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Le Poète en tourments ou L’Orfeo Doloroso

Dans le cliché du poète médium, visionnaire et tourmenté, on pourrait citer Lord Byron, Leopardi, Heine, Nerval, Hugo ou Baudelaire, mais ce serait limiter le mythe au XIXe siècle et à un mouvement romantique qui n’a fait que reprendre et accentuer un mythe d’Orphée millénaire – un archétype, dirait Jung – qu’on retrouve jusque dans la figure littéraire du Poète, avec majuscule, intermédiaire privilégié entre le monde des vivants et l’autre monde tel que le conçoit Jean Cocteau dans sa poésie comme dans son théâtre ou ses films Orphée et Le Testament d’Orphée.

 

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Eugène Delacroix, autoportrait présumé (1816)

 

C’est que le prince Orphée, fils du roi de Thrace et de la muse Calliope, charme êtres et dieux par sa lyre et son chant, ce qui lui permet de pénétrer d’autres dimensions y compris celles des Enfers où il va chercher sa bien-aimée :

 

J’ai perdu mon Eurydice, rien n’égale mon malheur

Sort cruel ! quelle rigueur !

Rien n’égale mon malheur

 

Il ne parviendra pas à la ramener, toutefois, mais, dans toute sa beauté, son cri de douleur – extrait ici de l’Orphée de Glück version française – fera accéder le Poète à la notoriété, qui est l’autre nom de l’immortalité.

 

ORPHÉE ET LE LIED ALLEMAND

 

C’est un avatar de ce même Orphée-médium qu’on retrouve dans la poésie et la musique allemande, une figure exacerbée encore par le Sturm und Drang au XVIIIeLes Souffrances du jeune Werther (1774) de Goethe ont causé bien des suicides de lecteurs à l’époque – et le Romantisme tourmenté qui lui a succédé.

 

D’une certaine manière, la culture germanique – à travers textes et poèmes eux-mêmes mis en musique par Schubert (1797-1828), Schumann (1810-1856), Loewe (1796-1869), Mendelssohn (1809-1847), Liszt (1811-1886) ou Meyerbeer (1791-1864) – renouvelle le mythe d’Orphée dans toute sa singularité et sa multitude, un Orphée devenu Narrateur unique d’un monde dont il absorbe et exprime la beauté tout autant que la cruauté et qui en perçoit la dimension parallèle et magique.

 

En double version parlée et chantée, en français et en allemand et dans ses différents formats qui vont du simple Lied à la Ballade – une sorte de conte de fée chanté – en passant par le Mélodrame allemand, précurseur du film (la musique illustre une histoire qui ne se chante pas mais se raconte), Le Poète en tourment (Sturm und Drang und Liebe) présente le portrait et le trajet de ce Narrateur depuis ses premiers émois jusqu’au terme de son existence terrestre et au-delà.

 

À travers les mots de Heinrich Heine (1797-1856), de Nikolas Lenau (1802-1850), de Theodor Fontane (1819-1898), de Friedrich Hebbel (1813-1863), de Charles-Hubert Millevoye (1782-1816) et d’Adolf Pratobevera von Wiesborn (1806-1875) – et, pour la partie française, dans une toute nouvelle traduction effectuée par moi-même à partir des textes originaux allemands – on accompagne le Poète dans son rêve d’une paisible harmonie près d’un Gange idéal, dans sa promenade en forêt magique, dans sa rencontre avec la Reine des Elfes, dans l’heureux destin de la Belle Hedwige, dans le destin plus tragique du Chevalier et du Moine triste, dans les éternels tourments de l’amour, dans sa lucidité à propos de sa propre mort et dans son apaisement lorsqu’enfin meurent les passions.

 

Avec:

 

Sergio Belluz (baryton-narrateur)

Ioana Primus (piano)

 

Prochaine présentation :

 

Samedi 18 juin 2022 à 15.00 à Lettres Vivantes.

Réservations : 024 491 12 89 –  https://www.lettresvivantes.ch

 

 ©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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12/06/2022
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Le Professeur de Rougemont aux climato-sceptiques : « Jeux de nains, jeux de vilains »

« …Mesdames et Messieurs, chères confrères et sœurs, je voudrais d’abord remercier chaleureusement les organisateurs du Congrès Lausannois International sur le Changement Climatique (CLIC), de m’avoir invité en ces temps très graves de mutations accélérées dans la météo du pays, voire du monde.

 

Je me présente : je suis le Professeur Wilfrid-Adalbert-Stanislas-Frédéric-Alexandre de Rougemont, climatologue, ethnologue, rhumatologue et antiquaire.

 

Je suis l’auteur, entre autre, d’un ouvrage intitulé « Mais pourquoi ma glace pistache fond-elle aussi vite que le glacier d’Aletsch ? » qui se veut un poignant cri d’alarme international sur le plan du changement climatique, mais aussi sur le plan de la protection du secteur glacier, qui emploie non seulement une main d’œuvre qualifiée – qualifiée de compétente, en tout cas – mais qui, pour sa matière première, fait travailler les meilleurs pistachiers du monde, en particulier tout un collectif pistachier sensible aux importants enjeux actuels et qui cueille délicatement, une à une, les soirs de lune descendante exclusivement, et après incantations au chaman du coin – à ne pas confondre avec le charmant du coin, je vois déjà s’allumer quelques pupilles lubriques dans la salle – et qui cueille, disais-je, la pistache biologique nécessaire à la fabrication correcte et respectueuse de l’environnement de la glace susdite.

 

J’aime beaucoup la glace à la pistache.

 

Mesdames et Messieurs, chères confrères et sœurs, l’heure est grave : il est très clair que nous assistons aux premiers signes avant-coureurs d’un réchauffement général de la planète et d’une fonte dramatique des glaces à la pistache.

 

Selon mes propres expériences, il s’agit même d’un processus, oui, Mesdames et Messieurs, chers confrères et sœurs, j’ose l’affirmer, d’un processus ir-ré-ver-sible, ce dont chacun de nous a la preuve dans d’autres aspects de la vie de tous les jours, je pense en particulier à certains membres de ma famille qui, souffrant d’une pépie chronique – diagnostiquée très tôt, heureusement – se sont vus contraints, suite à l’assèchement progressif des nappes phréatiques que nous connaissons tous, de piocher désespérément dans leur réserve de Saint-Émilion premier cru à des fins thérapeutiques, en particulier tante Gertrude, que je salue au passage, et qui doit encore être en train de cuver – de couver, pardon – une pathologie qui sera de plus en plus prononcée vu les circonstances actuelles.

 

En ce qui me concerne, je ne donne qu’un seul exemple, pris au hasard : La Prussienne, ma propriété de famille sise à Saint-Aubin depuis trois siècles, parmi les saules pleureurs des riantes rives du Lac de Neuchâtel, ville et canton à qui la pratique du protestantisme a pourtant inculqué de longue date, dans l’ensemble de ses activités et de ses manifestations, une sobriété qu’une immigration étrangère incontrôlée n’a pas encore réussi à pervertir totalement.

 

Eh bien, par diverses expériences et observations dont je vous passerai les détails techniques, mais qui incluent des contrôles journaliers au moment d’arroser mes géraniums, mes rhododendrons, mes pétunias et mes mimosas, j’ai pu constater in situ de visu et à mon grand désespoir, que dans le vaste parc arborisé de ma chère Prussienne le réchauffement climatique faisait irrémédiablement fondre un à un toute une population de nains de jardin, la collection d’une vie entière consacrée à ces petits êtres joyeux et protecteurs quoique sans défonce, je veux dire sans défense, dont l’étude assidue m’avait permis d’écrire un pamphlet très remarqué en son temps intitulé « Lever le nain et dites ‘Je le jure’ ».

 

Alors je pose la question : que fait Amélie Poulain ? »

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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05/06/2022
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Luc Weibel dans le texte : Le Lecteur distrait (2020)

« Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es » : le vieil adage pourrait servir de mise en bouche pour ce livre qui est, d’une certaine manière mais pas seulement, l’autoportrait de Luc Weibel à travers les livres qui ont croisé son chemin.

 

On remarquera au passage, comme c’est souvent le cas chez l’auteur, un titre aux sens multiples : Le Lecteur distrait (Genève : éditions Nicolas Junod, 2020), par son article défini, insiste d’abord sur la valeur à la fois emblématique et généraliste du lecteur particulier : un lecteur distrait (parmi d’autres) l’aurait rendu quelconque. D’autre part, le titre joue avec bonheur sur les ambivalences : distrait, ce lecteur l’est par ses lectures, mais c’est aussi un lecteur qui revient sur les livres qu’il n’a pas lu avec autant d’attention qu’il aurait dû, ce retour faisant apparaître un troisième lecteur distrait par les digressions suscitées par ces réminiscences.

 

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Par le prisme des livres, et sous un angle différent, ce nouveau volet d’une magnifique série autobiographique qui comprend Une thèse pour rien : La Comédie du savoir (Paris : Le Passage Paris-New-York éditions, 2003) et Un été à la bibliothèque (Genève : La Baconnière, 2016), retrace à nouveau le trajet d’une vie littéraire genevoise avec escapades studieuses et moins studieuses entre l’Italie, l’Allemagne et Paris, le tout nous restituant un autoportrait chinois d’après lectures, entre celles de l’enfance, celles de l’adolescence, celles de la jeunesse et celles de la maturité.

 

Au travers de multiples livres, d’association d’idées, de rencontres qui éclairent d’un jour plus humain une vie d’intellectuel genevois bien remplie, on entre à nouveau dans les coulisses des souvenirs mais aussi dans celles de la pratique de l’écriture, traductions et journalisme compris, auxquels sont consacrés plusieurs chapitres. Ce n’est plus tant le trajet universitaire qu’une intimité avec les livres et avec les personnalités remémorées qui se fait jour, comme une évocation familière des membres du clan dans ce qu’ils ont de plus humain et de leur influence sur son parcours d’écrivain.

 

AU DÉBUT ÉTAIT LE VERBE LIRE

 

Dans l’enfance, Luc Weibel s’initie à la lecture par les aventures aux illustrations élégantes de l’éléphant Babar de Jean de Brunhoff mais aussi par celles de Tintin et d’Alix l’intrépide qui côtoient un monde de textes glanés par-ci par-là qui vont des périodiques pour enfant – L’Écolier romand, mais aussi Mickey Magazine – à d’autres plus généralistes, comme le Sélection du Reader’s Digest, dont les sujets « pour toute la famille », c’est à dire pas scabreux, alternent résumés d’articles vulgarisateurs d’intérêt général, témoignages édifiants et pages de blagues gentillettes pour un prix modéré dans un format semi-poche qui l’a rendu pendant longtemps omniprésent dans le foyer suisse francophone.

 

C’est toute une sociologie du livre pour enfant qui apparaît en filigrane, avec ses Jules Verne obligatoires, son Sans famille d’Hector Malot et ses Aventures (merveilleuses mais authentiques) du capitaine Corcoran d’Alfred Assolant pour la touche moraliste, puisque ce récit d’un héros originaire de Saint-Malo qui est envoyé en Inde pour récupérer un vieux manuscrit indien, le Gouroukamratâ, est le prétexte à une critique (française) du colonialisme anglais.

 

À l’adolescence, les lectures s’étoffent avec une très sérieuse Histoire de la Grèce, 1821-1950, un manuel d’histoire qui appartenait à son père et qui lui font découvrir l’histoire d’un pays qui le passionne. La tante de l’auteur lui parle alors de sa lecture d’Ibn-Séoud ou la naissance d’un royaume de Jacques Benoist-Méchin, également auteur d’un Mustapha Kémal ou la mort d’un empire qui le plonge dans des réflexions très en avance sur son âge :

 

Grèce ou Turquie ? Ces deux récits parallèles me firent voir qu’en histoire, il est difficile de choisir son camp.

 

JEANNE HERSCH ET JEAN STAROBINSKI

 

On ne sait pas si ces questionnements de jeunesse sont à l’origine d’une certaine attirance pour la philosophie, mais ce qu’on sait c’est que quelques années plus tard Luc Weibel suit les cours d’une de ses plus illustres représentantes genevoises dont il a excellemment parlé dans Une thèse pour rien et sur laquelle il revient dans ce livre, sous un jour plus intime :

 

La philosophie, à l’Université de Genève, c’était surtout Jeanne Hersch. Contrairement à d’autres personnages importants de la Faculté, son nom n’était pas inconnu dans ma famille. Ma mère se souvenait de l’avoir aperçue dans les couloirs de l’école secondaire. Elle connaissait plusieurs anciennes camarades de Jeanne Hersch, que celle-ci invitait parfois dans son ermitage de Corse. À Onex, chez mon oncle, on citait son nom. Tante Mia gémissait : ce n’est pas une femme ! Devant son auditoire féminin, mon oncle expliquait sans rire cette phrase énigmatique : Jeanne Hersch, disait-il un peu comme il aurait exposé la particularité d’une certaine espèce de singe, a une intelligence d’homme.

(...) Quand Jeanne Hersch disait : « Je n’ai rien compris », cela avait un tout autre sens. Dans le cas particulier, c’est Sartre qui était pris en flagrant délit de galimatias. Ce que Hersch reprochait à Sartre (outre son flirt avec le communisme), c’était sa conception de la liberté comme « néantisation » absolue. Ce que cela voulait dire ? Je crus le comprendre un jour, quand, à la Société de lecture, je tombai sur un recueil d’articles qui contenait un texte de Hersch sur la liberté. Elle y explique que la liberté n’est ni liberté d’indifférence (possibilité de choisir ceci ou cela), ni rejet total de ce qui est (conception de Sartre), mais... soumission à la loi. C’est la position de Kant et de Jaspers (on pourrait dire aussi : de saint Paul et de Luther, quand ce dernier s’exclame : Ich kann nicht anders, je ne puis autrement).

 

Même chose pour Jean Starobinski, dépeint ici dans toute sa grande ouverture d’esprit et son attention à l’évolution dans son domaine, bien loin d’un quelconque conformisme qui serait lié à une « École de Genève »  figée dans ses dogmes :

 

Starobinski surtout faisait figure de pionnier de la modernité. à la Cave des lettres, dans un sous-sol de la vieille ville qui abritait des rencontres littéraires, il avait présenté Jean-Edern Hallier, et le bouillant écrivain, qui participait alors au lancement de la revue Tel Quel, nous avait fait un étourdissant tour d’horizon des tendances de l’avant-garde. Starobinski avait déposé quelques numéros de la revue sur son rayon de la salle Naville (...) À l’époque qui nous occupe, notre professeur venait de publier dans Preuves un « Panorama de la critique française contemporaine ». Il y faisait la part belle à ses amis Georges Poulet et Jean-Pierre Richard, mais y accueillait aussi Sartre, auteur d’un essai sur Baudelaire, et qui travaillait à une grande étude sur Flaubert. Il tint également un séminaire intitulé « Psychanalyse et littérature » (mais oui !). Ce fut pour nous l’occasion de lire quelques articles de Freud (ceux qui concernent des artistes ou des écrivains). Starobinski se donna la peine de nous résumer ce très indigeste pavé que constitue la Critique de la raison dialectique, en particulier les passages relatifs à la « psychanalyse existentielle » que Sartre prétendait opposer à l’approche freudienne.

 

VU D’EN HAUT ET VU D’EN BAS

 

C’est par la lecture des Frères Karamazov de Dostoïevski, où est mentionné le nom d’un enfant nommé Richard, condamné pour crime et exécuté à Genève sur la Place Neuve, que Luc Weibel s’intéresse à l’histoire et à ses aspects sociaux en lien avec la bonne société genevoise. Dostoïevski, choqué par le sort de ce Richard, est outré de savoir que ce destin tragique est récupéré dans une brochure diffusée en Russie par les milieux protestants luthériens pour faire la morale aux lecteurs :

 

Ce que j’y découvre, c’est l’histoire d’une de ces figures marginales dont on commence à dire, dans ces années, qu’il faut leur rendre justice. Michel Foucault vient de publier l’histoire de Pierre Rivière, ce jeune paysan qui, ayant assassiné toute sa famille, écrivit le récit de son crime.

 

L'Affaire Richard va amener Luc Weibel à toute une réflexion qui va être déterminante à différents niveaux dans sa pratique de l’écriture :

 

Son séjour en prison donne lieu à une rencontre insolite. Le meurtrier entre en contact avec la bonne société genevoise. Son aumônier s’appelle Vernet, il appartient à l’une des meilleures familles de la ville. Le prolétaire et l’aristocrate : la confrontation m’intrigue. D’autant qu’elle se produit sous l’égide du christianisme. Le christianisme que j’ai appris à « haïr » à Paris apparaît ici sous un jour bien digne de susciter la verve de Dostoïevski : bien-pensant et sûr de lui, il sert manifestement à « réprimer » et à « punir ».

(...) Le premier effet de cet intérêt est de me faire découvrir un nouveau type de textes. Jusque-là je n’avais lu que des livres : œuvres littéraires, essais variés, Avec Richard je suis amené à lire des brochures du XIXe siècle. La première dans laquelle je me plonge s’appelle : Un Tison arraché du feu. Sous-titre : « Histoire véritable de la conversion et de la mort de Louis-Frédéric Richard, exécuté à Genève le 11 juin 1850 ».

 

Cet intérêt et ces lectures ont une importance capitale dans ce qui va constituer une des facettes fondamentales de l’œuvre de Luc Weibel : l’attention à l’existence difficile, à Genève en particulier, de toute une catégorie de citoyens que les classes dominantes méprisent et la volonté de les faire parler, d’en livrer le portrait le plus fidèle possible, comme il le fera dans Pipes de terre et Pipes de porcelaine (Carouge-Genève : Zoé, 1978), dans Louise (Carouge-Genève : Zoé, 1986), dans le chapitre sur Jean-Pierre Henry de Les Petits Frères d’Amiel (Carouge-Genève : Zoé, 1997), et même dans sa biographie du socialiste Charles Rosselet (Genève : Collège du Travail, 1997).

 

TRADUIRE LE MONDE

 

Cette activité de passeur social va aussi se consolider par une autre facette du travail d’écriture de Luc Weibel qu’il évoque en détail dans Le Lecteur distrait : la traduction, qui elle aussi exige de restituer au plus près la voix de l’original et qui va lui servir à affiner son instrument. Comme on n’a pas la préoccupation du sujet, on peut se concentrer sur l’écriture et sur son efficacité :

 

« Écrire », y compris sur un sujet (par exemple un article de journal), c’est toujours se presser les méninges pour faire advenir « du nouveau ». Avec la traduction, grand repos : le texte est là, il n’y a pas à réfléchir. Ou alors, réfléchir est à prendre au sens propre : refléter ce qui a déjà été dit. (L’Écrivain en herbe : Inédit, 2021)

 

Capable de traduire sans problème de l’allemand, et quelquefois de l’italien et de l’anglais, Luc Weibel est vite apprécié dans ce domaine. Par ce biais, il découvre les textes que l’époque juge fondamentaux comme les deux ouvrages dont il sera chargé : Herbert Marcuse : la Fin de l’Utopie (Paris : Seuil, 1968) et Herbert Marcuse et autres auteurs : Critique de la tolérance pure (Paris : John Didier, 1969).

 

Il a la chance d’être à Paris au bon moment et propose ses services aux éditions Gallimard qui sont intéressées :

 

Jean-Bertrand Pontalis et d’autres se plaignaient depuis longtemps du fait que contrairement à ce qui se passait dans d’autres langues, il n’existait pas en français d’ « Œuvres complètes » de Freud. Ses textes avaient été traduits de façon dispersée, et leurs droits appartenaient à des éditeurs différents : Gallimard, les Presses universitaires de France, Payot. L’idée vint de mettre en chantier des Œuvres complètes, composées de traductions nouvelles, réalisées selon des principes unitaires. (L’Écrivain en herbe : Inédit, 2021)

 

C’est à Luc Weibel qu’on devra la version française de Sigmund Freud – Arnold Zweig : Correspondance 1927-1939 (Paris: Gallimard, 1973), mais aussi de Felix Boehm: À propos du complexe de féminité chez l’homme (1929) (Paris : Nouvelle Revue de psychanalyse, 1973 ?] ou encore d’un Lou Andreas-Salomé : « Anal » et « sexuel » (1916) pour la Nouvelle Revue de psychanalyse, texte qui ne sera jamais publié. Bien plus tard, l’ensemble lui fait écrire, mi-figue mi-raisin :

 

Il est clair que tout texte de psychanalyse provoque chez son lecteur de profondes résonnances, tant on se sent concerné par chacune de ses lignes. (L’Écrivain en herbe : Inédit, 2021)

 

DONNER LA PAROLE

 

L’Homme aux loups par ses psychanalystes et par lui-même (Paris : Gallimard, 1981), qu’on l’a chargé de traduire, le ramène à nouveau à un de ces personnages marginaux qu’il affectionne et dont il aime défendre le témoignage, en l’occurrence cet homme aux loups, Wolfsmann, patient de Freud et inspiration pour sa théorie sur la sexualité infantile. Chez Gallimard, on lui demande, dans la foulée, de traduire les mémoires de ce Wolfsmann :

 

 (...) le côté désarmé du personnage lui vaut de ma part une certaine sympathie : sa difficulté à trouver sa place dans l’existence fait que je ne tarde pas à m’identifier à lui... (première figure de ces victimes de la vie que je rencontrerai par la suite, soit dans les livres à traduire, soit dans la rédaction de « récits de vie » d’anonymes). (L’Écrivain en herbe : Inédit, 2021)

 

Il ne s’arrêtera pas là puisque de retour en Suisse, Luc Weibel sera l’auteur de nombreuses traductions d’ouvrages qui ont eu un très grand impact dans l’histoire sociale de la Suisse, une histoire que Luc Weibel défendra aussi à travers ses propres livres.

 

C’est à lui qu’on doit la traduction de l’ouvrage Le Mouvement ouvrier (Genève : Adversaire, 1975), rédigé par de jeunes historiens zurichois et qui vise à compléter un enseignement officiel de l’histoire qui néglige systématiquement l’histoire sociale en Suisse. Il s’attache aussi à traduire Fritz Brupbacher : Soixante ans d’hérésie, l’autobiographie d’un « médecin des pauvres » zurichois (le livre ne sera finalement pas publié).

 

Sa traduction des reportages du journaliste suisse allemand Nicolas Meienberg – Nicolas Meienberg : Reportages en Suisse (Zoé : Genève-Carouge, 1974) et Nicolas Meienberg : Maurice Bavaud a voulu tuer Hitler (Zoé : Genève-Carouge, 1980) – aura un impact durable dans le monde de l’édition en Suisse francophone :

 

Ce livre fut le coup d’envoi de la maison Zoé, ce « quatuor féminin » (Alex Plaut), qui auparavant n’avait publié (et même imprimé, puisque c’était l’idée d’origine) que des ouvrages confidentiels. Composé de « reportages » parus initialement dans le Tagesanzeiger Magazin, il « cassait la baraque » avec l’histoire d’Ernst S., un jeune paumé qui fricotait avec le consulat allemand de Saint-Gall, d’où sa condamnation à mort pour « trahison » (Landesverrat). À partir de ce « cas », Meienberg décrit tout un milieu populaire de sa ville natale – dans un style tout personnel. (...) Les éditrices ont fait figurer en premier l’histoire d’Ernst S. Une histoire qui soulevait la question de la position de la Suisse pendant la dernière guerre. Pour Meienberg (et son public était prêt à le suivre), on était en présence d’un phénomène de classe : tandis qu’un lampiste était fusillé pour l’exemple, les hautes sphères cultivaient un certain accommodement avec l’Allemagne nazie. L’histoire fut adaptée à l’écran par Richard Dindo, qui compléta l’enquête et mit en lumière mieux que ne l’avait fait Meienberg les différents membres de la famille de S.

 

Le metteur en scène Richard Dindo tournera avec succès L’Exécution du traître à la patrie Ernst S. (1975) tandis qu’Es ist kalt in Brandenburg (Hitler Töten) (1980) – Maurice Bavaud a voulu tuer Hitler  en version française –, sera réalisé par Nicolas Meienberg qui en raconte le tournage dans son livre.

 

LUC WEIBEL, ENCYCLOPÉDISTE SOCIAL

 

Façon encyclopédiste à la Jean-Jacques Rousseau, son compatriote, mais toujours sous cet angle social prononcé, c’est à Luc Weibel qu’on doit aussi le dixième volume complet de la célèbre Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud (Lausanne : Éditions 24 Heures, 1982) publiée sous la direction de Bertil Galland et qui reste, en Suisse francophone, une référence culturelle incontournable.

 

Ce volume intitulé Paul Hugger : la Vie quotidienne I : les Âges de la vie est le résultat d’une rencontre avec ce grand spécialiste suisse du monde rural et artisanal :

 

Cette traduction reflète tout un pan de mon existence : mes rapports avec Paul Hugger, ethnologue actif à Bâle et à Zurich, auteur de nombreuses monographies sur les activités agricoles et artisanales de la Suisse, fruit de recherches de terrain dont le but était de monter une Suisse peu connue, à l’écart des clichés. Son travail de « Volkskunde » [folkloriste] (étiquette qu’il revendiquait) avait un pied dans la tradition et un autre dans la modernité. (...) Il avait compris que je savais l’allemand, et il fit de moi son traducteur attitré. (...) Je savais que si Bertil Galland s’était adressé à Paul Hugger c’était pour éviter une certaine engeance universitaire honnie de la droite vaudoise : les sociologues, toujours plus ou moins marxistes. Je voulais au contraire passer par la sociologie, qui me paraissait être par excellence susceptible de manier l’art des « enquêtes » de terrain. (L’Écrivain en herbe : Inédit, 2021)

 

De ce même Paul Hugger, Luc Weibel traduit aussi Paul Hugger : Le Jura suisse, aquarelles et gravures du XIXe siècle, 1980 et, dans la même veine, il est aussi l’auteur de la version française de La maison paysanne et la vie rurale en Suisse (1985) et d’un Guide du Musée suisse de l’habitat rural (1985), tous deux de David Meili.

 

MADELEINE LAMOUILLE, UNE PIPE DE TERRE

 

C’est donc en expert passeur que Luc Weibel s’attaque à Pipes de terre et pipes de porcelaine : Souvenirs d’une femme de chambre en Suisse romande, 1920-1940, publiés par Luc Weibel (Carouge-Genève : Zoé, 1978) qui reste, encore à ce jour, son livre le plus vendu et l’un des grands best-sellers de l’édition suisse francophone. Dans Le Lecteur distrait, l’auteur revient sur les circonstances à l’origine du livre :

 

Madeleine, qui avait été femme de chambre chez mes grands-parents de 1931 à 1937, continuait à venir faire le ménage chez nous, en été, une fois par semaine. Elle venait le matin en autobus et le soir, ma mère me demandait de la ramener chez elle en voiture. Comme elle vivait à ce moment-là sur l’autre rive, dans le quartier de la Servette puis aux Avanchets, cela nous donnait le temps de bavarder. (...) Au gré des anecdotes et des portraits, l’ancienne femme de chambre ne demandait pas mieux que de décrire la vie des domestiques et de leurs maîtres, autrefois. Elle le faisait de façon si vivante que je regrettais de voir tous ces souvenirs confiés à la parole, effacés à peine étaient-ils prononcés. « Il faudrait écrire tout ceci », lui dis-je.

 

Sur la base de ce témoignage enregistré sur cassette, et grâce à son travail d’écriture, Luc Weibel va faire parler Madeleine Lamouille et faire revivre de manière intime tout un univers social souvent absent de ce qui est considéré comme le canon de la littérature suisse francophone.

 

En lecteur distrait mais en auditeur attentif, un des aspects qui l’intéresse tout particulièrement touche aux lectures, justement, ainsi qu’à la représentativité sociale telle qu’a pu l’étudier le sociologue Pierre Bourdieu avec son corollaire, l’accès à la culture et le type de culture auquel on a accès, effets de miroir compris :

 

À propos de ses patrons, Madeleine déclare : « Je n’enviais pas leur richesse, mais j’enviais leur culture. » (...) Rue Constantin, chez mes grands-parents, la cuisinière Marie Jenatton lisait Le Journal de Genève en cachette. On sait qu’elle était en outre abonnée à de mystérieux Cahiers des droits de l’homme – dont l’historien Sven Stelling-Michaud m’assura, par la suite, que le nombre de leurs abonnés en Suisse devait être extrêmement réduit.

Madeleine (...) lisait beaucoup à l’époque où je la rencontrais. Elle me parla longuement, lors de sa parution, du Cheval d’orgueil de Pierre Jakez Helias, dont le projet de résurrection d’un passé paysan et populaire s’apparentait à notre entreprise. Toutes sortes de particularités, liées à la vie des champs, à l’alimentation des paysans, lui rappelèrent des usages qu’elle avait connus, et qu’elle me décrivit.

 

Un autre aspect est directement lié à la sensibilité linguistique de Luc Weibel, que son travail de traducteur a dû particulièrement favoriser : la découverte, à travers Madeleine Lamouille, d’une « vraie langue », d’une langue parlée d’autant plus savoureuse qu’elle survit en parallèle d’un lourd jargon qui envahit tous les domaines de la culture :

 

Au cours des années 60, sous les effets conjugués du Nouveau Roman, du structuralisme, du marxisme, de la psychanalyse, le français dont la vertu principale, au dire de Rivarol, était la « clarté », s’était mué en un sabir dont les rapports avec la langue de tout le monde étaient chaque jours plus ténus. (...) La langue de la Suisse romande passe souvent pour incertaine, voire pâteuse, Madeleine faisait mentir cette idée reçue. Vif et alerte, son récit s’inscrivait dans une syntaxe parfaitement cohérente, entraînée par une éloquence naturelle. Elle savait conter, et venant d’un monde où chaque chose à un nom bien précis, elle déployait un lexique dont la mise en œuvre me ravissait.

 

C’est cette langue et cette verve que Luc Weibel a su superbement transcrire dans ce récit qui, depuis sa sortie en 1978, poursuit sa trajectoire avec un succès jamais démenti puisqu’il vient de reparaître aux éditions Zoé en 2021.

 

LUC WEIBEL REPORTER (ET PORTRAITISTE)

 

Au fil des années, les portraits de Madeleine Lamouille, de Louise Gouillet, de Charles Rosselet côtoient d’autres portraits liés aux activités de journaliste de Luc Weibel pour le magazine L’Hebdo, aujourd’hui disparu. On le charge d’une série sur la littérature romande qui le fait partir à la recherche d’auteur(e)s à qui il ne s’était pas particulièrement intéressé auparavant, la notion de « littérature romande » – qui cantonne, dans le sens fort du terme, les auteurs suisses dans leur situation géographique – lui restant passablement étrangère.

 

Dans Le Lecteur distrait, l’auteur revient sur quelques-unes de ces rencontres, celle avec l’étonnante Alice Rivaz, par exemple :

 

Alice Rivaz me reçoit très aimablement dans son petit appartement de l’avenue Théodore Weber, elle m’installe dans son fauteuil entouré de piles de livres, à côté de son piano, lui-même recouvert de volumes. Elle a quatre-vingts ans, mais sa vivacité me fait oublier son âge. Tandis qu’elle s’affaire dans sa cuisine à préparer du thé, je tente de retrouver mes esprits. Par où commencer ? Alice Rivaz ne fait aucune difficulté à reconnaître que Jette ton pain est autobiographique. « Ma mère était une personne extraordinairement autoritaire, mais que voulez-vous ? Je l’aimais. » Au demeurant, l’écrivain me parle surtout de son père : « Je suis la fille de Paul Golay ! » me dit-elle triomphalement. Son effet tombe à plat. C’est la particularité de notre microcosme romand. Nous vivons sur un confetti géographique, mais nous ignorons tout de nos voisins. Les grands hommes de Lausanne sont des inconnus à Genève. Et vice versa. J’avoue bravement mon ignorance. Alice Rivaz m’affranchit : Paul Golay a été pendant cinquante ans le leader de la gauche vaudoise. Il était le rédacteur du Peuple, grand journal ouvrier.

(...) « J’ai fait partie de la « Jeunesse socialiste. En 1918, lors de la grève générale, nous parcourions les villages vaudois en chantant l’Internationale avec Charles Rosselet. »

 

Autre portrait étonnant, celui de Georges Haldas, institution genevoise dont Luc Weibel fait un portrait nuancé et mordant :

 

Je trouvais Georges Haldas excellent quand il observe ou qu’il raconte, mais ses dissertations m’assommaient. On ne peut qu’être d’accord avec les vues généreuses de l’écrivain, avec sa conception de « l’état de poésie » ; on peut même apprécier sa sensibilité religieuse. (...) Mais il faut reconnaître que son maniement du vocabulaire intellectuel est lassant – même s’il ne veut pas être considéré comme un intellectuel. Coquetterie de Georges Haldas : invité par Uli Windisch à prendre la parole à l’Université, il prétend qu’il n’en a pas franchi le seuil depuis trente ans... Alors qu’il est un de nos plus fins lettrés, il joue à l’homme « naturel », qui ressent plus qu’il ne conçoit. Quand il croise Starobinski – les deux grands Genevois s’étaient un jour trouvés associés dans une page du Monde, il prend soin de marquer les distances : lui est le Poète, l’autre n’est qu’un critique.

 

Ces portraits pour L’Hebdo font remonter à la surface d’autres rencontres avec des écrivains comme Jean-Claude Fontanet ou Jean Vuilleumier, qui mènent à cette conclusion douce-amère :

 

Lausanne, capitale de notre monde des lettres, fait fête à ses écrivains ; elle ignore ceux de Genève qui, pour leur part, sont ignorés dans leur propre ville.

 

LA CRITIQUE (LITTÉRAIRE) N’A PAS DE PRIX

 

Ce panorama resterait incomplet s’il n’incluait pas les à-côtés indispensables de l’activité littéraire telle qu’elle se pratique en Suisse, et en Suisse francophone en particulier : la critique et les remises de prix, dont Luc Weibel, dans Un Lecteur distrait, livre quelques aperçus avec sa causticité coutumière.

 

La critique d’abord, qu’il évoque par le biais d’un portrait de Georges Anex, qui  a longtemps œuvré au Journal de Genève :

 

Georges Anex disposait tous les quinze jours, dans le « Samedi littéraire », d’un « rez-de-chaussée » intitulé « Chronique du roman », qui aurait dû faire de lui le prescripteur par excellence de notre Landerneau. Dans chacun de ses articles, un livre était présenté dans un style aussi souple qu’étincelant. Mieux : il était réécrit, reconstruit, et à mi-parcours, en caractères gras, figurait une citation de l’auteur : c’était une phrase essentielle, riche de tout l’art du romancier, qui en fournissait comme la quintessence.

Ce qu’écrivait Georges Anex était poétique, musical, évocateur, mais quelque chose lui manquait. Dans toute l’étendue de cette chronique fort longue, on eût cherché en vain un  jugement, une appréciation, bref une invitation à lire. Tout au plus, une épithète, une incise trahissait, comme à regret, l’estime en laquelle le critique tenait l’écrivain dont il parlait. (...) Anex se justifiait en plaidant la modestie : Qui suis-je pour juger ? Il ajoutait que le choix même du titre auquel il consacrait sa chronique était une indication. Il ne parlait que de bons livres. Si l’on feuillette le recueil qui a été publié de ses chroniques, après sa mort (cela s’appelle Le lecteur complice), on y trouve en effet le meilleur du Nouveau Roman, et quant aux autres, ce sont tous des écrivains français de qualité

Quant aux « Romands », il faut le dire, Anex n’en parlait que rarement. Bien sûr, il fit un sort à Chessex, à Alice Rivaz, à Jean Vuilleumier, à Gaston Cherpillod. Mais la nouvelle génération l’embarrassait. Que faire, par exemple, d’Amélie Plume ?

 

Poussé par ce même Georges Anex, Luc Weibel finit par accepter de siéger dans le jury plurilingue de la Fondation Schiller, « bras littéraire de la Confédération », qui chaque année décerne plusieurs prix à des écrivains suisses, et c’est l’occasion d’une nouvelle scène d’anthologie dont la victime est justement cette Amélie Plume dont ne savait que faire Georges Anex :

 

Je ne sais plus quel livre elle avait publié, mais il me semblait qu’on devrait lui donner le prix aussi pour ses textes précédents. J’avais remarqué que les Suisses allemands indiquaient parfois, à la suite du nom d’un écrivain : Gesamtwerk. En français cela donne « l’ensemble de son œuvre ». Mme B. ne s’opposa pas à cette décision mais l’année suivante elle me dit : « Je ne vous cache pas que lorsque j’ai raconté à mes amies du Lyceum que la Fondation Schiller avait accordé à Amélie Plume un prix « pour l’ensemble de son œuvre », elles en ont fait des gorges chaudes. » Elle était si satisfaite de la formule qu’elle la répéta plusieurs fois.

(...) M. Wilhelm résume : un prix pour le candidat romanche, un prix pour le candidat italien, trois prix pour la Suisse romande, quatre pour les germanophones (dont un qui est offert par une banque de Zurich). Les latins ont la part belle : ils ont droit à plus de la moitié du pactole, alors qu’ils constituent moins de 30% de la population...

 

VLADIMIR DIMITRIJEVIC ET LE ROMAN SUISSE

 

Un dernier portrait pour la bonne bouche, celui de Vladimir Dimitrijevic, fondateur serbe des célèbres Éditions de l’Âge d’homme à Lausanne, et personnage littéraire dans tous les sens du terme puisqu’il a fait l’objet de différents hommages par les écrivains suisses qui l’ont côtoyés, notamment Jean-Louis Kuffer, dans une grande entrevue-portrait intitulée Personne déplacée, Entretiens avec Vladimir Dimitrijevic (Lausanne : Favre, 1986) mais aussi dans de nombreux passages de son indispensable Journal – en particulier dans les volumes L’Échappée libre (Lausanne : L’Âge d’Homme, 2014), L’Ambassade du papillon (Orbe : Campiche, 2000) et Les Passions partagées (Orbe : Campiche 2005) – ainsi que Jean-Michel Olivier, qui lui a consacré un livre intitulé L’Ami barbare (Paris : De Fallois/L’Âge d’homme, 2014).

 

Comme à son ordinaire, Luc Weibel en fait un portrait très personnel lié à son propre trajet d’écrivain dont l’œuvre ne comprend aucune fiction, même s’il a longtemps travaillé sur un roman qui n’a pas encore vu le jour :

 

L’art du récit s’inscrit du reste dans une culture qui nous est peut-être profondément étrangère. Cette réflexion m’est venue un soir où les éditions l’Âge d’homme fêtaient l’anniversaire de leur création. Leur fondateur Vladimir Dimitrijevic avait réuni quelques-uns de ses amis au café de l’Hôtel-de-ville, à Genève. Dès notre entrée dans la salle, l’éditeur s’occupa de nous placer autour de la table à sa guise, faisant preuve d’un autoritarisme que je ne lui connaissais pas. S’emparant du pouvoir dévolu normalement à un « major de table », il prit également la parole et ne la quitta plus de toute la soirée. Évoquant divers aspects de son existence, il entreprit de les raconter sur un ton inspiré, qui leur conférait une dimension épique, à mi-chemin du sublime et du grotesque. Les faits qu’il alignait étaient simples, mais dans sa bouche, ils prenaient l’allure d’une véritable saga.

Je songeais en l’écoutant aux grands écrivains serbes qu’il a publiés. La richesse de leur imagination et l’ampleur de leurs récits ne tenaient-ils pas au fait qu’ils avaient grandi dans une société encore largement dominée par la culture orale, et fort étrangère aux principes rationnels et utilitaristes qui règnent depuis plus de deux siècles en Occident, et particulièrement dans notre pays ? L’organisation rationnelle de la vie, jointe à l’omniprésence de la pédagogie, facilite peut-être la vie en société, mais elle tue l’imagination dans l’œuf...

 

On l’aura compris, si l’œuvre de Luc Weibel est indissociable de Genève, et Un Lecteur distrait ne fait pas exception, elle retrace aussi par le biais de Genève tout un pan de l’histoire culturelle suisse, et en particulier cette petite et grande histoire intellectuelle et sociale de la région francophone minoritaire d’un pays à majorité germanophone qui, nolens volens, préserve sa singularité et son originalité.

 

Un petit coin de terre qui, façon village gaulois – et même Landerneau helvète – résiste encore et toujours à l’envahisseur culturel, qu’il soit français ou suisse allemand et dont Luc Weibel, par la richesse de son écriture, par sa plume subtile et précise tout à la fois se fait le scribe, le chroniqueur, l’historien et le sociologue idéal.

 

Une histoire culturelle et sociologique genevoise racontée par un Genevois, certes, mais aussi, à travers Genève, un indispensable portrait en forme de kaléidoscope d’une réalité et d’une culture suisses qui, avec talent et profondeur de champ, nous sont livrées dans leur dimension populaire comme dans leur dimension plus lettrée.

 

Et tout comme Roland Barthes, son maître, Luc Weibel sait à la fois démythifier Genève, dans le sens littéral du verbe, et la retranscrire dans ses grandeurs et ses petitesses en un portrait profondément littéraire, vivant, affectueux et drôle qui fait le bonheur de ses lecteurs et fera la bonne fortune des futurs historiens des idées et des mœurs.

 

EXTRAIT

 

Avec un ami nommé Freddy, je m’étais rendu à Lausanne, pour assister à une soirée en l’honneur du poète Gustave Roud. C’était là, sans doute, mon premier contact avec la « littérature romande », domaine qui, on s’en doute, à cette époque, tenait peu de place dans mes préoccupations. J’ai déjà dit, à propos du Nouveau Roman, que j’avais mis au point un système de choix dans mes lectures qui me permettait d’éliminer quantité d’auteurs jugés dépassés ou sans intérêt.

Parmi les récusés figuraient en bonne place... les auteurs romands. Ce n’était pas sans une certaine mauvaise conscience, due au souvenir de mes origines et à mon attachement pour mon pays. (Il y avait eu une époque, au Collège, où j’aimais bien Philippe Monnier.) Au moment de choisir un sujet de mémoire de licence, j’avais même pensé... à Ramuz ! Ce n’est pas que je le connaissais bien (au Collège j’avais lu avec plaisir la Vie de Samuel Belet), mais aucun auteur ne me tentant à priori, je me disais : Pourquoi ne pas choisir un écrivain suisse ? Et parmi les écrivains suisses, il n’y avait que Ramuz de possible. Du moins je n’en connaissais pas d’autres. Dans ma famille, des noms étaient parfois prononcés : ma tante Valentine lisait les romans d’Yvette z’Graggen (Le Filet de l’oiseleur). Au Collège, certains s’étaient délectés de la Mascogne de Jean-Claude Fontanet. Au début des lettres, quand je fréquentais encore un peu l’Association chrétienne des étudiants, un week-end avait eu lieu à Monteret, au cours duquel nous avions pu entendre un écrivain local. C’était P.-F. Schneeberger. Personne ne savait ce qu’il avait écrit. Pierre Reymond, l’aumônier, qui l’avait invité, avait dit en s’excusant : « C’est mon beau-frère. »

(...) Pour Gustave Roud, je pense que je m’étais dit : Je n’y connais rien, ce serait tout de même l’occasion de découvrir un de ces écrivains romands. Il y avait aussi qu’au cours de cette soirée, Marcel Raymond devait prendre la parole.

(...) Donc j’emprunte la voiture de mon père et emmène le brave Freddy à Lausanne. Nous arrivons très en avance, nous gravissons le grand escalier du Palais de Rumine, nous nous retrouvons dans une salle immense, presque vide. Enfin quelques individus s’installent à la tribune, à une distance énorme. Quelqu’un introduit le sujet... mais justement, ne l’introduit pas. Il n’est pas question de présenter Roud, n’est-ce pas, puisque Roud est le grand poète romand. On se borne à multiplier les épithètes et les ronds de jambe. Pour l’outsider, c’est doublement agaçant. D’abord parce qu’il aimerait bien qu’on lui dise qui est Gustave Roud. (...) Ensuite il se dit que si vraiment Roud est si grand, comment se fait-il que je n’aie jamais rencontré son nom ?

Enfin Roud parle, ou plutôt lit un poème. Il est très rougeaud, il a l’air embarrassé de sa personne, et son texte me paraît un furieux galimatias. Un long tunnel.

(...) Heureusement Roud finit par se taire, et Marcel Raymond prend la parole. Je respire. Nous allons toucher terre, nous retrouver en terrain connu. Le maître va nous dire ce qu’il faut en penser. Mais non. À mesure qu’il parle, je me rends compte qu’il se dérobe. Il nous annonce qu’il va se livrer à une lecture du poème que Roud nous a lu. Selon la méthode que nous connaissons bien à Genève, il le suit pas à pas, il en dégage les virtualités, les implications. Formule des hypothèses, les étaie par des citations. Quelle subtilité, quelle finesse ! J’en retire une impression pénible. La méthode de Marcel Raymond peut s’appliquer à n’importe quel texte !

(...) Je comprends que tous ces gens se connaissent. Ils se renvoient l’ascenseur. Ils s’encensent mutuellement. Il faut être de la confrérie.

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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27/05/2022
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De quelques (très bons) nanars français

Je viens de revoir quelques films de Gérard Pirès, réalisateur un peu oublié aujourd’hui et c’est injuste, car ce n’est pas mal du tout, même si chez lui se sent un peu trop l’influence « publicitaire » dans sa manière de filmer, ce qui rend certains passages très factices, dans le montage en particulier.

 

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Erotissimo (1968), avec Jean Yanne et Annie Girardot, fonctionne encore très bien, tout comme Attention les yeux ! (1976) avec Claude Brasseur et Daniel Auteuil. Mais pas Fantasia chez les ploucs avec le même Jean Yanne qui, cette fois-ci, partage l’affiche avec Lino Ventura et Mireille Darc : avec le recul, c’est vraiment très sexiste et très macho dans le sens gras du terme, et l’humour du film - inspiré de The Diamond Bikini (1956) de l'Américain Charles Williams – ne fonctionne plus du tout.

 

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Dans la foulée, j’ai visionné trois films avec l’acteur Paul Meurisse, que j’aime beaucoup, et j’ai été surpris en bien.

 

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Le Monocle noir (1961) et Le Monocle rit jaune (1964), par exemple, sous la direction du brillant et facétieux Georges Lautner qui est aussi aux dialogues (il s’est fait connaître grâce à ce film).

 

Le deuxième volet (dont le titre passerait mal aujourd’hui...) se passe à Hong Kong et Macao : à part un Paul Meurisse égal à lui-même dans le côté flegmatique, il y a le rythme, le montage serré, les gags, les répliques cocasses et les bruitages incongrus qui font tout le charme et l’humour des films de Lautner, sans compter, pour rallonger un film trop court et à petit budget en utilisant des plans filmés pour les repérages – Lautner est le roi du bout de ficelle astucieux – d’étonnants passages  intercalés dans l’intrigue qui, aujourd’hui, sont devenus de fascinants documentaires sur la Chine de ces années-là.

 

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Une autre comédie-polar, L’Assassin connaît la musique (1963), du réalisateur Pierre Chenal, est un petit bijou d’humour noir – les dialogues sont de Fred Kassak, l’auteur du roman à l’origine du film – dont le personnage principal, interprété par Paul Meurisse, est un compositeur de musique classique en décalage avec le monde urbain et bruyant qui l’entoure. Afin de pouvoir terminer dans toute la quiétude requise une composition en cours, il cherche à se caser en campagne, notamment chez une jeune veuve (interprétée par Maria Schell). C’est délicieux de fantaisie.

 

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Une comédie française dans le bon sens du terme, immorale, sarcastique et bon enfant, tout comme ce  génial Carambolages (1963) de Marcel Bluwal, un vrai chef-d’œuvre de film comique – Pierre Tchernia est au scénario et les dialogues sont de Michel Audiard – avec un Louis de Funès déchaîné en Président-Directeur-Général d’agence publicitaire et un Jean-Claude Brialy extraordinaire de cynisme nonchalant en jeune ambitieux obséquieux (et meurtrier) aux dents longues.

 

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Un film introuvable, comme souvent les comédies, toujours déconsidérées à priori par une intelligentsia de la pellicule (la Nouvelle Vague et ses critiques-cinéastes féroces, dont Truffaut et Godard, sont passés par là) qui oublie que le cinéma s’est fait les dents avec l’humour – Méliès, Max Sennett, Charlie Chaplin, Buster Keaton, Laurel and Hardy... – et qu’une grande partie de ses chefs-d’œuvre absolus sont des comédies mondialement connues, celles d’Ernst Lubitsch, de Billy Wilder ou de Woody Allen, celles de Federico Fellini, de Vittorio De Sica ou d’Alberto Lattuada, comme celles de Sacha Guitry, de Georges Lautner ou de Philippe de Broca.

 

Ils ne savent pas ce qu’ils perdent.

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2019)


26/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : Un été à la bibliothèque (2016)

D’une certaine manière, on peut dire que le livre principal de Luc Weibel, présent de manière diffuse dans tous les autres, n’a pas été encore publié ou plutôt qu’il a été publié en partie sous divers avatars, dont ce passionnant Un été à la bibliothèque.

 

Je veux parler de son Journal, bien sûr, ce Journal intégral encore à paraître, avec ses notations factuelles ou littéraires qui alternent avec des passages plus intimes et que l’auteur alimente au fil des jours depuis de nombreuses années.

 

2016 Weibel Luc Un été à la bibliothèque 01.jpg

 

Pour qui sait en repérer les traces, ce grand inédit imprègne tout ce que l’auteur écrit, et nous est connu par bribes dans des versions stylisées qui apparaissent dans certaines de ses œuvres, alors que d’autres extraits, plus officiels mais tout aussi stylisés, nous sont livrés par-ci par-là au gré d’autres publications.

 

C’est aussi ce Journal qui sert d’arrière-plan et de source à la plupart de ses livres et de ses publications, Luc Weibel s’y replongeant lorsqu’il s’agit de retracer une période, de retrouver des dates, des noms ou tout autre type de détail, de pensée ou de sensation d’époque pour la publication ou l’intervention en cours de rédaction.

 

Le Promeneur, Arrêt sur image, L’Échappée belle, Une thèse pour rien et Le Lecteur distrait doivent sans doute beaucoup à des notes prises au jour le jour et retravaillées quand ce n’est pas un extrait du Journal proprement dit qui est présenté officiellement, comme dans le chapitre « Le Trouble-fête » d’Arrêt sur image (Carouge-Genève : Zoé, 1988 - Lausanne : L’Âge d’Homme, collection poche suisse, 1988) :

 

29 janvier [pas d’année précisée]

Tomber. – Pourquoi cette expression est-elle répétée dans ce qui précède, et pourquoi se rattache-t-elle à cette autre : Cela ne se trouve pas sous, les sabots d’un cheval ? Qu’est-ce qu’on peut bien trouver sous les sabots d’un cheval, qui puisse intéresser un banquier, ou du moins un employé de banque bien mis, très propre, aux ongles bien coupés, à la coiffure soigneusement apprêtée ?

Quand le cheval de Thomas tomba... Cette phrase me vient à l’esprit, non pas à vrai dire sous sa forme normalisée, que le lecteur peut lire ici, et qui lui donne, malgré son surgissement un peu brusque, un côté assez lisse, assez rassurant, – mais sous une forme beaucoup plus expressive, chantée, prononcée avec un fort accent suisse allemand, ou en tout cas avec l’accent que prennent les francophones quand ils veulent imiter l’accent suisse allemand :

Quand le chefal te Thomas tompa,

Thomas tompatilnetompatilpa ?

Il m’arrivait de l’entendre, venant de l’autre côté de la porte de ma chambre, de là où ma sœur faisait ses devoirs. J’appréciais cette présence derrière la porte, elle me rassurait, peut-être, sur ma propre existence, ainsi doublée, de l’autre côté de la paroi, par une vie parallèle à la mienne. Mais aussi cela me pesait, comme une limite à ma liberté, comme un reste de cette époque déjà lointaine où la porte pouvait s’ouvrir inopinément, à chaque instant, laissant déferler un torrent de vie,  – de sonorité, de violence, par quoi le caractère de ma sœur se distinguait du mien.

 

DIARISTE ET CONCIERGE : MÊME COMBAT

 

Tout comme les autobiographies ou les correspondances publiées, le genre du Journal littéraire – celui de Jules et d'Edmond de Goncourt, celui de Jules Renard, d’André Gide, de Paul Léautaud, de Charles Ferdinand Ramuz, de Julien Green, de Paul Morand, de Mathieu Galey, de Max Frisch ou de Jean-Louis Kuffer, pour ne citer que mes préférés – n’est-il pas en partie la version stylisée et sublimée de la conversation et du cancan ordinaire et, à ce titre, ne procure-t-il pas au lecteur un délicieux plaisir de voyeur, d’autant plus fort qu’on est sûr, en toute impunité, d’y pêcher quelque ragot, quelque mesquinerie, quelque méchanceté entre deux états d’âme plus généreux ou plus mélancoliques ?

 

Dans son Journal, dont les parties publiées donnent un délicieux avant-goût, Luc Weibel ne faillit pas à la règle : observateur à la Rousseau, démythificateur à la Roland Barthes et concierge littéraire cultivé à la André Gide tout à la fois, il se livre par endroits à de passionnants aperçus où l’incise vacharde, l’aparté caustique et le coup de griffe abondent, livrant un point de vue plus personnel sur un petit monde culturel que la version médiatique décrit d’ordinaire sous un jour plus édulcoré.

 

Il faut dire que dans le microcosme culturel suisse francophone, c’est à dire Genève et Lausanne, prévaut une forte tendance – retenue protestante et consensus de rigueur obligent – à fuir l’enthousiasme généreux ou l’emportement exalté et à leur préférer l’amabilité glaciale qui neutralise tout, y compris de possibles concurrents, quand il ne s’agit pas d’opter, à toutes fins utiles, pour un prudent renvoi d’ascenseur.

 

Heureusement pour le lecteur suisse avide de cancan, un Journal littéraire du terroir, même écrit pour la galerie et retravaillé pour publication, c’est aussi l’occasion pour chaque auteur de se lâcher plus ou moins officiellement.

 

2020 Amiel & Co diaristes 01.jpg

 

On le comprend bien à la lecture des extraits du Journal de Luc Weibel publiés sous le sobre titre d’Automne 2018 dans le tome 43 de la revue Les Moments Littéraires consacré à la version helvète du Journal (Amiel & Co : Diaristes suisses, Paris : Les Moments Littéraires, 2020), des extraits qui côtoient ceux du grand ancêtre genevois Henri-Frédéric Amiel (1821-1881) mais aussi ceux de la crème des diaristes suisses francophones, dont Corinne Desarzens, Roland Jaccard, Jacques Mercanton, Gustave Roud, Jean-Louis Kuffer ou Charles Ferdinand Ramuz, pour n’en citer que quelques-uns.

 

LA GENÈVE DE LUC WEIBEL

 

Certaines des pages retravaillées du Journal de Luc Weibel parues ici se rapprochent de celles d’Amiel, laissant entrevoir une dimension plus introspective et plus rêveuse de l’auteur, même si elles débouchent, par associations d’idées, sur des réflexions plus littéraires :

 

30 septembre [2018]

Esten commande un jus d’orange au gingembre. Elle me le fait goûter : c’est fort ! Je me contente d’un modeste café, et laisse errer mon regard à l’intérieur de l’établissement. Sans penser spécialement à [Georges] Haldas, je me sens gagné par ce qu’il appelle « l’état de poésie » : une douce torpeur suscitée peut-être par l’aspect rassurant du lieu – où le temps s’arrête.

Il faut s’arracher à ce bonheur. Sur la place ensoleillée, passage de deux ou trois femmes, poussant un landau, accompagnées par une fillette qui arbore fièrement une robe serrée à la taille (tout aussi blanche). Vision toute aérienne. Des Érythréennes, dit Esten. Ou des Somaliennes ? Quel plaisir de les voir afficher leurs différences, et ne pas les troquer contre nos tenues stéréotypées ! Ayant traversé au feu vert, nous longeons le boulevard Georges Favon, jusqu’à la librairie « Le Rameau d’Or », appartenant à l’Âge d’homme (son nom avait été choisi par Haldas, qui en avait fait aussi le titre d’un de ses livres). Le Rameau d’or annonce une visite parisienne : celle d’Eric Chevillard, qui vient de publier un de ses recueils de chroniques du Monde. Je vais peut-être m’y rendre...

 

Dans d’autres pages, elles aussi retravaillées, c’est sous un angle différent – et avec quelques apartés documentés – qu'’il présente une personnalité genevoise qu’on connaît mal à force de trop la connaître, comme c’est le cas pour Nicolas Bouvier, objet d’une conférence à laquelle Luc Weibel a assisté et qu’il a ensuite commenté dans son Journal :

 

5 octobre 2018

Chargé d’illustrer des ouvrages de science ou de médecine (souvent pour le compte de la Chimie bâloise), il plonge dans les réserves des bibliothèques. Guidé par son sens de l’image (« Je suis un visuel »), peu attiré par la grande peinture, il découvre que depuis le XVIIe siècle, des centaines de livres de géographie, de botanique, de médecine ont été illustrés par des graveurs de grand talent, ignorés de l’histoire de l’art. Il s’en sert abondamment pour réaliser une collection qui s’appelle « La Science illustrée ». Ce pourrait être un ennuyeux manuel : il en fait un cabinet des merveilles.

Bientôt il s’installe à demeure dans un cagibi qu’on lui a ménagé dans un coin de la Bibliothèque publique et universitaire de Genève (il faut dire qu’il y a ses entrées : son père en est le directeur). « L’écrivain voyageur » qui fascine, par l’évocation des grands espaces qu’il a parcourus, d’innombrables « jeunes » avides de le suivre (sans forcément le lire) s’enferme en réalité dans l’obscurité de sa chambre noire, car bien entendu il photographie lui-même ses trouvailles, selon un art qu’il a appris de son ami Jean Mohr, grand photographe genevois. (Automne 2018, Amiel & Co : Diaristes suisses, Paris : Les Moments Littéraires, 2020).

 

AMIEL COMME EFFET DE MIROIR

 

Il faut dire qu’au-delà de leur commune origine genevoise, de la passion pour la forme littéraire du Journal et de l’intérêt de Luc Weibel pour les douze volumes de celui d’Henri-Frédéric Amiel, effets de miroir compris, un lien personnel lié à une nouvelle incidence familiale rattache l’auteur à son illustre ancêtre, correspondant d’une amie de sa grand-mère (Luc Weibel, en collaboration avec Gilbert Moreau, a été chargé d’établir l’édition et les notes de cette Correspondance publiée en 2020) :

 

Amiel avait prévu minutieusement, dans son testament, le destin futur de ses écrits. Élisa, pour sa part, remettra ses lettres et tous ses papiers à sa cousine Marie, la fille de Pierre Vaucher, à qui la liait une complicité qui remontait à leur enfance. Le paquet contenant la correspondance comportait l’inscription : « À brûler sans lire ». Marie Vaucher était la femme de l’historien Charles Borgeaud qui, selon la tradition familiale, avait prononcé cette parole dont nous lui sommes, aujourd’hui bien reconnaissants : « On ne brûle pas des lettres d’Amiel. » Pour autant, apparemment personne ne les a lues depuis un siècle, jusqu’au jour où, presque par hasard, je les ai retrouvées dans la maison de l’historien – mon grand-père –, où elles étaient restées dans un tiroir oublié. Elles permettront aujourd’hui de connaître, outre une nouvelle facette de la vie du diariste, la personnalité d’Élisa Guédin, interlocutrice d’un grand homme qui ne l’impressionnait pas, mais dont elle n’avait pu se résoudre à effacer elle-même le souvenir. (Avant-propos à Henri-Frédéric Amiel – Élisa Guédin : Correspondance 1869-1881, édition établie et annotée par Gilbert Moreau et Luc Weibel, Paris : Les Moments Littéraires, 2020)

 

2020 Weibel Luc Amiel Guédin Correspondance 01.jpg

 

Ce sont les circonstances de cette trouvaille, mais aussi bien d’autres événements et bien d’autres rencontres qui nous sont racontés d’une plume élégante, caustique et pince-sans-rire tout au long de ces extraits de son Journal que Luc Weibel a intitulé Un été à la bibliothèque (Genève : La Baconnière, 2016) et qui fait partie d’une série autobiographique qui comprend Une thèse pour rien : La Comédie du savoir (Paris : Le Passage Paris-New-York éditions, 2003) et Le Lecteur distrait (Genève : éditions Nicolas Junod, 2020).

 

L’inventaire de la riche bibliothèque de son célèbre grand-père Charles Borgeaud, personnage déjà évoqué dans Le Monument, donne à l’auteur la caution culturelle et le parfait alibi pour dégoiser en toute impunité sur le petit monde culturel genevois entre deux pensées plus philosophiques.

 

LE JOURNAL À L’INDEX (OU PAS)

 

À ce propos, pointons d’entrée un index accusateur et frustré sur des éditeurs qui – je l’avais déjà relevé dans le cas de plusieurs volumes du magnifique Journal de Jean-Louis Kuffer –, n’ont pas l’idée pourtant simple à mettre en œuvre d’ajouter un index, alphabétique celui-là, à la fin de ce type de témoignages personnels, en particulier lorsque sont évoquées des personnalités dont on retrouverait plus facilement la référence, pour une critique ou dans le cadre d’une recherche sur une figure ou un évènement, quand ce n’est pas par pure curiosité, malsaine ou pas.

 

Selon les goûts et les disponibilités, qu’on lise le livre d’une traite ou qu’on décide d’y piocher selon les humeurs, une table des matières, si détaillée qu’elle soit, ne suffit pas. Dans le cas de Luc Weibel, ce manque d’index se fait cruellement sentir dans Une thèse pour rien : La Comédie du savoir (Paris : Le Passage Paris-New-York éditions, 2003) – qui fait superbement revivre tout le Gotha du monde universitaire de l’époque mai 68 –, ou dans Le Lecteur distrait (Genève : éditions Nicolas Junod, 2020) qui revient sur toute une vie de culture, de lectures et de rencontres.

 

Même manque d’index ici, alors que dans Un été à la bibliothèque (Genève : La Baconnière, 2016) défile tout un Who’s Who culturel suisse et international : Amélie Plume, Corinne Desarzens, Félix Vallotton, Le Corbusier, Pierre Fatio, Charles Ritter, Pierre Vaucher, Jean-Marc Lovay, Nicolas Bouvier, Jean- Michel Olivier, Niklaus Meienberg, Jacques Chessex, Roland Pellarin, Soljenitsyne, Jean Starobinski, Tzvetan Todorov, Jorge Luís Borges, Joël et Doris Jakubec, Philippe Jaccottet, Yvette z’Graggen, Enric Vila-Matas, Michel Butor, Philippe Lejeune, Peter von Matt, Marion Graf, Isabelle Martin ou Adrien Pasquali, pour n’en citer que quelques-un(e)s.

 

DES ENTERREMENTS DE PREMIÈRE CLASSE

 

Dans Un été à la bibliothèque, comme dans tout bon Journal, c’est le subjectif qui l’emporte et qui mêle réflexions personnelles, rencontres et événements de toutes sorte. En guise d’ouverture au livre, c’est à la cérémonie funèbre de la tante de l’auteur qu’on assiste :

 

Les cérémonies funèbres... La plupart du temps elles suscitent en moi des sentiments mitigés. Il arrive qu’on soit ému, mais le plus souvent on est agacé par les discours qui sont tenus. Certains pasteurs se livrent à des homélies hors de propos, et les laïcs, quand ils prennent les choses en main, ils privilégient l’évocation de détails prosaïques, l’épanchement de sentiments chaotiques qui déparent ces moments où il serait plus séant de songer à la vanité de toutes choses. Si l’on en croit celui que je n’hésiterai pas à appeler le R. P. Bernard Crettaz, expert en « thanatologie », il existe des veillées funèbres où l’on passe des clichés retraçant la vie du défunt, et où le seul vocable qui n’est jamais prononcé est le mot « mort ». Memento mori : l’adage ancien est changé en son contraire.

 

Cette tante possédait une maison à Onex. Sa fille, cousine de Luc Weibel, lui demande de l’aider à faire l’inventaire de la maison, en particulier la riche bibliothèque de leur grand-père commun, l’historien Charles Borgeaud, et c’est parti pour toute une série de notations précises toujours et drôles souvent.

 

On visite l’appartement d’un ancien professeur d’histoire au collège qui vient aussi de décéder et où différentes personnes se retrouvent dans la belle bibliothèque du défunt :

 

Il s’étonne que Philippe S. n’ait pris aucune disposition relative à l’avenir de sa bibliothèque. Micha trouverait beau de destiner tel livre à tel ami (est-ce ce qu’il envisage pour ses livres à lui, dont le nombre est aussi appréciable, dans une direction plus littéraire que celle de Philippe S. ?).

Comme nous reparlons photo, Micha trouve qu’il y aurait un beau cliché à faire : il me montre le lutrin qui, placé au centre de la pièce, porte un atlas de géographie, et un livre de C. F. Ramuz dont le titre est : Fin de vie.

 

Dans la foulée, Luc Weibel enterre sa propre vie professionnelle à l’École de Traduction et d’Interprétation de Genève :

 

Avec quel bonheur je quitterai définitivement – l’année prochaine – ces séances interminables, où l’on est réduit à l’inaction la plus totale, d’autant plus que maintenant je n’ai même plus en main les documents qui, naguère, me permettaient de faire semblant d’être au courant. Il faut dire que pendant ces trente-cinq ans de présence à l’ETI je n’ai jamais pris la parole, à l’exception de quelques cas où j’étais chargé de faire un rapport. C’était quand j’étais membre de la commission chargée d’instruire les « oppositions ». À cette occasion mes collègues pourtant très bavards découvraient que le français n’était pas leur langue maternelle. Ils me demandaient de rédiger le rapport, mais voulaient bien m’en dicter les termes.

 

... et rêvasse sur les bonnes fortunes de certains de ses collègues, dont le linguiste et historien des religions Willy Borgeaud (1913-1989) :

 

Invité à l’Institut national genevois par Uli Windisch, il avait répondu à diverses questions, avait évoqué diverses recherches qu’il avait entreprises, et qui n’avaient pas abouti. Il avait émigré en Amérique, avait passé du temps dans les Antilles. Il était accompagné d’une superbe femme noire. Conclusion : « J’ai été distrait par la vie. »

 

VIDE-GRENIER ET CULTURE

 

Contrairement à ce que le titre du livre affirme, on imagine bien que l’inventaire de la bibliothèque et de la maison du grand-père de Luc Weibel prendra plus de temps qu’un été, ce qui donnera à l’auteur tout loisir de se laisser aller à son goût pour l’histoire et la petite histoire :

 

J’ai toujours voulu « faire de l’histoire », sans savoir exactement ce que cela signifiait. Je n’avais de rapport avec le passé que par les livres. Et voici qu’un chantier se propose à moi : une multitude d’objets et de documents qui permettrait théoriquement d’accéder – sur une tête d’épingle – à la « reconstitution intégrale du passé » qu’ambitionnait Michelet. (...) Hier la palette du possible s’est singulièrement élargie, grâce à la présence des femmes. Les hommes cultivent la gymnastique, l’esprit militaire, la volonté, voire l’héroïsme. Ils se tournent vers le droit, la patrie, le civisme. Les femmes sont attirées par la spiritualité, la théosophie, les « autres mondes », dont témoignent quantité de petits ouvrages de piété relégués dans les réduits. Elles pratiquent l’art épistolaire, comme grand-maman qui, dans ses lettres à ses filles, renouvelle les effusions de Mme de Sévigné (dont le portrait figure dans un couloir). Possibilité d’une « histoire genre », d’autant que parfois les sexes échangent leurs rôles. Il y a du féminin chez les hommes et du masculin chez les femmes. Dora pour sa part introduit un élément nouveau : le culte d’un amour romantique, absolu, qui s’exprime dans son journal de veuve.

 

On se promène avec Luc Weibel à Alcine, le nom fictif donné dans ce livre à cette vaste maison de famille bourgeoise où les ancêtres de l’auteur toisent le visiteur depuis des portraits dont certains ont été commandités chez les artistes alors en vogue :

 

Hier midi, je prends le chemin de la Bibliothèque d’art et d’archéologie où l’on me remet le « catalogue raisonné » de l’œuvre de Félix Vallotton, en trois forts volumes admirablement illustrés. L’ouvrage est dû à la plume de Marina Ducrey. Je n’ai pas à chercher longtemps pour découvrir que le Vallotton d’Alcine... est tout simplement le portrait d’Auguste Borgeaud qui trône au-dessus du secrétaire du petit salon ! Ce tableau avait été commandé au peintre par Charles Borgeaud en 1885, nous dit le commentaire, et payé 200 francs. Vallotton avait été assez content de réaliser le portrait de « l’oncle Borgeaud » : c’était la première commande qu’on lui faisait (commande qui est mentionnée au numéro 5 du « livre de raison » de Félix Vallotton, reproduit dans l’ouvrage de Marina Ducrey).

 

On y trouve d’autres portraits qui éclairent la famille d’un jour plus mondain :

 

Béa est à la recherche d’une photo de « Charles Borgeaud jeune » pour Silvia. Elle tombe sur une photo d’une jeune femme avenante en costume de bain d’avant 1914 : « C’est tante Juliette ! » s’écrie-t-elle. Il s’agit de la deuxième femme d’oncle Henri. « Elle avait été mannequin. Elle se teignait les cheveux en vert. »

 

UNE DENTELLIÈRE HISTORIQUE

 

Il y a aussi les péripéties inévitables d’une liquidation d’héritage, lorsque le chargé d’inventaire méticuleux est confronté aux héritiers, plus expéditifs, qui n’hésitent pas à liquider ce qu’ils considèrent comme inutile et ne font pas dans la dentelle, littéralement :

 

Jeudi Silvia avait sorti d’une valise des dentelles qu’elle avait jetées dans un sac-poubelle. J’avais laissé faire, content de ce que je pouvais « sauver », et soucieux de ne pas avoir une attitude trop négative face à son désir de faire de l’ordre. (...) Or la biographie de Mme Vaucher-Guédin m’apprend qu’elle avait monté un atelier de dentelle et qu’elle avait inventé « le point de Genève ». Enfer et damnation ! Aussitôt je me précipite au garage où sont entreposés les sacs-poubelles de la maison. Par chance j’y ai trouvé un carton plein de dentelles.

 

De fil en aiguille, on fait d’autres liens, car la dentellière est l’autrice d’une contribution non négligeable pour la vie culturelle genevoise :

 

Mme Vaucher-Guédin était la mère de l’historien Pierre Vaucher. La grande armoire de la bibliothèque nord contient des piles de brochures d’histoire suisse qui lui appartenaient, et de nombreux paquets de correspondance. J’en extrais quatre cahiers de la main de grand-maman : c’est une copie des lettres de Pierre Vaucher à... Charles Ritter. Me voici dans du sérieux. D’après la première de ces lettres, cette correspondance contient, de la part de Pierre Vaucher, un récit détaillé de sa jeunesse. Finalement, cette bibliothèque un peu délaissée m’attire plus que celle de Borgeaud. Pierre Vaucher est une figure attachante. C’était surtout un érudit, mais s’il a fait recopier ses lettres par sa fille, c’est qu’il y attachait du prix et qu’il envisageait une publication. Elles me permettront peut-être de reconstituer l’itinéraire intellectuel qui l’a conduit de la théologie à l’histoire, de la foi religieuse à la vocation scientifique (selon le grand modèle de Renan, dont la bibliothèque abrite de nombreux volumes).

 

QUAND L’ÉCRIVAIN A DES MOTS

 

En dehors de cet inventaire à la Prévert, Luc Weibel assiste à certains événements littéraires, notamment à un raout pour célébrer les trois fois vingt ans de Jean-Marc Lovay, écrivain-voyageur valaisan qui fait pendant à l’écrivain-voyageur genevois Nicolas Bouvier.

 

C’est l’occasion rêvée pour un passage d’anthologie sur une certaine intelligentsia du terroir où les mauvaises langues ne manquent pas et où la verve vacharde de Luc Weibel se déchaîne dans l’aparté, la tournure, le vocable mordant, la citation entre guillemets, l’incise, et jusque dans la ponctuation :

 

« Rencontre » à la fondation Bodmer de Cologny à l’occasion des soixante ans de Jean-Marc Lovay, un auteur – selon la remarque perfide de Jean-Michel Olivier – d’autant plus fêté dans les médias que son audience est restreinte dans le public. La situation est-elle inverse pour Jean-Michel Olivier ? Son dernier roman à clé vient d’être éreinté dans la Tribune par Lionel Chiuch, qui lui reproche un manque de « structure » mais reconnaît qu’il contient des portraits amusants de Metin Arditi et d’Étienne Dumont.

 

Plus loin, on tombe sur un groupe de femmes savantes qui font la fierté du monde universitaire et médiatique :

 

Parvenu à la terrasse de la fondation Bodmer, j’entre dans le pavillon de gauche où il n’y a personne pour l’instant à part trois muses de la critique romande : Marion Graf, Isabelle Martin, Doris Jakubek, qui se livrent à une conversation cryptique sur les livres de Lovay. Ne pouvant contribuer en rien, je complimente Isabelle sur son récent article consacré à Simone de Beauvoir.

 

On attend le principal intéressé, qui brille par son absence :

 

Notre petit groupe est renforcé ( !) par l’arrivée de Jean-Claude Fontanet (amené par Sylviane Dupuis) et de Vahé Godel. Un public bien maigre pour fêter Lovay, dont on apprend alors... qu’il ne viendra pas à cette rencontre suscitée par son 60e anniversaire ! Bravo pour ce mépris des vaines gloires ! Il est vrai que sa dégaine de bourlingueur s’insérerait mal dans ce pavillon majestueux, d’un classicisme révélateur des goûts de son constructeur Martin Bodmer, pour qui la vraie littérature s’arrêtait à Goethe – et Thomas Mann à la rigueur.

 

Qu’à cela ne tienne, la cérémonie commence :

 

Mais il est temps de s’asseoir et d’écouter Jacques Probst nous lire le début de Réverbération, un texte au sujet indéfinissable, une sorte de dialogue entre d’improbables personnages. On n’y comprend rien mais chaque phrase a du rythme, de la densité.

(...) Le professeur Charles Méla, directeur de la fondation, va-t-il éclairer ces labyrinthes ? Il met à profit sa connaissance de la rhétorique classique et médiévale pour pointer chez Lovay toute une série de figures dérivant de la fatrasie. Oui, on peut rattacher Réverbération à un genre (qui se prolongerait jusqu’à Joyce, lui aussi illisible ?), mais on n’en saura pas beaucoup plus.

Me tournant vers Jean-Claude Fontanet, je lui demande son impression. Il se borne à me dire : « Je suis un naturaliste ! »

 

DYNASTIES GENEVOISES

 

À d’autres moments, Luc Weibel participe à la vie mondaine genevoise lorsqu’elle célèbre ses dynasties qui, pour être discrètes, n’en sont pas moins très présentes, depuis plus de quatre siècles pour certaines :

 

Olivier Fatio annonce en grande pompe le don des archives Fatio à la BPU. Il a sous le bras le catalogue de ce fonds – à vrai dire déjà déposé par son grand-père Guillaume Fatio – et le remet à M. Jaquesson qui vient d’arriver in extremis, fendant la foule. (Finalement, une couronne est déposée sous la plaque... par les enfants de la famille Fatio). Moment glamour : ces enfants alignés avec leurs parents le long de la fontaine font penser aux photos de familles royales dans les magazines. Un garçon un peu plus grand que les autres monte sur une échelle et accroche la couronne d’œillets qui porte pour toute inscription : « Pierre Fatio 1662-1707 ».

 

C’est aussi l’occasion d’évoquer en passant l’histoire des ramifications d’une autre grande dynastie de Genève, les Bouvier, dont un des rejetons, Nicolas, continuera la prestigieuse lignée :

 

J’avais une autre raison, ce matin, de compulser les Filiations protestantes. Dans une lettre de ma grand-mère à ma mère, il est question d’ « Antoinette » et d’une visite à Lancy : « Nicolas passera l’été chez ses grands-parents Maurice. »

S’agit-il de Nicolas Bouvier ? C’est probable. L’ouvrage me renseigne. Le grand-père de Nicolas Bouvier s’appelait Pierre Maurice. Il descendait d’une éminente famille, dont l’un des membres avait été maire de Genève à l’époque de Genève à l’époque de l’Empire (il avait même obtenu le titre de baron).

Soudain je me rappelle une lecture que Bouvier avait faite au Théâtre de Carouge, devant un public pas très nombreux. Il nous avait lu des textes relatifs à son enfance, qui sauf erreur n’ont pas été publiés. Il y parlait notamment de ses vacances dans un château vaudois, chez un grand-père compositeur qui vivait à Munich, où il fréquentait les plus grands musiciens de l’époque. À la fin de la soirée Marlyse Pietri (des éditions Zoé) nous avait emmenés boire un verre avec l’écrivain. Je lui avais demandé quel était le nom de ce compositeur. La question lui avait-elle paru indiscrète ? Il y avait répondu de telle façon que ce nom – Maurice – ne m’avait rien « dit », et m’avait laissé sur ma faim. Bouvier le bourlingueur redoutait-il les identifications « genevoises » ? Les articles des Filiations le rattachent aussi aux Sarasin et aux Diodati, ce qui fait de lui un membre de plein droit de l’aristocratie genevoise.

Du reste le volume Routes et déroutes publiés par Irène Lichtenstein donne tous les détails souhaitables sur le grand-père de Bouvier, mais sans donner son nom, et sur sa grand-mère Sarasin. L’écrivain y décrit un peu le milieu qu’ils fréquentaient à Munich. Quant à sa mère Antoinette, il la présente comme un mélange de grande culture européenne et d’évangélisme. Elle avait amené d’Allemagne à Genève une bonne prussienne Bertha, qui martyrisait les enfants. Bouvier ne dit pas que sa mère écrivait – on lui doit un volume de vers –, mais s’étend sur sa pruderie et sa phobie de la masturbation, digne du docteur Tissot. Elle affublait ses enfants de vêtements grotesques qui faisaient d’eux la risée de leurs petits camarades.

 

Dans Un été à la bibliothèque, on le voit, le ragot a du bon, et d’autant plus qu’il est retranscrit dans une langue magnifique et un style qui utilise avec virtuosité, et comme pour une fiction, toutes les ressources de l’écriture pour rendre vivant un univers genevois bien plus tumultueux, romanesque et drôle qu’on aurait pu se l’imaginer.

 

EXTRAIT

 

Vendredi matin, le pasteur Roland Benz m’avait demandé de guider dans la vieille ville un groupe de participants. Je potasse divers guides et documents avant de gagner l’église Saint-Germain où, à trois heures, je retrouve Blaise Menu et Jean-Claude Mokry, curé de la paroisse « catholique chrétienne ». Peu à peu la nef se remplit. Un personne (Anglais) demande quelqu’un qui pourrait traduire en ukrainien, letton, lithuanien. Alexander (étudiant en théologie) donne la parole au curé Mokry qui entreprend d’expliquer ce qu’est la communauté catholique chrétienne ou vieille-catholique. Le traducteur allemand ne comprend rien et dit que nous sommes dans eine alte katholische Kirche. Confusion et sourire du côté des « guides » dont je suis. Alexander demande ce qu’il y a sur le drapeau genevois. Puis il nous livre l’étymologie de « Genua ». D’après la traduction allemande on a l’impression que la « source » du lac est à Genève. « A-t-il puisé son savoir dans le Reader’s Digest ? » demande mon voisin.

(...) Premier arrêt devant la maison de Sellon, au no 2 de la rue des Granges. Je m’étais fait un petit schéma : après la Genève théologienne des XVI – XVIIIe siècles, après la Genève des sciences et de l’Aufklärung (c’est bien le moment d’utiliser ce mot !), venait la Genève philanthropique avec le comte de Sellon, militant de l’abolition de la peine de mort, gendre de Cavour, et Mme de Gasparin, à qui on pouvait rattacher l’origine de la Croix-Rouge.

(...) Évidemment, j’ai un peu de peine à intégrer dans mon schéma le passage par le Grand-Mézel (à la fois boucherie et ghetto au moyen-âge), mais je me rattrape à la Tertasse avec la dynastie de Saussure (où j’oublie de mentionner Éric de Saussure, l’un des premiers frères de Taizé !). Je fais un sort à Ami Lullin et à sa fille – sujet favori d’Esten dans ses travaux sur le luxe au XVIIIe – : Marie me dit que ce passage a été apprécié, car c’est une histoire personnelle qui donne vie é ces vieilles pierres.

À la place Neuve, je monte sur les marches du monument Dufour. Le XIXe siècle genevois « rattrape le temps perdu » en créant une place dédiée aux arts : Musée Rath, Conservatoire, Grand Théâtre. Parlant allemand, j’insiste sur l’apport allemand : les Toepffer, le duc de Brunswick bienfaiteur de la ville, Carl Vogt fondateur de l’Université moderne. Un auditeur me reproche d’avoir oublié Dufour et je me lance dans les rapports entre Genève et la Suisse. Nous voici aux Bastions. Je parle tout naturellement du Monument des Réformateurs. Mais le temps a passé. Il est cinq heures et les participants doivent gagner Palexpo en toute hâte s’ils veulent toucher leur casse-croûte avant la Prière du soir. Seuls trois irréductibles m’entourent encore :

– Comment définissez-vous la mentalité suisse ? me demande un Hollandais.

– Quelle est la source de la prospérité de votre pays ? Quels sont les rapports avec l’Europe ? Que représente l’UDC ?

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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26/05/2022
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30 Rock ou Tina Fey, serial écrivaine

Quand on parle d’écriture, on oublie qu’elle ne concerne pas seulement le roman, qui truste les prix littéraires et les médias pour des raisons commerciales mais qui n’est qu’une variante de l’écriture parmi d’autres où les chefs-d’oeuvre, petits et grands, abondent tout autant : ce qui compte, c’est le talent, quel que soit le support.

 

Par exemple, la publicité et ses impératifs commerciaux demandent aussi une grande virtuosité et une grande efficacité d’écriture : pour des questions de coûts, il faut faire passer le message maximum en un minimum de mots.

 

Sacha Guitry  n’hésite d’ailleurs pas à écrire : « Dieu lui-même croit à la publicité : il a mis des cloches dans les églises. »  Il parlait pour sa paroisse, si j’ose dire, car il s’est brillamment illustré dans ce domaine et les raisons alimentaires n’empêchent pas l’intelligence, l’ingéniosité, l’humour et le talent comme le démontre une publicité qu’on lui doit pour l’exquis chocolat Elesca qu’il a formulé en toutes facétieuses lettres : L.S.K.C.S.Ki.

 

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De même, de nombreuses publicités écrites par Frédéric Beigbeder dans les années 90 restent encore dans les mémoires – plus que le reste de son oeuvre, disent les mauvaises langues – comme son fameux slogan pour une marque de soutien-gorge, où, sur de grandes affiches, le mannequin Eva Herzigova arbore le produit sans rien d’autre, regardant le passant et l’automobiliste avec la légende : « Regardez-moi dans les yeux... J’ai dit les yeux... »

 

 

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 ELAINE MAY ET TINA FEY

 

On oublie aussi que tout film et toute série télévisée sont d’abord une écriture et que leur succès doit autant à l’auteur du scénario et des répliques qu’à la manière dont le metteur en scène sait les rendre efficaces par l’image et le jeu des acteurs.

 

Une écriture intelligente, subtile, drôle que j’aime passionnément, c’est celle de Tina Fey, la scénariste et actrice de la brillante sitcom américaine 30 Rock (sept saisons et 138 épisodes de 2006 à 2013).

 

Dans un bonus de la troisième saison, que je viens de revoir, cette sitcom reçoit un énième Grammy Award et c’est Alex Baldwin, acteur génial et grand protagoniste de la série, qui est primé. Dans son petit discours de remerciements, il dit quelque chose comme : One day, people will understand that Tina Fey is the Elaine May of our days (« un  jour on comprendra que Tina Fey c’est l’Elaine May de notre époque »).

 

Elaine May, dans les années 60-70, c’est la comédienne improvisatrice et scénariste par excellence. Elle est l’auteure, pour la scène et pour la télévision, de toute une série de sketches hilarants qu’elle a joués avec son partenaire Mike Nichols et qu’on trouve sur Youtube. C’est aussi à Elaine May qu’on doit, entre autres, la brillante adaptation - d'après la pièce originale de Jean Poiret et non d'après la version filmée avec Michel Serrault - de La Cage aux folles dans sa version américaine, The Birdcage (1996) du même Mike Nichols, avec Robin Williams et Nathan Lane.

 

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Je me suis rappelé de cette comparaison entre Tina Fey et Elaine May à cause de trois épisodes que la scénariste Tina Fey a insérés dans la troisième saison de 30 Rock au sujet d’un des voisins d’immeuble du personnage qu’elle interprète, cette Liz Lemon, responsable d’une équipe de scénaristes infantiles dans une télévision commerciale qui part à la dérive.

 

SOIT BEAU MAIS TAIS-TOI

 

Il s’agit d’un très bel homme, gauche et timide, un peu perdu après un récent divorce et sur qui elle flashe.

 

Par différents stratagèmes, cette Liz Lemon parvient à le séduire, mais au fur et à mesure de leur relation se rend compte que cet homme – beau et nul en tout et convaincu d’être brillant dans tous les domaines qui vont de la gastronomie au sport – obtient facilement tout ce qu'il veut par sa seule beauté physique et un charme qui touche hommes et femmes, lui-même attribuant ses succès à son propre mérite.

 

 

À un certain moment, elle lui fait remarquer que son monde n’est pas le vrai monde, et le lui prouve au restaurant en commandant un plat un peu compliqué. La serveuse arrive, Tina Fey masque le visage de son amant avec le menu, et la serveuse lui aboie une réponse au sujet de la commande du style « mais vous croyez quoi ? Vous pensez que j’ai que ça à faire ? ». 

 

Il y a une autre scène où ils sont au club de tennis et l’amant explique qu'il était champion de tennis à l'Université, et qu'il donne des cours à la demande, mais que pour elle il va se retenir de jouer trop fort. Ils commencent à jouer et il rate toutes les balles, mais il est si charmant dans sa nullité qu’une joueuse du court d’à côté lui demande s’il donne des cours.

 

Je trouve cette observation, cette description de ce type de caractère, très subtile, je ne me souviens pas d’avoir vu ça ailleurs, ni rien lu à ce sujet.

 

Ça m’a rappelé des gens que j’ai connus, très beaux et convaincus d’être doués en tout, affirmant dominer plusieurs langues, et notamment l’anglais, par exemple. Et puis au final, on s’aperçoit que c'est bâclé, approximatif, avec des choses traduites mot à mot du français, des erreurs de syntaxes, un usage erroné des verbes et des concordances de temps, des erreurs de registres, des expressions désuètes apprises par cœur ou utilisées dans un mauvais contexte...

 

Et on ne dit rien parce que le charme opère si fort qu'on se dit qu'on se trompe, que c'est sûrement un mauvais jour, que ce n’est pas si important.

 

C’est ce que Liz Lemon tente d’expliquer à son amant qui, faisant un effort pour pouvoir rester avec elle, décide de vivre honnêtement, de ne pas prétendre être autre que ce qu’il est. Évidemment, elle le bat à plates coutures au tennis ce qu’il ne supporte pas, l’accusant de tricherie.

 

Inutile de dire qu’il ne tient pas une semaine et préfère revenir à ses illusions – « The Bubble », la bulle – et continuer à s’en tirer avec son charme maladroit.

 

Leur scène de rupture est digne d’une anthologie : on le voit lui dire adieu, il est beau et touchant dans sa veste de cuir noir. Il s'excuse pour la manière dont il l'a traitée l'autre jour au tennis, lui dit que tous deux pourraient recommencer à zéro, lui demande de partir avec lui là maintenant, sur sa toute nouvelle moto.

 

À ce moment-là, Liz Lemon aperçoit la moto et lui dit: « Je ne crois pas que ça va marcher ».

 

Il comprend, s’en va digne, noble, viril, sans se retourner, met son casque, enfourche fièrement son bolide et part en zigzaguant et en heurtant les voitures tout autour.

 

Brillant.

 

©Sergio Belluz, 2022, Le journal vagabond (2018).

 

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25/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : Croire à Genève (2006)

Dire Rome protestante pour dire Genève, c’est rappeler qu’elle est depuis le XVIe siècle une sorte de Vatican calviniste dont la puissance spirituelle mais aussi financière, s’est construite sur l’accueil des réfugiés protestants, y compris une quarantaine d'influentes dynasties huguenotes qui, encore aujourd’hui, président à la destinée de ce qui, en 1815, est devenu République et Canton de Genève après quelques 250 ans d’indépendance en tant qu’état républicain  théocratique protestant entre France et Confédération Helvétique.

 

Ce pouvoir s’est consolidé dès les origines par l’équivalent pour le monde protestant de la très catholique romaine Congrégation pour la doctrine de la foi sous la forme de la création par Jean Calvin de sa célèbre Académie – aujourd’hui Université de Genève –, dont le but a été de former des pasteurs de toute l’Europe, en particulier des Pays-Bas et de la Grande-Bretagne (Angleterre et Écosse), afin qu’ils propagent à leur tour la bonne parole dans leurs pays et jusque dans les colonies de leurs empires respectifs, dont les États-Unis (New York a été néerlandaise avant d’être anglaise), avec l’impact mondial qu’on connaît, mouvements évangélistes et missionnaires compris.

 

CATHÉDRALE SAINT-PIERRE VS BASILIQUE SAINT-PIERRE

 

La comparaison avec le Vatican ne s’arrête pas là : c’est aussi dans la pierre que s’est affirmée la puissance protestante de Genève. Sans compter les innombrables temples qui parsèment toute la ville, il y a aussi ces autres temples monumentaux que sont les établissements bancaires et les résidences des dynasties financières de Genève qui ont fait la fortune de la ville (on pense aux magnifiques hôtels particuliers de la rue des Granges qui surplombent la place de Neuve, toujours aux mains des mêmes familles).

 

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De même, en référence au « prince des apôtres » et premier évêque de Rome, si le Vatican possède sa  basilique Saint-Pierre, Genève, elle, est fière de sa cathédrale Saint-Pierre vidée de tous ses ornements catholiques après la Réforme, et à laquelle on accède, dès le XVIIIe siècle, par une entrée monumentale faite de six hautes colonnes de style gréco-romaines qui joignent l’utile au doctrinal, évitant un possible écroulement de l’édifice tout en rappelant la puissance urbi et orbi du protestantisme :

 

Si la Rome papale est grande, Genève protestante est plus grande encore ; si l’une est la capitale des beaux-arts, l’autre est celle d’une idée. Aussi, pendant que le touriste va sur les bords du Tibre pour voir comment on y taille des statues, le penseur va sur ceux du Léman pour voir comment on y fait des hommes. Le huguenot, Messieurs, est la création de Calvin. (Discours du pasteur alsacien François Puaux à l’inauguration de la Salle de la Réformation).

 

Et pour qui penserait que tout ça ce sont de vieilles histoires et qu’aujourd’hui, dans un monde fortement laïcisé, cette influence protestante est devenue anecdotique et a été reléguée au profit de réalités bien plus influentes, rappelons que l’Occident n’est pas le monde, que partout, y compris en Occident, les intégrismes et les traditionalismes refont surface, et que nos conflits Nord-Sud, qu’ils soient économiques ou politiques, ne sont peut-être qu’un des avatars de cette longue guerre de religion entre protestants et catholiques qui n’a pas dit son dernier mot.

 

J’en veux pour preuve un de mes amis colombiens, religieux de l’ordre hospitalier de Saint-Jean de Dieu qui, visitant Genève tout récemment, a catégoriquement refusé de visiter l’Auditoire de Calvin, se signant par trois fois pour être sûr de conjurer le mauvais sort, en un vade retro Satanas tout ce qu’il y a de plus actuel.

 

GENÈVE, UNE AFFAIRE DE FAMILLE ?

 

C’est tout ça et bien d’autres choses qu’on trouve dans Croire à Genève : La Salle de la Réformation (XIX-XXe siècle) (Genève : Labor et Fides, 2006).

 

Luc Weibel, en brillant écrivain-historien-sémiologue, y décrypte à nouveau un des lieux emblématiques – disparu celui-là – de cette Genève protestante qu’il sait évoquer, documentation fouillée à l’appui et humour compris, à la façon d’une anecdote de famille.

 

La comparaison n’est pas fortuite puisque pour Le Monument l’auteur s’était déjà servi, entre autres, de la correspondance de Charles Borgeaud, son grand-père maternel, à l’origine du projet du Mur des Réformateurs. Ici, autour de 1920, c’est l’architecte Charles Weibel, le grand-père paternel de l’auteur, qui est chargé de réaménager ce Calvinium ou Salle de la Réformation, qui a existé à Genève, rue du Rhône 65, de 1867 jusqu’à sa disparition.

 

Conçu vers 1864, pour célébrer le 300e anniversaire de la mort de Jean Calvin et avec l’ambition de créer un espace qui favorise toute activité religieuse, éducative et culturelle en lien avec le protestantisme,  ce vaste édifice, qui abrite plusieurs salles de conférences à l’excellente acoustique, hébergera dans les années 1920 les deux premières réunions de la toute nouvelle Société des Nations – les délégations de 42 états de cet ancêtre de l’ONU n’avaient pas encore trouvé leurs locaux –, servira quelques années aux répétitions de l’Orchestre de la Suisse romande dirigé par Ernest Ansermet et, plus tard,  aux concerts de l’Orchestre de chambre de Genève ainsi qu’aux récitals de pianistes vedettes comme Alfred Cortot ou Clara Haskil, et terminera en scène branchée où se produisent des artistes de variétés en vogue, dont Johnny Halliday, Françoise Hardy ou Claude François, c’est dire si ses plus de 100 ans d’existence ont été contrastés.

 

Quant à ce livre qui en retrace la petite et grande histoire, on hésite presque à parler de prédestination – on sait combien cette notion chère à Calvin n’a pas fait que des convaincus... – car, en plus d’un grand-père architecte qui a mis la main à l’ouvrage, une autre incidence familiale est à l’origine de cette histoire passionnante :

 

[Je possédais] une action de la Salle de la Réformation, grande salle de réunion et de spectacle de Genève, démolie en 1969. Je n’y attachais pas grande importance et regardais distraitement les convocations que la Société propriétaire [m’]adressait chaque année pour son Assemblée Générale. Un jour [on] m’appelle et [on] me dit : As-tu vu qu’à la prochaine Assemblée Générale de la Salle de la Réformation il y aura un exposé sur son histoire et ses archives ? Cela pourrait t’intéresser. Nous décidons de nous y rendre, dans les locaux de l’actuelle Maison de la Réformation à la Jonction. (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

QUAND ON RÉVEILLE CALVIN

 

À la lecture de Croire à Genève, on comprends que le titre du livre, est à prendre dans les deux sens : on parle bien de la foi protestante telle qu’elle est pratiquée à Genève, mais aussi de la confiance dans la puissance de Genève – la foi déplace les montagnes – pour lancer  ce grand projet de salle, ou plutôt de salles au pluriel, puisque dans cet espace voué à Calvin et au protestantisme se trouvaient une Bibliothèque calvinienne, des tableaux, un musée missionnaire ainsi qu’un fameux « Relief de Jérusalem », une maquette de la Ville Sainte réalisée entre 1864 et 1873 par Stephen Illès, un artisan hongrois pour l’Exposition universelle de 1873 à Vienne (il se trouve aujourd’hui au Musée de la Tour de David, à Jérusalem).

 

C’est le pasteur genevois Jean-Henri Merle d’Aubigné (1794-1872) – de la famille de Madame de Maintenon – qui est l’initiateur de ce projet ambitieux qui a tout à voir avec la période de ce qu’on nomme « Le Réveil » (1820-1850) dans le jargon historico-religieux protestant, une réaction de prédicateurs méthodistes et baptistes britanniques et suisses contre un libéralisme et une laïcité croissante des Églises protestantes au XVIIIe siècle. On cherche à revenir au dogme, à restaurer une foi plus proche des débuts du protestantisme, plus rigoureuse aussi, plus engagée, et qui fait du christianisme un choix de vie plutôt qu’une doctrine.

 

Ce « Réveil » a son centre à Genève sous l'influence d’énergiques évangélistes écossais (Robert Haldane, Richard Wilcox et Henry Drummond). Jean-Henri Merle d’Aubigné s’en inspire pour son projet qui ressemble à ce qu’on appellerait aujourd’hui un centre socioculturel ou une salle polyvalente qu’il veut dédier à Jean Calvin et placer sous son égide, un lieu prestigieux consacré à des activités d’édification religieuse et sociale en lien avec le protestantisme, notamment grâce à des conférences, un format très en vogue alors, en Angleterre notamment.

 

LA FOI DÉPLACE LES MONTAGNES

 

C’est là qu’intervient le banquier genevois Alexandre Lombard (1810-1887), évangélique par son père, Gédéon Lombard, fondateur de la Société biblique de Genève. Il fait sa fortune et celle de ses clients en pariant et en investissant sur un nouveau marché à la fois protestant et prometteur, les États-Unis. Sous un aspect plus social, Alexandre Lombard a aussi beaucoup milité pour que le dimanche soit chômé pour tout le monde.

 

Pour cette nouvelle salle polyvalente, il trouve qu’on devrait s’inspirer du Exeter Hall, de Londres, qui réunit les assemblées générales des sociétés philanthropiques du pays :

 

Il existe (...) dans ce bâtiment, des salles qui servent aux réunions périodiques des principales sociétés religieuses, salles de moyenne et de grande dimension, selon l’importance des assemblées qu’on y convoque. Qui n’a entendu parler de la grande salle où se tiennent les réunions annuelles de la Société des missions de Londres, et qui peut contenir commodément 5000 assistants. (Alexandre Lombard, Souvenirs d’Angleterre et d’Écosse : Genève, 1847)

 

Dans son livre, Alexandre Lombard cite aussi un extrait de L’Unité de l’esprit dans le lien de la paix (L. Bonnet : Paris, 1847) :

 

« Exeter Hall, dit l’auteur d’un ouvrage récent [L. Bonnet, L’Unité de l’(...) est le home de toutes les sociétés religieuses, le rendez-vous assuré de tous ceux qui s’en occupent, le Lloyd du règne de Dieu, la Bourse où s’échangent toutes les grandes et les pieuses pensées qui vont ensuite se répandre sur toutes les parties du globe en œuvres de dévouement et d’amour. »

 

UN PEU D’ARCHITECTURE MAIS PAS TROP

 

Le projet est lancé, le financement se fera par actions dont la majorité sera achetées par des évangéliques anglais. Alexandre Lombard propose gratuitement un terrain qui lui appartient dans ce qui est aujourd’hui le quartier des Tranchées (où se trouve l’église orthodoxe russe de Genève).

 

Au final, le comité préfère un terrain qui appartient à l’État de Genève et qui se trouve à l’angle Boulevard Helvétique/rue du Rhône, à l’endroit où se trouvaient les anciennes fortifications.

 

Quant à l’architecte ce sera d’abord Henri Junod, qui s’inspirant, entre autres, de la grandeur d’Exeter Hall et du bâtiment de l’École des Beaux-arts de Paris, propose un perron, des statues et une façade à colonnades multiples entre Orient et Occident qui plaît moyennement aux commanditaires. Aussi sec, on refile le projet à Louis Brocher, expert en bâtiments pour communautés évangéliques et qui sait respecter l’exigence très claire du comité : « Une apparence extérieure un peu architecturale ».

 

Le résultat final est à la hauteur de cette exigence puisque Louis Ruffet, journaliste de la revue Le Chrétien évangélique commente, mi-figue mi-raisin :

 

L’édifice (...) est extrêmement dépourvu d’ornements extérieurs, mais quand on entre dans la grande salle, toute impression défavorable disparaît : on comprend aussitôt que l’architecte, disposant de ressources limitées, a cherché à faire de l’utile au dedans, plutôt que du beau au dehors.

 

POUR QUI ? POUR QUOI ?

 

Le Calvinium a été conçu pour des conférences, des réunions, des groupes d’études de la Bible ou des concerts et le comité mis en place trie sur le volet les activités acceptables, compte tenu de la vocation calviniste du lieu, ce qui ne va pas sans mal, vu les exigences quelquefois rétrogrades de ceux qui parrainent le lieu et qu’on pourrait grossièrement résumer en « pas de bonnes femmes, pas de politique et un minimum de catholiques ».

 

En 1867, Henri-Frédéric Amiel assiste, par exemple, à une conférence du théologien et philosophe genevois Ernest Naville (1816-1909) et note dans son fameux Journal, à propos du problème du mal, le thème de la soirée:

 

Mon impression sur l’ensemble, c’est que l’extrême habileté de l’apologète ne peut sauver une cause perdue, celle de l’orthodoxie, prise pour le vrai christianisme. – Mais sauf que je n’adhère pas, j’admire beaucoup.

 

Luc Weibel fait aussi remarquer que dans les conférences proposées dans les locaux de la Salle de la Réformation, on étudie le problème du mal mais on évacue complètement le problème du mâle :

 

Un petit détail mérite d’être souligné. Parmi les auditeurs de Naville, en 1859, il n’y avait que des hommes. Il s’agissait en effet d’une de ces « conférences pour hommes » qu’avait lancées l’Union chrétienne. Cette règle d’exclusion fut maintenue, du moins au début, à la Salle de la Réformation. Mais on tenta tout de même de répondre aux attentes de l’autre partie de la population. En 1868, Ernest Naville prononce, dans la nouvelle salle, « deux discours pour dames sur le Devoir »...

 

WOMEN’S LIB ET DROIT D’INITIATIVE

 

Ça ne va pas se résoudre facilement : en 1883, la salle reçoit une délégation de la toute nouvelle Armée du Salut, créée en 1878 à Londres, et qui insiste sur l’égalité entre hommes et femmes sur fond de revendications féministes (la première pétition demandant le droit de vote pour les femmes sera déposée au Parlement anglais  en 1851 et la National Union of Women’s Suffrage Societies sera fondée en 1897).

 

Le sang bleu de l’aristocrate genevoise Valérie de Gasparin – qui préfère que les femmes se consacrent aux soins aux malades et à l’éducation – ne fait qu’un tour : « Articles arrogants, procédés ignobles (...) Femmes prédicateurs, au mépris des défenses de Dieu. » s’écrie-t-elle dans un pamphlet qui résume la fonction des femmes en un « Votre vocation n’est pas de pérorer mais de servir » qui a valeur d’anathème.

 

C’est qu’on n’apprécie pas du tout, par exemple, que Catherine Booth, la fille du fondateur de l’Armée du Salut, surnommée « La Maréchale », et pionnière de l’Armée du Salut en Suisse, prenne la parole et se permette non seulement de s’adresser personnellement au public de cette soirée mais en plus de faire du prosélytisme pour ce qui est considéré par beaucoup comme une secte évangélique.

 

Plus tard encore, tout un débat sur la prostitution à Genève – qui compte un certain nombre de maisons closes – va faire se hausser de nombreuses paires de sourcils : c’est une chose de consommer, c’est une autre d’en parler, en particulier au Calvinium....

 

Au chapitre politique et social, on mentionnera aussi la forte réaction de Francis Chaponnière, l’administrateur de la Salle de la Réformation, qui « trouve dangereux de réveiller les passions de la  populace » lorsque des réunions d’activistes ont lieu dans les locaux et que le nouveau Droit d’initiative populaire (1891) y est invoqué.

 

SOCIÉTÉ DES NATIONS ET CALVINISME

 

Comme partout dans l’œuvre de Luc Weibel, c’est à nouveau tout un pan de Genève, dans sa dimension locale et internationale, qui est révélé ici. C’est par la tangente, et grâce à l’histoire de cette Salle de la Réformation, qu’on accède à toute une réalité religieuse, économique et politique.


Côté scène comme côté coulisses, la petite et la grande histoire de Genève, son rôle mondial – « vocation internationale » vient à l’esprit, dans toutes les acceptions du terme –, l’importance et l’évolution du protestantisme, le lien historique et séculaire entre Genève et la Grande-Bretagne et l’origine calviniste de cette Genève influente et affluente depuis plus de 450 ans nous sont donnés à travers une documentation de premier ordre et une écriture élégante teintée d’humour qui fait revivre tout un univers qu’on croyait disparu :

 

(...) J’ai eu un certain plaisir, je l’avoue, à connaître ainsi de l’intérieur ce petit milieu bien pensant qui, au XIXe siècle, combinait en toute innocence les affaires du ciel avec celles de la terre. Fidèle à ma manière, je commençai par m’enthousiasmer pour la personnalité de Merle d’Aubigné, auteur d’une kyrielle de volumes exaltés sur les hauts faits des Réformateurs. Je découvris un banquier évangéliste, Alexandre Lombard, et toutes sortes d’œuvres dégoulinant de bonne conscience. Amiel m’aida à relativiser tout cela, ainsi que Marc Vuilleumier, qui m’apprit le passage par Genève (et par la Salle de la Réformation) du pasteur Stoecker, un des pères de l’antisémitisme allemand. (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

À cet égard, le choix de Genève comme siège de la Société des Nations, ancêtre des Nations Unies actuelles, est l’exemple type de ce que le livre de Luc Weibel donne à comprendre : les raisons secondaires et pourtant primordiales qui président aux grandes décisions.

 

On cherchait une ville pour le siège de la SDN, on hésitait entre Bruxelles la catholique – que les Français auraient préféré – et Genève la protestante, que avait la faveur des Anglais.

 

C’est la longue anglophilie et la multitude de pasteurs anglais et écossais formés à Genève au cours des siècles qui ont fait pencher la balance. Le Président Wilson, fils et petit-fils de pasteurs presbytériens, n’hésitera pas longtemps.

 

EXTRAIT

 

Sur le genre conférence, qui prit à cette époque la forme que nous lui connaissons encore aujourd’hui, il convient de s’interroger. Je me souviendrai toujours des propos que m’avait adressés un jour George Steiner, sur le seuil de la Salle des Abeilles qui est sans doute, à l’Athénée, la plus belle salle de conférence de Genève :

« En venant ici, vous sacrifiez à un très vieux rite, celui de la conférence, qui n’existe dans aucune autre civilisation. Devant vous, un homme va prendre la parole. Aucun pouvoir, aucune onction ne l’y autorise. De votre côté, vous n’êtes tenu par nulle obligation, ni religieuse, ni civile. Cet homme va simplement vous exposer une parcelle de son savoir. »

Il y aurait lieu, en effet, de décrire les modalités de ce rite, d’en écrire l’histoire. Cette histoire a été partiellement écrite, au XIXe siècle, par le pasteur et professeur Auguste Bouvier, dans une brochure qui s’intitule « Les conférences religieuses à Genève de 1835 à 1875, Notes d’un bibliothécaire » (1876). Mais, comme ce titre l’indique, Bouvier nous parle des conférences religieuses, ce qui nous éloigne apparemment des propos de George Steiner, lequel avait en vue la conférence « désintéressée », étrangère à toute propagande et à tout message. Cela nous met sur la voie, par contre, de la salle que les évangéliques genevois s’apprêtaient à construire autour de Merle d’Aubigné et de Lombard.

Bouvier  (...) conteste l’origine « catholique » du genre. Les Anglais, en la matière, ont une longueur d’avance, et de citer des exemples remontant au XVIIe siècle. Mais on en revient bien vite au cas genevois, objet du début. Dès 1835, la Compagnie des pasteurs propose donc des « conférences » qui, au début, auront lieu à l’heure du culte, à dix heures, dans les temples. La formule connaît un certain succès, mais finit par s’essouffler. Elle sera reprise, dans les années 1850, par Max Perrot. On voit alors apparaître un terme bizarre : les « conférences d’hommes ». C’est que désormais, ces manifestations ont lieu le soir. Les Unions chrétiennes ignorent la mixité...

(...) Le protestantisme genevois est confronté à deux ennemis. Il y a d’abord l’ultramontanisme (les immigrés sont généralement catholiques) qui « construit  (l’église) Notre-Dame sur une esplanade saillante des fortifications rasées du vieux boulevard protestant » – en 1857-59. Mais il y a aussi la libre-pensée, qui s’exprime dans des brochures, et bientôt par un journal, Le Rationaliste. Les conférences organisées pendant ces années tentent de répondre à ce défi, en abordant sous tous leurs aspects les doctrines de la Réforme et l’histoire des protestants. Elles donnent l’occasion d’entendre Merle d’Aubigné, le comte de Gasparin mais aussi divers orateurs français que le chemin de fer Lyon-Genève (inauguré en 1858) permet d’inviter plus facilement. Elles donnent lieu à une intense propagande par affiche, par tract, prise en charge par les jeunes unionistes. Elles font souvent l’objet de publications en brochures.

Pour accueillir ces rencontres qu’on ne veut plus tenir dans les temples, des locaux sont nécessaires, et si possible dans les quartiers où se pressent les nouveaux arrivants.

(...) On conçoit dès lors à quels besoins répond l’initiative de 1861. Au souci d’honorer Calvin se superpose un projet beaucoup plus direct : devant la mutation genevoise, il faut affirmer la présence protestante par une construction d’envergure.

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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17/05/2022
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