sergiobelluz

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* les rêveries vagabondes *


L’émotion, valeur marchande

Je me rends compte que si d’aventure quelqu’un lit mon journal vagabond dans un siècle, ce quelqu’un sera en droit de se demander pourquoi les grands événements, et en particulier les grandes catastrophes, y apparaissent aussi peu, et plutôt en filigrane.

 

Je pense, par exemple à ce pont d’autoroute qui s’est écroulé à Gênes et qui a fait une vingtaine de morts ou à l’incendie qui a ravagé Notre-Dame de Paris.

 

C’est que si je lis quotidiennement de multiples médias écrits, version papier ou en ligne, j’évite l’information mise en scène par les médias audiovisuels, la télévision, en particulier, qui, dans son ambivalence de média de divertissement et d’information tout à la fois, trie dans les infos ce qu’elle considère de plus vendeur et donc de plus payant.

 

Je trouve qu’à chaque grand événement c’est le même cirque, je ne trouve pas d’autre mot.

 

Côté public (et audience), on sent un besoin frénétique d’émotion et d’émotionnel pour se rattacher à quelque chose, pour partager une indignation, une tristesse ou une joie.

 

La patrie ou les héros n’existent plus, alors le moindre événement suscite des bougies sur le lieu concerné, des rassemblements, des déclarations à la radio ou à la télévision, et les politiciens ne sont pas en reste, toujours à la recherche d’opportunités pour se profiler.

 

Les médias, tous les médias, réseaux sociaux compris – « i social » comme on dit en Italie – s’emparent de tout ça, dramatisent tout ça, utilisent tout ça pour de l’audience.

 

C’est le fonctionnement des médias, de toute façon, mais je trouve que c’est exacerbé, aujourd’hui, et je n’ai aucun besoin de ça.

 

Ce battage ne me touche pas.

 

Des catastrophes humaines ou naturelles, il y en a toujours eu, mais aujourd’hui, tout est prétexte à émotion, et, forcément, à publicité et à fric, et c’est trop.

 

Mon émotion est aussi forte et aussi réelle que celle de tout le monde. Mais mon émotion m’appartient et je n’ai aucune envie de l’étaler ou de m’en servir.

 

Et cette émotion n’est d’aucune utilité pratique pour ceux qui sont vraiment utiles, les secouristes ou les pompiers.

 

©Sergio Belluz, 2019, le journal vagabond (2018)

 

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26/04/2019
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Le mieux (ou pas), bis: 'Words, words, words' écrivait Shakespeare

Les traducteurs et tous ceux qui travaillent avec plusieurs langues le savent : utiliser Microsoft Office, et Word en particulier, avec ses corrections automatiques configurées et liées à un dictionnaire dans une langue par défaut est une vraie gageure quand on passe d’une langue à l’autre ou quand on rédige un texte contenant des extraits d’autres langues.

 

C’est d’ailleurs le même casse-tête depuis un smartphone, lorsqu’on communique avec différents interlocuteurs dans différentes langues, car le correcteur par défaut récrit ce que vous venez de rédiger selon la langue présélectionnée, et on se retrouve à envoyer, au final, des SMS ou des messages whatsapp bourrés de fautes qui ne sont pas toutes à mettre sur le compte d’un gros doigt maladroit appuyant sur la mauvaise lettre (il y aurait aussi beaucoup à dire au sujet de ces claviers où c’est toujours la lettre d’à côté qui sort quand on en vise une autre).

 

Ces difficultés sont liées, pour une bonne part, aux conventions typographiques de chaque langue.

 

Par exemple, en français, en allemand, en italien ou en anglais, l’usage et la façon de présenter les guillemets varie complètement d’une langue à l’autre : le français utilise les « doubles chevrons », l’allemand met une double virgule en bas avant et conclut ensuite par une autre double virgule en haut, l’italien utilise les chevrons à la française pour les citations mais les doubles apostrophes à l’américaine pour mettre un mot en exergue et l’anglo-américain oscille selon les contextes entre les deux virgules en haut, simples ou doublées, encadrant la phrase ou le mot.

 

De même, il y a des variations irrationnelles liées aux ponctuations et aux espaces qui suivent les ponctuations : virgule ou pas après une incise encadrée par des tirets dans une phrase – le français met la virgule après, pas l’anglais (comme vous pourrez le constater à la fin de cette incise) –,  simple ou double espace avant ou après les points-virgules ou les deux points.

 

Concrètement, en temps que professionnel de l’écriture et des langues, et que ce soit sur smartphone ou sur ordinateur, on passe son temps à chercher dans les différents menus – les dictionnaires par défaut et les corrections automatiques sont éparpillées sans cohérence dans de multiples menus et sous-menus aux logiques et aux titres mystérieux –, pour « décocher » toutes les fonctions par défaut et, en tant que spécialiste avec réputation, s’éviter des résultats catastrophiques et humiliants dans des textes professionnels ou publics.

 

La difficulté se corse encore après chaque nouvelle version des applications, qui, il faut aussi le dire, ne sont pas nécessairement des améliorations de la précédente, malgré tout le boniment dont sont capables les services marketing des grandes entreprises informatiques.

 

Prenons la nouvelle version de Word, et notamment la fonction « Tableau » : vous voulez faire un tableau avec des lignes et des colonnes. Dans l’ancienne version de Word, il y avait un menu « Tableau/Insérer », on choisissait ensuite le tableau, pour moi, le « classique », transparent – les lignes et colonnes apparaissent à l’écriture mais pas à l’impression –, et le tour était joué.

 

Maintenant, le menu « Tableau » n’existe plus, on doit aller sur un menu « Mise en page », puis on doit choisir « Tableau » (il y a toute une liste dans laquelle on ne trouve plus le « classique »), et il faut ensuite aller sur une autre icone/fonction et choisir une option « effacer les bordures ».

 

De même, sur l’ancienne version de Word, il y avait une fonction symbolisée par une loupe qui permettait de visualiser la page sur laquelle on était en train de travailler juste avant l’impression, et de corriger l’original au fur et à mesure. Maintenant, il faut aller d’abord dans le volet « Imprimer » pour que le texte se visualise avant impression, puis revenir à la page de départ pour faire les éventuelles corrections.

 

On nous fait toujours croire, pour nous vendre à chaque fois un nouveau produit, qu’il y a des améliorations, comptant sur le fait, avéré, qu’une fois qu’on a une nouvelle version, on ne se souvient plus de l’ancienne.

 

Et bien ce n’est pas vrai en tout. Moi qui travaille, par économie, sur des fichiers .doc (Word 2003) à la maison, et sur Word 2007 dans d’autres contextes, je vois très bien ce qui change, et ce n’est pas forcément mieux.

 

Il y a même des bugs idiots qui se rajoutent, du genre : dans les dernières versions de Word, quand on met trois astérisques qui se suivent sur une ligne et qu’on fait un retour de ligne, les trois astérisques se changent automatiquement en une ligne de points intempestive. Pour s’en débarrasser, il faut supprimer cette fonction par défaut dans le menu « option de style automatique ».

 

En somme, si le mieux est l’ami (très rentable) de l’entreprise informatique, il reste souvent l’ennemi du bien du consommateur pris en otage et qui peut choisir de s’accrocher à des anciennes versions, dont il sait, malheureusement, qu’à partir d'une certaine date elles ne seront plus compatibles avec les nouvelles, ce qui va le forcer, à plus ou moins court terme, à se mettre à jour.

 

Business is business.

 

©Sergio Belluz, 2019, le journal vagabond (2018).

 

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20/03/2019
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Le mieux (ou pas)

J’ai eu l’occasion, en Espagne, de tester un nouveau modèle de Ford, avec plein de gadgets et je me suis fait un remake de ‘Mon Oncle’ de Jacques Tati à moi tout seul.

 

Les clés de voiture ne sont plus des clés mais un bout de plastique plein de boutons qui servent à ouvrir et fermer les portes, celle du coffre compris.

 

Une fois la voiture débloquée, les rétroviseurs se déploient vers l’extérieur.

 

Pour démarrer la voiture, il suffit de presser d’un doigt décidé le bouton d’embrayage.

 

Les phares s’allument alors, et se règlent automatiquement, s’adaptant à la luminosité ambiante.

 

Le GPS se met aussi à fonctionner automatiquement, une carte locale apparaît sur un petit écran entre les deux sièges avant (bonjour le mal de mer pour ceux qui ont une bonne vision latérale).

 

Sur le levier de vitesse, la marche arrière se trouve tout à gauche en haut au lieu de tout à droite en bas, il y a six vitesses au lieu de cinq, mais en réalité la cinquième vitesse a été subdivisée.

 

Dès qu’on est en marche arrière, une petite caméra s’allume et on peut suivre la progression de sa manœuvre sur le petit écran, avec des sortes de rails virtuels.

 

Si le mur ou une voiture se rapproche trop, un signal d’alarme s’enclenche.

 

On peut aussi brancher une voix de synthèse à qui on donne des ordres en espagnol, ce qui cause des situations cocasses : le GPS fonctionne avec l’espagnol castillan alors que j’ai un accent espagnol de Colombie et prononce comme un ‘s’ les phonèmes ‘z’, ‘ce’ ou ‘ci’.

 

Selon les mots utilisés, l’ordinateur ne comprend pas ce que je lui demande, d’où l’obligation pour moi, suivant ce que je dis, de contrefaire un accent espagnol qui ne m’est pas naturel.

 

C’est comme si, en étant suisse, belge, québécois, camerounais, ch’ti ou marseillais, on devait s’efforcer de prononcer les choses à la parisienne pour que l’ordinateur comprenne.

 

On n’arrête pas le progrès, c’est sûr. Le GPS est bien pratique, l’aide au parcage en marche arrière est utile.

 

Quand même, me demandé-je, dubitatif : est-ce qu’on ne perd pas quelque chose à avoir une confiance absolue dans des gadgets, dans des robots ?

 

Que se passe-t-il quand l’ordinateur de bord est en panne ou que les senseurs ne fonctionnent plus ?

 

Est-ce qu’on sait évaluer les distances et la taille de son véhicule au moment du parcage ? Est-ce qu’on est encore capable de se situer dans l’espace et de trouver son chemin tout seul en regardant autour de soi, en lisant une carte ou en suivant la signalétique ?

 

Ces nouvelles voitures, on ne les sent plus. C’est confortable, automatisé, insonorisé, à tel point qu’on ne se rend même pas compte qu’on roule en première à soixante kilomètre-heure.

 

Plus rien ne vibre là-dedans.

 

Moi non plus, d’ailleurs.

 

La voiture est devenue une sorte de smartphone qui roule au doigt et toujours pas à l’œil, vu les prix.

 

©Sergio Belluz, 2019, le journal vagabond (2018).

 

 

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06/03/2019
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À l’amour, avec tendresse

Il y a des fois où on aurait envie de prendre tout ça à la rigolade.

 

De dire, comme Sarah Bernhard: « L’amour, c’est un coup d’œil, un coup de rein et un coup d’éponge ».

 

Ou encore, comme Mme Aubernon, dame du monde qui avait un célèbre salon autour de 1900 et qui aurait inspiré Proust pour Mme Verdurin : « De grand mots avant. De petits mots pendant. De gros mots après ».

 

Beaumarchais dans une lettre à sa maîtresse (Lettres à une amoureuse, Paris : Seuil, 1996) fait une différence très précise entre la sexualité, qu'il appelle l'amour, et les sentiments réciproques, qu'il appelle amitié, c'est assez étonnant.

 

Concrètement, sa maîtresse lui dit qu'elle aimerait plus de sentiment de sa part, il lui répond qu'il ne faut pas confondre amour (sexualité) et amitié (les sentiments), qui sont deux choses totalement séparées.

 

Aujourd'hui on aurait plutôt tendance à différencier l'amour et l'amitié par le fait que tous deux sont sentimentaux, mais que dans l'un on couche et dans l'autre pas.

 

Personnellement, je suis toujours très mal à l'aise avec ce mot d'amour, qui va de Dieu, qui est Amour avec majuscule, au particulier qui "aime" sa copine, à l'amant qui "aime" sa maîtresse ou à la mère qui "aime" son fils ou sa fille.

 

Quand on dit aimer, je me demande toujours ce qu’on veut dire par là.

 

Qu'est-ce qu'on aime? Un reflet de soi-même? Un désir d'être autre? Un envie de retrouver quelque chose de perdu qu'on croyait avoir? L'amour? C'est une fuite en avant? Une échappatoire? Une illusion?

 

Je préfère les mots « tendresse partagée ».

 

Celle des deux pigeons qui s’aimaient d’amour tendre de La Fontaine ou celle du petit poisson et du petit oiseau qui s’aimaient d’amour tendre de Juliette Greco.

 

C'est plus juste, plus concret.

 

C'est spontané.

 

Il y a une sensualité.

 

Il y a des caresses.

 

Il y a une écoute.

 

Il y a des rires, des sourires ou des larmes.

 

Une émotion du moment.

 

Un vrai partage.

 

Pas d'exigence, pas de conditions, pas de rapport de force, pas de stress.

 

Ça peut inclure le sexe ou pas.

 

Ça peut inclure un sexe ou l’autre ou les deux.

 

Ça comprend ce qu'on pourrait appeller amour ou ce qu'on pourrait appeler amitié ou les deux à la fois, sans concept, sans dogme, et uniquement dans le présent.

 

Il y a une bienveillance dans ces mots et un don de soi et une générosité.

 

Si je pouvais, j'échangerais toutes mes douloureuses passions amoureuses pour un maximum de tendresse partagée et rieuse.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018).

 

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Illustration: Franz Marc, Deux chats

 


09/11/2018
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Le hasard et la nécessité (et l’envie, surtout)

Je pensais aux enchaînements, aux hasards, qui, à chaque fois, apportent leur lot de nouveautés, comme les modifications génétiques créent de nouvelles espèces.

 

Par exemple, cet Arkas, le grand caricaturiste grec, je n’aurais pas découvert ses dessins si je n’avais pas eu envie d’explorer un nouveau quartier de Nicosie avant de rentrer à pied jusque chez moi.

 

J’étais tombé sur cette librairie très agréable, le « Centre Solomeiou du livre » où, en furetant dans les rayonnages, j’avais trouvé les albums d’Arkas en version anglaise.

 

Il me semble que ce que ça montre, c’est qu’il faut suivre ses envies, ou se laisser porter par elles, rester ouverts à tout ce quelles amènent de lieux, de rencontres, de possibilités, car ce qui découle de ça, ce sont des développements organiques, des continuations logiques, un élargissement de ce qu’il y avait au départ, un accroissement des possibles.

 

Une chose en amène une autre, qui en amène une autre, qui en amène une autre, mais ce n’est pas disparate, c’est lié par l’envie de départ qui est elle-même liée à ce qu’on est profondément.

 

Il faut oser suivre ses envies.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2017).

 

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01/09/2018
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Dans l’autre sens, l’infini est fini

J’ai eu l’occasion de travailler avec un stagiaire « autiste » - qu’on classerait probablement dans les « Asperger ».

 

Asperger, dyslexique, dysphasique, dyspraxique, « surdoué » - aujourd’hui on dit, de manière plus neutre, « HPI », Haut Potentiel d’Intelligence, et « potentiel » est le mot clé... – c’est toujours ambigu, ces statuts : par souci d’équité et pour que chaque enfant reçoive l’éducation la plus adaptée, on classe les individus dans des catégories avec des noms techniques qui font très sérieux, et certains, résignés, opportunistes ou narcissiques, n’y voient qu’une tare ou une qualité ou encore une pathologie et l’explication unique et définitive à leur vie.

 

D’autres s’en servent comme excuse, comme justification, bien pratique quelquefois, à leur manque d’intérêt, à leur paresse ou à toute difficulté.

 

D’autres encore, de manière passagère ou définitive, dans un mélange d’orgueil démesuré et de déni d’eux-mêmes tout à la fois, mettent sur ce compte-là leur isolement – j’ai un handicap, personne ne me comprend, je suis trop intelligent, je suis « étrange » –, et se tiennent à ça, comme si la vie était définie une fois pour toute.

 

ON CONFOND DIAGNOSTIC ET IDENTITÉ

 

De multiples facteurs, heureusement circonstanciels, temporaires, fluctuants, sont tout aussi importants : isolement familial, immaturité des parents, manque de père ou de mère, absence de fratrie, amour étouffant ou inexistant, violences psychologiques ou physiques, angoisse de ne pas être à la hauteur des attentes, peur d’être jugé, besoin de reconnaissance, désir d’être ce qu’on n’est pas pour obtenir une admiration factice au mépris de sa propre personnalité, conformisme et envie d’être comme tout le monde, peur de la vie, sexualité mal définie ou mal assumée...

 

Au cœur, il y a cette notion de normalité, qu’on serait bien en peine de définir, à moins de déclarer que la normalité c’est ce qui est jugé acceptable dans une société donnée, à un moment donné, dans un lieu donné et un milieu donné, ce qui relativise déjà pas mal et permet des échappatoires...

 

En tout cas, rien de tout ça chez ce stagiaire d’une vingtaine d’années, qui a passé de stages professionnels en stages d’ateliers protégés parce qu’il n’avait pas d’autre possibilité, parce qu’à ce jour on ne lui a pas donné sa chance.

 

Dieu merci, il ne s’est pas encore découragé.

 

TROIS, DEUX, UN, PARTEZ !

 

L’autisme se marque chez lui dans une certaine gaucherie sociale, dans les difficultés à répondre de manière adéquate au téléphone, dans une manière de parler monocorde, avec répétition, dans une tonalité un peu artificielle, nasale, ou plutôt nasillarde, presque québécoise, mais aussi dans une logique absolue.

 

Il est très doué pour tout ce qui est classement, et notamment le tri par numéros : quand je lui ai demandé de classer des fiches par ordre chronologique, il l’a fait parfaitement, mais dans le sens décroissant, du plus haut chiffre au plus petit, et quand je lui ai expliqué ce que je voulais, il a dû me demander très précisément ce que j’exigeais de lui, comme si ça ne lui était pas naturel. De même pour le classement d’ouvrages, qu’il fait très bien, mais dont il classe l’exemplaire D avant l’exemplaire C.

 

En y réfléchissant, je me suis dit qu’il n’avait pas tout tort, ce jeune homme : après tout un ordre alphabétique peut aller dans les deux sens et on peut considérer que dans un ordre chronologique, partir du chiffre le plus haut pour aller au plus petit, c’est passer de l’infini au fini, ce qui est bien plus rationnel, et rassurant, humainement parlant.

 

MY WAY

 

Il m’a raconté qu’il avait un profil Youtube dont il me donne le nom, à consonance japonaise. Il m’explique que c’est le nom d’un personnage de manga qu’il aime, que lui aussi il dessine.

 

J’ai cru comprendre que le divorce de ses parents n’avait pas été facile, qu’il était fils unique et vivait avec sa mère, qui est assez catholique – trop, selon lui –, un jeune homme enfermé en lui-même et déjà catégorisé, piégé par les circonstances, pourrait-on dire, mais qui n’a pas dit son dernier mot.

 

Ce jeune homme m’a beaucoup touché, dans lequel je reconnais un peu de mon adolescence et de ma jeunesse, de mon sentiment d’inadéquation, de non-conformité, de marginalité, d’étouffement, de révolte contre tout ce qui m’était imposé, contre tout conditionnement, contre toute ségrégation, de ma résolution de sortir de mon enfermement, de lutter contre mes faiblesses et mes mauvais démons, de résister à la tentation de déclarer forfait ou de me réfugier en moi-même, de passer outre mes limites et mes peurs, d’oser vivre une vie qui me corresponde, d’ouvrir grand les fenêtres et les portes, d’aller voir le monde, de faire les choses que je voudrais faire, à ma manière.

 

Ma vie, my way, même si c’est difficile matériellement, même si ce n’est jamais acquis, même si on n’y arrive pas toujours, même si le prix à payer est parfois très cher.

 

Essayer, au moins.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2017)

 

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30/08/2018
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Quand la critique fait école

Si la critique a d’abord son utilité pour faire connaitre un point de vue sur une œuvre donnée et, du coup, faire connaitre cette même œuvre à un plus large public, elle est surtout, pour moi, l’occasion d’une vraie interrogation sur la forme que toute personne impliquée dans la création doit se faire.

 

LA FORME ET LE FOND

 

Qu’est-ce qui est exprimé ? Comment c’est exprimé ? Dans quelle discipline artistique (écriture, cinéma, bande dessinée, musique, peinture...) c’est exprimé ?

 

Et, au sein de cette discipline, quel forme – essai, conte, roman, pièce, poésie, documentaire, fiction, symphonie, opéra, portrait, nature-morte... – est utilisée ?

 

Est-ce que cette discipline et cette forme sont les plus adéquates pour ce qui est dit ou une autre forme artistique et un autre genre auraient été plus efficaces ?

 

La critique, pour moi, c’est ça : une interrogation sur une œuvre, sur la manière dont elle est composée, à quoi elle se rattache, ce qu’elle exprime.

 

La question centrale c’est : sur ce sujet, comment l’artiste a-t-il utilisé son art pour que le message passe au mieux ? Et si ce n’est pas réussi, comment est-ce qu’on aurait pu atteindre ce but ?

 

Aujourd’hui, ce qui s’intitule critique est en grande majorité une recension d’un événement, d’une publication ou d’une projection donnés, que ce soit pour des questions commerciales ou publicitaires, ou encore pour des raisons de copinage, sur le principe du renvoi d’ascenseur – je t’écris une bonne critique, comme ça, pour mon prochain livre ou film, tu m’en écriras aussi une bonne – d’où cette multitude d’articles superficiels qui se bornent à résumer l’histoire ou à en souligner un des thèmes, si possible à la mode, ou alors à mentionner des détails biographiques proches du ragot, le tout sans utilité aucune et sans jamais se questionner sur la forme.

 

LA CRITIQUE EST UN GENRE LITTÉRAIRE

 

Il y a un autre aspect de la critique qui, pour moi, est primordial : l’écriture.

 

La critique est aussi un genre littéraire, très libre dans sa forme hormis quelques obligations logiques – donner les références, les titres, les noms des auteurs, des peintres, des réalisateurs, des metteurs en scène et de leurs interprètes – et quelques devoirs, en particulier celui d’en dire juste assez pour qu’on puisse se faire une idée de l’œuvre sans la dévoiler complètement.

 

Pour le reste, il s’agit d’être compétent dans le domaine, d’être précis et détaillé, de s’exprimer en son nom, d’être éminemment subjectif et d’aimer avec passion la création, cet amour provoquant les réactions positives ou négatives liées aux œuvres critiquées.

 

L’ARTISTE, LE MEILLEUR DES CRITIQUES

 

J’ajouterai que, pour moi, les critiques les plus passionnantes sont celles provenant d’autres créateurs, qui confrontent leur manière de faire à celle utilisée pour les œuvres qu’ils analysent, et qui mettent dans leur critique toute la réflexion sur leur propre pratique dans leur discipline spécifique.

 

Des exemples ? Balzac parlant de Stendhal, Proust sur Saint-Simon, Balzac, Flaubert ou Mallarmé,  Paul Léautaud sur Apollinaire, Cocteau, Colette, Gide ou Jouhandeau et sur le théâtre et les théâtreux.

 

Le Théâtre de Maurice Boissard’, les chroniques théâtrales de Léautaud, est un chef-d’œuvre littéraire : de la verve à chaque page, une connaissance intime des rouages du théâtre, de l’écriture et de la mise en scène théâtrales, agrémentées de merveilleuses digressions.

 

De même, j’ai un souvenir amusé de la chronique d’Angelo Rinaldi dont la méchanceté proverbiale et les jugements souvent injustes, mais superbement écrits avec une plume au vitriol, incitaient à la lecture, quand il sévissait à la critique littéraire de ‘L’Express’.

 

Je mentionnerai aussi la critique littéraire pleine d’humour de Frédéric Beigbeder dans le magazine ‘Voici’, quand ‘Voici’ avait la désinvolture de proposer une page littéraire en sus des ragots, eux-mêmes rédigés avec beaucoup de verve.

 

On oublie trop souvent que les fameux entretiens de François Truffaut avec Hitchcock sont extraordinaires dans leur réflexion sur le cinéma parce que Truffaut a été un grand critique cinématographique aux ‘Cahiers du cinéma’, tout comme Jean-Luc Godard, devenu un des grands spécialistes de l’image.

 

LA CRITIQUE EST MORTE, VIVE LA CRITIQUE

 

En peinture, des gens comme Picasso, Dalí, Warhol ou Hockney, par leurs œuvres, ont fait une critique très détaillée de l’histoire de l’art jusqu’à eux. Kandinsky a été un grand théoricien de la couleur avant de devenir l’artiste célèbre que l’on sait.

 

Aujourd’hui, à cause de la concentration des médias, de la disparition de nombreux titres, du désintérêt des rédactions, de la multiplication des canaux de diffusion et de l’importance des réseaux sociaux, très rares sont les espaces consacrés à la vraie critique qui, de plus en plus, se réfugie et s’exprime sur les blogs, faute d’autre support.

 

Je trouve que c’est dommage pour les médias mainstream, qui perdent ainsi un des points de vrai contact avec leurs lecteurs, un endroit intermédiaire où, à travers la critique, on débattait des valeurs d’une société et de sa manière de s’exprimer à travers les différentes disciplines.

 

LA CRITIQUE, UNE ÉCOLE

 

« La critique est aisée et l’art est difficile », dit-on. Je corrigerai en disant qu’une certaine critique est effectivement aisée, un jugement à l’emporte-pièce, quelque chose de superficiel, d’émotionnel, d’inutile, de l’ordre du « j’aime-j’aime pas ».

 

En revanche, la vraie critique est difficile, car l’art est difficile, il y faut de multiples compétences, tant pour l’analyser, que pour le comprendre ou le pratiquer.

 

Un artiste a autant besoin de critiquer que d’être critiqué.

 

C’est une façon d’analyser les démarches, de découvrir d’autres manières de faire, de se remettre en question, de se confronter à tous les aspects de sa propre discipline, de savoir, par comparaison, à quel stade on en est, de comprendre ce qu’il faut encore travailler ou dans quelle direction bifurquer.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018)

 

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25/08/2018
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