sergiobelluz

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Casanova en Suisse : demain, j’arrête les filles. Ou pas.

On ne le répétera jamais assez : par la grâce d’un style qui doit son charme à une personnalité, une éducation, une intelligence, une fantaisie, un goût, une sensualité et une gourmandise tout italiennes, et par ses étonnantes capacités d’adaptation et d’observations, le Vénitien Casanova est un des plus grands écrivains d’expression française.

 

Dans sa célèbre Histoire de ma vie, écrite directement en français – et que je recommande de lire dans l’excellente édition parue en trois volumes dans la collection Bouquins Laffont –, c’est toute une Europe libre et libertine qui est décrite par ce voyageur et séducteur incorrigible, et cet observateur hors pair.

 

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 Giacomo Casanova par son frère Francesco

 

Évidemment, en chemin pour l’Italie ou l’Autriche, il est passé plusieurs fois par la Suisse, notamment en 1760 où – un moment de blues vite passé, heureusement, sinon nous n’aurions pas ses Mémoires – il a eu la tentation de rentrer dans les ordres…

 

CASANOVA ENTRE DEUX BAISES

 

« Une heure après être sorti de la ville [Zurich], je me trouve entre plusieurs montagnes ; je me serais cru égaré, si je n'avais pas vu toujours des ornières, qui m'assuraient que ce chemin-là devait me conduire dans quelque endroit hospitalier. Je rencontrais à chaque quart d'heure des paysans ; mais je me faisais un plaisir de ne prendre d'eux aucune information.

 

Après avoir marché six heures à pas lents, je me suis vu tout d'un coup dans une grande plaine entre quatre montagnes. J'aperçois à ma gauche en belle perspective une grande église attenante à un grand bâtiment d'architecture régulière, qui invite les passants à y adresser leur pas. Je vois, m'y approchant, que ce ne pouvait être qu'un couvent, et je me réjouis d'être dans un canton catholique [Schwytz]. J'entre dans l'église ; je la vois superbe par les marbres et par les ornements des autels, et après avoir entendu la dernière messe, je vais dans la sacristie où je vois des moines bénédictins.

 

Un d'entre eux qu'à la croix qu'il portait sur la poitrine je prends pour l'abbé, me demande si je désire voir tout ce qu'il y avait de digne d'être vu dans le sanctuaire sans sortir de la balustrade ; je lui réponds qu'il me fera honneur et plaisir, et il vient lui-même accompagné de deux autres me faire voir des parements fort riches, des chasubles couvertes de grosses perles et des vases sacrés couverts de diamants et d'autres pierreries.

 

EINSIEDEDELN, UNE ÉGLISE SACRÉE PAR JÉSUS LUI-MÊME

 

Comprenant fort peu l'allemand et point du tout le patois suisse qui est à l'allemand comme le gênois à l'italien, je demande en latin à l'abbé si l'église était bâtie depuis longtemps, et il me narre en détail l'histoire, finissant par me dire que c'était la seule église qui avait été sacrée par J.-C. même en personne.

 

Il observe mon étonnement, et pour me convaincre qu'il ne me disait que la pure et simple vérité, il me conduit dans l'église, et il me montre sur la surface du marbre cinq marques concaves que les cinq doigts de J.-C. y avaient laissées lorsqu'il avait sacré l'église en personne. Il avait laissé ces marques pour que les mécréants ne pussent pas douter du miracle, et pour débarrasser le supérieur du soin qu'il devait avoir de faire venir l'évêque diocésain pour la sacrer.

 

Le même supérieur avait appris cette vérité par une divine révélation en songe qui lui disait en termes clairs de n'y plus penser, car l'église était divinitus consecrata et que c'était si vrai qu'il verrait dans le tel endroit de l'église les cinq concavités. Le supérieur y alla, les vit, et remercia le Seigneur. »

 

LA VIE DE MOINE EN SUISSE

 

Casanova poursuit, dans le chapitre suivant, intitulé, dans ce merveilleux style des titres de chapitre à rallonge :

 

Je prends la résolution de me faire moine. Je me confesse. Délai de quinze jours. Giustiniani capucin apostat. Je change d'idée ; ce qui m'y engage. Fredaine à l'auberge. Dîner avec l'abbé

 

« Cet abbé, enchanté de la docile attention avec laquelle j'avais écouté son fagot, me demanda où j'étais logé, et je lui ai répondu nulle part, car en arrivant de Zurick [sic] à pied j'étais entré dans l'église. Il joint alors ses mains et les élève en regardant en haut, comme pour remercier Dieu de m'avoir touché le cœur pour aller en pèlerinage porter là mes scélératesses, car à dire vrai, j'ai toujours eu l'air d'un grand pécheur. Il me dit qu'étant midi, je lui ferais honneur en allant manger la soupe avec lui, et j'ai accepté.

 

Je ne savais pas encore où j'étais, et je ne voulais pas le demander, bien aise de laisser croire que j'étais allé là en pèlerinage exprès pour expier mes crimes. Il me dit chemin faisant que ses religieux faisaient maigre, mais que je pourrais manger gras avec lui, puisqu'il avait obtenu un bref de Benoît XIV qui lui permettait de manger gras tous les jours avec trois convives. Je lui ai répondu que je participerai volontiers de son privilège.

 

L’ÂME ET L’ESTOMAC (ET INVERSEMENT)

 

D'abord entré dans son appartement il me montra le bref en cadre couvert d'une glace, qui était au-dessus de la tapisserie, vis-à-vis de la table, exposé à la lecture des curieux et des scrupuleux. N'y ayant que deux couverts, un domestique à livrée en mit vite un autre. - "Je dois avoir, me dit-il d'un air modeste, une chancellerie parce que, en qualité d'abbé de Notre-Dame d'Einsiedel [sic], je suis aussi prince du Saint-Empire romain." J'ai respiré. Je savais à la fin où je me trouvais, et j'en étais enchanté car j'avais lu et entendu parler de Notre-Dame des Ermites. C'était le Loretto d'en deçà des monts.

 

À table, l'abbé prince crut de pouvoir me demander de quel pays j'étais, si j'étais marié, et si je comptais de faire le tour de la Suisse, en m'offrant des lettres partout où je voudrais aller. Je lui ai répondu que j'étais vénitien et garçon, et que j'accepterais les lettres dont il voulait m'honorer après que je lui aurais dit qui j'étais dans une conférence que j'espérais d'avoir avec lui, où je lui communiquerais toutes les affaires qui regardaient ma conscience.

 

Voilà comme je me suis engagé à me confesser à lui sans en avoir eu la pensée avant l'instant. C'était ma marotte. Il me paraissait de ne faire que ce que Dieu voulait, lorsque j'exécutais une idée non préméditée tombée des nues. Après lui avoir ainsi dit assez clairement qu'il allait être mon confesseur, il me fit des discours pleins d'onction, qui ne m'ennuyaient pas pendant un dîner très délicat où entre autres il y avait des bécasses et des bécassines. »

 

ET PUIS NON, FINALEMENT

 

Heureusement pour nous, un peu après, Casanova se trouve à Soleure où il a un énième coup de foudre et où il remarque, tout émoustillé et lucide sur lui-même :

 

"Cet échantillon de ma bonne fortune me détermina à passer à Soleure tout le temps qui pourra m'être nécessaire à me rendre parfaitement heureux. Je me suis sur-le-champ décidé à louer une maison de campagne. Tout homme dans ma situation, né avec du coeur, aurait pris la même résolution.

 

Je voyais devant moi une beauté achevée que j'adorais, dont j'étais sûr de posséder le coeur, et que je n'avais qu'effleurée; j'avais de l'argent, et j'étais mon maître. Je trouvais cela beaucoup mieux raisonné que le projet de me faire moine à Einsidel [sic]."

 

On respire. Mais quel suspense !

 

©Sergio Belluz, 2020,  le journal vagabond (2020).

 

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 Giacomo Casanova par Anton Raphael Mengs

 

 

 

 


28/10/2020
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Rifkin’s Festival et festival Woody Allen en prime

J’ai eu le plaisir de voir, hier soir, masqué et dans une salle clairsemée pour cause de mesures sanitaires, le drôlissime Rifkin’s Festival (2020), le tout dernier opus de Woody Allen qui, à ses 85 ans, en est à son 55e film et prouve qu’il a gardé sa verve et son ingéniosité proverbiales.

 

Car quoi de plus drôle et de plus cohérent à la fois que l’histoire du personnage principal – joué par Wallace Shawn, un double parfait, verbalement, de Woody Allen, avec un léger zozotement qui accentue son côté gauche et perdu dans la vie – ce Rifkin, intellectuel juif newyorkais, vieux critique de cinéma, admirateur du cinéma européen, qui accompagne son épouse beaucoup plus jeune (Gina Gershon), chargée de relations publiques au festival international du cinéma de San Sebastián, au pays basque espagnol, où elle s’occupe personnellement, et dans tous les sens du terme, d’un jeune cinéaste français à la mode (Louis Garrel) avec qui elle a une histoire d’amour, ou une coucherie, selon le point de vue ?

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Le récit, sur fond musical enjoué style vieux jazz manouche à la Django Reinhardt (on est en Espagne, après tout), est raconté et vu par les yeux du critique newyorkais, qui, au début et à la fin, raconte à un journaliste « son » festival – d’où le titre très astucieux de Rifkin’s Festival, car c’est à la fois le festival de cinéma, mais aussi le propre cinéma du protagoniste dans ses aventures comme dans ses fantasmes – qu’ensuite nous voyons se dérouler, avec les péripéties amoureuses des deux parties du couple, qui sont illustrées par les rêveries du narrateur sous forme d’hilarants pastiches de cinéma qui illustrent ce que ressent Rifkin à chaque étape et dont il joue à chaque fois un des personnages principaux.

 

DU PASTICHE EN VEUX-TU EN VOILÀ

 

C’est d’une logique absolue, car en somme, est-ce qu’un critique de cinéma ne va pas imaginer sa vie à travers les films qu’il a aimés ?

 

Dans les pastiches – toujours en noir et blanc pour des classiques qui l’étaient à l’origine, alors que le reste du film est en couleur - on passe d’une scène d’anthologie à une autre au gré des péripéties.

 

On a droit au tout début de Citizen Kane de Welles, dont le personnage, sur son lit de mort, laisse tomber une boule de verre en murmurant « Rose Budsky » (une petite copine de Rifkin quand il était gosse), à Jules et Jim  de Truffaut (avec le jeune réalisateur français amant de la femme de Rifkin, et lui-même, en pull a raies et pas chaud pour un trio, on s’en doute), en passant par la scène de lit d’À bout de souffle de Godard (Rifkin dans le rôle de Belmondo), aux bourgeois bloqués à la sortie de la salle à manger dans L’Ange exterminateur de Buñuel, à la garden party de 8 1/2 de Fellini, aux grandes conversations de table de Sourires d’une nuit d’été ainsi qu'à la célébrissime partie d’échec avec la Mort du Septième Sceau, ces deux derniers du grand Bergman...

 

Ce film rejoint les chefs-d’œuvre de la veine pasticheuses – de films, de télévision, de radio... – de Woody Allen, avec, entre autres, Comédie érotique d’une nuit d’été (1982), Zelig (1983), La Rose Pourpre du Caire (1985), Radio Days (1987), Crimes et délits (1989), Coups de feu sur Broadway (1994), Tout le monde dit I Love You (1997), Celebrity (1998), Accords et Désaccords (1999), Hollywood Ending (2002), Melinda et Melinda (2004), Whatever Works (2009) ou encore Minuit à Paris (2011).

 

C’est drôle, c’est décalé, c’est sophistiqué, c’est ingénieux, on fait des ballades automnales dans la superbe ville de San Sebastián et l’on s’amuse du début à la fin avec ce subtil et drolatique hommage aux grands classiques du cinéma européen.

 

©Sergio Belluz, 2020,  le journal vagabond (2020).

 

Rifkin's Festival: la bande annonce en v.o.

 


 

 


09/10/2020
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À la Radio Télévision Suisse, Alice s'émerveille quand Manuella Maury m'a fait le coup du lapin...

On se plaint, et avec raison, de la disparition des programmes littéraires à la Radio Télévision Suisse.

 

Raison de plus pour signaler la naissance, à la radio suisse, sur La Première, d'une toute nouvelle émission radiophonique intitulée Alice s’émerveille, où, plus que l'invité et sa promotion du jour, ce sont ses lectures et ses intérêts qui sont mis en exergue.

 

C'est joyeusement présenté par la facétieuse Manuella Maury et c’est magnifiquement réalisé par Christian Morerod, dont la fantaisie sonore égale la fantaisie visuelle du Jean-Christophe Averty de l’âge d’or de la télévision française.

 

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En bonus, on a droit, en lien avec l’invité, à d’extraordinaires documents tirés des richissimes archives de la radio suisse. On retrouve ensuite, sur la page internet d'Alice s’émerveille de la Radio Télévision Suisse, les livres cités, chaque lecture en appelant une autre.

 

Dans le présent épisode vous écouterez, entre autres, Ernest Ansermet parler de Charles Ferdinand RamuzJoachim du Bellay vanter les beautés de Rome, vous vous laisserez bercer par la douce mélancolie de La Grenouillère  de Guillaume Apollinaire, mis en musique par Francis Poulencvous goûterez à de multiples versions de Que reste-t-il de nos amours ? du grand Charles Trenetvous voyagerez dans les Venises au pluriel de Paul Morand, vous y entendrez s’exprimer Raymond Queneau à propos des manuscrits qu'il recevait, vous serez charmé par les Autres poèmes de Stéphane Blok, vous entendrez l'écrivain Yves Laplace dans une de ses premières interventions médiatiques, et apprendrez à connaître l’opinion sur le mariage et la vie de couple de ce pessimiste joyeux et très grand écrivain suisse que fut Henri Roorda, dont je recommande un texte génial qui devrait rassurer tout écrivain inquiet face à la postérité, et que vous trouverez ici.

 

Alice n’aime pas les livres qui n’ont pas d’images, mais elle adore les livres qui sont pleins d’images sonores.

 

Alice s’émerveille, La Première, RTS, dimanche 20 septembre 2020 :

 

 

©Sergio Belluz, 2020


25/09/2020
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Dürrenmatt sans feuilles mortes ou le retour aux voluptés textuelles

Que Friedrich Dürrenmatt soit, avec Max Frisch, un des très grands écrivains suisses et un magnifique dramaturge se vérifie à chaque fois qu’une de ses œuvres fait l’objet d’une republication ou d’une nouvelle mise en scène.

 

Il y a quelques années, à Barcelone et en catalan, j’avais eu le plaisir de découvrir son étonnant Frank V, opéra d'une banque privée (Frank der Fünfte1959)...., une comédie musicale grinçante qui se passe dans les milieux bancaires suisses.

 

C'est tout récemment, que j’ai eu le plaisir de revenir encore une fois à Dürrenmatt pour une pièce que je ne connaissais pas, présentée à la Salle Jean-Jacques Gautier, gérée par la Mairie de Chêne-Bougeries.

 

La salle est une sorte d’espace polyvalent à l’acoustique ingrate, mais j’ai beaucoup aimé Une soirée en automne (Abendstunde im Spätherbst dans l'original), une pièce radiophonique de 1957 que Dürrenmatt a retravaillée pour la scène (le maître était coutumier du recyclage rentable).

 

Le sujet ? Un célèbre auteur de romans policiers reçoit la visite surprise d’un admirateur qui s’avère être un détective privé, et c’est tout un jeu du chat et de la souris qui se développe en d’extraordinaires dialogues théâtraux, cyniques, mordants, efficaces, la spécialité du grand Friedrich.

 

L’intrigue est maline, presque pirandellienne dans sa façon de questionner ce qu’est la réalité et la fiction, tout en usant des ficelles policières et macabres qui la rattachent à certains récits de Poe.

 

Beaucoup aimé aussi la mise en scène, toute simple, qui, d’une certaine manière, retrouvait la dynamique de la pièce radiophonique grâce à des intermèdes musicaux (joués par la pianiste Irina Chkourindina) intégrés dans l’action.

 

Côté comédiens, Alain Carré est un écrivain vaniteux, arrogant, cynique, roublard à souhait et Aïssa Derrouaz, son interlocuteur, possède toute la (fausse) humilité qui sied à un admirateur intéressé...

 

Il y avait aussi cette émotion de voir et d’entendre à nouveau une pièce en public, un public masqué par la force des choses, mais ému de revenir à cette forme littéraire si humaine, ce théâtre qui, par des artifices vocaux – tout comme à l’opéra – réussit à créer une réalité à la fois différente et profondément humaine, grâce à cette dynamique unique qui se développe entre le spectateur qui veut qu’on lui raconte une histoire et le comédien ou le chanteur qui, par son art, parle à ce même public.

 

Un effet de miroir, bien évidemment. Un miroir qui fait réfléchir, dirait peut-être Cocteau. Un miroir qui divertit aussi, et touche.

 

©Sergio Belluz, 2020,  le journal vagabond (2020).

 

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20/09/2020
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Balzac, c’est bien, mais les descriptions sont trop longues (refrain connu)

Balzac est à la fois la quintessence du roman et une école d’écriture : il a innové en tout, a fondu dans le roman toutes les techniques d’écriture utilisées jusqu’alors – roman épistolaire, roman d’aventure, roman fantastique, roman d’amour, conte, nouvelle, « physiologie » – et a introduit, dans ses descriptions, tout un vocabulaire technique jusqu’alors absent, qu’il a utilisé pour faire fonctionner ses intrigues d’une manière toute nouvelle.

 

Qu’est-ce qu’un roman ? Comment c’est construit ? À quoi sert une description ? C’est à quoi Balzac, c’est bien, mais les descriptions sont trop longues (Nicosie : Irida Graphic Arts ltd, 2020) tente de répondre.

 

Le titre de cet essai – à prendre avec ironie - est une phrase que j’ai souvent entendu dire et qui m’a toujours étonné, puisque c’est précisément l’usage tout nouveau par Balzac de la description en tant que ressort dramatique qui fait toute la grandeur de ses romans et qui est présenté ici par une lecture attentive de l’ensemble des quatre-vingt quinze romans et nouvelles qui constituent la Comédie humaine.

 

Petit essai, mais costaud, puisque par-ci par-là interviennent, entre autres, Dante Alighieri, le duc de Saint-Simon, Stendhal, Gérard de Nerval, Victor Hugo, Gustave Flaubert, Charles Baudelaire, Eugène Zola, Paul Léautaud, Marcel Proust, Paul Morand, Robert Brasillach, Klaeber Haedens, André Maurois, Félicien Marceau, Georges Lukács, Italo Calvino, Milan Kundera, Erich Auerbach, Vladimir Nabokov, Michel Butor ou José María Valverde.

 

Il y a des amours à première lecture comme il y a des amours au premier regard : c’est à exactement vingt-et-un ans que je suis tombé dans Balzac. Contraint de faire pendant quelques mois des allers-retours Lausanne-Berne – le voyage durait alors presque une heure trente par trajet –, j’en avais profité pour plonger méthodiquement et pour lire en entier la Comédie humaine dans l’excellente version des Éditions Rencontre, au nom prédestiné.

 

Depuis, Balzac ne m’a jamais quitté. Je suis fier de pouvoir rendre hommage à ce très grand écrivain et le remercier ainsi des infinis plaisirs de lecture et d’écriture qu’il m’a offert en retour.

 

De tout coeur, mon cher Honoré de.

 

@Sergio Belluz, 2020

 

Sergio Belluz

Balzac c’est bien, mais les descriptions sont trop longues, essai

 

Nicosie : Irida Graphic Arts ltd, 2020

ISBN: 978-9925-7671-0-6

 

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20/09/2020
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Doña Francisquita (ou presque)

Un peu frustrante, la production de cette Doña Francisquita d’Amadeo Vives Roig (1871-1932) dirigée par le chef  Roberto Forés Veses à l’Opéra de Lausanne, en co-production avec le Teatro de la Zarzuela de Madrid et le Gran Teatre del Liceu de Barcelone.

 

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Comme toute zarzuela, l’œuvre est faite de parties chorales et chorégraphiques, d’airs solistes et de dialogues parlés à la manière de La Flûte enchantée de Mozart.

 

Un des partis pris de Lluís Pasqual – metteur en scène prestigieux du théâtre catalan – est de penser que « les Européens » ne peuvent comprendre la quintessence des parties parlées parce qu’ils ne parlent pas espagnol, même avec les surtitres en français et en anglais.

 

Du coup, il crée une situation un peu artificielle dans laquelle on ne chante que les airs (et pas tous...), les dialogues et certaines parties de l’intrigue étant résumés en diverses interventions par une sorte de directeur artistique – interprété à Lausanne par Carlos Henríquez, le frère de la regrettée Isabel Henríquez, mezzo suisse d'origine espagnole, décédée trop jeune, un frère qui fait une carrière dans le stand-up et rend ainsi, peut-être, un touchant hommage à sa sœur disparue – qui s’adresse en alternance au public et aux interprètes qui, de leur côté, ne sont pas d’accord avec cette entorse à la tradition (ça fait partie de la mise en scène).

 

DOÑA FRANCISQUITA (1923), VERSION ROMANTIQUE DE LA DISCRETA ENAMORADA DE LOPE DE VEGA (1605)

 

Au théâtre, Lluís Pasqual i Sánchez a brillamment mis en scène Sophocle, García Lorca, Pinter ou Handke, et, à l’opéra, Mozart, Rossini, Verdi, Wagner, Schönberg ou Dallapiccola.

 

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Le compositeur Amadeo Vives Roig

 

Même si Amadeo Vives Roig est un compositeur catalan d’origine (il est né à Collbató, dans la banlieue de Barcelone), il est évident que confier la mise en scène de ce genre si castillan et si madrilène à quelqu’un dont ce n’est pas la culture, un Catalan pure souche, fondateur du célèbre Teatre Lliure de Barcelone, tour à tour directeur du Centro Dramático Nacional à Madrid, de l’Odéon-Théâtre de l’Europe à Paris, de la Biennale de Théâtre de Venise et du magnifique Teatro Arriaga de Bilbao, allait forcément déboucher sur quelque chose d’un peu plus intellectuel, et même de plus politique et de plus cérébral.

 

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Sachant que l’argument de Doña Francisquita est une reprise, une transposition dans le Madrid romantique de 1850, de La Discreta Enamorada (L’Amoureuse discrète), la brillante comedia de enredos – comédies d’intrigues où les belles rivalisent d’astuces raffinées pour conquérir celui sur lequel elles ont jeté leur dévolu – de Lope de Vega (1652-1635), un des grands dramaturges du Siècle d’Or espagnol, Lluís Pasqual, un peu paresseusement, fait coïncider les diverses reprises discographique et télévisées de la pièce de théâtre originale (dont existent des archives...), avec celles, fictives celles-là, de la zarzuela, en un parallèle qui permet de caser les grandes périodes historiques de l’histoire tumultueuse de l’Espagne contemporaine.

 

Concrètement, on passe d’un faux enregistrement de Doña Francisquita pendant la République, dans les années 30, avec les grandes grèves ouvrières qui touchent aussi les techniciens du pseudo-studio, on poursuit avec une représentation télévisée pendant la période franquiste des années 1970 (Franco meurt en 1975), une autre pendant  la période postfranquiste des années 1980 – un ministre appelle d’on ne sait où pour intervenir – et, enfin, pour le dernier acte, une répétition du spectacle dans un studio de télé de 1996...

 

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©Alain Humerose/Opéra de Lausanne, 2020

 

ET POURTANT, ELLE SURNAGE (LA ZARZUELA)

 

Un peu artificiel, et peu lisible pour ce même public « européen » qui, s’il ne comprend pas l’espagnol, connaît encore moins en détail l’histoire de l’Espagne et ses sous-entendus actuels...

 

Heureusement, la mise en scène n’arrive à gâcher ni les très belles scènes chorales et chorégraphiques – dans les zarzuelas, une manière presque sociologique de représenter le petit peuple madrilène –, ni le plaisir d’entendre de très bons chanteurs, à commencer par le ténor, Ismael Jordi, qui interprète Fernando, à la voix claire, lumineuse, naturelle, latine, nuancée (ah, ces spianati et ces parties en falsetto parfaitement glissées entre les parties soutenues...), tant dans ses solos que dans ses duos tendres avec l’élégante soprano (Leonor Bonilla) aux coloratures assurées dans son bel Air du Rossignol.

 

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Pablo García López, l’autre jeune ténor – une antithèse de Pavarotti par le gabarit, mais superbe voix lui aussi –, joue malicieusement Cardona, le confident de Fernando.

 

La mezzo Florencia Machado (Aurora « la Beltrana », une tonadillera, une chanteuse populaire) donne brillamment son air flamenco a capella rythmé par les palmas, les battements de main – comme dans une sévillane corralera ou un rap flamenco, on ne sait pas si ça fait partie de la partition ou si c’est un rajout du metteur en scène, musicalement je pencherais plutôt pour cette deuxième option – avant d’entonner le facétieux Boléro du Marabout, plein de jeux sur les syllabes, à la manière d’un Gainsbourg.

 

Quant au reste de la distribution, Francisca, la mère de Francisquita, interprétée avec beaucoup de talent, d’humour et d’aplomb par Milagros Martín, Matías, le père de Fernando (Miguel Sola, basse) ainsi que le Lorenzo Pérez de Mohamed Haidar, excellent baryton formé entre autres à la Haute école de musique de Lausanne, et superbe comédien (pas facile de donner ces dialogues parlés sans être de langue maternelle espagnole) complétaient avec brio une distribution à la hauteur.

 

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Mohamed Haidar, baryton

©Thierry Pillon, 2020

 

DE BELLES TROUVAILLES SCÉNIQUES

 

La mise en scène n'est pas révolutionnaire: on a déjà vu cette manière de présenter un opéra comme s'il s'agissait d'un programme télévisé ou d'un reality, notamment au Gran Teatre del Liceu l'année passée, où Les Pêcheurs de perles de Bizet ont été présentés avec cette astuce ( j’en ai écrit une critique).

 

Mais soyons juste, il y a de belles trouvailles, à commencer par les chanteurs qui se rebellent contre le producteur musical, ce qui donne une sorte de mise en abyme d’effet pirandellien à la Six personnages en quête d’auteur.

 

J’ai aussi beaucoup aimé le plateau rond divisé en cercles tournant dans des sens contraires pour animer le grand bal du carnaval, les choristes et figurants qui tournent doublement, d’abord en tant que couples dansant, puis en tant que personnages placés sur des pistes en bois qui tournent tout autour de la scène, un effet boîte à musique d’une grande élégance.

 

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©Alain Humerose/Opéra de Lausanne, 2020

 

Ce même plateau en bois se révèle d’ailleurs très pratique, puisqu’il permet, plus tard, l’intervention des danseurs de flamenco qui, sur ce plancher, à l’arrêt cette fois, peuvent taper du pied en toute liberté sur le célébrissime Fandango de los cuchilleros (« Fandango des couteliers ») du IIIe acte.

 

LA ZARZUELA, GENRE NATURALISTE ?

 

Comme dans la plupart des zarzuelas, le compositeur Amadeo Vives est allé puiser dans le patrimoine folklorique et populaire, que ce soient les musiques des différentes régions (jota aragonesa, boléro de Mayorque, chotis ou tuna estudiantine madrilènes et, bien sûr, flamenco). Dans certains ensembles dansés, les castagnettes répondent en se superposant à la musique orchestrale (ce n’est pas nouveau, Boccherini, bien avant Vives, en avait fait bon usage).

 

Dans la zarzuela, j’aime tout particulièrement cet univers madrilène, dont le reste de l’Europe n’a pas idée : un fond populaire aussi fort que celui des titis parisiens et de la mythologie montmartroise.

 

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À Madrid, il y a des types, « el chulo » et « la chula », lui assez hâbleur, et insolent, vêtu d’une veste ou d'un gilet sur une chemise blanche, avec une casquette portée bas sur le front. Ce « chulo madrileño », ce personnage drôle, arrogant, beau parleur, moqueur, apparaît dans une grande majorité de zarzuelas, mais aussi en littérature, au théâtre, par exemple chez un dramaturge aussi fabuleux que Carlos Arniches dans ses célèbres sainetes (Del Madrid Castizo, 1917), pleines de verve, comme des scènes de ménage à la Courteline, en plus flamenco.

 

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Le « chulo » et la « chula » ont aussi leur java, le chotis, une déformation du mot « Schottisch », imprononçable pour un Espagnol, danse que des compositeurs aussi variés que Beethoven, Schubert ou Chopin ont illustrée.

 

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Arrivé à Madrid vers 1850, le chotis a tout de suite été adopté par les classes populaires, ça se danse encore aujourd’hui au son d’un orgue de barbarie, en couple et sur place, « en carré » (on dit par plaisanterie qu’il n’y a pas besoin de plus d’espace que celui d’un pavé pour le danser).

 

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CULTURE ET NATIONALISME, UN ÉQUILIBRE COMPLIQUÉ...

 

En somme, dans la zarzuela, le tempérament s’ajoute à la culture qui,  à son tour, le reflète, un costumbrismo – c’est le terme technique, qui qualifie un sorte de naturalisme, une recherche des compositeurs et des librettistes pour retranscrire de manière plus élaborée un certain folklore et un caractère « national » – dans les mots, dans la musique, dans les rythmes, dans les situations, dans les personnages, dans les rues, dans les usages...

 

Tout comme en Allemagne, en Italie, en Russie ou même en France, on va puiser dans la culture populaire pour trouver ou renouveler un art national, pour y chercher un caractère particulier censé représenter un peuple, ce qui est toujours aléatoire et même dangereux, quelquefois : l’humanité à la fois une et diverse laisse la place à des « caractères nationaux » censés représenter la quintessence d’une nation, ce qui, à son tour, risque d’alimenter un autre nationalisme, exclusif dans le sens fort du terme, ce que le metteur en scène Lluís Pasqual suggère en filigrane (entre nationalisme culturel castillan et nationalisme culturel catalan, chacun avec ses références irréfutables brandies à chaque incident, on n'est pas sortis de l'auberge espagnole...)

 

LE SUD, C’EST AUSSI LA CULTURE

 

Mais tout de même, c’est à chaque fois un plaisir d’assister à un spectacle lyrique hors du sempiternel répertoire, hors des sentiers battus, comme ces zarzuelas si enlevées et si ancrées dans le patrimoine espagnol : qui connaît chez nous ces chefs-d’œuvre que sont El Barberillo de Lavapiés (de Francisco Barbieri, 1874), La Gran Vía (de Chueca et Valverde, 1886) ou encore El Gato Montés (du compositeur Manuel Penella, 1916), qui sont des classiques en Espagne ?

 

granvia.jpg

 

Encore un exemple de cet ostracisme contre la culture méditerranéenne, qui serait, par force, plus superficielle, moins « sérieuse » que celle plus au nord.

 

Rappelons-le : la culture espagnole, c’est à dire hispanique, est une des grandes cultures mondiales, au même titre que l’anglo-saxonne, la germanique, l'italienne, la française ou la russe.

 

©Sergio Belluz, 2020, le journal vagabond (2020)


01/02/2020
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À Noël, consommez mieux et, en passant, faites vous plaisir en offrant CH LA SUISSE EN KIT (SUISSIDEZ-VOUS!)

Noël, c'est dans quelques jours et vous êtes déjà écoeuré(e)(s) par la consommation effrénée et la mièvrerie ambiante qui ne servent qu'à engraisser des enseignes qui préparent déjà la Saint-Valentin, voire La Fête des Pères?


Vos enfants meulent pour avoir la dernière version d'un jeu vidéo obscur auquel d'ailleurs vous n'entravez que dalle?


Votre petit ami vous bassine pour inviter un de ses copains de foot qui vient de divorcer et sera donc privé de dinde à Noël?


Votre épouse n'arrête pas de coller des post-it sur le frigo avec des énoncés du style "As-tu remonté la déco de Noël de la cave?", "Entrée à DÉBLAYER", "N'oublies pas le Rimuss pour ma mère" ou encore "Il n'y a plus de cure-dents"?


Vous venez de vous pacser et votre compagnon vous a chipé le pull Missoni que vous vouliez justement porter à la mégateuf organisée par le couple de camionneuses du 3e?


Vous aimez qu'on vous appelle Rudolf et votre partenaire SM refuse catégoriquement de se déguiser en Père Noël pour des jeux hottes et pour vous donner ces coups de fouet que vous aviez pourtant inscrits dans votre liste de désirs, et ça vous frustre et vous excite grave?


Vous êtes un(e) élu(e) du Parti Socialiste qui culpabilise chaque fois qu'il/elle passe devant la femme Rom assise devant votre traiteur préféré et qui vous sensibilise à la pauvreté des migrants mais à qui vous n'avez pas envie de refiler du fric parce qu'on sait bien qu'ils sont exploités par des mafias tout en se construisant de superbes maisons en Roumanie?


Votre concierge espagnole établie depuis 40 ans dans le pays ne veut pas vous refiler la clé de la chambre à lessive pour le 25 décembre sous prétexte que ssé Noël et on fait pas lessibe lé ssour dé Noël, qué ssé la naissansse dé Résouss?


Saisissez l'occasion.


D'abord, prévoyez un bel emballage rouge brillant, ou alors vert avec un motif houx.


Pensez aussi aux rubans, pour faire cadeau de luxe.


Et à une carte de voeux, avec petits angelots à poil qui volètent, avec sapin enneigé, mais sans corbeaux autour, voire avec bonhomme de neige et carotte, si possible à la place du nez, la carotte.


Rédigez quelques mots genre "Gros becs, de la part d'Anne-Christine", "Bisoux mon Chouchou" ou "Joyeux Noël à toi".


Et passez à la librairie du coin pour vous procurer un exemplaire ou plus de "CH La Suisse en kit", dont le bandeau, "Suissidez-vous", est de judicieux augure en ses périodes dégoulinantes de bons sentiments.


Il ne vous reste plus qu'à savourer la mine déconfite mais polie des bénéficiaires de votre cadeau, au moment où, après avoir déchiré frénétiquement le papier d'emballage, ils/elles découvrent la couverture du livre et sont obligé(e)s de vous remercier par des phrases comme:


- Maman, c'est ça qu'on appelle un livre?

- Ah merci, c'est super, ça va me changer des chaussettes et des cravates.

- Merci, chéri, c'est original... Euh, tu as mis où les cure-dents?

- La couv' est cool. Dis donc, Claude, ces dessins, c'est de l'humour Deschiens, non?

- T'as trouvé ça au Marais?

- J'aime comme tu me hais, Maîtresse.

- Merrci Madâme, s'il vô plaît, toi donnè aussi petite pièce, grrrande famille beaucô enfants?

- Ss'é oun libre ssour la Ssouisse? Et ssa parlé dé councierzes et dé clé de ssambres à lessibe? Ah, pues mira. Et pour lé étrennes, quéssqu'onnn fé?


Noyeux Joël

 

Sergio Belluz, CH La Suisse en kit (Suissidez-vous!)

 

Sion: Xenia, 2012

ISBN: 978-2-88892-146-2

 

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13/12/2019
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