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Luc Weibel dans le texte : Croire à Genève (2006)

Dire Rome protestante pour dire Genève, c’est rappeler qu’elle est depuis le XVIe siècle une sorte de Vatican calviniste dont la puissance spirituelle mais aussi financière, s’est construite sur l’accueil des réfugiés protestants, y compris une quarantaine de richissimes dynasties bancaires huguenotes qui, encore aujourd’hui, président à la destinée de ce qui, en 1815, est devenu République et Canton de Genève après quelques 250 ans d’indépendance en tant qu’état républicain  théocratique protestant entre France et Confédération Helvétique.

 

Ce pouvoir s’est consolidé dès les origines par l’équivalent pour le monde protestant de la très catholique romaine Congrégation pour la doctrine de la foi sous la forme de la création par Jean Calvin de sa célèbre Académie – aujourd’hui Université de Genève –, dont le but a été de former des pasteurs de toute l’Europe, en particulier des Pays-Bas et de la Grande-Bretagne (Angleterre et Écosse), afin qu’ils propagent à leur tour la bonne parole dans leurs pays et jusque dans les colonies de leurs empires respectifs, dont les États-Unis (New York a été néerlandaise avant d’être anglaise), avec l’impact mondial qu’on connaît, mouvements évangélistes et missionnaires compris.

 

CATHÉDRALE SAINT-PIERRE VS BASILIQUE SAINT-PIERRE

 

La comparaison avec le Vatican ne s’arrête pas là : c’est aussi dans la pierre que s’est affirmée la puissance protestante de Genève. Sans compter les innombrables temples qui parsèment toute la ville, il y a aussi ces autres temples monumentaux que sont les établissements bancaires et les résidences des dynasties financières de Genève qui ont fait la fortune de la ville (on pense aux magnifiques hôtels particuliers de la rue des Granges qui surplombent la place de Neuve, toujours aux mains des mêmes familles)

 

De même, en référence au « prince des apôtres » et premier évêque de Rome, si le Vatican possède sa  basilique Saint-Pierre, Genève, elle, est fière de sa cathédrale Saint-Pierre vidée de tous ses ornements catholiques après la Réforme, et à laquelle on accède, dès le XVIIIe siècle, par une entrée monumentale faite de six hautes colonnes de style gréco-romaines qui joignent l’utile au doctrinal, évitant un possible écroulement de l’édifice tout en rappelant la puissance urbi et orbi du protestantisme :

 

Si la Rome papale est grande, Genève protestante est plus grande encore ; si l’une est la capitale des beaux-arts, l’autre est celle d’une idée. Aussi, pendant que le touriste va sur les bords du Tibre pour voir comment on y taille des statues, le penseur va sur ceux du Léman pour voir comment on y fait des hommes. Le huguenot, Messieurs, est la création de Calvin. (Discours du pasteur alsacien François Puaux à l’inauguration de la Salle de la Réformation)

 

Et pour qui penserait que tout ça ce sont de vieilles histoires et qu’aujourd’hui, dans un monde fortement laïcisé, cette influence protestante est devenue anecdotique et a été reléguée au profit de réalités bien plus influentes, rappelons que l’Occident n’est pas le monde, que partout, y compris en Occident, les intégrismes et les traditionalismes refont surface, et que nos conflits Nord-Sud, qu’ils soient économiques ou politiques, ne sont peut-être qu’un des avatars de cette longue guerre de religion entre protestants et catholiques qui n’a pas dit son dernier mot.

 

J’en veux pour preuve un de mes amis colombiens, religieux de l’ordre hospitalier de Saint-Jean de Dieu qui, visitant Genève tout récemment, a catégoriquement refusé de visiter l’Auditoire de Calvin, se signant par trois fois pour être sûr de conjurer le mauvais sort, en un vade retro Satanas tout ce qu’il y a de plus actuel.

 

GENÈVE, UNE AFFAIRE DE FAMILLE ?

 

C’est tout ça et bien d’autres choses qu’on trouve dans Croire à Genève : La Salle de la Réformation (XIX-XXe siècle) (Genève : Labor et Fides, 2006).

 

2006 Weibel Luc Croire à Genève 01.jpg

 

Luc Weibel, en brillant écrivain-historien-sémiologue, y décrypte à nouveau un des lieux emblématiques – disparu celui-là – de cette Genève protestante qu’il sait évoquer, documentation fouillée à l’appui et humour compris, à la façon d’une anecdote de famille.

 

La comparaison n’est pas fortuite puisque pour Le Monument l’auteur s’était déjà servi, entre autres, de la correspondance de Charles Borgeaud, son grand-père maternel, à l’origine du projet du Mur des Réformateurs. Ici, autour de 1920, c’est l’architecte Charles Weibel, le grand-père paternel de l’auteur, qui est chargé de réaménager ce Calvinium ou Salle de la Réformation, qui a existé à Genève, rue du Rhône 65, de 1867 jusqu’à sa disparition.

 

Conçu vers 1864, pour célébrer le 300e anniversaire de la mort de Jean Calvin et avec l’ambition de créer un espace qui favorise toute activité religieuse, éducative et culturelle en lien avec le protestantisme,  ce vaste édifice, qui abrite plusieurs salles de conférences à l’excellente acoustique, hébergera dans les années 1920 les deux premières réunions de la toute nouvelle Société des Nations – les délégations de 42 états de cet ancêtre de l’ONU n’avaient pas encore trouvé leurs locaux –, servira quelques années aux répétitions de l’Orchestre de la Suisse romande dirigé par Ernest Ansermet et, plus tard,  aux concerts de l’Orchestre de chambre de Genève ainsi qu’aux récitals de pianistes vedettes comme Alfred Cortot ou Clara Haskil, et terminera en scène branchée où se produisent des artistes de variétés en vogue, dont Johnny Halliday, Françoise Hardy ou Claude François, c’est dire si ses plus de 100 ans d’existence ont été contrastés.

 

Quant à ce livre qui en retrace la petite et grande histoire, on hésite presque à parler de prédestination – on sait combien cette notion chère à Calvin n’a pas fait que des convaincus... – car, en plus d’un grand-père architecte qui a mis la main à l’ouvrage, une autre incidence familiale est à l’origine de cette histoire passionnante :

 

[Je possédais] une action de la Salle de la Réformation, grande salle de réunion et de spectacle de Genève, démolie en 1969. Je n’y attachais pas grande importance et regardais distraitement les convocations que la Société propriétaire [m’]adressait chaque année pour son Assemblée Générale. Un jour [on] m’appelle et [on] me dit : As-tu vu qu’à la prochaine Assemblée Générale de la Salle de la Réformation il y aura un exposé sur son histoire et ses archives ? Cela pourrait t’intéresser. Nous décidons de nous y rendre, dans les locaux de l’actuelle Maison de la Réformation à la Jonction. (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

QUAND ON RÉVEILLE CALVIN

 

À la lecture de Croire à Genève, on comprends que le titre du livre, est à prendre dans les deux sens : on parle bien de la foi protestante telle qu’elle est pratiquée à Genève, mais aussi de la confiance dans la puissance de Genève – la foi déplace les montagnes – pour lancer  ce grand projet de salle, ou plutôt de salles au pluriel, puisque dans cet espace voué à Calvin et au protestantisme se trouvaient une Bibliothèque calvinienne, des tableaux, un musée missionnaire ainsi qu’un fameux « Relief de Jérusalem », une maquette de la Ville Sainte réalisée entre 1864 et 1873 par Stephen Illès, un artisan hongrois pour l’Exposition universelle de 1873 à Vienne (il se trouve aujourd’hui au Musée de la Tour de David, à Jérusalem).

 

C’est le pasteur genevois Jean-Henri Merle d’Aubigné (1794-1872) – de la famille de Madame de Maintenon – qui est l’initiateur de ce projet ambitieux qui a tout à voir avec la période de ce qu’on nomme « Le Réveil » (1820-1850) dans le jargon historico-religieux protestant, une réaction de prédicateurs méthodistes et baptistes britanniques et suisses contre un libéralisme et une laïcité croissante des Églises protestantes au XVIIIe siècle. On cherche à revenir au dogme, à restaurer une foi plus proche des débuts du protestantisme, plus rigoureuse aussi, plus engagée, et qui fait du christianisme un choix de vie plutôt qu’une doctrine.

 

Ce « Réveil » a son centre à Genève sous l'influence d’énergiques évangélistes écossais (Robert Haldane, Richard Wilcox et Henry Drummond). Jean-Henri Merle d’Aubigné s’en inspire pour son projet qui ressemble à ce qu’on appellerait aujourd’hui un centre socioculturel ou une salle polyvalente qu’il veut dédier à Jean Calvin et placer sous son égide, un lieu prestigieux consacré à des activités d’édification religieuse et sociale en lien avec le protestantisme, notamment grâce à des conférences, un format très en vogue alors, en Angleterre notamment.

 

LA FOI DÉPLACE LES MONTAGNES

 

C’est là qu’intervient le banquier genevois Alexandre Lombard (1810-1887), évangélique par son père, Gédéon Lombard, fondateur de la Société biblique de Genève. Il fait sa fortune et celle de ses clients en pariant et en investissant sur un nouveau marché à la fois protestant et prometteur, les États-Unis. Sous un aspect plus social, Alexandre Lombard a aussi beaucoup milité pour que le dimanche soit chômé pour tout le monde.

 

Pour cette nouvelle salle polyvalente, il trouve qu’on devrait s’inspirer du Exeter Hall, de Londres, qui réunit les assemblées générales des sociétés philanthropiques du pays :

 

Il existe (...) dans ce bâtiment, des salles qui servent aux réunions périodiques des principales sociétés religieuses, salles de moyenne et de grande dimension, selon l’importance des assemblées qu’on y convoque. Qui n’a entendu parler de la grande salle où se tiennent les réunions annuelles de la Société des missions de Londres, et qui peut contenir commodément 5000 assistants. (Alexandre Lombard, Souvenirs d’Angleterre et d’Écosse : Genève, 1847)

 

Dans son livre, Alexandre Lombard cite aussi un extrait de L’Unité de l’esprit dans le lien de la paix (L. Bonnet : Paris, 1847) :

 

« Exeter Hall, dit l’auteur d’un ouvrage récent [L. Bonnet, L’Unité de l’(...) est le home de toutes les sociétés religieuses, le rendez-vous assuré de tous ceux qui s’en occupent, le Lloyd du règne de Dieu, la Bourse où s’échangent toutes les grandes et les pieuses pensées qui vont ensuite se répandre sur toutes les parties du globe en œuvres de dévouement et d’amour. »

 

UN PEU D’ARCHITECTURE MAIS PAS TROP

 

Le projet est lancé, le financement se fera par actions dont la majorité sera achetées par des évangéliques anglais. Alexandre Lombard propose gratuitement un terrain qui lui appartient dans ce qui est aujourd’hui le quartier des Tranchées (où se trouve l’église orthodoxe russe de Genève).

 

Au final, le comité préfère un terrain qui appartient à l’État de Genève et qui se trouve à l’angle Boulevard Helvétique/rue du Rhône, à l’endroit où se trouvaient les anciennes fortifications.

 

Quant à l’architecte ce sera d’abord Henri Junod, qui s’inspirant, entre autres, de la grandeur d’Exeter Hall et du bâtiment de l’École des Beaux-arts de Paris, propose un perron, des statues et une façade à colonnades multiples entre Orient et Occident qui plaît moyennement aux commanditaires. Aussi sec, on refile le projet à Louis Brocher, expert en bâtiments pour communautés évangéliques et qui sait respecter l’exigence très claire du comité : « Une apparence extérieure un peu architecturale ».

 

Le résultat final est à la hauteur de cette exigence puisque Louis Ruffet, journaliste de la revue Le Chrétien évangélique commente, mi-figue mi-raisin :

 

L’édifice (...) est extrêmement dépourvu d’ornements extérieurs, mais quand on entre dans la grande salle, toute impression défavorable disparaît : on comprend aussitôt que l’architecte, disposant de ressources limitées, a cherché à faire de l’utile au dedans, plutôt que du beau au dehors.

 

POUR QUI ? POUR QUOI ?

 

Le Calvinium a été conçu pour des conférences, des réunions, des groupes d’études de la Bible ou des concerts et le comité mis en place trie sur le volet les activités acceptables, compte tenu de la vocation calviniste du lieu, ce qui ne va pas sans mal, vu les exigences quelquefois rétrogrades de ceux qui parrainent le lieu et qu’on pourrait grossièrement résumer en « pas de bonnes femmes, pas de politique et un minimum de catholiques ».

 

En 1867, Henri-Frédéric Amiel assiste, par exemple, à une conférence du théologien et philosophe genevois Ernest Naville (1816-1909) et note dans son fameux Journal, à propos du problème du mal, le thème de la soirée:

 

Mon impression sur l’ensemble, c’est que l’extrême habileté de l’apologète ne peut sauver une cause perdue, celle de l’orthodoxie, prise pour le vrai christianisme. – Mais sauf que je n’adhère pas, j’admire beaucoup.

 

Luc Weibel fait aussi remarquer que dans les conférences proposées dans les locaux de la Salle de la Réformation, on étudie le problème du mal mais on évacue complètement le problème du mâle :

 

Un petit détail mérite d’être souligné. Parmi les auditeurs de Naville, en 1859, il n’y avait que des hommes. Il s’agissait en effet d’une de ces « conférences pour hommes » qu’avait lancées l’Union chrétienne. Cette règle d’exclusion fut maintenue, du moins au début, à la Salle de la Réformation. Mais on tenta tout de même de répondre aux attentes de l’autre partie de la population. En 1868, Ernest Naville prononce, dans la nouvelle salle, « deux discours pour dames sur le Devoir »...

 

WOMEN’S LIB ET DROIT D’INITIATIVE

 

Ça ne va pas se résoudre facilement : en 1883, la salle reçoit une délégation de la toute nouvelle Armée du Salut, créée en 1878 à Londres, et qui insiste sur l’égalité entre hommes et femmes sur fond de revendications féministes (la première pétition demandant le droit de vote pour les femmes sera déposée au Parlement anglais  en 1851 et la National Union of Women’s Suffrage Societies sera fondée en 1897).

 

Le sang bleu de l’aristocrate genevoise Valérie de Gasparin – qui préfère que les femmes se consacrent aux soins aux malades et à l’éducation – ne fait qu’un tour : « Articles arrogants, procédés ignobles (...) Femmes prédicateurs, au mépris des défenses de Dieu. » s’écrie-t-elle dans un pamphlet qui résume la fonction des femmes en un « Votre vocation n’est pas de pérorer mais de servir » qui a valeur d’anathème.

 

C’est qu’on n’apprécie pas du tout, par exemple, que Catherine Booth, la fille du fondateur de l’Armée du Salut, surnommée « La Maréchale », et pionnière de l’Armée du Salut en Suisse, prenne la parole et se permette non seulement de s’adresser personnellement au public de cette soirée mais en plus de faire du prosélytisme pour ce qui est considéré par beaucoup comme une secte évangélique.

 

Plus tard encore, tout un débat sur la prostitution à Genève – qui compte un certain nombre de maisons closes – va faire se hausser de nombreuses paires de sourcils : c’est une chose de consommer, c’est une autre d’en parler, en particulier au Calvinium....

 

Au chapitre politique et social, on mentionnera aussi la forte réaction de Francis Chaponnière, l’administrateur de la Salle de la Réformation, qui « trouve dangereux de réveiller les passions de la  populace » lorsque des réunions d’activistes ont lieu dans les locaux et que le nouveau Droit d’initiative populaire (1891) y est invoqué.

 

SOCIÉTÉ DES NATIONS ET CALVINISME

 

Comme partout dans l’œuvre de Luc Weibel, c’est à nouveau tout un pan de Genève, dans sa dimension locale et internationale, qui est révélé ici. C’est par la tangente, et grâce à l’histoire de cette Salle de la Réformation, qu’on accède à toute une réalité religieuse, économique et politique.


Côté scène comme côté coulisses, la petite et la grande histoire de Genève, son rôle mondial – « vocation internationale » vient à l’esprit, dans toutes les acceptions du terme –, l’importance et l’évolution du protestantisme, le lien historique et séculaire entre Genève et la Grande-Bretagne et l’origine calviniste de cette Genève influente et affluente depuis plus de 450 ans nous sont donnés à travers une documentation de premier ordre et une écriture élégante teintée d’humour qui fait revivre tout un univers qu’on croyait disparu :

 

(...) J’ai eu un certain plaisir, je l’avoue, à connaître ainsi de l’intérieur ce petit milieu bien pensant qui, au XIXe siècle, combinait en toute innocence les affaires du ciel avec celles de la terre. Fidèle à ma manière, je commençai par m’enthousiasmer pour la personnalité de Merle d’Aubigné, auteur d’une kyrielle de volumes exaltés sur les hauts faits des Réformateurs. Je découvris un banquier évangéliste, Alexandre Lombard, et toutes sortes d’œuvres dégoulinant de bonne conscience. Amiel m’aida à relativiser tout cela, ainsi que Marc Vuilleumier, qui m’apprit le passage par Genève (et par la Salle de la Réformation) du pasteur Stoecker, un des pères de l’antisémitisme allemand. (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

À cet égard, le choix de Genève comme siège de la Société des Nations, ancêtre des Nations Unies actuelles, est l’exemple type de ce que le livre de Luc Weibel donne à comprendre : les raisons secondaires et pourtant primordiales qui président aux grandes décisions.

 

On cherchait une ville pour le siège de la SDN, on hésitait entre Bruxelles la catholique – que les Français auraient préféré – et Genève la protestante, que avait la faveur des Anglais.

 

C’est la longue anglophilie et la multitude de pasteurs anglais et écossais formés à Genève au cours des siècles qui ont fait pencher la balance. Le Président Wilson, fils et petit-fils de pasteurs presbytériens, n’hésitera pas longtemps.

 

EXTRAIT

 

Sur le genre conférence, qui prit à cette époque la forme que nous lui connaissons encore aujourd’hui, il convient de s’interroger. Je me souviendrai toujours des propos que m’avait adressés un jour George Steiner, sur le seuil de la Salle des Abeilles qui est sans doute, à l’Athénée, la plus belle salle de conférence de Genève :

« En venant ici, vous sacrifiez à un très vieux rite, celui de la conférence, qui n’existe dans aucune autre civilisation. Devant vous, un homme va prendre la parole. Aucun pouvoir, aucune onction ne l’y autorise. De votre côté, vous n’êtes tenu par nulle obligation, ni religieuse, ni civile. Cet homme va simplement vous exposer une parcelle de son savoir. »

Il y aurait lieu, en effet, de décrire les modalités de ce rite, d’en écrire l’histoire. Cette histoire a été partiellement écrite, au XIXe siècle, par le pasteur et professeur Auguste Bouvier, dans une brochure qui s’intitule « Les conférences religieuses à Genève de 1835 à 1875, Notes d’un bibliothécaire » (1876). Mais, comme ce titre l’indique, Bouvier nous parle des conférences religieuses, ce qui nous éloigne apparemment des propos de George Steiner, lequel avait en vue la conférence « désintéressée », étrangère à toute propagande et à tout message. Cela nous met sur la voie, par contre, de la salle que les évangéliques genevois s’apprêtaient à construire autour de Merle d’Aubigné et de Lombard.

Bouvier  (...) conteste l’origine « catholique » du genre. Les Anglais, en la matière, ont une longueur d’avance, et de citer des exemples remontant au XVIIe siècle. Mais on en revient bien vite au cas genevois, objet du début. Dès 1835, la Compagnie des pasteurs propose donc des « conférences » qui, au début, auront lieu à l’heure du culte, à dix heures, dans les temples. La formule connaît un certain succès, mais finit par s’essouffler. Elle sera reprise, dans les années 1850, par Max Perrot. On voit alors apparaître un terme bizarre : « les « conférences d’hommes ». C’est que désormais, ces manifestations ont lieu le soir. Les Unions chrétiennes ignorent la mixité...a

(...) Le protestantisme genevois est confronté à deux ennemis. Il y a d’abord l’ultramontanisme (les immigrés sont généralement catholiques) qui « construit  (l’église) Notre-Dame sur une esplanade saillante des fortifications rasées du vieux boulevard protestant » – en 1857-59. Mais il y a aussi la libre-pensée, qui s’exprime dans des brochures, et bientôt par un journal, Le Rationaliste. Les conférences organisées pendant ces années tentent de répondre à ce défi, en abordant sous tous leurs aspects les doctrines de la Réforme et l’histoire des protestants. Elles donnent l’occasion d’entendre Merle d’Aubigné, le comte de Gasparin mais aussi divers orateurs français que le chemin de fer Lyon-Genève (inauguré en 1858) permet d’inviter plus facilement. Elles donnent lieu à une intense propagande par affiche, par tract, prise en charge par les jeunes unionistes. Elles font souvent l’objet de publications en brochures.

Pour accueillir ces rencontres qu’on ne veut plus tenir dans les temples, des locaux sont nécessaires, et si possible dans les quartiers où se pressent les nouveaux arrivants.

(...) On conçoit dès lors à quels besoins répond l’initiative de 1861. Au souci d’honorer Calvin se superpose un projet beaucoup plus direct : devant la mutation genevoise, il faut affirmer la présence protestante par une construction d’envergure.

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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17/05/2022
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Dans la revue 'Le Passe-Muraille' de Jean-Louis Kuffer

LA REVUE 'LE PASSE-MURAILLE' DE JEAN-LOUIS KUFFER

Revue des idées, des livres et des expresssions

 

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https://www.revuelepassemuraille.ch

 

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Edmund White, mémorialiste gay (11 mai 2022)

 

Brillant, sophistiqué, précis, tendre et drôle, Edmund White est un must pour ceux qui veulent connaitre la petite histoire, la culture et la sociologie du mouvement queer depuis les années 1960 à New York et ses rapports avec l’intelligentsia franco-américaine – White est l’un des grands biographes de Jean Genet –, mais aussi pour tout ceux qui aiment la littérature de l’intime, l’écriture au jour le jour et les confidences littéraires où se côtoient vague à l’âme et humour quelquefois tendre, quelquefois vachard, jamais méchant et toujours drôle.

 

https://www.revuelepassemuraille.ch/edmund-white-memorialiste-gay/

 

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Luc Weibel ou les Mythologies de Genève (21 avril 2022)

 

C’est un portrait littéraire, érudit et passionnant de la Rome protestante que fait Luc Weibel à travers toute son œuvre, dans laquelle l’admiration, l’humour, la tendresse et quelquefois la nostalgie et la mélancolie n’entravent ni le regard lucide et cruel ni la déconstruction de toute une sociologie et de toute une mythologie sur lesquelles s’est édifiée ce concept humain, suisse et universel intitulé « Genève »

 

https://www.revuelepassemuraille.ch/luc-weibel-ou-les-mythologies-de-geneve/

 

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Une fée qui valse avec les mots (20 juin 2021)

 

Dans les quelques cent-trente pièces facétieuses et virtuoses de ce recueil savoureux qu’est La Fée Valse, c’est tout l’humour, toute la fantaisie, et toute l’oreille de Jean-Louis Kuffer qui s’en donnent à cœur joie dans un livre que l’OULIPO de Raymond Queneau aurait immédiatement revendiqué comme une suite d’Exercices de style amoureux.

 

https://www.revuelepassemuraille.ch/une-fee-qui-valse-avec-les-mots/

 

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Une Colette helvète (15 avril 2021)

 

Quand on rencontre un parcours sans faute et une œuvre cohérente et magnifique comme celle de Janine Massard, treize œuvres et des poussières parues de 1978 jusqu’à nos jours, on se dit que le monde est bien mal fait et que si le ghetto de la littérature prétendument ‘romande’ n’existait pas, elle aurait été reconnue depuis bien longtemps comme une grande dame de la littérature en langue française grâce à une œuvre fortement autobiographique et magnifiquement écrite qui la range dans une catégorie à part où elle peut tutoyer sans rougir la grande Colette

 

https://www.revuelepassemuraille.ch/une-colette-helvete/

 

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Les lectures du monde (29 mars 2021)

 

Le Journal de Jean-Louis Kuffer: une petite merveille qui, par la grâce du style et l’intelligence du regard, restera à la fois comme la chronique fouillée, précise, d’une époque passionnante et comme le témoignage émouvant du parcours personnel d’un écrivain dont on connaît la méfiance à l’encontre des idées toutes faites ou de la critique jargonnante, dont on aime l’humour et la lucidité qui le porte à vivre chaque instant à fond et dont on savoure le style sans fioriture, net, presque sec, mais riche, subtil et virtuose, qui tient en laisse une hypersensibilité qui affleure partout.

 

https://www.revuelepassemuraille.ch/les-lectures-du-monde-de-jlk/

 

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Des amours de fables (28 mars 2021)

 

Mélange de classicisme rafraîchi et de baroque parfois échevelé, Les Fables de la Fredaine oscillent entre la brièveté foudroyante et l’esquisse de conte ou l’amorce de nouvelle, en appariant nos amies les bêtes de manière souvent inattendue, voire extravagante.

 

https://www.revuelepassemuraille.ch/des-amours-de-fables/

 

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Les livres cultes ne sont plus ce qu'ils étaient (22 mars 2021)

 

The Catcher In The Rye, c’était un ton neuf à l’époque, avec quelque chose d’insolent qui a tout de suite plu dans ce narrateur adolescent dont l’écriture, dans sa fausse informalité, créée par des sortes de balises lexicales placées ça et là dans la phrase – je les mets en gras – , retranscrit littérairement, en jouant sur les registres, la langue informelle, très datée, dont les collégiens américains se servaient alors pour se différencier des parents qui, de toute façon, ne les comprenaient pas. Le Mystère Salinger – pas d’interviews, pas de photos, et on ne sait pas grand-chose de lui – a fait le reste.

 

https://www.revuelepassemuraille.ch/les-livres-cultes-ne-sont-plus-ce-quils-etaient/

 

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Journal vagabond, mode d'emploi (22 mars 2021)

 

Ce journal, il est vagabond, parce que, par la force des choses, par circonstances familiales, par marginalité, par contraintes matérielles, mais aussi par vocation et par plaisir, moitié-victime, moitié-complice, ma vie est une vie nomade, entre plusieurs logements, plusieurs endroits, plusieurs pays, plusieurs disciplines, plusieurs langues, plusieurs cultures.

 

https://www.revuelepassemuraille.ch/journal-vagabond-mode-demploi/

 

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La comédie humaine selon Balzac revit dans tous nos feuilletons (17 mars 2021)

 

Dans l’esprit d’un Balzac féru d’inventaires, Sergio Belluz passe en revue les avatars de Paris identifié comme le cœur nucléaire de l’usine atomique du romancier, du Paris-Léviathan qui dévore ses enfants à Paris-Olympe qui consacre leurs ambitions, en passant par Paris-Babylone où tous les plaisirs engloutissent vices et vertus... (Jean-Louis Kuffer)

 

https://www.revuelepassemuraille.ch/11598-2/

 

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14/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : Une thèse pour rien (2003)

Si c’était une chanson, Une thèse pour rien (Paris : Le Passage, 2003) de Luc Weibel dirait façon Charles Aznavour mais en plus universitaire, la bohème, la bohème, ça voulait dire on a vingt ans/La bohème, la bohème, et nous vivions de l’air du temps.

 

À la lecture, justement, me sont revenues en mémoire les Scènes de la vie de bohème d’Henry Burger (Paris : Lévy Frères, 1854) avec les illusions passionnées et drolatiques d’une jeunesse qui veut refaire le monde, mais aussi la touche douce-amère qu’on trouve dans les Souvenirs de basoche de Paul Léautaud (Passe-Temps suivi de Passe-Temps II, Paris : Mercure de France, 1987) sur une jeunesse pas aussi simple à vivre qu’il n’y paraît.

 

C’est aussi un livre fondamental pour qui veut comprendre toute l’importance et la cohérence de l’œuvre de Luc Weibel et toute la manière dont cette œuvre est articulée dans ses multiples variations : on est ici au cœur de ce qui va déterminer sa vocation d’écrivain, les sujets qu’il va aborder par la suite, la méthode qu’il va employer et la façon dont son écriture va lier l’ensemble.

 

2003 Weibel Luc Une thèse pour rien 01.jpg

 

Avec pour sous-titre « La Comédie du savoir », Une thèse pour rien, mélange délicieux d’autobiographie estudiantine et d’autoportrait mélancolique, raconte avec une lucidité teintée d’humour la jeunesse universitaire de l’auteur, perpétuel indécis qui, grâce au hasard – mais le hasard existe-t-il ? – suit d’autres chemins que ceux auxquels il était prédestiné ou, à choix, suit par la tangente les chemins prédestinés que ceux qu’il s’était imposés l’empêchaient de suivre.

 

Inutile de préciser que la « thèse pour rien » du titre, dans ses multiples avatars, a beaucoup servi au futur écrivain pour justifier auprès d’un quelconque « Fonds national de la recherche scientifique » du moment le financement de voyages, de séjours et d’explorations tous azimuts.

 

C’est qu’un roman de formation, dans le sens Bildungsroman du terme, ça coûte : la bohème a son prix que les parents et les professeurs, d’une ignorance crasse et oublieux de leur propre jeunesse, sont souvent incapables de comprendre. Que l’universitaire qui n’a jamais fait traîner ses études pour profiter de la vie à l’aide d’une bourse me jette la première pierre.

 

Cette odyssée estudiantine et picaresque mènera notre héros de Genève à l’Italie, de l’Italie à l’Allemagne, de l’Allemagne à la France avant le grand retour à Ithaque et, pour notre plus grand plaisir, ses chemins de traverse croiseront ceux de tout le Gotha académique et culturel des années 1960-1970 – on regrette d’ailleurs que l’éditeur n’ai pas pensé à ajouter un index – toute une époque et ses personnalités que ce livre fait revivre avec humour et précision.

 

QUAND GENÈVE FAIT ÉCOLE

 

C’est aussi l’occasion d’évoquer en détail un autre des icones incontournables de Genève en lien direct avec la Réforme protestante adoptée en 1536, avec son insistance sur l’obligation d’envoyer garçons et filles à l’école pour que chacune et chacun puisse lire son Nouveau Testament dans le texte au lieu de passer par des curés : l’Académie, fondée en 1559 par Jean Calvin lui-même.

 

Comme l’écrira Voltaire près de deux-cents ans plus tard dans une lettre à Jacob Vernet (1er juin 1744): « Je ne décide point entre Genève et Rome, comme vous savez, mais j’aimerais avoir l’une et l’autre et surtout votre Académie dans laquelle il y a tant d’hommes illustres, et dont vous faites l’ornement. »

 

Pour la petite histoire, l’Académie de Lausanne, plus ancienne (1537), avait été fondée par les Bernois – le Canton de Vaud voisin était alors une colonie suisse allemande quand Genève, dès 1535, devenait une République indépendante – et les occupants voyaient d’un mauvais œil que Pierre Viret et ses acolytes calvinistes, dont Théodore de Bèze (1519-1605), tentent d’en faire une référence en matière ecclésiastique, pouvoir d’excommunication compris.

 

Théodore de Bèze rejoint alors Genève un an avant la fondation de son Académie par Calvin, où l’on proposera aux futurs pasteurs protestants de la région et de l’étranger une solide formation théologique – rhétorique, dialectique, hébreu et grec ancien sont en bonus – au rayonnement international qui ne s’est jamais démenti.

 

De Bèze y sera professeur de grec ancien puis, à la mort de Calvin, lui succédera à la chaire de théologie et à la direction, et, plus tard, figurera à ses côtés sur l’emblématique Mur des Réformateurs (Luc Weibel en a décrypté brillamment la symbolique dans Le Monument) qui, dans le Parc des Bastions, fait résolument face – et c’est voulu – à ce qui est devenu depuis, en plus laïc, l’Université de Genève.

 

L’ÉCOLE DE GENÈVE ? QUE DE L’AMOUR !

 

La spécialité de l’Académie, cette exégèse religieuse et protestante qui combinait lecture et commentaire de textes, s’est solidement maintenue tout au long de ses plus de 450 ans d’existence.

 

À partir des années 1960, cette même exégèse, en version plus littéraire, sera illustrée par des professeurs de renom international – Marcel Raymond, Jean Starobinski, Jean Rousset, Jeanne Hersch, Georges Steiner ou Michel Butor, pour n’en citer que quelques-uns – qui feront honneur à ce qu’on appellera l’École de Genève.

 

Luc Weibel l’assimile à ce que Rilke écrit dans ses Lettres à un jeune poète au sujet des œuvres d’art qui ne peuvent être approchées que par « l’amour » :

 

En fait, la « critique » pratiquée par nos maîtres – Marcel Raymond, Jean Starobinski, Jean Rousset – était loin de ce que l’opinion commune appelait critique (par quoi il fallait entendre un jugement porté sur telle ou telle parution récente). Elle consistait à rejoindre les auteurs dans leur inspiration la plus essentielle et à reformuler leur apport dans un langage analytique. L’exemple le plus frappant de ce processus est donné par les textes de Raymond et de Starobinski sur Rousseau. Rousseau, auteur ennuyeux et larmoyant avant eux, devenait grâce à leur « lecture » un poète et un métaphysicien de première grandeur. La manière de Starobinski surtout m’a beaucoup marqué, au point que je n’ai pu m’empêcher de le pasticher à maintes reprise. Or ce que pratiquaient ces messieurs, c’est ce que Raymond a appelé « une connaissance aimante » (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

Dans Une thèse pour rien : la comédie du savoir, c’est tout un pan de l’histoire universitaire genevoise du XXe siècle qui renaît à travers les savoureux portraits des grandes personnalités qui lui ont donné ses lettres de noblesse.

 

MARCEL RAYMOND N’AIME PAS LA GÉOGRAPHIE

 

L’auteur évoque d’abord la personnalité de Marcel Raymond par le biais d’Alfred Berchtold, l’auteur de La Suisse romande au cap du XXe siècle dont l’influence sera déterminante sur les études littéraires en Suisse francophone jusqu’à ce jour, même si la « soutenance de thèse » à l’origine du livre – à laquelle Luc Weibel assiste – n’était pas gagnée :

 

Selon l’usage, dans son discours de présentation, l’impétrant avait justifié le choix d’un tel sujet. Il avait remarqué que les cours qu’il avait suivis pendant ses études lui avaient proposé des aperçus sur les disciplines les plus variées : aucun d’entre eux ne parlait des écrivains, des peintres, des intellectuels, des savants de sa petite patrie.

(...) On aurait pu s’attendre, après un tel exorde, à un concert de louanges. Il n’en fut rien. D’abord parce que cela eût été contraire au rituel de la thèse, qui veut que le candidat, fût-il le plus brillant, ne s’en tire pas sans une volée de bois vert, et puis parce que le directeur de thèse n’était autre que Marcel Raymond. Certes, le célèbre critique littéraire, maître incontesté de ce qu’on allait bientôt appeler l’École de Genève, avait salué la vaillance qui avait permis au candidat, après bien des tribulations, d’accéder au « havre de grâce » de la soutenance, mais il avait aussitôt marqué la différence qui séparait la méthode de Berchtold et la sienne. « Quand j’écrivais De Baudelaire au surréalisme, je n’avais fait aucune visite : vous avez adopté le parti contraire. »

(...) S’attarder sur la biographie de ses personnages était péché véniel. Plus fondamental était, chez Berchtold, le souci d’établir entre eux des parentés liées à leur origine géographique, voire d’établir des parallèles entre écrivains suisses de langue différente (en comparant, par exemple, Ramuz et Jeremias Gotthelf). Raymond n’excluait pas les regroupements, mais il préférait les établir en fonction d’affinités spirituelles, intellectuelles, et en tout cas transnationales. Les perplexités d’Amiel s’expliquaient-elles par l’héritage protestant, par l’étroitesse de la cité calviniste où il avait passé toute sa vie, comme le disaient Berchtold et tant de gens – avant lui et après lui ? Chaussant ses lunettes, Marcel Raymond nous lut de sa voix inimitable une série de textes de Maine de Biran, de Maurice de Guérin, de Flaubert, de Baudelaire : on y retrouvait la fatigue de vivre, le désespoir, le doute sur sois qui passent pour les caractéristiques du Journal intime.

 

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JEANNE HERSCH, PHILOSOPHE ENGAGÉE

 

Toujours indécis quant à ses études, l’auteur s’essaie à la philosophie et suit les cours d’une autre vedette de l’Université de Genève, la célèbre disciple du philosophe allemand Karl Jaspers, Jeanne Hersch, dont Luc Weibel fait un portrait qui rend bien toutes les passions (mesurées) de mai 68 en terres helvètes :

 

Dans ses séminaires, Jeanne Hersch ne s’embarrassait ni de préambules, ni d’indications bibliographiques. Elle nous faisait lire, tout bonnement, la Critique de la raison pure, le Post-Scriptum  de Kierkegaard, la Phénoménologie de l’Esprit. Autant de livres parfaitement abscons pour tout lecteur normalement constitué. Mais, par une curieuse alchimie, leurs phrases, lues par Jeanne Hersch, expliquées par Jeanne Hersch, soudaine devenaient lumineuses. En sa présence – mais il faut bien le reconnaître, seulement en sa présence... – on avait soudain l’impression de comprendre.

(...) Ce qui m’en reste – et ce n’est peut-être pas si mal – c’est l’image en moi d’une personne, d’un individu, d’un être d’une cohérence absolue, comme on en rencontre rarement, et dont je sais aujourd’hui que je n’en rencontrerai jamais plus. Cette image, il faut le dire, n’a pas résisté sans mal à l’image publique qui est devenue celle de Jeanne Hersch, après 1968, auprès des médias et du grand public en Suisse.

(...) Non-conformiste, Jeanne Hersch l’était aussi en politique. Membre du parti socialiste à une époque où la plupart des professeurs d’université se gardaient de tout engagement de ce genre, elle appliquait volontiers le crible de la raison critique dans les matières où les autres se content généralement d’adhérer aux valeurs communes de leur groupe.

(...) Les écarts de Jeanne Hersch par rapport à ce qui se pensait majoritairement à gauche n’entravèrent en rien le succès de ses cours (...) Tout changea en 1968, quand on s’aperçut que la dame en noir, insensible à l’air du temps, condamnait en bloc le Mouvement étudiant pour irrationalisme, millénarisme, méconnaissance des règles de la transmission du savoir et de la vie en société, et même cryptofasciste.

(...) Aujourd’hui, les années ont passé. Les thèses auxquelles Jeanne Hersch s’est opposée passionnément ont vieilli, et son anticommunisme, qu’on a pu lui reprocher, est porté à son crédit. Il y a longtemps que les anciens gauchistes on réhabilité Raymond Aron. Serait-il temps de réhabiliter celle qui fut l’une de ses amies, et qui partageait sur bien des points les vues du mentor du Figaro ? Ce serait compter sans le conservatisme profond de la Suisse, qui se paie aujourd’hui encore un gauchisme de façade qui ne lui coûte pas grand-chose, et lui permet, derrière la sécurité de ses frontières hermétiquement closes, de s’adonner aux joies d’un tiers-mondisme et même d’un marxisme dénués de toute incidence sur le réel.

 

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JEAN STAROBINSKI OU L’ART DE LA LECTURE

 

À la succession de Marcel Raymond, la chaire des études de littérature française avait été répartie entre deux de ses élèves, Jean Rousset et Jean Starobinski. Pour ce dernier, Luc Weibel en évoque avec affection le coffre à malices et à jeux d’esprit, cette fameuse mallette qu’il trimbalait dans ses cours et d’où émergeaient d’éblouissantes associations :

 

Cette mallette qui s’ouvrait (...) quand Starobinski venait, dans la salle 59 du bâtiment des Bastions, nous parler de Rabelais, de Diderot ou de La fontaine. Pour avoir depuis lors entendu bien des professeurs, et parmi les plus grands, je mesurai soudain ce qui faisait la qualité singulière de ce geste : se présenter devant les étudiants avec ses livres. (...) Lui ne se bornait pas à citer. Ses auteurs, il les amenait avec lui, que ce fût (comme ce soir où il nous parlait de la mélancolie) Virgile, Juvénal, Augustin, Pétrarque ou Baudelaire. Quand il lisait un passage (...) il le tirait du livre lui-même, ouvert à la bonne page avec la sûreté de main du lecteur averti et gourmand. Et ce qui se produisait alors (en cela il rejoignait sans doute la manière de Jeanne Hersch, à laquelle le rattachait leur commune origine polonaise), ce n’était pas une leçon sur le texte, un commentaire, mais une simple lecture, presque la « monstration » du texte, qui le rendait présent, immédiat, effaçant des siècles de distance et nous montrant, dans ce poète des débuts de notre ère, un être souffrant comme nous, et donnant à sa souffrance, à peu de chose près, le même nom que nous.

(...) Cette approche des textes, Starobinski l’enseignait, dans son séminaire d’explication littéraire, avec une espèce de simplicité qui faisait illusion, et qui nous faisait croire à une apparente facilité. C’est que – coquetterie ou discrétion – il se plaisait à cacher aux regards les échafaudages qui lui permettaient de nourrir son discours. Ce discours cristallin, sans pesanteur, toujours harmonieux, ne ressemblait guère aux savantes constructions intellectuelles qui sont généralement l’instrument inévitable du commentaire.

(...) Starobinski parlait de Pierre-Jean Jouve, de Freud, d’Hölderlin, de Ronsard. Poésie, psychanalyse, mythologie, critique se rencontraient dans les chroniques lumineuses qu’il signait dans Preuves (où écrivait aussi Jeanne Hersch...) et dans la Nouvelle Revue française. Car sa plume franchissait aussi les frontières... éditoriales. Il publiait chez Gallimard, et nous lui savions gré de cette notoriété naissante qui faisait de lui une des étoiles de la « nouvelle critique », aux côté de Jean-Pierre Richard, Georges Poulet, de Gaston Bachelard et bientôt de Roland Barthes.

 

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JEAN ROUSSET, LE BAROQUEUX

 

Le second successeur de Marcel Raymond à la chaire des études de littérature française, c’est celui qui sera d’abord le directeur du « Mémoire de licence » de Luc Weibel – l’équivalent du « travail de Master », aujourd’hui –, puis de cette fameuse Thèse pour rien qui donne son titre au livre et que l’auteur a en partie effectuée avec le professeur Jean Rousset :

 

Paradoxe des paradoxes, cet homme coincé, réfrigérant, avait consacré de nombreuses années de sa vie à la forme d’art la plus exubérante, la plus débridée, la plus sensuelle qui soit : le baroque.

(...) Dépouillant systématiquement la littérature du temps, pendant les quelques années qu’il avait passées à Paris, juste après la guerre, il en avait ramené une thèse et une anthologie. Il y avait regroupé ses auteurs selon des affinités thématiques, proposant d’étourdissantes variations sur la paillette, sur le feu d’artifice, sur la bulle de savon. Circé et le Paon – figures emblématiques – étaient au centre de cette étude transdisciplinaire, où l’art et la littérature se rencontraient pour faire revivre les fêtes disparues du ballet de cour. L’ouvrage inscrivait son parcours sous le vocable des deux grands maîtres du baroque romain du XVIIe siècle : Borromini et le Bernin.

(...) Je revois Jean Rousset entrant dans la petite salle de séminaire de la Bibliothèque publique. Il ne venait pas, comme Starobinski, avec une petite mallette à la main, mais il déposait sous la lampe avare une pile de grands ouvrages dont s’échappaient les signes marquant les pages.

 

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ET LA THÈSE, ALORS ?

 

Comment résister à tant d’exubérance et de beauté, à cet appel du large qui  implique voyages et découvertes de toutes sortes, surtout après une enfance et une adolescence empreintes de sobre calvinisme familial ?

 

(...) C’était toute la civilisation européenne qui défilait sous nos yeux, et c’était aussi, pour moi, l’envers du monde rationnel, modéré, tourné vers l’intériorité et les tâches humanitaires, dans lequel j’avais été élevé.

 

C’est dit, le jeune étudiant propose à Jean Rousset, comme sujet de mémoire de licence, un ambitieux Le thème du miroir dans la poésie baroque que son « directeur de mémoire » apprécie à sa juste valeur, puisqu’une fois le mémoire et les examens réussis, il lui propose de faire une thèse que Luc Weibel va poursuivre en Italie, en Allemagne, puis en France, sans jamais vraiment la rattraper.

 

Et c’est le début d’une errance qui nous vaut des passages savoureux sur la vie d’un étudiant genevois largué dans l’univers cosmopolite des milieux académiques et surtout dans le grand monde universitaire genevois et parisien.

 

Une fois la bourse obtenue, direction l’Italie, d’abord à la Fondation Cino del Duca sur l’île de San Giorgio Maggiore à Venise, pour des cours d’Alta Cultura, puis arrivée à l’Institut suisse de Rome où son premier repas est l’occasion d’observer son nouveau milieu ambiant :

 

Il y a là plusieurs archéologues et leurs épouses. La conversation est languissante, l’atmosphère froide et guindée. (...) Essayant de manger sans faire de bruit, je considère ces fruits de l’université romande. Je jugeais notre Faculté des lettres un peu somnolente, et je me retrouve au milieu de ses représentants les plus classiques, occupés à disséquer des vases grecs ou des racines sémitiques, menant une vie de petits bourgeois sous les somptueux lambris de la Villa Maraini.

 

LA DOLCE VITA

 

Heureusement, en dehors de l’Institut suisse, ça bouge un peu plus : Lacan vient parler à l’Université en souvenir d’un « Discours de Rome » prononcé en 1953 et au Goethe Institut on croise, entre autres, le philosophe Ernest Bloch, mais aussi deux poètes stars de l’époque, Giuseppe Ungaretti et l’allemande Ingeborg Bachmann, ex-compagne de Max Frisch :

 

(...) Et tandis qu’Ungaretti récitait d’une voix caverneuse des strophes sibyllines, je regardais la peau d’Ingeborg Bachmann qui transparaissait au travers d’une robe dont les épaules ménageaient de curieux jours circulaires. Elle avait l’air de s’amuser, et ne ressemblait en rien à l’oracle que je m’étais figuré à la lecture de ses vers frappés dans le marbre. Mais d’où tires-tu que c’est un oracle, m’avait dit Pierrette qui, pour me prouver que c’était une femme de chair et de sang, m’avait emmené un jour via Margutta, là où la poétesse avait coulé des jours heureux – mais mouvementés – en compagnie de Max Frisch.

 

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C’est l’occasion pour notre héros, entre plusieurs épisodes amoureux plus ou moins concluants, de mettre le pied à l’étrier et de proposer, en tant que correspondant en Italie et par l’entremise du dynamique Pierre Biner – critique théâtral et cinématographique au Journal de Genève, futur membre de la troupe du Living Theatre et, plus tard, producteur de l’émission culturelle Viva à la télévision suisse – toute une série d’articles que le brillant Walter Weideli, alors rédacteur des pages culturelles du Journal de Genève, accueillera à bras ouvert, tout comme le fera son homologue lausannois Frank Jotterand pour La Gazette de Lausanne.

 

Luc Weibel rend au passage un magnifique hommage à Walter Weideli, dont l’influence sur la vie culturelle en Suisse francophone a été considérable :

 

Weideli, je devais l’apprendre peu à peu, était un écrivain de talent, un de ces êtres dont le lien essentiel à la littérature est d’ailleurs indépendant de ce qu’ils ont réellement produit. (...) Le texte qui m’avait révélé Weideli était le récit d’un voyage en Grèce, publié en feuilleton dans le Journal, en novembre 1956, remarquable par la fraîcheur des notations et surtout par un style mélancolique, secrètement ravageur, qui s’apparente aux photos de Jean Mohr, son contemporain. Il y avait eu ensuite cet article sur Ludwig Hohl (...) et surtout ces pages littéraires dont il assurait la responsabilité, qu’il ouvrait toutes grandes au cinéma et au théâtre d’avant-garde, quand il ne réalisait pas de magnifiques numéros spéciaux sur Rousseau ou d’autres écrivains, en réunissant des contributions venues du monde entier, qui n’auraient pas déparé la revue savante la plus exigeante.

Weideli passait pour « cryptocommuniste », et cette qualité, jointe à la protection que lui accordait Olivier Reverdin, le directeur du Journal, ne contribuait pas peu à son prestige. Grâce à lui, l’avant-garde artistique et littéraire – de Beckett à Grotowski et à Godard – était présentée aux lecteurs du quotidien, dans une optique originale, indépendante des modes parisiennes, auxquelles Weideli, pétri de culture germanique, était assez étranger.

 

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UN CROCHET PAR L’ALLEMAGNE

 

Inutile de dire que sa thèse intitulée Narcisse dans l’art et la littérature du XVIIe siècle n’avance pas beaucoup. Notre héros, en proie aux affres du doute, saisit alors l’occasion d’un poste d’assistant pour l’automne 68 qui se présente à Fribourg-en-Brisgau, proposé par Hans Staub (Paul Disch dans le livre), professeur de littérature française à Zurich et élève de Georges Poulet, grand critique littéraire belge associé à l’École de Genève :

 

Pourquoi cette soudaine décision, qui allait me priver du séjour enchanteur de Rome, et lui substituer la perspective d’un exile dans les brumes du Nord, dans une petite ville inconnue ? Plusieurs raisons m’y avaient poussé. Mes premiers mois à Rome m’avaient fait connaître l’ivresse de la liberté, mais aussi son caractère fallacieux. Avoir une fonction précise, un travail, un port d’attache est un besoin fondamental. (...) La perspective d’être engagé, d’avoir un poste et un salaire répondait en moi à un désir de sécurité et de reconnaissance.

 

Ça ne marchera pas comme prévu : aux désagréments de la vie en solitaire dans un appartement où il faut cuisiner soi-même s’ajoute l’appel de la France – Freibourg-en-Brisgau est à deux pas de l’Alsace – à travers les émissions de France Inter et les événements de ces années 68-69 qui feront beaucoup de bruit :

 

Paris, plus que jamais en ces années-là, sert de point de référence. Il y a bien sûr les événements de mai, dont les échos ne se sont pas encore éteints. Il y a l’explosion intellectuelle qui les a précédés, l’avènement du structuralisme, l’éclosion de ces grands noms que sont Claude Lévi-Strauss, Michel Foucault, Jacques Lacan, Roland Barthes. J’avais beau m’incliner bien bas devant la figure de Hugo Friedrich, j’avais choisi mon camp.

 

Pour La Quinzaine littéraire fondée en 1966 et dirigée par Maurice Nadeau, Luc Weibel avait écrit peu auparavant un article autour de Ferdinand de Saussure, alors mis à toutes les sauces en France :

 

Je n’arrivais pas à établir un rapport d’identité entre le porteur d’un nom connu à Genève (où l’on honorait surtout Horace-Bénédict, le vainqueur du Mont-Blanc, Ferdinand n’ayant droit qu’à une apostille au terme d’une longue histoire familiale) et le personnage prestigieux que citait régulièrement la Quinzaine littéraire (...). Le Saussure des Français était bien le Ferdinand des Genevois. (...) Wenger m’affirma sans ambages qu’il n’y avait qu’un rapport lointain entre la linguistique qu’il professait et le « structuralisme » (disait-il même « prétendu structuralisme » ?)

 

Prenant au mot une aimable invitation dudit Maurice Nadeau de venir le voir quand il sera à Paris, notre étudiant passe par Genève pour négocier l’affaire avec son directeur de thèse :

 

En 1970 commença pour moi un jeu équivoque. J’avais passé deux ans dans la Forêt Noire, j’avais envie d’aller à Paris. Comment faire ? Soudain, je me rappelai ma thèse, et je dis à Rousset que le moment me paraissait venu d’aller continuer (en réalité commencer) ma recherche à Paris. Il sourit, voulut bien m’approuver (sans doute se souvenait-il de ses propres années parisiennes, juste après la guerre, où il avait dépouillé l’ensemble de la littérature du premier XVIIe siècle en vue de sa Littérature à l’âge baroque). Il sollicita pour moi une bourse du Fonds national suisse de la recherche scientifique. Beau cadeau, mais cadeau empoisonné. Il me donnait de quoi vivre dans la capitale, mais non la conviction que ce sujet me convenait. J’essayai toutefois d’honorer mon contrat. Pendant tout l’été 1970, je mis en fiches le livre de Mme Vinge, et concoctai avec effort un plan de travail. Il comportait un problème. Le seul texte qui, au XVIIe siècle, avait traité Narcisse avec quelque détail était une pièce de Calderón. Je ne savais pas l’espagnol, et il n’existait de la pièce qu’une version allemande... (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

PARIS SERA TOUJOURS PARIS

 

Lors d’un précédent séjour parisien qui lui a servi de reconnaissance, Luc Weibel est déjà passé à la Sorbonne, faisant son marché entre le séminaire de Lucien Goldmann et celui de Gaëtan Picon en passant par celui de René Étiemble. À cette époque-là, on va jusqu'à Vincennes pour écouter Gilles Deleuze ou Michel Foucault (il ne donnait pas encore son cours au Collège de France). Dans l’ascenseur de l’École pratique des hautes études, nettement plus classe, notre héros tombe par hasard sur Raymond Aron, « le seul intellectuel français qui condamne ouvertement le gauchisme », qui lui refuse l’entrée de son séminaire mais lui dit de repasser le lendemain :

 

Aron est détendu, souriant. C’est le cas de beaucoup de ces « directeurs d’études », volontiers accessibles à l’humour. Rien à voir avec le sérieux solennel des professeurs allemands ou suisses, avec la fébrilité des italiens.

 

Il fait aussi un saut à une réunion du « Groupe d’études théoriques » lancé par Tel Quel et qui a lieu à la « Société d’encouragement pour l’industrie nationale », place Saint-Germain-des-Prés, où officient Philippe Sollers et Julia Kristeva.

 

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Et c’est là que va se placer la rencontre avec Roland Barthes, une rencontre qui va d’abord lui procurer une planche de salut universitaire et qui va jouer ensuite un rôle déterminant et une influence durable et fondamentale sur le développement de ces Mythologies de Genève qui constituent l’œuvre de Luc Weibel dans toutes ses variantes :

 

Dans la même salle (ou peut-être à l’étage au-dessous ?) a lieu, un après-midi vers 5 heures, le séminaire de Barthes. J’y vais sans aucun préjugé favorable. Sur Racine m’avait impressionné, mais non convaincu. Peut-être aurais-je mieux aimé le Degré zéro ? Ce qui me frappe : les chaises sont en désordre ; groupes divers de gens, debout ou assis. Barthes est déjà là, naviguant au milieu de tout ça, la serviette à la main. (...) Enfin il s’installe à une petite table, dépose sa serviette. Le silence se fait. Sa voix est nette, un peu gutturale parfois. De quoi parle-t-il ? C’est assez énigmatique. Manifestement, il est en plein « dans quelque chose ». Ça se passe à Rome, l’intrigue est compliquée, il est question de « Sarrasine » : je ne distingue pas bien s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. (...) Sarrasine est un artiste français qui, à Rome, s’éprend d’un être qu’il croit être une chanteuse, alors qu’il s’agit d’un castrat. De fait, plus que la linguistique, c’est la psychanalyse qui sert de soubassement à son propos, que pimentent des allusions ironiques à la Rome des papes, à son mélange de prélats et de sicaires. Bref, je suis conquis par ce propos décoiffant, d’autant plus que tenant un discours d’avant-garde, Barthes conserve toutes les habitudes du langage classique, qu’il met en scène sa qualité de chercheur et d’enseignant, qu’il se révèle un excellent pédagogue.

 

BARTHES ET LE DICTIONNAIRE DE BAYLE

 

Luc Weibel est encore censé travailler sur sa thèse, mais n’arrive pas à concilier cet engagement dans une recherche universitaire avec perspective ultérieure de poste d’enseignant alors que dans les rues on crie « À bas l’Université ! À bas le savoir ! ».

 

De plus, il a le sentiment très fort, au vu des derniers développements des études littéraires qui condamnent les études thématiques, d’être sur une voie sans issue avec sa thèse sur Narcisse dans l’art et la littérature du XVIIe siècle.

 

Il en parle à Roland Barthes qui l’écoute avec attention et bienveillance, lui suggère quelques idées quant au sujet de sa thèse et des modifications qu’il pourrait y apporter, lui conseillant de régler les choses avec Jean Rousset, son directeur de thèse à Genève. Celui-ci, vu les changements proposés dans le sujet, considère que ce n’est plus possible de la faire financer par une bourse du Fonds national de la recherche scientifique, ce qui, de facto, libère l’auteur de ses obligations.

 

Lors de son passage à Genève, Luc Weibel fait un saut à la bibliothèque de la Société de lecture et, cherchant une référence à Abélard dans le Dictionnaire du penseur protestant Pierre Bayle (1647-1706), y trouve l’idée centrale d’un nouveau sujet de thèse qui lui permet de relier commentaires et critiques de textes :

 

À l’automne 1971, je vais revoir Barthes. Cette fois, j’ai un but : m’inscrire à son séminaire de l’École pratique des hautes études. Et j’ai un sujet à lui proposer. L’article Abélard et tous ses développements. Il acquiesce sur les deux plans. Quel soulagement ! D’abord le séminaire me donne un cadre de travail, j’y rencontre d’autres « thésards ». D’autre part mon nouveau sujet a un grand avantage. Je n’ai plus besoin de chercher aux quatre coins de l’univers des « occurrences » de mon thème. Je n’ai qu’un texte à « creuser », ce fameux dictionnaire.

 

Roland Barthes, pratique, l’engage à s’inscrire pour un doctorat de troisième cycle et lui arrange rapidement  la paperasse, avec une générosité qui prenait aussi en ligne de compte les aspects matériels liés aux titres de diplômes :

 

Barthes, lui, savait ce que représentent ces hochets : des sésames qui peuvent non seulement vous ouvrir bien des portes, mais aussi avoir des incidences directes sur une feuille de paie. Dans les postes que j’ai occupés, de retour à Genève, le petit coup de pouce de Barthes s’est traduit de façon très concrète.

 

Luc Weibel se met à travailler sur cette nouvelle  thèse qui sera publiée, plus tard, sous le titre Le Savoir et le Corps : essai sur P. Bayle (Lausanne : L’Âge d’Homme, 1975), tout en suivant les cours de Roland Barthes.

 

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Nous étions en train d’inventer une science nouvelle, la sémiologie, qu’on pouvait appliquer aux domaines les plus divers. Dans le séminaire de Barthes, on parlait indifféremment du paysage, de la phrase, de la carte postale, des parcours dans la ville. Si des écrivains ou des figures du passé étaient convoqués, il leur fallait d’abord prouver qu’ils étaient porteurs de signes, analysables selon les nouveaux canons de la science à naître.

 

C’est à la fois tout ce parcours chaotique et magnifique de l’écrivain Luc Weibel qu’on perçoit dans Une thèse pour rien, mais aussi le regard qu’il porte sur ces mêmes années trente ans après, avec la lucidité qu’apporte la maturité.

 

Et impossible de ne pas sentir aussi, dans de multiples pages l’admiration et l’affection que porte l’auteur aux professeurs qui l’ont guidé dans ce parcours, et en particulier ce Roland Barthes dont il fait un portrait touchant, humain, intime presque, lui rendant des années plus tard les honneurs qui lui sont dus et, en bon disciple, le plus bel hommage qui soit : celui de poursuivre son travail.

 

EXTRAIT

 

Quelques jours plus tôt, au séminaire, j’avais eu l’occasion de présenter les grandes lignes de mon sujet, en sorte que je n’avais rien de nouveau à lui dire :

 – Des problèmes, des blocages ? demande Barthes.

– Non.

Suivit un long silence. Très gêné, je me levai, m’apprêtai à prendre congé, ce qui eut pour effet de le décontenancer. Je le vois encore quitter sa chaise, m’accompagner à la porte et, s’appuyant au chambranle, me tenir des paroles d’encouragement, déclarant même que ma recherche avait un caractère « transhistorique », ce qui me remplit de la plus grande considération à la fois pour ma personne et pour celui qui me gratifiait, en prime, d’un mot qu’il venait d’inventer pour l’occasion.

Je n’avais pas compris ce qui s’était passé au début de l’entretien, et c’est seulement par la suite, ayant lu diverses choses sur la psychanalyse, ou tout simplement ce que Barthes a écrit sur le « séminaire » et sur ses rapports avec ses élèves, que j’en eus l’explication : il adoptait dans ses rendez-vous le principe de l’attention silencieuse que pratiquait Lacan, et s’attendait à ce que son interlocuteur parle – comme s’il était sur le divan du psychanalyste. C’était compter sans la légendaire timidité du Genevois, outre que pour moi tout entretien avec un « professeur » –  et  plus encore avec un « grand professeur de Paris », pour reprendre un terme que mon père avait utilisé dans une de ses lettres – ne pouvait consister qu’en questions que je lui poserais ou qu’il me poserait, et ne saurait être la formulation non directive d’une pensée qu’en tout état de cause je n’avais l’habitude d’exprimer ni pour moi, ni pour les autres.

Ce qui distinguait Barthes de Lacan, c’était sa bienveillance. Elle se manifestait au séminaire, surtout quand celui-ci commença à porter véritablement son nom, c’est-à-dire qu’il réunit des groupes d’une quinzaine de personnes. Barthes arrivait toujours en avance, s’installait à la table, et nous saluait chacun, à mesure que nous arrivions. Il y avait aussi beaucoup de générosité et d’ouverture dans la façon dont il accueillait ce que nous pouvions lui dire en cours de séance. Cela peut paraître naturel, mais j’avais en mémoire la manière d’autres enseignants, que j’avais vu soupeser tout ce qu’on leur proposait pour en faire illico la critique.

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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13/05/2022
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Quartett de Luca Francesconi ou Les Liaisons dangereuses

Fascinant de penser que Les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos, un texte du XVIIIe siècle, soit toujours aussi contemporain, il n’y a qu’à voir le nombre d’adaptations cinématographiques.

 

Ça n’a pas vieilli, et ça fascine encore par ses perversités au pluriel, la première étant celle de ses deux protagonistes qui prennent plaisir à avilir les êtres purs, la seconde par le texte lui-même, censé être moralisateur, et donnant à voir dans toute leur splendeur ces jeux de dupes.

 

C’est ce que je me disais l’autre soir en allant voir au Gran Teatre del Liceu de Barcelone l’opéra Quartett, en un acte, du compositeur milanais Luca Francesconi (né en 1956), qui a été, entre autres, assistant du grand Luciano Berio mais a aussi fait ses classes dans le jazz.

 

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Luca Francesconi est également l’auteur du livret (en anglais) basé sur la pièce du dramaturge allemand Heiner Müller qui lui-même s’est inspiré des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos dont il crée ce qu’au cinéma on appellerait une sequel, une suite, c’est dire si ce ne sont pas les effets de miroir qui manquent pour cet opéra magnifique créé en 2011 à la Scala de Milan.

 

La pièce de Heiner Müller et l’opéra de Luca Francesconi se concentrent sur les deux personnages principaux, Valmont et Mme de Merteuil, qui jouent, ou rejouent les conquêtes de Valmont – Sophie de Vollanges et Mme de Tourtel – comme s’il s’agissait de jeux de rôles, comme si ces deux personnages, aujourd’hui vieillis, revivaient aussi leur passé, ou, peut-être, se rejouaient leurs fantasmes respectifs, s’interrogeaient sur leur relation et sur leurs rôles respectifs dans cette relation.

 

La très belle scénographie d’Alex Ollé (Fura dels Baus) comprenait une chambre figurée par un cadre au milieu de la scène, et comme tenu par des cordes. Autour de ce cadre, des projections (de nuages qui passent, de murs qui s’écroulent, de ciels étoilés, en relation avec un passage de l’œuvre).

 

Superbe début avec Mme de Merteuil seule, se masturbant en pensant et en s’adressant à Valmont. Elle est en robe rouge écarlate, elle parle seule, puis, autour d’elle, des projections de nuages qui passent, puis une maquette de ville, puis un immeuble, puis une chambre de l’immeuble, avec, projetée en surimpression et en transparence, la chanteuse, comme si elle était à sa fenêtre.

 

Cet opéra pour deux personnages, Valmont (baryton) et Merteuil (soprano) comprend aussi des passages qui jouent sur les ambigüités sexuelles et l’inversion des rôles tant dans le jeu des chanteurs que dans la musique elle-même (le baryton chante quelquefois en fausset, comme s’il contrefaisait des personnages de femmes, ses anciennes conquêtes).

 

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À un certain moment, les deux partners in crime se regardent et on a droit, visuellement, à une superbe mise en abyme par le biais d’un film en gros plan projeté derrière le cube où ces mêmes deux protagonistes se regardent sur scène, dans leur petite cage.

 

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La fin est spectaculaire après la mort de Valmont, empoisonné par un verre de vin, lorsque Mme de Merteuil ôte le capitonnage du cube, qui dévoile des  bibliothèques qu’elle vide de rage et de désespoir, comme pour dire que toutes ces turpitudes ne sont que verbales – Words ! Words ! Words ! comme crie Shakespeare.

 

On s’y dévêt, on baise sur scène, on se bat sans cesse dans une partition qui mêle instruments acoustiques et enregistrements électroniques des voix des protagonistes, et c’est magnifique, lyrique et cru tout à la fois, comme un Benjamin Britten qui se serait lâché.

 

©Sergio Belluz, 2017, le journal vagabond (2017).


13/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : Les Petits frères d’Amiel (1997)

Vouloir réparer une injustice à la fois culturelle et sociale qui empêche une partie de la population de s’exprimer et d’avoir accès au débat public n’est pas la moindre des facettes attachantes de l’œuvre de l’écrivain Luc Weibel : dans ses livres, il s’agit souvent de restituer ou de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas eue, de les faire revivre, de leur donner voix au chapitre dans tous les sens du terme.

 

Pierre Bourdieu et la question de la reproduction des élites et de la représentativité sont passés par là, et l’auteur, fidèle à son éducation protestante, qui encourage l’entraide, mais aussi à ses engagements de jeunesse – y compris maoïstes – et à son héritage culturel genevois, n’a jamais cessé ce combat sociologique et littéraire.

 

Dans cette ramification de son œuvre, où figurent Louise (1995) et Charles Rosselet (1997), sans compter les articles écrits pour de nombreuses publications et qu’on aimerait voir regroupés (j’en ai fait une liste non exhaustive dans mon article sur L’Échappée belle), il est aussi l’auteur de André Lamouille, serrurier genevois (1995) – qui devait être publié en seconde partie de Pipes de terre et Pipes de porcelaine (1978) mais n’a paru qu’en 1995 dans la Revue de Belles-Lettres – ainsi que co-auteur du scénario Mémoires en ville : les Tramelots racontent (1980), un documentaire introuvable aujourd’hui.

 

C’est dans cette veine qu’il faut inclure Les Petits frères d’Amiel qui, à nouveau, laisse s’exprimer une série de personnalités méconnues en lien avec Genève, qui vont du mathématicien Georges-Louis Le Sage (1724-1803) à la jeune bourgeoise Hélène Monnier-Dufour (1839-1921) en passant par le précepteur Jean-Pierre Henry (1814-1877), l’architecte et historien Jean-Daniel Blavignac (1817-1876) et le professeur d’anglais établi à Genève Thomas Harvey (1817-1876).

 

POURQUOI AMIEL ?

 

Mais que vient faire ici l’Amiel du titre ? C’est qu’Henri-Frédéric Amiel (1821-1881), professeur d’esthétique et de littérature française à l’Université de Genève, est un graphomane invétéré devenu l’archétype du diariste qui, chaque jour, note scrupuleusement dans son journal intime tout ce qui lui arrive, ou plutôt, dans ce cas précis, tout ce qui ne lui arrive pas tout au long de ses soixante ans d’existence tranquille mais angoissée.

 

Cette non-existence a rempli entre 16 000 et 17 000 pages manuscrites – le Journal complet fait 12 volumes dans l’édition de l’Âge d’Homme – des milliers de pages qui ont fasciné et fascinent encore un certain nombre de lecteurs, écrivains surtout, par la clarté d’un style, la lucidité amère de leur auteur et une contemplation du vide qui rejoint un certain nihilisme littéraire européen (je pense en particulier à Roland Jaccard, grand défenseur de l’œuvre, qui s’est suicidé en 2021).

 

On comprend mieux pourquoi Luc Weibel, admirateur d’Amiel, et lui-même grand diariste, ait voulu, sous ce haut patronage, honorer les cinq témoignages qu’il a choisi de présenter avec un sous-titre, Entre autobiographie et journal intime, qui tient compte des divers formats que prennent ces témoignages sur soi qui ne se présentent pas forcément sous la forme conventionnelle du journal intime.

 

LES PETITS PAPIERS

 

Dans sa préface, Philippe Lejeune, auteur de Je est un autre (Paris : Seuil, 1980), une référence dans la problématique de ce qu’on appelle le « récit de vie » –  quelle est la part du sujet et quelle est la part du scribe ? – parle des trésors enfouis dans les archives publiques ou dans les greniers des familles :

 

Il faut trouver une autre manière de faire vivre ces manuscrits, d’entretenir leur mémoire, de leur procurer de temps à autre des visiteurs. La meilleure manière est celle qu’inaugure ici Luc Weibel : faire des portraits de vie, des croquis de textes. Amiel a eu beaucoup de petits frères, et encore plus de petites sœurs !

 

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Luc Weibel, comme à son habitude, présente avec soin ses protagonistes, replace chacun dans son contexte, et, dans cette anthologie de grands inconnus genevois, donne des extraits choisis de leurs écrits respectifs.

 

De Georges-Louis Le Sage, il relève dans le titre même du chapitre qui lui est consacré – Le Sage ou le Je en fiches – que ses textes autobiographiques sont constitués par des milliers de cartons souvent découpés dans des cartes à jouer, ce qui explique un style plus proche de l’aphorisme que de la narration de soi, la méticulosité du mathématicien expliquant peut-être aussi le côté presque maniaque, dans le sens pathologique du terme, de ses écrits où abondent, façon entomologiste, les énumérations de toutes sortes, tout comme les majuscules affirmatives, le soulignage ou la ponctuation très personnelle :

 

Préceptes généraux pour inventer. Conseil aux jeunes Gens de lettres : pour se rendre l’Esprit original, c’est-à-dire fécond en idées peu remarquées avant eux. – C’est, de ne laisser passer (soit dans leurs lectures, ou dans leurs conversations, ou dans leurs méditations, même les plus irrégulières), aucune pareille idée, aucune lueur de solution de quelque question ; sans s’y arrêter beaucoup plus que sur tout le reste, et sans en prendre note ; pour la ruminer ensuite à loisir, jusqu’à ce qu’ils l’aient entièrement tirées au clair.

 

Le soin que je prends, pour écarter de mes écrits, tout ornement, et toute parole inutile ; pourra bien m’attirer un jour le sobriquet de Quaker de la philosophie.

 

SE CONSTRUIRE ET SE RACONTER

 

Cette influence de la profession dans la façon d’écrire, et d’écrire sur soi, est tout aussi flagrante chez l’architecte Jean-Daniel Blavignac qui construira et reconstruira sans cesse le récit de sa vie sous divers formats, dont un début d’autobiographie qu’il reprendra régulièrement et complètera tout au long d’une existence aux conditions matérielles difficiles (il finira dans la misère) en une sorte de recherche désespérée de soi qui est à mettre en lien avec une inquiétude métaphysique – « Je suis profondément religieux, et je suis privé de religion » - qui le rongera toute sa vie.

 

J’étais un employé comme on en fait peu : je n’entrais jamais au café, le dimanche se passait pour moi au bureau, au sermon et en études archéologiques... La religion et la science étaient pour moi des compagnes préférables à toute autre.

 

L’ambiance est bien plus chaleureuse dans le diary du professeur d’anglais Thomas Harvey. Luc Weibel nous apprend que c’est une figure historique connue de Genève : une salle Harvey existe aux Archives d’États, il y a un prix Harvey qui est décerné par la Société des Arts et l’Université propose une bourse Harvey pour des chercheurs d’Outre-Manche.

 

Adopté par Genève, qui a une longue histoire d’amour avec la Grande-Bretagne due à un calvinisme qui a formé des générations de pasteurs anglais et écossais, Thomas Harvey, établi dans la ville dès 1832, épousera Louisa Tourte-Wessel, genevoise de bonne famille et s’épanouira entre leçons d’anglais aux enfants de la bonne société, temps passé avec ses deux fils qu’il adore et rédaction, en anglais, de son diary. Une vie harmonieuse et joyeuse, en somme, dans un cinquième étage du 10 rue Calvin, avec vue imprenable sur les Alpes, le Mont-Blanc, le Jura et le lac :

 

« As from a solitary tower in the bull’s eye of Geneva, we range over the old republican city quietly and unobserved, peering everywhere, seeing all, unseen. Our balcony is aromatically beflowered and shaded by three marquees under whose benches we lounge, think, dream and thank God for such blessings. Our home is probably unique in the world and we love it with the exclusive fanaticism of Robinson Crusoe for his island. »

 

(ma traduction)

 

« Comme du haut d’une tour solitaire en plein centre de Genève, nous surplombons tranquillement et sans être épié la vieille ville républicaine, scrutant tout, voyant tout, mais invisibles. Notre balcon est aromatiquement fleuri et ombragé par trois marquises sous lesquelles se trouvent des bancs où nous paressons, pensons, rêvons et remercions Dieu pour toutes ces bonnes choses. Notre foyer est probablement unique au monde et nous l’aimons avec autant de fanatisme que Robinson Crusoë son île. »

 

UNE FEMME DE LETTRES

 

Pour Hélène Monnier-Dufour, la correspondance est une sorte d’autobiographie et de journal tout à la fois, qui lui permet d’exprimer ses doutes et de se raconter régulièrement à son amie Wilhelmine.

 

Ça m’a immédiatement rappelé, dans le ton, le magnifique Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac, roman épistolaire trop peu connu et dans lequel deux femmes de caractère dissemblable, l’une passionnée l’autre plus raisonnable, se racontent dans chaque lettre. Chez Hélène Monnier-Dufour, on retrouve aussi cette sorte d’intimité, sans les réponses de son amie Wilhelmine, malheureusement.

 

Et c’est tout le tableau d’une époque et d’une vie de femme bourgeoise qui apparaît dans les lettres de cette Genevoise observatrice, vive et pleine de fantaisie, qui n’évite pas, quant il le faut, les sujets plus épineux :

 

Si j’avais eu quelqu’un à qui confier tout cela je l’aurais fait pour demander des conseils, mais je n’avais personne. Ma belle-mère à laquelle il semblerait naturel que j’en parlasse ne saurait boire un verre d’eau sans le raconter à sa jumelle et la tante, après avoir solennellement promis le silence, s’en va tout racontant [sic] au premier venu [...]. Donc j’ai continué ainsi. Qu’aurais-tu fait à ma place ? Une fois la tante informée elle aurait tout raconté à la portière et à Mlle Amélie lesquelles à leur tour en aurait glosé avec tous les valets de chambre (16 juillet 1861).

 

JEAN-PIERRE HENRY, ÉCRIVAIN

 

Dans cette passionnante anthologie, j’ai été particulièrement touché par l’extraordinaire talent et le destin amer de Jean-Pierre Henry, auteur de quinze volumes autobiographiques dont un seul a été publié.

 

Luc Weibel rappelle ses origines et, dans la foulée, révèle à nouveau tout un pan de la petite histoire genevoise, très liée à une sorte de guerre de religion qui ne dirait pas son nom :

 

Jean-Pierre est né en 1814 à Meyrin, petit village français que le Congrès de Vienne a décidé d’annexer au canton de Genève, de même que toute une série de communes françaises et savoyardes. La cité calviniste accueille sans enthousiasme ces nouveaux compatriotes, et Jean-Pierre ne se fait pas faut de le rappeler : l’hôpital, gratuit pour les protestants, sera payant pour les catholiques. (...) Ce Meyrin paysan, si loin de la Genève des Eynard et des Pictect de Rochemont, est encore plus loin du nôtre, coincé entre son CERN, son aéroport, ses voies-express et ses cités-dortoirs. (...) Comme il est doué pour l’école, il apprend le latin chez le vieux curé qu’il suivra plus tard dans sa retraite, à Saint-Gingolph.

 

Parce qu’il est doué, tout court, Jean-Pierre Henry, catholique de Genève, sera l’auteur d’un Journal magnifiquement écrit, et observé : il n’y a pas seulement la qualité d’un style, il y a aussi la profondeur de l’introspection, l’intelligence du regard et la conscience aigüe et amère de sa condition sociale dans une existence de précepteur, en Autriche,  au service de maîtres successifs  – et de maîtresses dans tous les sens du terme – sur qui il porte un regard lucide et cruel que son écriture rend parfaitement :

 

Il est bien triste en ce monde d’être pauvre, on ne peut compter sur l’amitié de personne ; l’éducation que j’ai reçue m’assimile quant aux manières et aux habitudes aux grands et aux riches ; mais je n’ai pas encore rencontré parmi eux les attentions que l’on se doit réciproquement entre amis ; le dirai-je, les riches retranchent toujours derrière leur argent et si vous passez les limites de ce retranchement vous êtes aussitôt hors de leur amitié ; il n’y a qu’une soumission souvent vile et toujours humiliante qui puisse vous maintenir dans leurs bonnes grâces. J’avais cru après 16 ans de connaissances que les dames de Walchen avaient de l’amitié pour moi, ô Dieu, combien j’étais loin du compte !

 

Il fera plusieurs allers-retours entre Genève et l’Autriche, sans jamais se sentir bien nulle part, comme beaucoup d’émigrés qui, revenant au pays, ne retrouvent plus celui qu’ils ont quitté tout en n’ayant pas non plus des liens assez fort dans leur nouveau lieu de vie, l’alternance des deux créant une sorte de passage constant entre deux réalités dont on perçoit la construction - l’artificialité ? –, rendant difficile par là-même le sentiment d’appartenance.

 

Tant l’écriture que le témoignage de Jean-Pierre Henry mériteraient de faire l’objet d’une publication et c’est tout le mérite de Luc Weibel de le faire revivre dans ce livre et de lui rendre justice.

 

EXTRAIT

 

Que dirais-je maintenant de Genève ? pas grand-chose. À part ma visite à Meyrin je n’allai nulle part, je ne vis pas une personne un peu instruite et, retenu par mon esprit d’économie, je n’allai qu’une seule fois au café du Nord pour lire des gazettes. – Ce qui surprend le plus après avoir habité longtemps les pays étrangers c’est de se trouver dans une ville relativement assez grande, sans garnison. Une chose encore choque singulièrement la vue, c’est l’aspect de la blouse ; elle donne aux villes françaises un air de vulgarité que n’ont pas les villes allemandes. – Après ces onze ans cependant Genève s’était un peu embelli : le Pont du Mont-Blanc, que je ne connaissais pas encore, ferait par sa longueur, sa largeur et la beauté de sa construction honneur à une plus grande ville ; il va du Jardin des Alpes près de l’Hôtel de la Paix au Jardin Anglais vis-à-vis de l’Hôtel de la Métropole. Le Jardin Anglais lui-même avait été considérablement agrandi. Parmi les constructions nouvelles, je remarquai une église russe sur les Tranchées dans le style connu des orthodoxes, une synagogue derrière la Corraterie ; le Temple des Francs-Maçons route de Carouge en style grec avait changé de destination et il était presque comique de voir suspendue entre ses colonnes l’enseigne d’un brasseur ; le nouveau théâtre des Variétés à Saint-Gervais ne s’était pas soutenu non plus et la troupe s’était logée dans une brasserie route de Carouge, où elle faisait les meilleures affaires en spéculant sur la soif de la classe ouvrière ; le palais électoral route de Carouge, le nouveau bâtiment de la Poste quai du Rhône ; mais rien n’égalait la beauté des édifices ou plutôt des palais de riches particuliers sur le terrain des Tranchées, bâtis en pierre de taille ; ils étonnaient autant par leur masse que par leur belle architecture ; il n’y en avait pas deux ou trois, mais des rues entières ! – La distance de Genève à Carouge se trouvait maintenant entièrement bordée de maisons, et le nom de route de Carouge était devenu un anachronisme, le peuple s’en servait encore, mais l’écriteau du carrefour l’avait changé en celui de rue de Carouge. Un tramway (omnibus américain) reliait Genève à Carouge, un autre reliait Genève à Chêne... »

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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09/05/2022
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Jean Genet et la censure

J’ai écouté avec beaucoup d’intérêt le troisième volet d’une série radiophonique sur Jean Genet.

 

Il s’agissait, cette fois-ci, d’une nouvelle biographie de Genet par un historien qui, en travaillant sur Genet enfant, abandonné à l’assistance publique, a eu accès au dossier du futur écrivain.

 

Il a constaté que Genet a bien été sans famille : il n’a pas connu son père, et sa mère, qui l’a placé à l’assistance, est morte deux ans après, je crois. Genet n’a jamais su qu’il avait un frère, lui aussi placé à l’assistance.

 

Mais l’historien insistait aussi sur le fait que Genet n’aurait pas eu l’enfance maltraitée qu’on lui a ensuite collé sur le dos.

 

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Il a été recueilli dans une bonne famille, a été brillant à l’école primaire et à obtenu son Certificat d’étude.

 

Cet historien a aussi relevé les « sympathies nazies » de Genet, et c’était assez étonnant d’entendre le présentateur – très compétent, fin lecteur, bon critique – exprimer ses fortes réticences quant à la pertinence de relever des allusions à une possible « sympathie nazie » dans des romans qui, par définition, ne sont que des fictions, et à l’opportunité de faire de ces allusions des convictions personnelles de l’auteur.

 

Un autre intervenant sur ce sujet n’était pas d’accord non plus, et, dans un sens plus large, s’inquiétait – à juste titre, hélas – de ce qu’aujourd’hui on juge de la littérature sur un plan moral plutôt qu’esthétique.

 

Cette émission rediffusée était de 2006, je crois, et depuis cette tendance s’est confirmée, malheureusement.

 

On en arrive presque à cette forme absolue de censure stalinienne qui obligeait à faire de toute expression artistique un véhicule moral pour un communisme censé représenter le bonheur du citoyen soviétique...

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2020)


09/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : Charles Rosselet (1997)

Charles Rosselet (1893-1946)  (Genève : Collège du Travail, 1997), ce n’est pas seulement la biographie de ce politicien à l’origine du Parti Socialiste genevois, c’est surtout l’histoire passionnante et mouvementée de la gauche en Suisse et à Genève au XXe siècle que l’écrivain Luc Weibel retrace brillamment, avec le talent et l’attention aux êtres qu’on lui connaît :

 

C’est ainsi que je découvris avec plaisir les origines neuchâteloises de Charles Rosselet, ses engagements syndicalistes, et surtout ce qui devait faire l’essentiel de son action. Membre du Parti socialiste genevois aux côtés de Léon Nicole, il n’eut de cesse de contrer ce démagogue brouillon, adepte de la manière forte et admirateur de l’Union soviétique. Face à un socialisme proche du communisme, Rosselet incarnait une gauche modérée, qui refusait de sacrifier la démocratie sur l’autel de la révolution. (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021)

 

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Par sa manière de raconter la vie de cet « homme de raison au ‘temps des passions’ » – c’est le sous-titre du livre – Luc Weibel rejoint ses magnifiques   Pipes de terre et Pipes de porcelaine (Carouge-Genève : Zoé, 1978) et Louise (Carouge-Genève : Zoé, 1986) où, fidèle à sa sensibilité de gauche et à sa sensibilité tout court, il évoquait de l’intérieur les terribles conditions de vie de toute une partie de la population ouvrière et domestique à Genève.

 

LA JEUNESSE D’UN POLITIQUE

 

La comparaison n’est pas fortuite, d’abord parce que dans ces trois livres, Luc Weibel retrace l’évolution des conditions sociales en Suisse pour les citoyens tout en bas de l’échelle et ce qu’il a fallu faire pour obtenir des autorités qu’elles se décident enfin à améliorer leur sort par des mesures telles que la rente vieillesse, la protection des travailleurs ou encore l’assurance chômage.

 

Ensuite parce que pour ces trois destins, l’auteur est parti d’un récit de vie qu’on lui a confié et qu’il s’est chargé de mettre en valeur par l’écriture. Pour Charles Rosselet, au lieu d’un enregistrement sur cassette c’est une demande de Charles Magnin, petit-fils de Charles Rosselet, qui met à la disposition de l’auteur toute une documentation, photographies comprises, qui figurent dans le livre.

 

On reconnaît tout de suite la patte littéraire et l’attention sociale de Luc Weibel dans le magnifique chapitre consacré à l’enfance et à l’adolescence de Charles Rosselet, socialiste genevois né à Fleurier, dans le canton de Neuchâtel :

 

Nous savons que l’enfant est bon élève, qu’il accomplit régulièrement sa scolarité, fréquentant l’école secondaire jusqu’à l’âge de 14 ans, puis qu’il entre comme « apprenti » chez l’avocat P., dont la maison était voisine de celle des Jequier – « une belle maison de maître avec un perron et des escaliers qui montaient de chaque côté », raconte Marie-Madeleine Magnin. Charles manifeste le désir de s’instruire. « Je voudrais étudier. Prêtez-moi des livres, j’apprendrai tout seul », dit-il à son patron, un peu sceptique sur ses dons et qui – le jeune homme avait-il marqué quelque intérêt pour le barreau – n’avait pas hésité à le décourager : « Tu ne sauras jamais dire trois mots en public. » Beau début pour un futur orateur. Charles s’en souviendra. De fait, il n’a guère le temps d’apprendre le droit. Mme P. voit en lui une sorte de factotum, ou plutôt d’aide-valet, propre à la seconder dans la tenue du ménage. « Encore maintenant, racontait Charles Rosselet, se souvenant de cet « apprentissage », je saurais ‘couler la lessive’ » (la vraie, celle qui se fait avec des cendres).

 

QUAND GENÈVE BRÛLAIT

 

On reconnaît aussi sa patte dans la manière brillante de synthétiser ce pan de l’histoire politique et sociale genevoise et suisse qui a vu s’affronter – le mot n’est pas trop fort – deux frères ennemis : le modéré Charles Rosselet et le flamboyant Léon Nicole, tous deux socialistes au départ.

 

Luc Weibel le rappelle dans son introduction (« Pourquoi Rosselet ? ») :

 

Beaucoup de Suisses – dans un pays qui vivait à l’heure de la « paix du travail », du consensus, de la « formule magique » qui unit dans leurs tâches de gestion les grands partis gouvernementaux – découvrent avec une sorte de nostalgie qu’il fut un temps où les ouvriers faisaient grève, où les manifestations de rue étaient fréquentes, où les masses vibraient à des discours révolutionnaires, où les parlements retentissaient d’apostrophes et d’invectives.

 

On se rappellera de la manifestation dirigée par Léon Nicole en 1932 contre une réunion du fasciste genevois Géo Oltramare et qui sera violemment réprimée par l’armée suisse (13 morts et 65 blessés).

 

Le désaccord de Rosselet et d’une partie des socialistes genevois lorsqu’en 1939 Léon Nicole justifie le pacte germano-soviétique sera à la genèse du Parti socialiste genevois tel qu’il existe aujourd’hui, alors que Léon Nicole – qui, pendant les années de guerre sera correspondant en Suisse de l’agence soviétique Tass – deviendra président du Parti communiste suisse, le Parti du Travail, fondé en 1944.

 

LE DIRE C’EST BIEN, LE FAIRE C’EST MIEUX

 

On ne peut s’empêcher de penser qu’au-delà des différences idéologiques, il y avait une différence sociale entre ces deux frères ennemis : d’un côté, l’aîné le Vaudois Léon Nicole, né en 1887 à Montcherand, étudie à l’École d’administration de Saint-Gall puis devient fonctionnaire aux PTT pendant 14 ans avant d’entamer une carrière politique qui en fait une sorte d’apparatchik, alors que dans le même temps Charles Rosselet, de 6 ans son cadet et d’origine neuchâteloise, n’a pas pu faire d’études, a travaillé comme ouvrier au creusement du Tunnel du Mont-d’Or, entre Vallorbe et Frasnes, et a fait une carrière politique tout en travaillant dans l’économie privée :

 

Je tentai de mettre de l’ordre dans l’écheveau des querelles genevoises des années 1920 à 1946, et au passage, je me plus à dépeindre en Rosselet un chef d’entreprise, patron de ces Imprimeries populaires dont il fit une entreprise florissante. (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021)

 

Les deux hommes ont été des élus : Léon Nicole a été Député au Grand Conseil genevois, Conseiller national, Conseiller d’État et Président du gouvernement quand Charles Rosselet a été Conseiller communal et Conseiller d’État.

 

De Léon Nicole, c’est la carrière flamboyante de l’idéologue et du tribun qu’on retient.

 

Côté Charles Rosselet, un des artisans de la réglementation des heures de travail, de la protection des travailleurs et de la loi cantonale à l’origine de l’assurance chômage obligatoire, c’est l’action sociale qui prime, plus discrète mais bien plus concrète et utile pour la partie défavorisée de la population, et c’est tout à son honneur.

 

Ce livre passionnant vient nous le rappeler opportunément : en ces temps difficiles pour un pourcentage de plus en plus important de la population suisse – on parle de 15% à 20% de personnes pauvres dont les droits et les intérêts ne sont pas défendus par un parti socialiste trop embourgeoisé – ne faudrait-il pas remettre à sa juste place la partie « socialiste » de sa raison sociale ?

 

EXTRAIT

 

L’interdiction du Parti communiste ayant été adoptée par le Grand Conseil, puis approuvée par le suffrage populaire, Rosselet quitte donc le parlement cantonal. Comme il l’avait prévu, les communistes adhèrent tous au Parti socialiste genevois, et y renforcent la tendance autoritaire. Sa position est de plus en plus inconfortable, comme celle d’André Oltramare, qui se consacre à aider l’Espagne républicaine. Les événements internationaux vont se charger de résoudre la crise. Le 23 août 1939, Staline conclut avec Hitler un pacte de non-agression, prélude à l’invasion de la Pologne et à son partage de fait entre l’Allemagne et L’URSS. Comment Nicole, inconditionnel de Staline, et qui revient précisément d’un voyage au pays des Soviets, va-t-il réagir ? Alors que les partis et la presse socialistes du monde entier condamnent le pacte, Le Travail entreprend de le justifier. Pour Nicole – et il maintiendra cette ligne dans les mois et les années qui suivent – la gauche ne doit pas se tromper de cible. Le véritable ennemi de la classe ouvrière n’est pas à Berlin, mais à Londres et à Paris. Il n’est pas question de défendre le capitalisme anglais ou français, et il faut continuer à défendre l’Union soviétique, patrie des travailleurs. Quant à l’Allemagne naguère sévèrement condamnée par Nicole – elle a droit à une certaine indulgence. « L’Allemagne a rompu sur bien des points avec le capitalisme », écrit Le Travail, le 28 septembre 1939. Contenue par la Russie, elle va se transformer dans un sens prolétarien. De toute manière, sa position s’explique par l’injustice du Traité de Versailles, qui lui a été imposé par les vainqueurs de 1919. Ces thèses du Travail ne passeront pas inaperçues outre-Rhin, et il semble – c’est du moins ce que devait affirmer Rosselet au Grand Conseil, le 6 novembre 1945 – qu’elles furent utilisées par la propagande allemande.

Cette fois le Parti socialiste suisse, qui jusque-là tolérait les incartades de Nicole comme une particularité du socialisme welche, trouve qu’il va trop loin. Il prononce l’exclusion du leader genevois et retire au Travail la qualité d’organe du Parti socialiste. Le Parti socialiste genevois faisant bloc autour de son chef, il est exclu en bloc du Parti Socialiste Suisse. À l’assemblée des délégués genevois, seules deux voix s’étaient élevées contre les positions de Nicole : celle de Charles Rosselet et d’André Oltramare. Ce sont ces deux opposants qui vont se charger d’abord de clarifier la situation, puis de créer à Genève une nouvelle section du Parti socialiste suisse baptisée « Parti socialiste de Genève, section reconnue du Parti socialiste suisse ».

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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08/05/2022
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