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* ¡qué viva España! *


Walter Benjamin et Portbou

Il faut aller se promener à Portbou, où Walter Benjamin s'est donné la mort, on y comprend son désespoir.

 

Ce n’est pas que l'endroit soit particulièrement déprimant, c'est même une petite station balnéaire assez agréable, dans le style Cadaquès, disposée autour d'une belle crique de cette Costa Brava, cette « Côte en colère » belle et sauvage.

 

Mais c'est aussi un village frontalier, une porte d'entrée et de sortie : on se trouve juste avant le long tunnel qui mène en France par voie ferrée, en dessous des  Pyrénées, ces montagnes qui séparent géographiquement les deux pays et par lesquelles Benjamin avait passé en Espagne.

 

Une petite communauté humaine encaissée, coincée, dans une baie entre deux montagnes.

 

Un sas et un cul-de-sac où Walter Benjamin, pour se sauver, pour s’échapper, s’était retrouvé, coincé, dans un pays qui ne voulait pas non plus de lui.

 

©Sergio Belluz, 2017, le journal vagabond (2012).

 

 

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28/03/2016
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Tout est dans le cigare.

À la table d’à côté, deux couples de jeunes espagnols fortunés, dont les deux mâles sont en train de fumer chacun un énorme cigare. Impossible de ne pas comparer ces cigares à des phallus que chacun arborerait fièrement.

 

On se dit que Carmen, George Sand, Régine Deforges ou Christine Ockrent ont bien interprété ce symbole du pouvoir.

 

On parle des conditions de l’économie, de la meilleure manière de payer le moins possible au fisc, de qui contacter au noir pour repeindre une maison, ou installer les appareils électriques tout en se plaignant de ces « enchufes », ces plans sur lesquels on ne peut pas toujours compter, qui bâclent le travail.

 

Les voix sont sèches, brutes, apparemment viriles, mais le débit saccadé et les affirmations péremptoires n’arrivent pas à cacher des timbres masculins plus nuancés. Les femmes approuvent leurs maris, on parle tous ensemble et on refait le monde, un monde de riches, au café du commerce.

 

©Sergio Belluz, 2017, le journal vagabond (2014).

 

 

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23/01/2016
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Madrid.

De Madrid, à part le seul pyjama de ma garde-robe, acheté en urgence au Corte Inglés, pour cause de bagages perdus et de nuits froides, je retiens le Círculo de Bellas Artes où il faut prendre le thé dans une ambiance coloniale latino-américaine, le Café Gijón et son atmosphère ibéro-littéraire, un spectacle de flamenco dans une salle de théâtre aux fauteuils élimés et au vieux rideau rouge, une journée ensoleillée à Tolède, un Nouvel-An exubérant à la Puerta del Sol (avec grappe de raisins à gober grain par grain sur les douze coup de minuit), un tour en bus à impériale, des promenades flâneuses sur la Gran Vía, des photos à la Plaza Mayor.

 

©Sergio Belluz, 2017, le journal vagabond (2002)

 

 

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02/01/2016
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Ça fout les boules.

À côté de moi, une Espagnole parle toute seule à son téléphone mobile (elle a les écouteurs). Et elle est tonitruante, je sais tout sur sa soirée d’hier, dansante apparemment, où le disc-jockey passait tous les « 40 favoritos » (une chaine de radio qui publie aussi ces sortes de compilation de grands succès), et où elle était assise à la table de María Carmen et je-ne-sais-qui, où c’était assez « casposo » (littéralement « avec des pellicules », pour dire vieillot, pas branché).

 

©Sergio Belluz, 2017,  le journal vagabond (2014).

 

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01/01/2016
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Vichyssitude.

Il fait un temps extraordinaire, un ciel bleu clair, un soleil éclatant, une température qui, à cette heure, doit avoisiner les 16-18 degrés (il y a un peu de tramontane). Le jour parfait pour aller manger des ‘chipis’ (des chipirones) au Platjabeach, à Vilanova, au bord de la mer, sur la terrasse – un menu à 12,50 euros, dont le premier plat sont ces délicieux ‘chipirones’ (de petits calamars panés et frits), et dont le second plat peut être à choix une ‘paella de pescado ou une ‘fideuà amb ai i oli’ (les nouilles typiques de la Catalogne), ou un ‘arroç negre’ (un riz tout noir, à l’encre de seiche), ou encore une saucisse à rôtir catalane, la ‘butifarra’ – qui se subdivise en ‘butifarra blanca’, la saucisse à rôtir proprement dite, et ‘butifarra negra’, le boudin –, le tout accompagné des flageolets typiques du coin, blancs, ce qui peut-être, leur vaut leur nom de ‘mongetes’, les « moinettes », les petites religieuses.

 

Prudent, j’ai finalement opté, en second plat, pour le bistec à point, avec salade, histoire d’équilibrer un peu le repas qui commence avec de la friture à fort taux de cholesterol.

 

Dans le menu est aussi compris le vin, une demi-bouteille (j’ai pris du blanc sec du Penedés, la région juste à côté), et le dessert (je prendrai le flan, ou alors les profiteroles au chocolat). J’ai ajouté un Vichy (qu’on prononce ‘Bitchi’), le nom générique pour une eau gazeuse, qui peut être la Vichy catalan, produite dans une commune thermale de la province de Palafrugell, au nord, près de Gérone mais qui, en l’occurrence était une ‘San Narciso’ (un peu de narcissisme fait du bien), une eau gazeuse produite dans la même commune du nord de la Catalogne, Caldes de Malavella. Par honnêteté – et surtout par obligation légale, il est précisé sur la bouteille que le gaz est ajouté et que cette source thermale est « declarada de utilidad pública y mineromedical » par décret, et depuis 1928.

 

En bon linguiste, que le vin plonge dans des abimes de réflexion, je spécule sur la phrase, curieusement construite : ça fait bizarre cette eau qui est déclarée d’utilité publique et minéromédicale. Est-ce qu’on veut dire que 1) l’eau est déclarée d’utilité publique et que 2) en plus elle est minéromédicale, ou est-ce qu’on a aussi déclaré, en 1928, par décret, que l’eau était à la fois d’utilité publique et minéromédicale ?

 

©Sergio Belluz, 2017,  le journal vagabond (2014).

 

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24/12/2015
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Don Quichochotte : ¡ Qué viva España !

Une anecdote qui résume toute l’ouverture et la générosité de l’Espagne actuelle et qui prouve qu'Almodóvar n'invente rien : je rencontre ma belle voisine Malú - pour María de la Luz, « Marie de Lumière » - qui se promène avec son fils de six ans, Gerard (sans accent, et on prononce le « d » en catalan).

 

On discute cheminée, elle m’explique qu’elle a des copains qui sont venus lui ramoner sa cheminée – j’essaie de ne pas trop penser au double sens, je vois à son sourire et à quelque chose de pétillant dans les yeux qu’elle y a pensé au moment où elle me disait la phrase, on fait semblant de rien.

 

Je lui demande où elle se procure les bûches, elle m’explique qu’elle a un autre copain qui vit dans la montagne et qui lui ramène des fleurs et aussi du bois.

 

Gerard, son fils de six ans, intervient, tout fier de compléter : « C’est Carmela ».

 

Sa mère m’explique, nature, que c’est en fait « Carmelo » mais que ce copain travaille aussi comme travesti dans une boite, « c’est sa passion ».

 

Ni la mère ni le fils ne parlent du bûcheron travesti Carmelo/Carmela comme de quelque chose de particulièrement notable ou d’anormal : il donne un sacré coup de main pour plein de choses et Gerard l’aime beaucoup.

 

©Sergio Belluz, 2017, le journal vagabond (2015).

 

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18/12/2015
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L'Espagne et le Mundial de 2010: panem, circenses et caetera.

Mardi 13 juillet 2010 : amusant de penser qu’aujourd’hui, un mardi 13, est un jour néfaste pour les Espagnols. Là où nous disons  vendredi 13, on dit ici ‘Martes y trece’, Mardi treize, nom adopté par un célébrissime et hilarant duo comique espagnol de la télé des années de la ‘Movida’.

 

Les Espagnols sont champions du monde de football cette année, ou, pour être précis, l’équipe espagnole. Tous les Espagnols considèrent ça comme une victoire personnelle, sauf les Catalans, et peut-être les Basques, qui auraient préféré voir gagner les Néerlandais... Hier, à Madrid, on fêtait donc le triomphe de La Roja, la Rouge, l’équipe espagnole, qui défilait sur d’énormes bus à impériale, passant par le Paseo del Prado, la place Cibeles, le Palacio Real – ils ont été reçus par le roi et la reine, le roi Juan Carlos n’a pas été avare en accolades – pour terminer à la Plaza del Rey où se trouvait une scène.

 

Un triomphe à la romaine, ceux de César retour de bataille. Des vedettes, dont David Bisbal, chanteur à bouclettes, vainqueur de l’émission Operación Triunfo (la Star Ac’ espagnole), sont venues chanter le triomphe de l’équipe espagnole à Johannesburg. David Bisbal entonnait énergiquement un des hymnes de ce Mundial, comme Shakira, la Colombienne, et son Waka-Waka déhanché.

 

Une crise phénoménale (25% de chômeurs), mais une fête continue entre la Saint-Jean (ici, une longue beuverie), le foot et Rafael Nadal. L’orgueil du peuple espagnol se réfugie dans ces consolations-là, où il est imbattable. ‘Panem et Circenses’.

 

Parallèlement, l’Estatut, le contrat-cadre entre l’Espagne et la région autonome de Catalogne, a été renégocié avec des conditions financières nettement plus favorables pour cette dernière, mais avec des corrections, notamment le terme de ‘Nation catalane’, exigé par la Generalitat de Catalunya et refusé par Madrid et le Tribunal Constitucional. C’est que le terme de ‘nation’ figure dans la Constitution espagnole, et se réfère à l’ensemble du territoire, Catalogne comprise. De même, pour l’ensemble du territoire, la langue nationale (et véhiculaire) est l’espagnol, c’est-à-dire le ‘castellano’, la langue de la région centrale et de Madrid.

 

Certains partis politiques catalans en manque de programme électoral concret, notamment sur les solutions à trouver à la terrible crise économique, qui touche aussi la riche Catalogne, se sont rués là-dessus, organisant une grande manifestation avec force drapeaux indépendantistes – la senyera, le drapeau catalan, avec ses raies rouges et oranges surmontées de l’étoile républicaine – et de grandes mains articulées avec, inscrit en gros caractères, adéu, Espanya, « adieu, l’Espagne ».

 

Un analyste faisait tout de même remarquer qu’il ne fallait pas confondre manifestation et réalité (en 2010, on parle de 20% de la population catalane qui serait en faveur de l’autonomie), les plus indépendantistes n’étaient pas ceux qu’on croyait, c’étaient surtout les très jeunes, qui n’avaient ni vécu sous Franco ni souffert de l’écrasement culturel imposé par le gouvernement de Madrid.

 

Cette génération avait au contraire bénéficié d’un enseignement public gratuit en langue catalane, par des professeurs catalans triés sur le volet par le ministère catalan de l’Éducation. Ces professeurs, par la force des choses, leur avaient transmis, en passant, leur profonde conviction que la Catalogne était un pays différent, une nation à part, supérieure, même, qui n’avait rien à voir avec l’Espagne, brutale et arriérée, malgré une énorme immigration ouvrière andalouse, qui avait contribué à la prospérité de la Catalogne en faisant tourner à plein l’industrie, et malgré les nombreux scandales de corruption qui ressemblaient pourtant beaucoup à ceux de l’Espagne tant haïe.

 

©Sergio Belluz, 2017, le journal vagabond (2010)

 

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13/11/2015
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