se présenter devant les étudiants avec ses livres. (...) Lui ne se bornait pas à citer. Ses auteurs, il les amenait avec lui, que ce fût (comme ce soir où il nous parlait de la mélancolie) Virgile, Juvénal, Augustin, Pétrarque ou Baudelaire. Quand il lisait un passage (...) il le tirait du livre lui-même, ouvert à la bonne page avec la sûreté de main du lecteur averti et gourmand. Et ce qui se produisait alors (en cela il rejoignait sans doute la manière de Jeanne Hersch, à laquelle le rattachait leur commune origine polonaise), ce n’était pas une leçon sur le texte, un commentaire, mais une simple lecture, presque la « monstration » du texte, qui le rendait présent, immédiat, effaçant des siècles de distance et nous montrant, dans ce poète des débuts de notre ère, un être souffrant comme nous, et donnant à sa souffrance, à peu de chose près, le même nom que nous.

(...) Cette approche des textes, Starobinski l’enseignait, dans son séminaire d’explication littéraire, avec une espèce de simplicité qui faisait illusion, et qui nous faisait croire à une apparente facilité. C’est que – coquetterie ou discrétion – il se plaisait à cacher aux regards les échafaudages qui lui permettaient de nourrir son discours. Ce discours cristallin, sans pesanteur, toujours harmonieux, ne ressemblait guère aux savantes constructions intellectuelles qui sont généralement l’instrument inévitable du commentaire.

(...) Starobinski parlait de Pierre-Jean Jouve, de Freud, d’Hölderlin, de Ronsard. Poésie, psychanalyse, mythologie, critique se rencontraient dans les chroniques lumineuses qu’il signait dans Preuves (où écrivait aussi Jeanne Hersch...) et dans la Nouvelle Revue française. Car sa plume franchissait aussi les frontières... éditoriales. Il publiait chez Gallimard, et nous lui savions gré de cette notoriété naissante qui faisait de lui une des étoiles de la « nouvelle critique », aux côté de Jean-Pierre Richard, Georges Poulet, de Gaston Bachelard et bientôt de Roland Barthes.

 

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JEAN ROUSSET, LE BAROQUEUX

 

Le second successeur de Marcel Raymond à la chaire des études de littérature française, c’est celui qui sera d’abord le directeur du « Mémoire de licence » de Luc Weibel – l’équivalent du « travail de Master », aujourd’hui –, puis de cette fameuse Thèse pour rien qui donne son titre au livre et que l’auteur a en partie effectuée avec le professeur Jean Rousset :

 

Paradoxe des paradoxes, cet homme coincé, réfrigérant, avait consacré de nombreuses années de sa vie à la forme d’art la plus exubérante, la plus débridée, la plus sensuelle qui soit : le baroque.

(...) Dépouillant systématiquement la littérature du temps, pendant les quelques années qu’il avait passées à Paris, juste après la guerre, il en avait ramené une thèse et une anthologie. Il y avait regroupé ses auteurs selon des affinités thématiques, proposant d’étourdissantes variations sur la paillette, sur le feu d’artifice, sur la bulle de savon. Circé et le Paon – figures emblématiques – étaient au centre de cette étude transdisciplinaire, où l’art et la littérature se rencontraient pour faire revivre les fêtes disparues du ballet de cour. L’ouvrage inscrivait son parcours sous le vocable des deux grands maîtres du baroque romain du XVIIe siècle : Borromini et le Bernin.

(...) Je revois Jean Rousset entrant dans la petite salle de séminaire de la Bibliothèque publique. Il ne venait pas, comme Starobinski, avec une petite mallette à la main, mais il déposait sous la lampe avare une pile de grands ouvrages dont s’échappaient les signes marquant les pages.

 

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ET LA THÈSE, ALORS ?

 

Comment résister à tant d’exubérance et de beauté, à cet appel du large qui  implique voyages et découvertes de toutes sortes, surtout après une enfance et une adolescence empreintes de sobre calvinisme familial ?

 

(...) C’était toute la civilisation européenne qui défilait sous nos yeux, et c’était aussi, pour moi, l’envers du monde rationnel, modéré, tourné vers l’intériorité et les tâches humanitaires, dans lequel j’avais été élevé.

 

C’est dit, le jeune étudiant propose à Jean Rousset, comme sujet de mémoire de licence, un ambitieux Le thème du miroir dans la poésie baroque que son « directeur de mémoire » apprécie à sa juste valeur, puisqu’une fois le mémoire et les examens réussis, il lui propose de faire une thèse que Luc Weibel va poursuivre en Italie, en Allemagne, puis en France, sans jamais vraiment la rattraper.

 

Et c’est le début d’une errance qui nous vaut des passages savoureux sur la vie d’un étudiant genevois largué dans l’univers cosmopolite des milieux académiques et surtout dans le grand monde universitaire genevois et parisien.

 

Une fois la bourse obtenue, direction l’Italie, d’abord à la Fondation Cino del Duca sur l’île de San Giorgio Maggiore à Venise, pour des cours d’Alta Cultura, puis arrivée à l’Institut suisse de Rome où son premier repas est l’occasion d’observer son nouveau milieu ambiant :

 

Il y a là plusieurs archéologues et leurs épouses. La conversation est languissante, l’atmosphère froide et guindée. (...) Essayant de manger sans faire de bruit, je considère ces fruits de l’université romande. Je jugeais notre Faculté des lettres un peu somnolente, et je me retrouve au milieu de ses représentants les plus classiques, occupés à disséquer des vases grecs ou des racines sémitiques, menant une vie de petits bourgeois sous les somptueux lambris de la Villa Maraini.

 

LA DOLCE VITA

 

Heureusement, en dehors de l’Institut suisse, ça bouge un peu plus : Lacan vient parler à l’Université en souvenir d’un « Discours de Rome » prononcé en 1953 et au Goethe Institut on croise, entre autres, le philosophe Ernest Bloch, mais aussi deux poètes stars de l’époque, Giuseppe Ungaretti et l’allemande Ingeborg Bachmann, ex-compagne de Max Frisch :

 

(...) Et tandis qu’Ungaretti récitait d’une voix caverneuse des strophes sibyllines, je regardais la peau d’Ingeborg Bachmann qui transparaissait au travers d’une robe dont les épaules ménageaient de curieux jours circulaires. Elle avait l’air de s’amuser, et ne ressemblait en rien à l’oracle que je m’étais figuré à la lecture de ses vers frappés dans le marbre. Mais d’où tires-tu que c’est un oracle, m’avait dit Pierrette qui, pour me prouver que c’était une femme de chair et de sang, m’avait emmené un jour via Margutta, là où la poétesse avait coulé des jours heureux – mais mouvementés – en compagnie de Max Frisch.

 

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C’est l’occasion pour notre héros, entre plusieurs épisodes amoureux plus ou moins concluants, de mettre le pied à l’étrier et de proposer, en tant que correspondant en Italie et par l’entremise du dynamique Pierre Biner – critique théâtral et cinématographique au Journal de Genève, futur membre de la troupe du Living Theatre et, plus tard, producteur de l’émission culturelle Viva à la télévision suisse – toute une série d’articles que le brillant Walter Weideli, alors rédacteur des pages culturelles du Journal de Genève, accueillera à bras ouvert, tout comme le fera son homologue lausannois Frank Jotterand pour La Gazette de Lausanne.

 

Luc Weibel rend au passage un magnifique hommage à Walter Weideli, dont l’influence sur la vie culturelle en Suisse francophone a été considérable :

 

Weideli, je devais l’apprendre peu à peu, était un écrivain de talent, un de ces êtres dont le lien essentiel à la littérature est d’ailleurs indépendant de ce qu’ils ont réellement produit. (...) Le texte qui m’avait révélé Weideli était le récit d’un voyage en Grèce, publié en feuilleton dans le Journal, en novembre 1956, remarquable par la fraîcheur des notations et surtout par un style mélancolique, secrètement ravageur, qui s’apparente aux photos de Jean Mohr, son contemporain. Il y avait eu ensuite cet article sur Ludwig Hohl (...) et surtout ces pages littéraires dont il assurait la responsabilité, qu’il ouvrait toutes grandes au cinéma et au théâtre d’avant-garde, quand il ne réalisait pas de magnifiques numéros spéciaux sur Rousseau ou d’autres écrivains, en réunissant des contributions venues du monde entier, qui n’auraient pas déparé la revue savante la plus exigeante.

Weideli passait pour « cryptocommuniste », et cette qualité, jointe à la protection que lui accordait Olivier Reverdin, le directeur du Journal, ne contribuait pas peu à son prestige. Grâce à lui, l’avant-garde artistique et littéraire – de Beckett à Grotowski et à Godard – était présentée aux lecteurs du quotidien, dans une optique originale, indépendante des modes parisiennes, auxquelles Weideli, pétri de culture germanique, était assez étranger.

 

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UN CROCHET PAR L’ALLEMAGNE

 

Inutile de dire que sa thèse intitulée Narcisse dans l’art et la littérature du XVIIe siècle n’avance pas beaucoup. Notre héros, en proie aux affres du doute, saisit alors l’occasion d’un poste d’assistant pour l’automne 68 qui se présente à Fribourg-en-Brisgau, proposé par Hans Staub (Paul Disch dans le livre), professeur de littérature française à Zurich et élève de Georges Poulet, grand critique littéraire belge associé à l’École de Genève :

 

Pourquoi cette soudaine décision, qui allait me priver du séjour enchanteur de Rome, et lui substituer la perspective d’un exile dans les brumes du Nord, dans une petite ville inconnue ? Plusieurs raisons m’y avaient poussé. Mes premiers mois à Rome m’avaient fait connaître l’ivresse de la liberté, mais aussi son caractère fallacieux. Avoir une fonction précise, un travail, un port d’attache est un besoin fondamental. (...) La perspective d’être engagé, d’avoir un poste et un salaire répondait en moi à un désir de sécurité et de reconnaissance.

 

Ça ne marchera pas comme prévu : aux désagréments de la vie en solitaire dans un appartement où il faut cuisiner soi-même s’ajoute l’appel de la France – Freibourg-en-Brisgau est à deux pas de l’Alsace – à travers les émissions de France Inter et les événements de ces années 68-69 qui feront beaucoup de bruit :

 

Paris, plus que jamais en ces années-là, sert de point de référence. Il y a bien sûr les événements de mai, dont les échos ne se sont pas encore éteints. Il y a l’explosion intellectuelle qui les a précédés, l’avènement du structuralisme, l’éclosion de ces grands noms que sont Claude Lévi-Strauss, Michel Foucault, Jacques Lacan, Roland Barthes. J’avais beau m’incliner bien bas devant la figure de Hugo Friedrich, j’avais choisi mon camp.

 

Pour La Quinzaine littéraire fondée en 1966 et dirigée par Maurice Nadeau, Luc Weibel avait écrit peu auparavant un article autour de Ferdinand de Saussure, alors mis à toutes les sauces en France :

 

Je n’arrivais pas à établir un rapport d’identité entre le porteur d’un nom connu à Genève (où l’on honorait surtout Horace-Bénédict, le vainqueur du Mont-Blanc, Ferdinand n’ayant droit qu’à une apostille au terme d’une longue histoire familiale) et le personnage prestigieux que citait régulièrement la Quinzaine littéraire (...). Le Saussure des Français était bien le Ferdinand des Genevois. (...) Wenger m’affirma sans ambages qu’il n’y avait qu’un rapport lointain entre la linguistique qu’il professait et le « structuralisme » (disait-il même « prétendu structuralisme » ?)

 

Prenant au mot une aimable invitation dudit Maurice Nadeau de venir le voir quand il sera à Paris, notre étudiant passe par Genève pour négocier l’affaire avec son directeur de thèse :

 

En 1970 commença pour moi un jeu équivoque. J’avais passé deux ans dans la Forêt Noire, j’avais envie d’aller à Paris. Comment faire ? Soudain, je me rappelai ma thèse, et je dis à Rousset que le moment me paraissait venu d’aller continuer (en réalité commencer) ma recherche à Paris. Il sourit, voulut bien m’approuver (sans doute se souvenait-il de ses propres années parisiennes, juste après la guerre, où il avait dépouillé l’ensemble de la littérature du premier XVIIe siècle en vue de sa Littérature à l’âge baroque). Il sollicita pour moi une bourse du Fonds national suisse de la recherche scientifique. Beau cadeau, mais cadeau empoisonné. Il me donnait de quoi vivre dans la capitale, mais non la conviction que ce sujet me convenait. J’essayai toutefois d’honorer mon contrat. Pendant tout l’été 1970, je mis en fiches le livre de Mme Vinge, et concoctai avec effort un plan de travail. Il comportait un problème. Le seul texte qui, au XVIIe siècle, avait traité Narcisse avec quelque détail était une pièce de Calderón. Je ne savais pas l’espagnol, et il n’existait de la pièce qu’une version allemande... (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

PARIS SERA TOUJOURS PARIS

 

Lors d’un précédent séjour parisien qui lui a servi de reconnaissance, Luc Weibel est déjà passé à la Sorbonne, faisant son marché entre le séminaire de Lucien Goldmann et celui de Gaëtan Picon en passant par celui de René Étiemble. À cette époque-là, on va jusqu'à Vincennes pour écouter Gilles Deleuze ou Michel Foucault (il ne donnait pas encore son cours au Collège de France). Dans l’ascenseur de l’École pratique des hautes études, nettement plus classe, notre héros tombe par hasard sur Raymond Aron, « le seul intellectuel français qui condamne ouvertement le gauchisme », qui lui refuse l’entrée de son séminaire mais lui dit de repasser le lendemain :

 

Aron est détendu, souriant. C’est le cas de beaucoup de ces « directeurs d’études », volontiers accessibles à l’humour. Rien à voir avec le sérieux solennel des professeurs allemands ou suisses, avec la fébrilité des italiens.

 

Il fait aussi un saut à une réunion du « Groupe d’études théoriques » lancé par Tel Quel et qui a lieu à la « Société d’encouragement pour l’industrie nationale », place Saint-Germain-des-Prés, où officient Philippe Sollers et Julia Kristeva.

 

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Et c’est là que va se placer la rencontre avec Roland Barthes, une rencontre qui va d’abord lui procurer une planche de salut universitaire et qui va jouer ensuite un rôle déterminant et une influence durable et fondamentale sur le développement de ces Mythologies de Genève qui constituent l’œuvre de Luc Weibel dans toutes ses variantes :

 

Dans la même salle (ou peut-être à l’étage au-dessous ?) a lieu, un après-midi vers 5 heures, le séminaire de Barthes. J’y vais sans aucun préjugé favorable. Sur Racine m’avait impressionné, mais non convaincu. Peut-être aurais-je mieux aimé le Degré zéro ? Ce qui me frappe : les chaises sont en désordre ; groupes divers de gens, debout ou assis. Barthes est déjà là, naviguant au milieu de tout ça, la serviette à la main. (...) Enfin il s’installe à une petite table, dépose sa serviette. Le silence se fait. Sa voix est nette, un peu gutturale parfois. De quoi parle-t-il ? C’est assez énigmatique. Manifestement, il est en plein « dans quelque chose ». Ça se passe à Rome, l’intrigue est compliquée, il est question de « Sarrasine » : je ne distingue pas bien s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. (...) Sarrasine est un artiste français qui, à Rome, s’éprend d’un être qu’il croit être une chanteuse, alors qu’il s’agit d’un castrat. De fait, plus que la linguistique, c’est la psychanalyse qui sert de soubassement à son propos, que pimentent des allusions ironiques à la Rome des papes, à son mélange de prélats et de sicaires. Bref, je suis conquis par ce propos décoiffant, d’autant plus que tenant un discours d’avant-garde, Barthes conserve toutes les habitudes du langage classique, qu’il met en scène sa qualité de chercheur et d’enseignant, qu’il se révèle un excellent pédagogue.

 

BARTHES ET LE DICTIONNAIRE DE BAYLE

 

Luc Weibel est encore censé travailler sur sa thèse, mais n’arrive pas à concilier cet engagement dans une recherche universitaire avec perspective ultérieure de poste d’enseignant alors que dans les rues on crie « À bas l’Université ! À bas le savoir ! ».

 

De plus, il a le sentiment très fort, au vu des derniers développements des études littéraires qui condamnent les études thématiques, d’être sur une voie sans issue avec sa thèse sur Narcisse dans l’art et la littérature du XVIIe siècle.

 

Il en parle à Roland Barthes qui l’écoute avec attention et bienveillance, lui suggère quelques idées quant au sujet de sa thèse et des modifications qu’il pourrait y apporter, lui conseillant de régler les choses avec Jean Rousset, son directeur de thèse à Genève. Celui-ci, vu les changements proposés dans le sujet, considère que ce n’est plus possible de la faire financer par une bourse du Fonds national de la recherche scientifique, ce qui, de facto, libère l’auteur de ses obligations.

 

Lors de son passage à Genève, Luc Weibel fait un saut à la bibliothèque de la Société de lecture et, cherchant une référence à Abélard dans le Dictionnaire du penseur protestant Pierre Bayle (1647-1706), y trouve l’idée centrale d’un nouveau sujet de thèse qui lui permet de relier commentaires et critiques de textes :

 

À l’automne 1971, je vais revoir Barthes. Cette fois, j’ai un but : m’inscrire à son séminaire de l’École pratique des hautes études. Et j’ai un sujet à lui proposer. L’article Abélard et tous ses développements. Il acquiesce sur les deux plans. Quel soulagement ! D’abord le séminaire me donne un cadre de travail, j’y rencontre d’autres « thésards ». D’autre part mon nouveau sujet a un grand avantage. Je n’ai plus besoin de chercher aux quatre coins de l’univers des « occurrences » de mon thème. Je n’ai qu’un texte à « creuser », ce fameux dictionnaire.

 

Roland Barthes, pratique, l’engage à s’inscrire pour un doctorat de troisième cycle et lui arrange rapidement  la paperasse, avec une générosité qui prenait aussi en ligne de compte les aspects matériels liés aux titres de diplômes :

 

Barthes, lui, savait ce que représentent ces hochets : des sésames qui peuvent non seulement vous ouvrir bien des portes, mais aussi avoir des incidences directes sur une feuille de paie. Dans les postes que j’ai occupés, de retour à Genève, le petit coup de pouce de Barthes s’est traduit de façon très concrète.

 

Luc Weibel se met à travailler sur cette nouvelle  thèse qui sera publiée, plus tard, sous le titre Le Savoir et le Corps : essai sur P. Bayle (Lausanne : L’Âge d’Homme, 1975), tout en suivant les cours de Roland Barthes.

 

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Nous étions en train d’inventer une science nouvelle, la sémiologie, qu’on pouvait appliquer aux domaines les plus divers. Dans le séminaire de Barthes, on parlait indifféremment du paysage, de la phrase, de la carte postale, des parcours dans la ville. Si des écrivains ou des figures du passé étaient convoqués, il leur fallait d’abord prouver qu’ils étaient porteurs de signes, analysables selon les nouveaux canons de la science à naître.

 

C’est à la fois tout ce parcours chaotique et magnifique de l’écrivain Luc Weibel qu’on perçoit dans Une thèse pour rien, mais aussi le regard qu’il porte sur ces mêmes années trente ans après, avec la lucidité qu’apporte la maturité.

 

Et impossible de ne pas sentir aussi, dans de multiples pages l’admiration et l’affection que porte l’auteur aux professeurs qui l’ont guidé dans ce parcours, et en particulier ce Roland Barthes dont il fait un portrait touchant, humain, intime presque, lui rendant des années plus tard les honneurs qui lui sont dus et, en bon disciple, le plus bel hommage qui soit : celui de poursuivre son travail.

 

EXTRAIT

 

Quelques jours plus tôt, au séminaire, j’avais eu l’occasion de présenter les grandes lignes de mon sujet, en sorte que je n’avais rien de nouveau à lui dire :

 – Des problèmes, des blocages ? demande Barthes.

– Non.

Suivit un long silence. Très gêné, je me levai, m’apprêtai à prendre congé, ce qui eut pour effet de le décontenancer. Je le vois encore quitter sa chaise, m’accompagner à la porte et, s’appuyant au chambranle, me tenir des paroles d’encouragement, déclarant même que ma recherche avait un caractère « transhistorique », ce qui me remplit de la plus grande considération à la fois pour ma personne et pour celui qui me gratifiait, en prime, d’un mot qu’il venait d’inventer pour l’occasion.

Je n’avais pas compris ce qui s’était passé au début de l’entretien, et c’est seulement par la suite, ayant lu diverses choses sur la psychanalyse, ou tout simplement ce que Barthes a écrit sur le « séminaire » et sur ses rapports avec ses élèves, que j’en eus l’explication : il adoptait dans ses rendez-vous le principe de l’attention silencieuse que pratiquait Lacan, et s’attendait à ce que son interlocuteur parle – comme s’il était sur le divan du psychanalyste. C’était compter sans la légendaire timidité du Genevois, outre que pour moi tout entretien avec un « professeur » –  et  plus encore avec un « grand professeur de Paris », pour reprendre un terme que mon père avait utilisé dans une de ses lettres – ne pouvait consister qu’en questions que je lui poserais ou qu’il me poserait, et ne saurait être la formulation non directive d’une pensée qu’en tout état de cause je n’avais l’habitude d’exprimer ni pour moi, ni pour les autres.

Ce qui distinguait Barthes de Lacan, c’était sa bienveillance. Elle se manifestait au séminaire, surtout quand celui-ci commença à porter véritablement son nom, c’est-à-dire qu’il réunit des groupes d’une quinzaine de personnes. Barthes arrivait toujours en avance, s’installait à la table, et nous saluait chacun, à mesure que nous arrivions. Il y avait aussi beaucoup de générosité et d’ouverture dans la façon dont il accueillait ce que nous pouvions lui dire en cours de séance. Cela peut paraître naturel, mais j’avais en mémoire la manière d’autres enseignants, que j’avais vu soupeser tout ce qu’on leur proposait pour en faire illico la critique.

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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13/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : Les Petits frères d’Amiel (1997)

Vouloir réparer une injustice à la fois culturelle et sociale qui empêche une partie de la population de s’exprimer et d’avoir accès au débat public n’est pas la moindre des facettes attachantes de l’œuvre de l’écrivain Luc Weibel : dans ses livres, il s’agit souvent de restituer ou de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas eue, de les faire revivre, de leur donner voix au chapitre dans tous les sens du terme.

 

Pierre Bourdieu et la question de la reproduction des élites et de la représentativité sont passés par là, et l’auteur, fidèle à son éducation protestante, qui encourage l’entraide, mais aussi à ses engagements de jeunesse – y compris maoïstes – et à son héritage culturel genevois, n’a jamais cessé ce combat sociologique et littéraire.

 

Dans cette ramification de son œuvre, où figurent Louise (1995) et Charles Rosselet (1997), sans compter les articles écrits pour de nombreuses publications et qu’on aimerait voir regroupés (j’en ai fait une liste non exhaustive dans mon article sur L’Échappée belle), il est aussi l’auteur de André Lamouille, serrurier genevois (1995) – qui devait être publié en seconde partie de Pipes de terre et Pipes de porcelaine (1978) mais n’a paru qu’en 1995 dans la Revue de Belles-Lettres – ainsi que co-auteur du scénario Mémoires en ville : les Tramelots racontent (1980), un documentaire introuvable aujourd’hui.

 

C’est dans cette veine qu’il faut inclure Les Petits frères d’Amiel qui, à nouveau, laisse s’exprimer une série de personnalités méconnues en lien avec Genève, qui vont du mathématicien Georges-Louis Le Sage (1724-1803) à la jeune bourgeoise Hélène Monnier-Dufour (1839-1921) en passant par le précepteur Jean-Pierre Henry (1814-1877), l’architecte et historien Jean-Daniel Blavignac (1817-1876) et le professeur d’anglais établi à Genève Thomas Harvey (1817-1876).

 

POURQUOI AMIEL ?

 

Mais que vient faire ici l’Amiel du titre ? C’est qu’Henri-Frédéric Amiel (1821-1881), professeur d’esthétique et de littérature française à l’Université de Genève, est un graphomane invétéré devenu l’archétype du diariste qui, chaque jour, note scrupuleusement dans son journal intime tout ce qui lui arrive, ou plutôt, dans ce cas précis, tout ce qui ne lui arrive pas tout au long de ses soixante ans d’existence tranquille mais angoissée.

 

Cette non-existence a rempli entre 16 000 et 17 000 pages manuscrites – le Journal complet fait 12 volumes dans l’édition de l’Âge d’Homme – des milliers de pages qui ont fasciné et fascinent encore un certain nombre de lecteurs, écrivains surtout, par la clarté d’un style, la lucidité amère de leur auteur et une contemplation du vide qui rejoint un certain nihilisme littéraire européen (je pense en particulier à Roland Jaccard, grand défenseur de l’œuvre, qui s’est suicidé en 2021).

 

On comprend mieux pourquoi Luc Weibel, admirateur d’Amiel, et lui-même grand diariste, ait voulu, sous ce haut patronage, honorer les cinq témoignages qu’il a choisi de présenter avec un sous-titre, Entre autobiographie et journal intime, qui tient compte des divers formats que prennent ces témoignages sur soi qui ne se présentent pas forcément sous la forme conventionnelle du journal intime.

 

LES PETITS PAPIERS

 

Dans sa préface, Philippe Lejeune, auteur de Je est un autre (Paris : Seuil, 1980), une référence dans la problématique de ce qu’on appelle le « récit de vie » –  quelle est la part du sujet et quelle est la part du scribe ? – parle des trésors enfouis dans les archives publiques ou dans les greniers des familles :

 

Il faut trouver une autre manière de faire vivre ces manuscrits, d’entretenir leur mémoire, de leur procurer de temps à autre des visiteurs. La meilleure manière est celle qu’inaugure ici Luc Weibel : faire des portraits de vie, des croquis de textes. Amiel a eu beaucoup de petits frères, et encore plus de petites sœurs !

 

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Luc Weibel, comme à son habitude, présente avec soin ses protagonistes, replace chacun dans son contexte, et, dans cette anthologie de grands inconnus genevois, donne des extraits choisis de leurs écrits respectifs.

 

De Georges-Louis Le Sage, il relève dans le titre même du chapitre qui lui est consacré – Le Sage ou le Je en fiches – que ses textes autobiographiques sont constitués par des milliers de cartons souvent découpés dans des cartes à jouer, ce qui explique un style plus proche de l’aphorisme que de la narration de soi, la méticulosité du mathématicien expliquant peut-être aussi le côté presque maniaque, dans le sens pathologique du terme, de ses écrits où abondent, façon entomologiste, les énumérations de toutes sortes, tout comme les majuscules affirmatives, le soulignage ou la ponctuation très personnelle :

 

Préceptes généraux pour inventer. Conseil aux jeunes Gens de lettres : pour se rendre l’Esprit original, c’est-à-dire fécond en idées peu remarquées avant eux. – C’est, de ne laisser passer (soit dans leurs lectures, ou dans leurs conversations, ou dans leurs méditations, même les plus irrégulières), aucune pareille idée, aucune lueur de solution de quelque question ; sans s’y arrêter beaucoup plus que sur tout le reste, et sans en prendre note ; pour la ruminer ensuite à loisir, jusqu’à ce qu’ils l’aient entièrement tirées au clair.

 

Le soin que je prends, pour écarter de mes écrits, tout ornement, et toute parole inutile ; pourra bien m’attirer un jour le sobriquet de Quaker de la philosophie.

 

SE CONSTRUIRE ET SE RACONTER

 

Cette influence de la profession dans la façon d’écrire, et d’écrire sur soi, est tout aussi flagrante chez l’architecte Jean-Daniel Blavignac qui construira et reconstruira sans cesse le récit de sa vie sous divers formats, dont un début d’autobiographie qu’il reprendra régulièrement et complètera tout au long d’une existence aux conditions matérielles difficiles (il finira dans la misère) en une sorte de recherche désespérée de soi qui est à mettre en lien avec une inquiétude métaphysique – « Je suis profondément religieux, et je suis privé de religion » - qui le rongera toute sa vie.

 

J’étais un employé comme on en fait peu : je n’entrais jamais au café, le dimanche se passait pour moi au bureau, au sermon et en études archéologiques... La religion et la science étaient pour moi des compagnes préférables à toute autre.

 

L’ambiance est bien plus chaleureuse dans le diary du professeur d’anglais Thomas Harvey. Luc Weibel nous apprend que c’est une figure historique connue de Genève : une salle Harvey existe aux Archives d’États, il y a un prix Harvey qui est décerné par la Société des Arts et l’Université propose une bourse Harvey pour des chercheurs d’Outre-Manche.

 

Adopté par Genève, qui a une longue histoire d’amour avec la Grande-Bretagne due à un calvinisme qui a formé des générations de pasteurs anglais et écossais, Thomas Harvey, établi dans la ville dès 1832, épousera Louisa Tourte-Wessel, genevoise de bonne famille et s’épanouira entre leçons d’anglais aux enfants de la bonne société, temps passé avec ses deux fils qu’il adore et rédaction, en anglais, de son diary. Une vie harmonieuse et joyeuse, en somme, dans un cinquième étage du 10 rue Calvin, avec vue imprenable sur les Alpes, le Mont-Blanc, le Jura et le lac :

 

« As from a solitary tower in the bull’s eye of Geneva, we range over the old republican city quietly and unobserved, peering everywhere, seeing all, unseen. Our balcony is aromatically beflowered and shaded by three marquees under whose benches we lounge, think, dream and thank God for such blessings. Our home is probably unique in the world and we love it with the exclusive fanaticism of Robinson Crusoe for his island. »

 

(ma traduction)

 

« Comme du haut d’une tour solitaire en plein centre de Genève, nous surplombons tranquillement et sans être épié la vieille ville républicaine, scrutant tout, voyant tout, mais invisibles. Notre balcon est aromatiquement fleuri et ombragé par trois marquises sous lesquelles se trouvent des bancs où nous paressons, pensons, rêvons et remercions Dieu pour toutes ces bonnes choses. Notre foyer est probablement unique au monde et nous l’aimons avec autant de fanatisme que Robinson Crusoë son île. »

 

UNE FEMME DE LETTRES

 

Pour Hélène Monnier-Dufour, la correspondance est une sorte d’autobiographie et de journal tout à la fois, qui lui permet d’exprimer ses doutes et de se raconter régulièrement à son amie Wilhelmine.

 

Ça m’a immédiatement rappelé, dans le ton, le magnifique Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac, roman épistolaire trop peu connu et dans lequel deux femmes de caractère dissemblable, l’une passionnée l’autre plus raisonnable, se racontent dans chaque lettre. Chez Hélène Monnier-Dufour, on retrouve aussi cette sorte d’intimité, sans les réponses de son amie Wilhelmine, malheureusement.

 

Et c’est tout le tableau d’une époque et d’une vie de femme bourgeoise qui apparaît dans les lettres de cette Genevoise observatrice, vive et pleine de fantaisie, qui n’évite pas, quant il le faut, les sujets plus épineux :

 

Si j’avais eu quelqu’un à qui confier tout cela je l’aurais fait pour demander des conseils, mais je n’avais personne. Ma belle-mère à laquelle il semblerait naturel que j’en parlasse ne saurait boire un verre d’eau sans le raconter à sa jumelle et la tante, après avoir solennellement promis le silence, s’en va tout racontant [sic] au premier venu [...]. Donc j’ai continué ainsi. Qu’aurais-tu fait à ma place ? Une fois la tante informée elle aurait tout raconté à la portière et à Mlle Amélie lesquelles à leur tour en aurait glosé avec tous les valets de chambre (16 juillet 1861).

 

JEAN-PIERRE HENRY, ÉCRIVAIN

 

Dans cette passionnante anthologie, j’ai été particulièrement touché par l’extraordinaire talent et le destin amer de Jean-Pierre Henry, auteur de quinze volumes autobiographiques dont un seul a été publié.

 

Luc Weibel rappelle ses origines et, dans la foulée, révèle à nouveau tout un pan de la petite histoire genevoise, très liée à une sorte de guerre de religion qui ne dirait pas son nom :

 

Jean-Pierre est né en 1814 à Meyrin, petit village français que le Congrès de Vienne a décidé d’annexer au canton de Genève, de même que toute une série de communes françaises et savoyardes. La cité calviniste accueille sans enthousiasme ces nouveaux compatriotes, et Jean-Pierre ne se fait pas faut de le rappeler : l’hôpital, gratuit pour les protestants, sera payant pour les catholiques. (...) Ce Meyrin paysan, si loin de la Genève des Eynard et des Pictect de Rochemont, est encore plus loin du nôtre, coincé entre son CERN, son aéroport, ses voies-express et ses cités-dortoirs. (...) Comme il est doué pour l’école, il apprend le latin chez le vieux curé qu’il suivra plus tard dans sa retraite, à Saint-Gingolph.

 

Parce qu’il est doué, tout court, Jean-Pierre Henry, catholique de Genève, sera l’auteur d’un Journal magnifiquement écrit, et observé : il n’y a pas seulement la qualité d’un style, il y a aussi la profondeur de l’introspection, l’intelligence du regard et la conscience aigüe et amère de sa condition sociale dans une existence de précepteur, en Autriche,  au service de maîtres successifs  – et de maîtresses dans tous les sens du terme – sur qui il porte un regard lucide et cruel que son écriture rend parfaitement :

 

Il est bien triste en ce monde d’être pauvre, on ne peut compter sur l’amitié de personne ; l’éducation que j’ai reçue m’assimile quant aux manières et aux habitudes aux grands et aux riches ; mais je n’ai pas encore rencontré parmi eux les attentions que l’on se doit réciproquement entre amis ; le dirai-je, les riches retranchent toujours derrière leur argent et si vous passez les limites de ce retranchement vous êtes aussitôt hors de leur amitié ; il n’y a qu’une soumission souvent vile et toujours humiliante qui puisse vous maintenir dans leurs bonnes grâces. J’avais cru après 16 ans de connaissances que les dames de Walchen avaient de l’amitié pour moi, ô Dieu, combien j’étais loin du compte !

 

Il fera plusieurs allers-retours entre Genève et l’Autriche, sans jamais se sentir bien nulle part, comme beaucoup d’émigrés qui, revenant au pays, ne retrouvent plus celui qu’ils ont quitté tout en n’ayant pas non plus des liens assez fort dans leur nouveau lieu de vie, l’alternance des deux créant une sorte de passage constant entre deux réalités dont on perçoit la construction - l’artificialité ? –, rendant difficile par là-même le sentiment d’appartenance.

 

Tant l’écriture que le témoignage de Jean-Pierre Henry mériteraient de faire l’objet d’une publication et c’est tout le mérite de Luc Weibel de le faire revivre dans ce livre et de lui rendre justice.

 

EXTRAIT

 

Que dirais-je maintenant de Genève ? pas grand-chose. À part ma visite à Meyrin je n’allai nulle part, je ne vis pas une personne un peu instruite et, retenu par mon esprit d’économie, je n’allai qu’une seule fois au café du Nord pour lire des gazettes. – Ce qui surprend le plus après avoir habité longtemps les pays étrangers c’est de se trouver dans une ville relativement assez grande, sans garnison. Une chose encore choque singulièrement la vue, c’est l’aspect de la blouse ; elle donne aux villes françaises un air de vulgarité que n’ont pas les villes allemandes. – Après ces onze ans cependant Genève s’était un peu embelli : le Pont du Mont-Blanc, que je ne connaissais pas encore, ferait par sa longueur, sa largeur et la beauté de sa construction honneur à une plus grande ville ; il va du Jardin des Alpes près de l’Hôtel de la Paix au Jardin Anglais vis-à-vis de l’Hôtel de la Métropole. Le Jardin Anglais lui-même avait été considérablement agrandi. Parmi les constructions nouvelles, je remarquai une église russe sur les Tranchées dans le style connu des orthodoxes, une synagogue derrière la Corraterie ; le Temple des Francs-Maçons route de Carouge en style grec avait changé de destination et il était presque comique de voir suspendue entre ses colonnes l’enseigne d’un brasseur ; le nouveau théâtre des Variétés à Saint-Gervais ne s’était pas soutenu non plus et la troupe s’était logée dans une brasserie route de Carouge, où elle faisait les meilleures affaires en spéculant sur la soif de la classe ouvrière ; le palais électoral route de Carouge, le nouveau bâtiment de la Poste quai du Rhône ; mais rien n’égalait la beauté des édifices ou plutôt des palais de riches particuliers sur le terrain des Tranchées, bâtis en pierre de taille ; ils étonnaient autant par leur masse que par leur belle architecture ; il n’y en avait pas deux ou trois, mais des rues entières ! – La distance de Genève à Carouge se trouvait maintenant entièrement bordée de maisons, et le nom de route de Carouge était devenu un anachronisme, le peuple s’en servait encore, mais l’écriteau du carrefour l’avait changé en celui de rue de Carouge. Un tramway (omnibus américain) reliait Genève à Carouge, un autre reliait Genève à Chêne... »

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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09/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : Charles Rosselet (1997)

Charles Rosselet (1893-1946)  (Genève : Collège du Travail, 1997), ce n’est pas seulement la biographie de ce politicien à l’origine du Parti Socialiste genevois, c’est surtout l’histoire passionnante et mouvementée de la gauche en Suisse et à Genève au XXe siècle que l’écrivain Luc Weibel retrace brillamment, avec le talent et l’attention aux êtres qu’on lui connaît :

 

C’est ainsi que je découvris avec plaisir les origines neuchâteloises de Charles Rosselet, ses engagements syndicalistes, et surtout ce qui devait faire l’essentiel de son action. Membre du Parti socialiste genevois aux côtés de Léon Nicole, il n’eut de cesse de contrer ce démagogue brouillon, adepte de la manière forte et admirateur de l’Union soviétique. Face à un socialisme proche du communisme, Rosselet incarnait une gauche modérée, qui refusait de sacrifier la démocratie sur l’autel de la révolution. (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021)

 

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Par sa manière de raconter la vie de cet « homme de raison au ‘temps des passions’ » – c’est le sous-titre du livre – Luc Weibel rejoint ses magnifiques   Pipes de terre et Pipes de porcelaine (Carouge-Genève : Zoé, 1978) et Louise (Carouge-Genève : Zoé, 1986) où, fidèle à sa sensibilité de gauche et à sa sensibilité tout court, il évoquait de l’intérieur les terribles conditions de vie de toute une partie de la population ouvrière et domestique à Genève.

 

LA JEUNESSE D’UN POLITIQUE

 

La comparaison n’est pas fortuite, d’abord parce que dans ces trois livres, Luc Weibel retrace l’évolution des conditions sociales en Suisse pour les citoyens tout en bas de l’échelle et ce qu’il a fallu faire pour obtenir des autorités qu’elles se décident enfin à améliorer leur sort par des mesures telles que la rente vieillesse, la protection des travailleurs ou encore l’assurance chômage.

 

Ensuite parce que pour ces trois destins, l’auteur est parti d’un récit de vie qu’on lui a confié et qu’il s’est chargé de mettre en valeur par l’écriture. Pour Charles Rosselet, au lieu d’un enregistrement sur cassette c’est une demande de Charles Magnin, petit-fils de Charles Rosselet, qui met à la disposition de l’auteur toute une documentation, photographies comprises, qui figurent dans le livre.

 

On reconnaît tout de suite la patte littéraire et l’attention sociale de Luc Weibel dans le magnifique chapitre consacré à l’enfance et à l’adolescence de Charles Rosselet, socialiste genevois né à Fleurier, dans le canton de Neuchâtel :

 

Nous savons que l’enfant est bon élève, qu’il accomplit régulièrement sa scolarité, fréquentant l’école secondaire jusqu’à l’âge de 14 ans, puis qu’il entre comme « apprenti » chez l’avocat P., dont la maison était voisine de celle des Jequier – « une belle maison de maître avec un perron et des escaliers qui montaient de chaque côté », raconte Marie-Madeleine Magnin. Charles manifeste le désir de s’instruire. « Je voudrais étudier. Prêtez-moi des livres, j’apprendrai tout seul », dit-il à son patron, un peu sceptique sur ses dons et qui – le jeune homme avait-il marqué quelque intérêt pour le barreau – n’avait pas hésité à le décourager : « Tu ne sauras jamais dire trois mots en public. » Beau début pour un futur orateur. Charles s’en souviendra. De fait, il n’a guère le temps d’apprendre le droit. Mme P. voit en lui une sorte de factotum, ou plutôt d’aide-valet, propre à la seconder dans la tenue du ménage. « Encore maintenant, racontait Charles Rosselet, se souvenant de cet « apprentissage », je saurais ‘couler la lessive’ » (la vraie, celle qui se fait avec des cendres).

 

QUAND GENÈVE BRÛLAIT

 

On reconnaît aussi sa patte dans la manière brillante de synthétiser ce pan de l’histoire politique et sociale genevoise et suisse qui a vu s’affronter – le mot n’est pas trop fort – deux frères ennemis : le modéré Charles Rosselet et le flamboyant Léon Nicole, tous deux socialistes au départ.

 

Luc Weibel le rappelle dans son introduction (« Pourquoi Rosselet ? ») :

 

Beaucoup de Suisses – dans un pays qui vivait à l’heure de la « paix du travail », du consensus, de la « formule magique » qui unit dans leurs tâches de gestion les grands partis gouvernementaux – découvrent avec une sorte de nostalgie qu’il fut un temps où les ouvriers faisaient grève, où les manifestations de rue étaient fréquentes, où les masses vibraient à des discours révolutionnaires, où les parlements retentissaient d’apostrophes et d’invectives.

 

On se rappellera de la manifestation dirigée par Léon Nicole en 1932 contre une réunion du fasciste genevois Géo Oltramare et qui sera violemment réprimée par l’armée suisse (13 morts et 65 blessés).

 

Le désaccord de Rosselet et d’une partie des socialistes genevois lorsqu’en 1939 Léon Nicole justifie le pacte germano-soviétique sera à la genèse du Parti socialiste genevois tel qu’il existe aujourd’hui, alors que Léon Nicole – qui, pendant les années de guerre sera correspondant en Suisse de l’agence soviétique Tass – deviendra président du Parti communiste suisse, le Parti du Travail, fondé en 1944.

 

LE DIRE C’EST BIEN, LE FAIRE C’EST MIEUX

 

On ne peut s’empêcher de penser qu’au-delà des différences idéologiques, il y avait une différence sociale entre ces deux frères ennemis : d’un côté, l’aîné le Vaudois Léon Nicole, né en 1887 à Montcherand, étudie à l’École d’administration de Saint-Gall puis devient fonctionnaire aux PTT pendant 14 ans avant d’entamer une carrière politique qui en fait une sorte d’apparatchik, alors que dans le même temps Charles Rosselet, de 6 ans son cadet et d’origine neuchâteloise, n’a pas pu faire d’études, a travaillé comme ouvrier au creusement du Tunnel du Mont-d’Or, entre Vallorbe et Frasnes, et a fait une carrière politique tout en travaillant dans l’économie privée :

 

Je tentai de mettre de l’ordre dans l’écheveau des querelles genevoises des années 1920 à 1946, et au passage, je me plus à dépeindre en Rosselet un chef d’entreprise, patron de ces Imprimeries populaires dont il fit une entreprise florissante. (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021)

 

Les deux hommes ont été des élus : Léon Nicole a été Député au Grand Conseil genevois, Conseiller national, Conseiller d’État et Président du gouvernement quand Charles Rosselet a été Conseiller communal et Conseiller d’État.

 

De Léon Nicole, c’est la carrière flamboyante de l’idéologue et du tribun qu’on retient.

 

Côté Charles Rosselet, un des artisans de la réglementation des heures de travail, de la protection des travailleurs et de la loi cantonale à l’origine de l’assurance chômage obligatoire, c’est l’action sociale qui prime, plus discrète mais bien plus concrète et utile pour la partie défavorisée de la population, et c’est tout à son honneur.

 

Ce livre passionnant vient nous le rappeler opportunément : en ces temps difficiles pour un pourcentage de plus en plus important de la population suisse – on parle de 15% à 20% de personnes pauvres dont les droits et les intérêts ne sont pas défendus par un parti socialiste trop embourgeoisé – ne faudrait-il pas remettre à sa juste place la partie « socialiste » de sa raison sociale ?

 

EXTRAIT

 

L’interdiction du Parti communiste ayant été adoptée par le Grand Conseil, puis approuvée par le suffrage populaire, Rosselet quitte donc le parlement cantonal. Comme il l’avait prévu, les communistes adhèrent tous au Parti socialiste genevois, et y renforcent la tendance autoritaire. Sa position est de plus en plus inconfortable, comme celle d’André Oltramare, qui se consacre à aider l’Espagne républicaine. Les événements internationaux vont se charger de résoudre la crise. Le 23 août 1939, Staline conclut avec Hitler un pacte de non-agression, prélude à l’invasion de la Pologne et à son partage de fait entre l’Allemagne et L’URSS. Comment Nicole, inconditionnel de Staline, et qui revient précisément d’un voyage au pays des Soviets, va-t-il réagir ? Alors que les partis et la presse socialistes du monde entier condamnent le pacte, Le Travail entreprend de le justifier. Pour Nicole – et il maintiendra cette ligne dans les mois et les années qui suivent – la gauche ne doit pas se tromper de cible. Le véritable ennemi de la classe ouvrière n’est pas à Berlin, mais à Londres et à Paris. Il n’est pas question de défendre le capitalisme anglais ou français, et il faut continuer à défendre l’Union soviétique, patrie des travailleurs. Quant à l’Allemagne naguère sévèrement condamnée par Nicole – elle a droit à une certaine indulgence. « L’Allemagne a rompu sur bien des points avec le capitalisme », écrit Le Travail, le 28 septembre 1939. Contenue par la Russie, elle va se transformer dans un sens prolétarien. De toute manière, sa position s’explique par l’injustice du Traité de Versailles, qui lui a été imposé par les vainqueurs de 1919. Ces thèses du Travail ne passeront pas inaperçues outre-Rhin, et il semble – c’est du moins ce que devait affirmer Rosselet au Grand Conseil, le 6 novembre 1945 – qu’elles furent utilisées par la propagande allemande.

Cette fois le Parti socialiste suisse, qui jusque-là tolérait les incartades de Nicole comme une particularité du socialisme welche, trouve qu’il va trop loin. Il prononce l’exclusion du leader genevois et retire au Travail la qualité d’organe du Parti socialiste. Le Parti socialiste genevois faisant bloc autour de son chef, il est exclu en bloc du Parti Socialiste Suisse. À l’assemblée des délégués genevois, seules deux voix s’étaient élevées contre les positions de Nicole : celle de Charles Rosselet et d’André Oltramare. Ce sont ces deux opposants qui vont se charger d’abord de clarifier la situation, puis de créer à Genève une nouvelle section du Parti socialiste suisse baptisée « Parti socialiste de Genève, section reconnue du Parti socialiste suisse ».

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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08/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : Le Monument (1994)

Dire que Le Monument (Carouge-Genève : Zoé, 1994) de Luc Weibel est un de ces ouvrages essentiels pour comprendre Genève est une lapalissade : à travers l’histoire et surtout le déchiffrage en détail du Mur des Réformateurs, cet icone de la Rome protestante, c’est bien l’idéologie religieuse et politique genevoise du début du XXe siècle que Luc Weibel décrit et décrypte dans sa dimension locale et internationale.

 

Mais prendre Le Monument de Luc Weibel pour une simple monographie sur un des symboles de la Genève calviniste serait passer à côté d’un très beau livre – illustré en élégant noir et blanc par le grand photographe genevois Jean Mohr  (1925-2018) – et surtout d’un livre magnifiquement littéraire.

 

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Les éditions du Mercure de France ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, qui, pour Le Goût de Genève (Paris : 2006), la version genevoise de leur célèbre série d’anthologies littéraires, ont justement sélectionné « Les Promenades » un passage extrait du début du Monument de Luc Weibel, avec ses réminiscences autobiographiques qui rappellent, dans leur style, La Modification de Michel Butor :

 

Vous étiez enfermé dans le lacis de ruelles obscures, vous butiez sans cesse sur des concitoyens curieux et fureteurs, certes, mais il suffisait de quelques pas, et vous accédiez à de superbes terrasses : du haut de ces murailles, vous considériez avec ravissement la campagne environnante, le tracé des chemins, les carrioles qui y progressaient, la démarche lente des hommes, plus vive des femmes portant le pot de lait sur leur tête, tout ce que des graveurs habiles ont fixé pour notre plus grand bonheur. (...)

Il y a des poètes – et des peintres – parmi les Genevois, mais ils sont rares. Nos théologiens se feront observateurs, savants, et s’ils regardent, c’est pour aussitôt mesurer, noter, comptabiliser. Il n’importe. Cette ouverture fut belle : on voulut savoir et non seulement croire, on ouvrit le grand livre de la Nature, et l’on scruta l’éclat multiple des Phénomènes. De cette conversion témoigne ici un modeste édifice : l’Observatoire qu’on y avait construit à la fin du XVIIIe. (...) L’Observatoire, qui trônait au haut de la Demi-Lune, un beau jour, disparut. On voulut y faire – chaque époque a les monuments qu’elle mérite – un parking souterrain. Surprise : pour le coup le bon peuple s’indigna. (...) La promenade s’ornait d’un hêtre pourpre à la couronne majestueuse. Le parking exigeait sa disparition. Il se passa cette chose merveilleuse : un peuple se mobilisant pour sauver un arbre.

 

LE MONUMENT C’EST MOI

 

La dimension autobiographique du livre ne s’arrête pas là. Dans L’Écrivain en herbe (inédit, 2021) Luc Weibel raconte les coulisses de l’écriture du Monument:

 

À une certaine époque, j’allais travailler au cabinet des manuscrits de la Bibliothèque Publique Universitaire de Genève,  au rez-de-chaussée du bâtiment. (...) Feuilletant le catalogue des manuscrits, j’étais tombé sur les lettres de mon grand-père Charles Borgeaud à propos du Monument de la Réformation. C’était renouer avec une saga familiale, puisque mon enfance et ma jeunesse avaient été bercées par le souvenir de cette vaste entreprise, à laquelle mon cœur était d’autant plus attaché qu’à l’époque le monument était mal aimé des Genevois, prompts à l’asperger de minium par les nuits d’hiver...

 

Il faut dire qu’avant, quand on pensait Genève, on pensait d’abord jet d’eau. Dans un deuxième temps, on pensait aussi ONU, CICR et, pour beaucoup, l’Hôtel Cornavin, juste à côté de la gare, à cause de sa vitrine et du Tintin et Milou qui y trônent.

 

Aujourd’hui, il faut encore rajouter à cette liste éclectique cet imposant et presque stalinien Mur des Réformateurs collé sur l’ancienne muraille côté Parc des Bastions et donnant sur l’Université.

 

Luc Weibel le signale, les Genevois avaient voulu l’oublier, mais il est revenu en force depuis quelques années.

 

QUAND GENÈVE FAIT LE MUR

 

Dans son gigantisme réaliste-socialiste protestant, c’est comme une sorte de Mont Rushmore dont les visages sculptés de quatre présidents américains seraient remplacés par les énormes statues hiératiques et en pied (on pense aux Pharaons  de Louxor ou d’Abou Simbel) de quatre grands Réformateurs – Guillaume Farel, Jean Calvin, Théodore de Bèze et John Knox – qui, depuis Genève, ont offert au monde la lumière après les ténèbres.

 

« Post tenebras lux » comme c’est gravé pour que nul n’en ignore, en particulier les catholiques, qui sont les premiers visés (on n’est pas la Rome protestante pour rien).

 

Il n’y a pas que le jet d’eau de la rade qui jaillit comme la Vérité jaillit du puits pour éclairer le monde façon Statue de la Liberté newyorkaise, car en effet, quoi de plus symbolique de l’orgueil calviniste genevois que ce Mur des Réformateurs qui, par son nom solennel, fait écho au Mur des Lamentations de Jérusalem ?

 

Dans ce livre passionnant, on revient sur l’origine du monument, notamment à cause de Jean Calvin, figure très controversée s’il en est :

 

Au XIXe siècle, l’historien Galiffe montre en Calvin un tyran qui, par des méthodes dignes des dictatures modernes, impose son pouvoir et surtout ses hommes, en éliminant toute opposition, à commencer par celle des « patriotes » genevois. Et quand il sera question d’élever un monument au Réformateur, certaines protestations se font jour, au nom de la liberté de conscience qu’il avait si ouvertement bafouée. Un nom sera alors dans tous les esprits : celui de Michel Servet.

 

GÉOPOLITIQUE DE LA FOI

 

C’est le grand-père de Luc Weibel, Charles Borgeaud (1861-1940), qui est à l’origine de ce projet pharaonique dans tous les sens du terme. Professeur de droit et d’histoire, il est aussi l’auteur d’une Histoire de l’Université et, bien que Vaudois d’origine, c’est une personnalité incontournable de la Genève politique et culturelle de son époque, dont il se fait le représentant et le défenseur, en Suisse comme à l’étranger.

 

L’ambition de Charles Borgeaud est de faire de ce monument, construit dès 1909 pour le 400e anniversaire de Jean Calvin et le 350e anniversaire de la fondation de l’Académie de Genève – la future Université de Genève – le symbole national et international de la grandeur religieuse, culturelle et politique de Genève :

 

« Tout naturellement », le Monument va s’inscrire dans le champ des recherches de Borgeaud sur les démocraties anglo-saxonnes, et le projet primé, en choisissant simplement d’adosser un certain nombre de statues et de bas-reliefs au « Mur des Réformateurs » déjà existant à l’est des Bastions, va concrétiser la vision prémonitoire de « Calvin au rempart » que proposait l’Histoire de l’Académie. Il situe d’abord, au centre de ce mur d’enceinte qui manifeste dans la pierre la volonté d’indépendance de la vieille cité, un « groupe central » de quatre personnages, regroupés autour de la date de 1559, qui offre l’avantage de n’être pas spécifiquement « religieuse » : c’est notamment la fondation des « Collège et Académie », donc la présentation du thème essentiel de « l’instruction publique », qui apparaît ici comme un des soucis premiers des Réformateurs, et qui est d’une actualité singulière en cette fin du XIXe siècle. C’est aussi l’indication discrète mais toute même claire que le véritable héritage de Calvin est à rechercher non du côté d’une « Église nationale » désormais assez fantomatique, mais bien d’une institution en pleine expansion : l’Université qui fait exactement face au Monument dans le parc des Bastions.

Aux côtés de Calvin figurent Farel le précurseur, mais surtout Théodore de Bèze le lieutenant, premier recteur de l’Académie et « père » de la souveraineté populaire, comme on va le voir. Le quatrième larron peut surprendre. Ce n’est pas Viret, le seul Réformateur « suisse romand »  – mais  on a compris que tel n’est pas l’horizon où se situe Charles Borgeaud. On préfère au sympathique Vaudois l’Écossais John Knox, ce qui marque bien l’importance qu’on entend donner à l’expansion anglo-saxonne des idées calviniennes.

 

Cette dimension anglo-saxonne n’est pas sans arrière-pensée financière, puisque pour financer son Mur, Charles Borgeaud organise une souscription internationale qui ressemble à une croisade protestante, avec des résultats mitigés, toutefois, puisque l’argent viendra surtout de l’élite locale :

 

(...) À cet égard, le geste du XVIe siècle, où la Genève calviniste s’appuyait sur l’aide d’États amis, est répété : la souscription internationale tentera d’intéresser les calvinistes du monde entier à l’érection du Monument. Avec un résultat mitigé. Les Anglo-Saxons, pièce maîtresse du dispositif, réagissent assez mollement. La contribution étrangère la plus importante (50 000 francs) viendra de la Hongrie, pays dont le régime quasi féodal venait démentir la réputation résolument « moderne » qu’on voulait faire au calvinisme. Pour le reste, Genève n’est plus en 1910 la petite cité aux abois que les Réformateurs soumettaient à leurs lois de fer : ses financiers contribueront généreusement aux frais (700 000 francs, dont 67% d’origine genevoise) du Mur à l’abri duquel leurs ancêtres avaient édifié leur fortune.

 

HARO SUR LE CATHO

 

Cette importance des Anglo-Saxons en lien avec la renommée que Charles Borgeaud veut assurer à ce monument au calvinisme - et à sa capitale mondiale – se révèle aussi dans deux autres figures représentées, en particulier celles de Roger Williams et d’Oliver Cromwell.

 

Charles Borgeaud s’en explique dans plusieurs lettres au sculpteur Bouchard où il insiste (lourdement) sur toute la symbolique qu’il veut y voir figurer.

 

Pour ce qui est du théologien et pasteur baptiste américain Roger Williams (1603-1684), il le verrait bien avec une hache, celle du squatter de la Nouvelle-Angleterre.

 

Le sculpteur lui préfère une pioche qui fait moins bourreau, ce qui plaît modérément à Borgeaud, qui trouve que « la pioche apparaît comme un attribut qui distrait le regard et ne serait pas compris du gros public. Elle empêcherait qu’on ait l’idée d’un chef d’État, ce serait extrêmement fâcheux, tout particulièrement pour les Américains. »

 

Roger Williams finira avec un gros bâton.

 

Quant à l’homme d’état Oliver Cromwell (1599-1658)., Charles Borgeaud, fort de ses diplômes et de sa neutralité toute suisse, précise ses exigences quant au projet qui lui est soumis par Bouchard:

 

Pour l’historien éclairé et impartial, Cromwell est le fondateur de l’empire britannique. Il fut le plus puissant protecteur de la Réforme au XVIIe siècle. (...) Ce Cromwell me fait une impression très différente de celle que j’attendais. La note que vous m’avez demandée sur la dominante du personnage que nous désirons placer dans notre monument insistait sur le caractère du Protecteur puissant et fort, au physique comme au moral. Vous avez représenté le penseur appuyé il est vrai sur le glaive, mais le  penseur méditant une parole de sa bible qu’il tient entrouverte dans sa main droite. (...) Ne serait-il pas possible de redresser aussi cette tête, de bomber cette poitrine sous la cuirasse, de fortifier ce bras et cette main, de diriger les yeux en haut et de laisser de côté le livre ?

 

Cette insistance sur le côté martial du calvinisme est aussi liée au contexte de la Genève de Charles Borgeaud telle qu’il l’interprète, comme l’explique très bien Luc Weibel :

 

La Genève de Borgeaud est à majorité catholique. Il importe de contenir cet élément hétérogène, et comment mieux le faire qu’en compensant une infériorité numérique par le recours à la force symbolique de l’héritage historique ?

 

JE N’AI PAS LU LE LIVRE MAIS J’AI VU LE FILM

 

À noter qu’un documentaire tout aussi passionnant et dans lequel Luc Weibel intervient, a été inspiré par ce livre :

 

Le cinéaste Roland Pellarin a lu mon livre (quinze ans plus tard ?) et a décidé de l’intégrer dans un film qui raconterait la saga Boissonnas. Il n’a pas trouvé de financement et s’est rabattu sur un documentaire sur le Mur – très bien fait, avec une foule de documents nouveau, « Faire le Mur ». Il a réussi à y intégrer une séquence « Régis Debray », filmée à Paris... au Mur des Fédérés. (...) Depuis lors, « le Monument » est la source obligée de toute recherche future sur le sujet – y compris celle qui a donné lieu à une exposition à la Maison Tavel (avec publication à laquelle j’ai participé) (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

Réalisé tout récemment par ce cinéaste genevois, le titre définitif du film est devenu Le Mur : un retard en pierre (2016) et complète le livre sous l'angle visuel, apportant un point de vue très original, en particulier dans ce qui est révélé sur l’influence égyptienne – celle des pharaons – dans la conception du Monument, avec ses quatre grandes figures hiératiques et son petit Nil canalisé qui circule, rectiligne, aux pieds des Réformateurs.

 

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On assiste à la création du projet à travers les esquisses et les plans de ses deux architectes lausannois – Alphonse Laverrière (1872-1954), à qui l’on doit la Tour Métropole à Lausanne et Jean Taillens (1872-1963), architecte associé de la Gare de Lausanne –, ainsi que ceux de ses sculpteurs, Henri Bouchard (1975-1960), à qui l’on doit, entre autres, les Quatre allégories du Printemps qui ornent les Magasins Printemps à Paris, et Paul Landowski (1875-1961), auteur du célébrissime Christ rédempteur du Corcovado, à Rio.

 

LE ROMAN DE CHARLES BORGEAUD

 

On l’aura compris, ce livre passionnant est aussi, en filigrane, le portrait du grand-père de l’auteur, de cette forte personnalité genevoise qu’a été Charles Borgeaud, à l’origine d’un rêve de pierre dont l’auteur parvient à nous faire comprendre tous les tenants et les aboutissants avec son talent d’écrivain et sa capacité de synthèse habituels:

 

Je combine la biographie de Charles Borgeaud, le récit des événements, tout un contexte sur les « monuments » du XIXe siècle. (...), l’évocation de la partie allemande du Monument, le Grand Electeur et son descendant Guillaume II. Charles Borgeaud, fasciné par l’empereur, comme l’était son fils dans le salon d’Onex, quand il nous avait montré le manuscrit du récit de la rencontre à la cathédrale de Berne. (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

Justement, pour ceux qui douterait encore de la dimension littéraire de ce livre, impossible de ne pas citer l’extraordinaire passage sur la visite du Kaiser à la cathédrale de Berne le vendredi 6 septembre 1912 où l’écriture de Luc Weibel se mêle à celle de son grand-père pour ce qui constitue l’équivalent de la célèbre scène des « Comices agricoles » de Flaubert dans Madame Bovary.

 

Charles Borgeaud veut rencontrer l’Empereur Guillaume II en relation avec le Monument des Réformateurs, qui a un lien avec la dynastie prussienne (le Grand Électeur Frédéric-Guillaume de Brandebourg y est représenté dans un des bas-reliefs).

 

On remarquera dans ce passage l’admiration ambigüe et la fascination béate de ce démocrate protestant genevois pour le représentant d’une vieille dynastie impériale européenne. On a beau être calviniste, on en n’est pas moins mondain. On veut bien représenter dans la pierre la doctrine de Calvin et la grandeur de Genève, mais lois somptuaires ou pas, comment rester insensible à l’apparat et au faste du pouvoir temporel ?

 

EXTRAIT

 

On touche ici à un point important de l’histoire de Genève et de la Suisse, sur lequel Borgeaud et d’autres se sont toujours plus à insister : l’importance des relations personnelles avec de hauts personnages susceptibles d’exercer une influence bénéfique sur le destin de la petite République. Ces liens passent souvent, au XIXe siècle, par le « préceptorat », cette institution dont l’Europe française des cours faisait un champ d’action privilégié pour les jeunes Suisses romands. On connaît le rôle de Frédéric-César de la Harpe auprès du tsar Alexandre Ier , dont les effets se firent sentir en 1814, quand la Russie – cas assez notable – insista pour que la Suisse ne revienne pas entièrement à l’ancien régime, qu’elle conserve au moins l’apparence des acquis de la Révolution, en renonçant notamment à remettre le Pays de Vaud sous la tutelle de Berne... Un Genevois, Frédéric Sordet, fut précepteur dans la famille grand-ducale de Weimar, où il connut Goethe, à qui il fit voir les premières histoires en image de Rodolphe Töpffer. (...) La tradition se poursuit avec le Neuchâtelois Frédéric Godet, dont l’élève était le futur empereur Frédéric III, avec Humbert, grand ami des Saxe-Weimar.

(...) Borgeaud retrouve ses collègues, Gautier, Bouvier et Bordier dans le chœur de la cathédrale, là où on leur a dit d’attendre l’auguste visiteur, tandis que ‘le canon tonne au loin annonçant l’arrivée du train impérial’.

« À deux heures et demie le silence se fait. On attend. Nous sommes en ligne dans l’ordre des invitations, devant nos stalles, le chapeau à la main, en face de la nef immense, dans le jour tamisé. Un bourdon de cloches nous enveloppe, remplit la cathédrale de ses accords puissants. Au loin devant nous la place blanche, entrevue à travers le porche. Soudain, elle se couvre d’ombres qui passent, on perçoit le bruit des chevaux, des voitures et la grande porte s’obscurcit. Le clocher se tait. Quelque chose se passe sous le portail, la présentation des trois pasteurs du Münster. Nous tendons l’oreille, mais la distance est trop grande, aucun murmure ne nous arrive. Le silence pour nous est complet. Il dure quelques minutes, puis une voix nouvelle retentit. Cette fois c’est l’orgue qui nous avertit de l’arrivée de l’empereur et du président sous la voûte. Tout à l’heure les accents du vieux chant de l’Escalade Cé qué l’aino les accompagneront. C’est une attention inattendue, impressionnante pour nous au plus haut degré.

Le souverain, en uniforme gris et bleu, le bâton doré du commandement suprême à la main, et le magistrat, au chef tout blanc sur de larges épaules vêtues de noir, s’avancent lentement au centre de la nef, la tête et le regard en haut. Je sens qu’une émotion me gagne. Ils avancent toujours. Comme ils arrivent à la grande table de marbre noir qui sépare de la nef le chœur où nous sommes, nous nous inclinons. Alors M. de Claparède, sortant de la pénombre, s’interpose entre nous et la présentation, toute muette, se fait par gestes. Guillaume II tend la main à M. Lucien Gautier, puis à moi, à Bouvier et à M. Ami Bordier. Il a la poignée franche du soldat. J’ai serré moi aussi en carabinier. »

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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06/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : L’Échappée belle (1993)

En bon Genevois littéraire, Luc Weibel est un adepte incorrigible de la promenade méditative à la Rousseau teintée de journal intime à la Amiel, le tout imprégné d’éducation et de tradition – de surmoi ? – protestants enrichis d’une sensibilité d’universitaire de gauche, d’un œil d’historien, d’une grande culture et d’une capacité d’analyse et de synthèse qui a tout à voir avec Roland Barthes et sa méthode : à travers cette entité particulière appelée Genève, chaque promenade est prétexte à rêveries et à déconstruction de mythe.

 

1993 Weibel Luc L'Échappée belle 01.jpg

 

Le Promeneur (Carouge-Genève : Zoé, 1982), Arrêt sur image (Carouge-Genève : Zoé, 1988 - Lausanne : L’Âge d’Homme, collection poche suisse, 1988) ou L’Échappée belle (Genève-Carouge : Zoé, 1993), tels des albums littéraires, ne sont d’ailleurs, chez cet auteur, que la pointe de l’iceberg  et ne regroupent qu’une partie de ses parcours savants: de nombreux autres sont disséminés dans de multiples revues et publications, tels des chapitres épars d’un Grand Livre de Genève qui serait à reconstituer.

 

On espère bien qu’ils feront un jour l’objet d’une compilation, qui, façon portrait chinois, donnera à voir en toute complicité et en toute intimité cette Genève de Luc Weibel, bien moins superficielle et bien plus passionnante que l’officielle, d’autant que s’y ajoute – comme pour le Paris de Balzac, depuis le Dictionnaire des enseignes (1825) jusqu’à la Comédie humaine – l’attention de l’historiographe, inquiet de voir disparaître une certaine « âme de Genève » et se donnant pour mission de la révéler et de la préserver pour le futur, ne fût-ce que par la plume.

 

GENÈVE QUARTIER PAR QUARTIER

 

En attendant, et pour faire patienter et saliver le lecteur, je donne ici une liste non exhaustive de quelques récits-promenades parus çà et là :

 

- Villereuse (1975 ?) : rue de la Maison rouge, rue de la Vinaigrerie, rue de la Terrassière...

- Un village ouvrier (1977) : un quartier de petites villas datant du début du XXe siècle, chemin de Bois-Gentil, avec ses habitants (un chauffeur de transport public, un entrepreneur, un cordonnier, un ancien journaliste...).

- Le quartier du Seujet (1980) : à travers la mémoire des vieux habitants du quartier, la trace d’un ancien quartier médiéval détruit en 1930 pour construire un hôtel.

- Thonex : une mémoire en mouvement (1989) : différents témoins, dont un ancien serrurier, un ancien entrepreneur et une famille racontent l’histoire de la rue de Genève, maison par maison, avec dessins et photos anciennes.

- Lancy de part en part (1994) : une promenade de l’auteur aux Palettes avec sa fille de 3 ans. Par la force des choses, une attention toute particulière est donnée aux places de jeux et leur relation avec la construction des immeubles.

- L’Esprit d’escalier (1996) : un texte paru dans Le Voyage singulier, Regards d’écrivains sur le patrimoine Genève-Rhône-Alpes, dans lequel on se balade dans le vieux Genève (Bourg-de-Four, Madeleine, Treille...).

- D’une ville à l’autre (1999) : un itinéraire littéraire paru dans un dépliant du service d’urbanisme de la Ville de Genève. On part des Eaux-Vives pour arriver à Carouge en passant par Malagnou, le parc Bertrand, Champel, la Roseraie.

- Carouge ville sarde (1990) : une promenade dont une version en français a été publiée dans un supplément de la Neue Zürcher Zeitung consacré à Genève.

- Carrefour de Rive (2004) : publié dans le programme d’une animation organisée par la Ville de Genève.

- Les Bastions de Genève : Pro Deo et Natura (1994) : paru dans Le Journal de Genève. On y évoque le jardin, bien sûr, mais aussi l’ancien Jardin botanique, le calvinisme et ses relations avec les sciences naturelles, la présence de Rousseau et de Candolle, l’Université et son « Orphée charmant la nature », le grand vitrail d’Alexandre Cingria.

- C’était le plus beau quartier de Suisse (1992) : une ballade dans le quartier de Saint-Gervais parue dans l’ouvrage collectif L’Autre Genève.

- D’une cité à l’autre : les yeux d’Astrée (2007) : un parcours passionnant des barres d’habitations modernes du Lignon et des Avanchets qui passe par le Bois des Frères et sa rive du Rhône et qui remonte vers le cimetière de Vernier. On y évoque les longs poèmes des tombes Naville et la Villa Tropicale où vécut la famille d’Isabelle Eberhardt. Le tout est paru dans Marche et paysage, les chemins de la géopoétique aux éditions Métropolis.

 

BESOIN D’EVASION

 

Mais revenons à L’Échappée belle et remarquons, entre parenthèses, que ce beau terme d’ « échappée », chez l’écrivain comme chez le lecteur, fait un tabac dans la littérature suisse d’expression française, signe qu’il existe sans doute, ne fût-ce que dans les titres, un besoin ou un désir de s’évader et de fuir une réalité et un territoire un peu trop restreints et peut-être un peu trop restrictifs.

 

C’est dans L’Échappée belle : éloge de quelques pérégrins (Genève : Métropolis, 1996) de Nicolas Bouvier qu’on trouve sa célèbre phrase-manifeste :

 

Je m’étais tout à fait perdu de vue, ce qui est finalement la meilleure façon –et la plus discrète – de disparaître. Ce qui est aussi une des leçons du voyage.

 

Bouvier Echaoole libre.jpg

 

Et c’est dans L’Échappée libre : Lectures du monde 2008-2013 (Lausanne : L’Âge d’Homme, 2014)  que Jean-Louis Kuffer note ceci :

 

C’est en voyageant qu’on peut le mieux éprouver la qualité d’une relation intime et sa longévité possible, il me semble.

 

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Luc Weibel aura inauguré cette belle trilogie d’échappées belles et libres – son livre est paru en 1993 – et la sienne, subdivisée en trois chapitres intitulés Vues sur le lac, Falaises de l’Arve et Échappées vers Chêne, augure déjà des deux suivantes puisque c’est le récit de plusieurs expéditions intra et extra muros lors desquelles son pérégrin se fond dans de longues ballades rêveuses qui sont, pas à pas, la preuve d’une relation intime et à chaque fois plus profonde avec sa ville.

 

ENTRE HOMAIS ET DIOCLÉTIEN

 

Dans ce recueil, c’est la République et Canton de Genève qui sont décryptés à travers ses faubourgs, ses banlieues et ses campagnes, qui en sont la prolongation, et qui, pour des raisons qui tiennent à l’histoire, à la religion et à la configuration géographique et politique du territoire – la priorité a toujours été de privilégier l’unité religieuse protestante plutôt que de gagner en surface – gardent partout les traces d’une idéologie très marquée :

 

Dans la ville de Genève, si liée par son histoire à la Réforme du XVIe siècle, il n’est pas rare de rencontrer, au coin des rues ou dans les édifices publics, des souvenirs de l’époque où la cité s’enorgueillissait d’être la Rome protestante. Mais dès qu’on quitte ses faubourgs, on se retrouve bien vite en terre catholique.

 

Cette guerre de religion, cette émancipation du catholicisme et cette affirmation du protestantisme qui ont fait Genève se marquent dans tout son territoire, notamment dans les noms de ses localités, qui sont autant de traces d’une histoire religieuse  moins simple qu’il n’y paraît :

 

Tout le monde connaît Saint-Maurice, la célèbre abbaye qui garde les portes du Valais, dans la vallée du Rhône : Saint-Maurice et son trésor, Saint-Maurice et son collège, pépinière d’écrivains, Georges Borgeaud, Maurice Chappaz... Le Saint-Maurice genevois est moins connu, et pour cause : ce paisible hameau a la chance de se trouver à l’écart de toutes les grandes voies de communication, même si son existence n’a pas échappé à tous. Bien des citadins y ont élu domicile, cachant entre les hauts murs d’anciennes granges la quiétude de leur nid familial tapissé de livres.

Mais avant que le goût de la ferme rénovée ou du « rural transformé » ne se répande, d’autres amis des champs avaient envahi la campagne, bâtissant ici ou là – entreprise aujourd’hui sévèrement réprimée – cahutes et bicoques. On voit encore, sur la route qui conduit de Collonge à Saint-Maurice, une de ces créations spontanées, parfois attendrissantes de modestie, parfois criantes de mauvais goût, souvent environnées de massifs de fleurs qui, étant bien plus grands que la maison elle-même, lui confèrent l’allure d’une illustration pour livre d’enfants.

 

C’est dans le coin que le promeneur évoque une paroisse dont un curé a raconté en détail l’histoire et la répression dont furent victimes les catholiques genevois au XIXe siècle :

 

Ville et campagne... Je ne savais pas, en arpentant paisiblement les chemins verdoyants qui flânent entre vignes et coteaux, que je parcourais une terre violentée, marquée par une persécution qui, certes, doit plus à Homais qu’à Dioclétien, mais qui mérite d’autant plus d’être rappelée qu’un souci légitime de paix sociale a conduit ses victimes mêmes à la gommer pieusement de leurs annales.

 

BALADE OU SAFARI ?

 

Au delà du sérieux de l’observation visuelle et des commentaires sociologiques ou historiques, il ne faudrait pas oublier l’humour pince-sans-rire de Luc Weibel qui, usant de changements de registres, pimente avec verve toutes ces ballades.

 

Le tout début donne le ton, façon ouverture d’opéra-comique, avec un aperçu des différentes tonalités musicales du livre qui, pour être sérieux, n’en est pas moins souvent badin :

 

Au-dessus du lac qui, à mes pieds, déploie son miroir immobile, l’éclat du croissant de lune doit être bien vif, quand la nuit étend au loin, jusqu’aux crêtes du Jura, son long manteau d’ombre. Et les parfums de l’amour que j’y crois cueillir, bien des poètes les ont respirés sur ces rives. Byron, Percy et Mary Shelley y vécurent de concert, dans une villa qui, depuis lors, n’a pas cessé d’attirer les regards des sectateurs de Vénus. Une terrasse aménagée le long du chemin qui y conduit permet aux amoureux automobilistes d’y jouir de la « vue admirable » qu’on y a sur la rade de Genève sans mettre pied à terre. De la vue ? Des musiques, souvent brutales, s’échappent des portières à demi ouvertes, et parfois la buée voile les vitrages des voitures. Qu’importent alors les détails du paysage quand les yeux chavirent et se perdent dans l’extase ?

Mais je m’égare, sans doute. Le voisinage d’une maison de maître à l’élégance cossue et un reste de retenue helvétique tempèrent ces débordements, dont un écriteau bien en vue commande de s’abstenir à partir de vingt-deux heures.

 

Le resto-terrasse chic abonde en passés-simples et en vocabulaire précieux :

 

Nous parcourûmes le couloir central du navire, le sourire aux lèvres – ce sourire un peu benêt que donne le plaisir du grand air, et qui n’a rien à voir avec la civilité des dîners en ville –, espérant sans doute infléchir, à force de bonne volonté, la réalité des circonstances dans un sens correspondant mieux à ce que nous étions et ce que nous souhaitions. On nous désigna une petite table, un peu bancale, proche de la porte qui, communiquant avec la cuisine, battait à chaque passage des serveurs, et nous inondait d’une généreuse odeur de friture. Nous n’allions pas nous plaindre : c’était la spécialité de l’endroit, souvenir probable du temps où les pêcheurs de la Belotte venaient ici, le matin, offrir les prémices de leurs prises nocturnes.

 

Plus loin, à l’estaminet champêtre, on s’encanaille dans le vocable plébéien et même patoisant :

 

Ce qui attire beaucoup de promeneurs à la campagne, ce n’est ni l’éclat des demeures historiques, ni la douceur du soleil sur les feuillages, mais une réalité plus tangible : les sympathiques petits bistrots de village où l’on peut siffler sans hâte trois décis de blanc du pays, ou se taper une gibelotte. Mais interrogez les connaisseurs. Ils vous diront : Mon pauvre monsieur, des bistrots comme vous en rêvez, il n’y en a plus depuis belle lurette. Car le café de village, institution qui marqua plus d’un siècle de vie rurale, lieu de toutes les rencontres et de toutes les habitudes, où un tapis est réservé aux joueurs de yass, où l’on se rend tous les jours pour l’apéro, où dans un coin des « crousilles » attendent les oboles des sociétaires qui, en fin d’année, utiliseront l’épargne ainsi constituée pour s’offrir une sortie en autocar (ou même en avion) copieusement arrosée, et agrémentée de sonores et musicales bouélées, tout cela relève de l’histoire.

 

Ailleurs, on évoque une Genève internationale c’est à dire exotique, celle de l’église orthodoxe russe, ses chants et son encens, mais aussi le quartier chic de Champel, sa synagogue enfouie, et l’avenue Krieg, devenue célèbre à cause d’Albert Cohen – celui de Belle du seigneur plutôt que de Mangeclous –, écrivain genevois et insigne ressortissant de Corfou qui hante encore les lieux en robe de chambre, comme il se doit.

 

Au final, on a participé à un safari en terres connues et inconnues, qui, par endroits, fait penser au périple passionnant, drôle et dérisoire qu’aurait pu accomplir un des compères de Trois hommes dans un bateau de Jerome K. Jerome, un périple qui n’oublie pas de raconter au passage la petite histoire à l’origine des célèbres éditions genevoises Zoé où Luc Weibel a publié une grande partie de ses œuvres.

 

EXTRAIT

 

COMMUNE PESCHIER

Enfermé dans la masse architecturale de la ville, on oublie parfois qu’elle est ceinturée par les eaux. Le lac est bien visible, mais on remarque moins le coin de l’Arve. Il m’arrive, pour tenter de le rejoindre, de franchir la colline de Champel. Longeant le parc Bertrand, j’emprunte alors l’avenue Peschier, qui a conservé, sur son côté droit, quelques villas caractéristiques d’un quartier résidentiel aujourd’hui largement envahi par les blocs locatifs. L’une d’elles, dont le toit imite celui des fermes bernoises, est un bel exemple de ce « style suisse » que répandit l’Exposition nationale de 1896.

Cette maison cossue, comparable à tant d’autres qui occupaient naguère, au milieu de jardins fleuris, le plateau de Champel, est habitée depuis une vingtaine d’années par une communauté, ce qui lui vaut de porter le nom de « commune Peschier ». Appellation qui fait penser plutôt à l’Allemagne, où ce genre d’institution commença à fleurir vers 1967-70.

(...) Dans la « commune Peschier », il était entendu qu’on partageait l’usage du jardin, les pièces du rez-de-chaussée, ainsi que certains repas. Pour le reste, chaque couple ou famille gardait son quant-à-soi, et il semble que bien vite, le souci de conserver un espace privé et de le défendre contre les incursions extérieures prit des formes qui n’avaient rien à envier à la mesquinerie du monde petit-bourgeois qu’on prétendait abandonner. Entre « couples » et « célibataires », la situation d’observation-envie-frustration qu’engendrait leur différence de statut s’enrichissait des menus incidents que réserve une promiscuité continuelle, renforcée par les aléas de la vie d’un chalet craquant de toutes parts.

Malgré ces descriptions peu amènes (effets possibles de la malveillance de ceux qui, ne participant pas à la communauté, se hâtaient de dénoncer l’échec « inévitable » de l’entreprise), ou peut-être précisément en raison de la modestie de son projet, qui récusant toute utopie se bornait à répartir équitablement un habitat de qualité, pour un loyer raisonnable, la commune Peschier a duré, et dure encore. Outre cette histoire dont la longueur force le respect, elle peut s’enorgueillir d’une contribution d’importance à la chronique culturelle de notre pays. C’est en effet dans ses sous-sols, et plus précisément dans son « garage » que vécurent pendant quelques années les éditions Zoé. L’entreprise, là aussi, se voulait collective : en combinant tous les aspects de la production du livre, de l’édition à l’imprimerie, il s’agissait de donner expression à la pensée sauvage, libertaire, qui embrasait alors l’Europe. Après une réédition du Manifeste situationniste, on vit paraître les Reportages en Suisse du sulfureux Nicolas Meienberg. Inquiet de tant d’audace, le propriétaire exigea le départ des quatre éditrices qui allèrent s’installer à Carouge : une fois de plus, la « cité sarde » faisait la nique à la Genève des banques et s’affirmait comme un lieu où la liberté de l’esprit tend la main aux plaisirs de la vie.

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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04/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : Arrêt sur image (1988)

Prix Lipp-Genève 1989, ce recueil de différents textes écrits au fil des jours (Carouge-Genève : Zoé, 1988 - Lausanne : L’Âge d’Homme, collection poche suisse, 1988) aurait tout aussi bien pu s’intituler Réminiscences tant il s’apparente à ce plaisir nostalgique qu’il peut y avoir à relire un ancien journal intime – dans un des chapitres, Luc Weibel nous en livre un extrait – ou à feuilleter au hasard un vieil album de photos et, soudain, à être capté par une image et des mots qui entraînent avec eux, de manière aussi efficace qu’une madeleine proustienne, toute une série de souvenirs personnels et d’associations d’idées :

 

Les mots, autant que les images, me retiennent. Comme les murs, les fenêtres, les lierres arborescents, les enseignes couvertes de rouille, ils peuvent être interrogés, scrutés, loin de ce qu’ils jalonnent réellement.

 

1988 Weibel Luc Arrêt sur image 01.jpg

 

Les huit chapitres d’Arrêt sur imageL’Arrêt du tram, L’Atelier de reliure, La Boutique du coiffeur, 1er Août, Mah-jongg, Le Château de Mareuil, Les Militants, Le Trouble-fête – forment un kaléidoscope de moments d’enfance, d’adolescence et de jeunesse qui remontent à la surface.

 

Deux chapitres concernent des séjours en France, une visite de château près de Paris et la jeunesse militante et maoïste insoupçonnée de l’auteur, qui fera partie d’un groupe qui sera à l’origine du quotidien Libération. Dans la foulée, on croise Gilles Deleuze, entre autres.

 

Heureusement, pour notre plus grand plaisir, c’est surtout la Genève si particulière de Luc Weibel qui, à nouveau, fait l’objet d’une attention qui décrit, déconstruit et révèle tout à la fois ce qui fera le bonheur des futurs historiens des mœurs genevoises et suisses :

 

De l’autre côté de la route, l’arrêt était marqué par toute une série d’accessoires – tout un « mobilier urbain », comme on dirait aujourd’hui –, qui en faisait une sorte de place. (...) Tout à côté se trouvait un panneau d’affichage officiel, d’un bois vert foncé un peu vermoulu, surmonté d’un auvent censé le protéger de la pluie : précaution superflue, puisque le panneau se situait de toute façon sous l’avant-toit de la maison. Les affiches qui y étaient collées nous intéressaient peu. L’une, rouge et jaune, annonçait le recrutement, les cours de répétition. Parfois on pouvait lire : AVS. (...) D’autres avis, émanant de la commune, étaient calligraphiés par le maître d’école. L’un deux portait : Distribution de pommes de terre pour personnes dans la gêne. S’adresser à la mairie.

 

LA NOUNOU ET LE COIFFEUR

 

Dans cette famille de la bonne bourgeoisie de Genève, les enfants ont leur nourrice, ce qui a aussi son incidence sur les rapports familiaux :

 

Ma mère, quand je lui parlais de mes sentiments pour Nounou et de l’opinion que je me faisais de son caractère, essayait de nuancer mes propos. Nounou, disait-elle, n’avait pas toujours été cette bonne petite vieille que nous connaissions. Jadis, quand elle était nourrice puis bonne à tout faire à Onex, chez mes grands-parents, elle faisait montre d’un caractère plus tranché et plus impérieux. (...) Tout cela, je le répète, récits d’un autre temps, ne m’intéressait guère, et de toute façon ne pouvait diminuer à mes yeux cet être qui me vouait une affection immédiate, viscérale, bien différente de celle de mes parents qui, pour être vive, n’en gardait pas moins dans son expression une certaine réserve.

 

On apprend par la suite la vie misérable de ladite Nounou :

 

Eh oui, c’est que pour être « nourrice » il faut... avoir eu un enfant. Nounou avait donc été mère, dans son village piémontais, fille mère et, comme elle n’avait pas d’argent, elle avait laissé son enfant à des parents ou des voisins, pour aller gagner sa vie en ville. Elle avait ainsi allaité mon oncle, et s’y était attachée au point d’oublier son propre fils, resté dans ses montagnes, où il ne devait pas tarder à mourir, sans que sa mère, semble-t-il, en ait été fort affectée. Voilà, sans doute, la source des restrictions que ma mère jugeait bon d’apporter à mes jugements sur la « bonté absolue » de Nounou. Restriction injuste, certes, puisque le fils de mon grand-père devait la vie, pour ainsi dire, à la mort de ce petit paysan des montagnes. Substitution fréquente, en ces temps lointains, et qui jette un jour assez cru sur les coutumes bourgeoises. Ce qu’on demandait aux bonnes, ce n’est pas seulement leur travail, mais c’est surtout leur cœur, au prix de transplantations et, parfois, de crimes dont l’histoire de Nounou n’est qu’un exemple.

 

Le passage sur la visite régulière à la boutique du coiffeur fait aussi revivre tout un pan intime, raciste et même sexuel de la vie genevoise :

 

Aller chez le coiffeur fut toujours pour moi un supplice. L’aisance brillante des figaros de la ville effarouchait ma timidité. (...) À tout le moins, chez le coiffeur, ma mère ne pouvait intervenir. Et quand il me disait, après avoir dûment cisaillé : « Je mouille un peu ? » j’acquiesçais avec joie. (...) En fait de coiffeur, j’avais passé d’un extrême à l’autre. On m’avait d’abord mené chez un coiffeur mondain, aux Tranchées, qui s’appelait M. Farni. C’est lui qui avait eu le privilège d’attenter à mes premières boucles, pieusement recueillies par ma mère dans un sachet, et distribuées à la ronde. Il me cajolait à qui mieux mieux et maman lui trouvait mauvais genre. À Veyrier, un de mes camarades m’entraîna « sur France » chez le coiffeur du Pas-de-l’Échelle. (...) Tous les garçons de Veyrier s’y rendaient, je n’entendais pas demeurer en reste. À la maison, on se montrait moins enthousiaste. C’est bon marché, soit, mais est-ce bien propre ? Et puis, disait ma tante, c’est le coiffeur des « bicots ». Les « bicots », c’étaient les Algériens qui travaillaient aux carrières au pied du Salève (...).

 

Bien plus tard, Luc Weibel comprendra que le « mauvais genre » que sa mère attribuait à M. Farni – que joliment ces choses-là sont dites – se référait à l’homosexualité présumée du coiffeur.

 

On comprend que le choix d’un coupeur de cheveux qui ne soit ni bicot ni homo représentait une des grandes difficultés des familles bourgeoises genevoises de l’époque.

 

J’ai aussi particulièrement aimé le chapitre 1er Août, indispensable pour qui veut connaître intimement ce qu’est un jour de fête nationale dans une existence suisse, les particularités populaires genevoises dudit jour rappelant que la Confédération Helvétique a beau, ce jour-là, fêter une nation à part entière, on n’en reste pas moins cantonal et même – la langue mordante de Luc Weibel nous le rappelle avec tout l’humour pince-sans-rire qu’on lui connaît – , profondément communal au niveau du terrain.

 

EXTRAIT

 

Je continuais ma promenade en direction de la plaine de Plainpalais, d’où s’élevait une rumeur, et d’où partait, de temps à autre, une fusée. C’était là le vrai centre de la fête. Sur la pelouse, des familles entières s’occupaient d’allumer des feux de Bengale et d’autres engins lumineux et sonores. Ça pétait dans toutes les directions. Certains jeunes lâchaient même de petites bombes à la détonation ravageuse. Au milieu de la plaine, une estrade décorée d’une croix suisse en verre était ceinte d’une barrière métallique. Personne à l’intérieur. Tout à l’entour, et surtout le long de la rue Henry-Dunant, des éventaires offraient des saucisses et de la barbe à papa. (...) Il fallait s’avancer sur l’herbe pour s’apercevoir que partout des familles endimanchées s’apprêtaient à participer dignement à la fête nationale : et, ce qui aurait peut-être surpris certains patriotes sourcilleux, il n’y avait là que des étrangers. (...)

Il ne restait donc pour participer à la fête que les habitants des quartiers populaires – presque tous immigrés –, venus en famille, dans un esprit de sérieux et de dignité qui en fait s’accorde mieux à l’esprit traditionnel du 1er Août que la décontraction de mise dans la partie la plus aisée de la population, à cela près que la fiction juridique et historique veut qu’ils n’en soient pas partie prenante, mais seulement spectateurs.

(...) Un garde municipal, interrogé sur l’usage des pétards et des fusées, déclarait : « En principe, c’est interdit », et jugeait par cette déclaration avoir remplis suffisamment son devoir. (...) Une voix s’élève de l’estrade, déclarant la cérémonie ouverte. Puis, sans préambule, l’orateur lit le nom d’une série de notabilités qui se sont fait excuser ; il salue les quelques hauts fonctionnaires, notamment le « chef de service des enquêtes de la Ville. » Personnage fondamental en ces temps de crise : chaque fois qu’un chômeur demande à toucher les indemnités auxquelles la loi lui donne droit, le service des enquêtes est chargé de faire espionner le malheureux et de collecter quelques petits faits – soutirés à sa concierge ou à son employeur – qui permettront de réduire autant que possible le montant de ses allocations.

Puis l’orateur aborde la liste des remerciements. Il exprime sa « gratitude » au chef des pompiers, à celui de la Protection civile, au commandant militaire de la place, à la « bienveillance » desquels on doit l’établissement du stand de saucisses. Tous ces remerciements sont loin d’être des hors-d’œuvre. En énumérant les puissances hiérarchiques auxquelles le peuple est prié de vouer sa déférence, il rappelle que tout ce qui lui est – chichement – accordé procède, toute protestation démocratique mise à part, d’une grâce d’en haut.

Le maire de la ville prend la parole : Chères concitoyennes, chers concitoyens, chers amis étrangers... Il regrette qu’en ces temps troublés, les gens se désintéressent de la chose publique, qu’ils négligent leur devoir électoral : s’il regardait plus attentivement tous ces visages qui à ses pieds lui donnent l’impression d’un auditoire, il verrait qu’il est composé entièrement de ces « chers amis » privés du droit de vote. Du reste, si le discours témoigne d’une esprit ouvert, exempt de préjugés, les extraits du Pacte de 1291, lus dans les quatre langues nationales, sont d’une veine tout autre. Il y est question presque exclusivement de défendre les droits des gens du « terroir » contre les emprises de « l’étranger » : « Nous ne tolérerons nul juge étranger. » « Nous ne permettrons pas qu’un étranger exerce chez nous le moindre pouvoir. » (On sait que ces textes on été utilisés récemment pour empêcher des immigrés d’être élus dans les tribunaux de prud’hommes).

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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28/04/2022
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