sergiobelluz

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Le sitcom ou le rire sociologique

Les moments où l’on rit aux éclats sont très importants : on échappe un instant au marasme, au stress, au travail, à tout.

 

C’est aussi ça, le spectacle, un rêve partagé qui, un instant, réunit les gens dans une réalité, et les sort de la leur.

 

En ce sens, les spectacles comiques sont des remèdes qui devraient être remboursés par les assurances.

 

MA SORCIÈRE BIEN AIMÉE (BEWITCHED)

 

Autour de Noël, je revois toujours avec plaisir – et émotion – les épisodes de Ma sorcière bien aimée (Bewitched, ‘ensorcelé’), que je regarde en anglais, dont je redécouvre à chaque fois l’écriture excellente, les scénarios bien travaillés, les ‘non sequiturs’ aussi, des sortes de clins d’oeil (à la mode du temps, aux clichés, aux conventions, aux expressions toutes faites).

 

Les dialogues sont très drôles, jouant quelquefois sur la mauvaise foi, par exemple lorsqu’il y a un problème, et que le publicitaire Darrin Stephens (on prononce « Stivense », et c’est Jean-Pierre, dans la version française) veut en parler avec Samantha qui elle, justement, essaie d’éviter d’en parler, ça donne des choses du style :

 

(Darrin)                   Sam, can we talk in the kitchen ?

(Samantha)             When?

(Darrin)                   Now.

(Samantha)             Now?

(Darrin)                   Yes, now.

 

LES COMING-OUTS FAÇON 60’S

 

De même, c’est une série qui regorge de coming-outs de toutes sortes, le premier secret étant que Samantha est une sorcière, et toute sa famille avec.

 

Quelquefois c’est pris à l’envers, par exemple, la tante Clara, qui perd un peu ses moyens en tant que sorcière. Dans un épisode, elle dit aux parents « mortels » de Darrin qu’elle est une sorcière, mais qu’elle trouve Darrin très bien en tant que mortel.

 

Les parents de Darrin ne s’en étonnent pas, mentionnent un membre de leur famille qui, elle, se prend pour un phare, et qui à chaque tempête monte sur le toit pour guider les marins.

 

Maurice, le père de Samantha, un sorcier  (« a warlock » en anglais), est outré de penser que sa fille a épousé un mortel et a fait un « mariage mixte » (une terminologie qu’on utilisait alors pour les mariages entre Blancs et Noirs). Samantha lui répond que les temps changent, et que maintenant ça se fait dans les meilleures familles.

 

À propos des beaux parents du couple, Phyllis Stephens, la mère du mari de la sorcière, est très bien campée : dès que quelque chose la dépasse, elle prévient qu’elle va avoir « une de ses migraines ».

 

Dans cette série, d’ailleurs, je reconnais certaines manières de parler, les « son of a gun » de Larry Tate (en version française : Alfred Tate), le patron de Darrin, une expression qu’utilisait souvent mon père américain et qui était déjà désuète dans les années 70.

 

De même, Samantha utilise beaucoup d’expressions assez recherchées que j’entendais souvent dans la bouche de ma mère américaine dans les années 80.

 

ENDORA, UNE ICÔNE « CAMP »

 

Évidemment, Endora, à la fois belle-mère et sorcière, est l'icône « camp » par excellence. Agnès Morehead, fabuleuse comédienne liée au Théâtre d’Orson Welles de Los Angeles, était aussi fille de pasteur méthodiste, et, chez elle, ce mélange de raideur et de snobisme donne quelque chose d’hilarant, accentué en anglais par son accent british très prononcé.

 

Sa manière de ne jamais se rappeler le nom de son gendre (qu’elle écorche en « Darwin », « Dermot », « Donald’s » et même « Dustbin », poubelle !), de s’ennuyer à tous ces trucs rasoirs de mortels (en vrac : le travail, le ménage, la cuisine) et son vocabulaire, du style « Oh darling, but this is sooo passé ! », variante « sooo bourgeois ! », sans compter les récurrents « Where did I go wrong as a mother ?» quand elle est atterrée par le fait que sa fille est en train de passer l’aspirateur...

 

LE BON SITCOM ? UN PORTRAIT DE SOCIÉTÉ

 

Et puis il y a les extraordinaires personnages secondaires, Gladys et Abner Kravitz (en français Charlotte et Albert), les voisins, un vieux couple de retraités. Mme Kravitz, perpétuellement sous calmants, sait que Samantha est une sorcière mais n’arrive jamais à convaincre son mari qui, de toutes façons ne l’écoute pas.

 

Larry Tate, le patron de Darrin, s’ennuie dans son ménage et rabroue régulièrement Louise, sa femme, mais sait flatter quiconque peut lui rapporter du fric.

 

Tout est facétieux, intelligent, fin, et reflète cette époque si optimiste.

 

Une sitcom, certes, mais plus qu’une sitcom : une chronique de ces années-là, brillamment écrite tout en tenant compte du public et de la censure télévisuelle – c’était très osé à l’époque de filmer un couple en train de dormir dans le même lit... –, contournant les problèmes.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2015).

 

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21/12/2018
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Françoise Fabian Forever

J’ai toujours aimé les acteurs et actrices qui chantent – Jean Gabin, Michel Simon, Brigitte Bardot, Jeanne Moreau, Jane Birkin, Catherine Deneuve... – on se rend compte, avec eux que ce qui compte toujours c’est ce qui est exprimé, quelles que soient les qualités vocales de l’interprète.

 

Les comédiens, par leur sensibilité au texte et leur aisance verbale, savent toujours compenser, équilibrer une performance, même si le texte chanté n’est pas à la hauteur, ou si la voix laisse à désirer.

 

C’est tout l’art d’un bon artiste que de savoir choisir ce qu’il faut mettre en avant ou mettre en valeur dans toute forme d’expression.

 

Dans le cas de l’extraordinaire comédienne Françoise Fabian, venue chanter dans le cadre des Spectacles Onésiens (à la salle communale d’Onex, dans le Grand Genève), tout est là : timbre et diction reconnaissable entre mille, musicalité raffinée, intelligence du texte, humour, présence, séduction.

 

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Et c’est tout un univers amoureux, sensuel et nostalgique qui s’exprime à travers ce petit bout de grande femme magnifique de quatre fois vingt ans passés, dont le charme est aussi redoutable aujourd’hui qu’il l’était pendant le long entretien de Ma nuit chez Maud  de Rohmer, avec un Jean-Louis Trintignant captif et captivé.

 

Accompagnée d’un trio clavier-guitare-violoncelle, Françoise Fabian fait passer ce je-ne-sais-quoi d’amoureux, d’intime, de drôle et de triste, de subtil, d’aristocratique, de racé, d’insolent qui caractérise tout ce qu’elle fait, au théâtre comme au cinéma.

 

Mon amour des comédiens qui chantent tient aussi au fait que ce qu’ils chantent s’enrichit encore de ce qu’ils sont, de ce qu’ils ont été, de ce qu’ils ont transmis dans leurs films et leurs pièces, comme une dimension supplémentaire, un univers culturel beaucoup plus vaste que la simple chanson interprétée, qui devient un élément parmi d’autres d’un monde exprimé avec toute une existence artistique qui accompagne notre propre existence, qui nous en rappelle les étapes, les moments de tristesse et de bonheur.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018)

 

 


 

 


14/12/2018
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La Cage aux Folles n’a pas pris une ride, le monde non plus, hélas

WILKOMMEN, BIENVENUE, WELCOME

 

Ce n’est pas que j’aie une prédilection pour la comédie musicale en général : à part les grands musicals des années 30 à 50, sur des musiques de Gerschwin ou de Cole Porter, voire de Hammerstein, je trouve que la plupart des comédies musicales sont assez prévisibles, tant musicalement que scéniquement.

 

On sait tout de suite quand un personnage va chanter, les voix sont souvent sonorisées, ce qui crée des déséquilibres et fait retentir des voix de gorge souvent désagréables à l’oreille, sans compter une musique qui évite rarement la facilité et « les trucs qui marchent ».

 

Mais j’ai un petit faible, et même un grand petit faible pour toute une série de comédies musicales qui tirent vers le cabaret et qui se passent dans le milieu du spectacle, je pense bien sûr, à Cabaret, un chef-d’oeuvre expressionniste, à 42nd Street, à A Chorus Line, à Chicago, aux comédies musicales de Bob Fosse (All That Jazz, Sweet Charity) et à cette fameuse Cage aux Folles, à la fois conventionnelle dans sa forme, et totalement justifiée par là-même, et plus encore par les temps sombres que nous vivons, où le Brésil, pourtant réputé pour sa lascivité et pour la beauté de ses travestis et de ses transsexuels, se laisse contaminer par la peste évangéliste américaine (et donc puritaine) pour élire un président dont les déclarations sont en totale contradiction avec une longue tradition de tolérance.

 

LA CAGE AU FOLLES VERSION OLÉ OLÉ

 

Je pensais à tout ça en m’amusant à la version espagnole de La Cage aux FollesLa Jaula de las locas en vernaculaire – qu’on donne ces temps-ci au vieux et familial Teatro Tívoli de Barcelone, avec Àngel Llàcer dans le rôle d’Albin-Zaza Napoli, et Ivan Labanda dans le rôle que tenait Jean Poiret dans sa propre pièce et Ugo Tognazzi dans les adaptations cinématographiques franco-italiennes, et Robin Williams dans la version américaine du film (dont l’adaptation et les dialogues sont signés par la grande comédienne comique américaine Elaine May).

 

C’est très drôle, Àngel Llàcer, une célébrité du spectacle ici à Barcelone (c’est un des jurés de l’équivalent espagnol de The Voice à la télévision), assure sans jamais outrer quoi que ce soit, son acolyte Labanda a le charme légèrement efféminé du conjoint qui se la joue viril(e) au moment de tartiner des biscottes ou d’expliquer la façon de marcher d’un homme, un vrai, et le reste de l’équipe est à la hauteur, tant les boys/girls danseurs et chanteurs que les personnages du député conservateur et sa femme.

 

Àngel Llàcer est aussi l’auteur (avec Manu Guix) de l’adaptation espagnole et de la mise en scène, pleine d’allusions locales, à commencer par le député bigot qui ressemble à Mariano Rajoy, l’ancien Premier Ministre espagnol d’une droite bordant l’extrême (le PP, Partido Popular) et qui, parce qu’il est pris au piège au cabaret La Cage aux Folles et que les journalistes l’attendent à l’extérieur pour faire un sort à son conservatisme électoral, finit en drag-queen pour leur échapper.

 

Dans la touche plus espagnole de cette version, il y a aussi le valet de chambre/soubrette de Zaza qui va y aller de sa saeta – un chant religieux flamenco – quand il se trouve devant une sculpture contemporaine en forme de pénis géant qu’il a camouflée en vierge à clochettes à l’aide d’un voile et qui devient La Virgen de las campanitas.

 

ET PENDANT CE TEMPS, DANS LE MONDE...

 

Il y a encore une partie où, comme au cabaret (nous sommes à la fois le vrai public et le public fictif de ce cabaret nommé La Cage aux Folles) Zaza descend dans la salle et improvise en s’amusant à taquiner les membres du public (oui, le jeu de mots est volontaire).

 

Et ça marche ! C’est drôle, c’est tendre, c’est musical, c’est tout simple et ça rappelle de manière légère que l’amour a de multiples facettes.

 

C’est aussi extraordinaire de penser que cette pièces des années 60, écrite par un Jean Poiret très rusé qui dynamite toutes les conventions avec un humour extraordinaire d’intelligence, tient bien la route, la comédie musicale reprenant quand même le meilleur de la pièce (le député défenseur de la famille et des valeurs de la nation, la scène de la biscotte et de la démarche virile).

 

La musique de Jerry Herman est habile et charmante, et le livret est dû à un Harvey Fierstein spécialiste de la question, puisqu’on lui doit le très drôle, très beau, très émouvant Torchsong Trilogy qui justement se passe dans un cabaret, new-yorkais celui-là, pendant les années juste avant le SIDA...

 

Un peu triste, quand même, de constater que le sujet même de La Cage aux Folles soit encore d’actualité. On se prend à rêver que tous les politiciens conservateurs, qu'ils soient d'ici ou d'ailleurs, de gauche, de droite, du centre ou des marges, finissent eux aussi par être obligés de fuir les journalistes en drag-queens,  histoire de rappeler que la vie sexuelle du/de la citoyen(ne), pour autant qu'elle ne ne nuise à personne, ne regarde qu'elle ou lui.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018).

 

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07/12/2018
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Ma vie Paral.lel au Teatre Victoria : Tricicle ou l’enfance rieuse

Cette fois-ci, j’étais au Teatre Victòria pour un spectacle d’un tout autre genre, le dernier (en date) de la fabuleuse compagnie Tricicle, une des troupes comiques les plus célèbres de la culture catalane, un trio de mime et de pantomime absolument hilarants qui ont tourné leurs spectacles essentiellement visuels et sonores dans le monde entier.

 

S’il fallait trouver un équivalent au travail de Tricicle, ce serait, à trois et en public, ce que faisaient sur pellicules Jacques Tati (Mon Oncle, Playtime) ou Pierre Etaix (Le Soupirant, Tant qu’on a la santé) dans leurs films extraordinaires de drôlerie visuelle et sonore, ou encore, à la télévision, Benny Hill et sa manière d’exploiter des situations quotidiennes – l’attente à l’arrêt de bus ou la commande de menu dans un grand restaurant... –  dans des espèces de pastiches de films muets avec effets visuels décalés et bruitages incongrus où l’on est trompé par l’image et le son : on s’attend à un truc, puis la caméra s’éloigne, on découvre que c’est tout autre chose.

 

Le dernier spectacle en date de Tricicle s’intitule Hits : El millor del millor del millor, un best-of de leurs nombreux spectacles sur la base d’un sondage effectué au travers de leur site internet sur les préférences de leurs milliers d’admirateurs.

 

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SITCOM MÉTAPHYSIQUE (ET EN DIRECT)

 

Et tout y passe : on commence par trois hommes des cavernes qui découvrent qu’on peut s’asseoir sur une bûche posée verticalement (rien à voir avec l’os du singe initial de 2001 L’Odyssée de l’Espace), puis, pour permettre un changement de décor, on a droit à un intervalle hypervicieux de sadique absolu qui vient torturer le public en le préparant psychologiquement d’abord, à la manière d’un prestidigitateur, brandissant une fourchette, puis une assiette, puis passant lentement les dents de la fourchette sur l’assiette pour poursuivre avec le ballon gonflé qu’on tripote lentement et bruyamment puis l’insupportable épreuve de la craie qui crisse lentement sur le tableau noir.

 

On s’installe ensuite dans une salle d’aéroport où trois voyageurs, parce que l’avion annoncé a du retard, essaient de s’impressionner mutuellement avec les sonneries de leurs smartphones respectifs, partent en exploration, font de la varappe sur le bureau de la compagnie et de la surenchère pour protester auprès du responsable, tentant sans succès de franchir le portail de sécurité sans que ça sonne (tous les moyens sont bons, y compris d’essayer d’aller plus vite ou plus lentement).

 

On passe par un hôpital ou un message désespéré retentit : « Le Dr Trucmuche est demandé aux urgences, je répète : Le Dr Trucmuche est demandé aux urgences. C’est urgent ! Dépêchez-vous, bon sang... Zut, trop tard », et où un des malades sur chaise roulante et dont les bras sont immobilisés essaie, pendant l’absence de l’infirmière et du médecin, de s’allumer une cigarette en douce.

 

Il y a aussi une salle d’attente de dentiste sur fond de bruit de fraise, de cris de torture et de canapé aux coussins péteurs.

 

 

LE CASTING : « SUIVANT ! »

 

Entre deux, une succession de publics (d’opéra, de foot, de série télévisée, de théâtre, de cinéma, de match de tennis, de match de ping-pong, de corrida, de concert rock, de conférence emmerdante...), assis sur des fauteuils, se bagarrent pour les accoudoirs et réagissent chacun au spectacle en cours.

 

On a aussi droit à un récapitulatif politiquement incorrect de tous les contes pour enfant (ça va du prince à la sorcière et du chat botté à Dumbo).

 

Et on finit par un casting d’enfer où un metteur en scène en voix off répète « Laissez votre adresse, on vous écrira. Ou pas. SUIVANT ! » aux artistes qui se succèdent : le vélocipédiste qui arrive sur scène après son vélo, le magicien qui n’arrive pas à faire disparaître son acolyte, un autre magicien qui cherche le lapin dans son chapeau (et qui l’a sur la tête, le lapin), le ventriloque qui se goure de bouche, le marionnettiste dont les pantins font des nœuds, le jongleur d’assiettes sur bambous qui n’apparait qu’avec ses bambous (les assiettes sont tombées avec fracas en coulisses)...

 

Tout est évidemment superbement coordonné, tant les mouvements et la gestuelle de ces trois très grands comédiens – Joan etc – que les sons ou les images qui ponctuent les sketches.

 

Ça faisait longtemps que je n’avais pas ri autant et de ce rire libre, franc, sans arrière-pensée, de ce rire de gosse qui tient de la surprise et de l’imprévu cocasse dans une situation donnée, sans compter le délicieux plaisir physique d’éclater de rire à ne plus pouvoir se rattraper.

 

Franchement, avoir la possibilité pendant plus d’une heure de retomber en enfance pour vingt euros, c’est donné – et c’est inappréciable, par les temps qui courent.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018).


02/12/2018
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Ma vie au Paral.lel: Chavela Vargas au Teatre Victoria

Le Teatre Victòria de Barcelone est une salle plutôt populaire, plutôt bon enfant, plutôt familiale, sur deux étages (il y a un grand balcon), avec de vieux sièges en velours rouge.

 

Il se trouve sur la grande avenue Paral∙lel, où, au XIXe et au XXe se côtoyaient toutes les classes sociales, « une foule interlope », comme on dit quand on veut dire qu’on allait s’y encanailler, attiré en particulier par les artistes se produisant dans toutes sortes de music-halls, dont le célèbre « El Molino » (qui vient d’être restauré), le Moulin-Rouge barcelonais, avec le même type de clientèle que son modèle parisien.

 

Dans le nom de cette avenue Paral∙lel, il y a cet étrange point à mi-hauteur entre les deux ‘l’, un signe typographique inventé par les linguistes qui, au début du XXe siècle, sur la base de vieux dictionnaires de franco-provençal du siècle précédent, avaient recréé le lexique et la syntaxe de la langue catalane pour la faire renaître et avaient innové pour en rendre les infimes détails.

 

Ce point, on ne le trouve dans aucune autre langue à ma connaissance. C’est une des manières, pour les Catalans, dont la langue est la première légitimité culturelle, de se démarquer graphiquement et phonétiquement du castellano, le dialecte de Castille qui s’est imposé comme ‘langue espagnole’ dans le monde entier.

 

En espagnol, Paral∙lel devrait se prononcer « Parayel » comme les deux ‘l’ de paella, de la ville de Marbella ou encore de nos merveilles à nous, francophones. Le point signale qu’en catalan on doit prononcer séparément les deux ‘l’, comme dans le mot français « parallèle » et si possible avec des « l » bien en arrière, à la catalane.

 

C’est d’ailleurs à ce ‘l’ très en arrière que les Espagnols reconnaissent automatiquement un Catalan quand il parle espagnol.

 

RANCHERAS : JE TE HAIS DE TANT T’AIMER

 

La dernière fois que j’étais venu au Teatre Victòria, c’était il y a quelques années, pour un récital de la grande chanteuse mexicaine Chavela Vargas, dont les Rancheras (oui, ça vient bien des ranches mexicains), des classiques de la culture hispanique, terriblement sombres, passionnels et sentimentaux – en espagnol, on parle de « canciones de despecho », de chansons du dépit amoureux – ont accompagné plusieurs films du tout autant sombre, passionnel et sentimental Pedro Almodóvar.

 

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Chavela Vargas, lors de sa tournée d’adieu qui passait par l’ensemble du monde hispanophone, États-Unis compris, avait fait étape au Victòria. J’avais eu la chance d’être à Barcelone au bon moment et de trouver un billet pas cher.

 

La salle était pleine à craquer.

 

Les guitaristes étaient entrés, puis c’était le tour de Chavela, sobre et majestueuse à la fois, le cheveu gris coupé court à la garçonne, en pantalon, avec un long poncho gris la recouvrant jusqu’à la taille.

 

Dès le début, le public, plein d’émotion, lui avait fait un triomphe, lui lançant des « ¡¡¡ Guapa !!! » (« Tu es belle !!! ») et des « ¡¡¡ Chavela, te queremos !!! » (« On t’aime, Chavela !»).

 

Elle répondait aussitôt par un émouvant « ¡¡¡ Yo también les quiero !!! », « Moi aussi je vous aime », ce qui ne l’empêchait pas, à d’autres moments, de blaguer avec le public, entre autres au sujet du verre d’eau qu’elle buvait à intervalle régulier : « No se preocupen, es sólo agua ».

 

ÇA PASSE PARCE QUE ÇA CASSE

 

« Pas de souci, c’est juste de l’eau » : avec humour, elle faisait allusion aux problèmes d’alcool qui avaient pris une grande part dans la construction de sa légende et dans la destruction de sa voix, et la fumée n’avait pas aidé non plus.

 

Pour Chavela Vargas, comme pour Billie Holiday, c’étaient cette voix cassée, ce souffle presque inexistant, ces défauts mêmes qui touchaient dans leur manière de chanter, en totale adéquation avec l’amertume, la nostalgie, la tristesse, le désespoir de leurs chansons, qu’elles exprimaient moins bien plus jeunes, quand elles avaient encore de la voix.

 

Ce soir-là, quand la grande Chavela se lançait dans Volver, volver (« Se retrouver, se retrouver »), son grand succès, on le sentait dans les tripes, ce désir de reprendre cette passion brisée par orgueil et qu’on regrettait maintenant, corps et âme :

 

Este amor apasionado

Anda todo alborotado

Por volver

Voy camino a la locura

Y aunque todo me tortura

Yo sé querer

 

Nos dejamos hace tiempo

Pero sé, llegó el momento

De perder

Y tú tenías mucha razón

Le hago caso al corazón

Y me muero por volver

 

Y volver, volver, volver

A tus brazos otra vez

Llegaré a donde estés

Yo sé perder,

Yo sé perder,

Quiero volver, volver, volver...

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018).

 

 



01/12/2018
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Paris légendaire (Barcelone en expos)

Troisième expo que j’ai eu grand plaisir à découvrir à Barcelone : Lautrec et Montmartre 1900.

 

C’est une sorte de ballade dans le Paris 1900, celui du Chat Noir, des Folies-Bergère, du Moulin Rouge et du Moulin de la Galette, des caricaturistes, des publications fumistes, et des grandes vedettes de cabaret – Yvette Guilbert, Aristide Bruant, Paulus, Libert... – de cirque (les clowns du Cirque Fernando ou les célèbres Footit et Chocolat) et de cancan (La Goulue, Jane Avril).

 

Il y a de fabuleux portraits, que je ne connaissais pas, et notamment un extraordinaire portrait de Thadée Natanson, un des fondateurs de La Revue Blanche, par Vallotton.

 

Beaucoup aimé aussi un portrait de Huysmans, et plusieurs autres – des caricatures, plutôt – ayant Toulouse-Lautrec comme sujet.

 

Et puis, j’ai toujours un faible pour les scènes de genre (« Au Café Durand », « Au cabinet privé », etc.), par des peintres comme Veber,  Forain et d’autres.

 

Intelligemment, la scénographie incluait une bande-son avec des extraits d’opérettes d’Offenbach ou d’une chanson de Juliette Greco...

 

Tout un Paris légendaire, toute une mythologie parigote, obsolète aussi, dans laquelle on se promène avec plaisir, tant elle entraîne avec elle de réminiscences de lectures, de films ou de chansons.

 

Une sorte de nostalgie d’un passé artificiel mais plaisant, qu’on a aimé par procuration, qu’on aime sans l’avoir jamais vécu.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018)

 

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Illustrations:

 

- Félix Vallotton, Portrait de Thadée Natanson (1897)

- Henri-Gabriel Ibels, Yvette Guilbert (1893)

- Joseph Favarto, Clown du Cirque Fernando (1885)

- Hermann-Paul, Femme et enfant (1895)

- Henri Jossot, Sales Gueules (1896)

- Jean-Louis Forain, Le Souper (1894)

- Bac, Toulouse-Lautrec au Moulin Rouge (1890)

- Jean Veber, Chez Durand (1904)

- Leal Da Camara, Femme avec éventail japonais (1905)

- Eugène Delâtre, Portrait de Huysmans (1894)


25/11/2018
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De toutes les couleurs, avec Joan Miró (Barcelone en expos)

Je suis retourné à la Fondation Joan Miró, au Montjuïc, à Barcelone. J’y étais allé il y a très longtemps et ne me souvenais de rien. Cette fois-ci, c’était à l’occasion d’une expo sur la surréaliste américaine (et top model, au départ) Lee Miller, dont j’avais aimé le portrait noir et blanc de Jean Cocteau dans les colonnades du Palais-Royal à Paris.

 

L’exposition en soi m’a confirmé que le surréalisme a beaucoup vieilli...

 

Mais ça m’a permis de découvrir quelques oeuvres que je ne connaissais pas, notamment un Téléphone aphrodisiaque de Salvador Dalí – le combiné est en forme d’écrevisse ! – mais aussi quelques artistes du surréalisme anglais, Roland Penrose, Aileen Agar, et les belles photos-portraits de Paul Éluard et Nush, ou de Leonora Carrington ou encore de Max Ernst par Lee Miller.

 

En revanche, quel plaisir à arpenter la collection permanente de Joan Miró ! Des tableaux de jeunesse, des bronzes, des sculptures, et, en particulier, cette force élémentaire de sa création en couleurs primaires, quelle beauté, quelle énergie, quelle profondeur !

 

J’en ai profité aussi pour visiter ce coin du Montjuïc où je n’étais pas allé, or on est tout près d’une sorte de belvédère qui donne sur le port de Barcelone.

 

Il s’y trouve le grand hôtel Miramar, ainsi qu’un parc et deux restaurants à terrasses surplombant toute la ville.

 

Tout le coin est d’ailleurs rempli de jardins qui se succèdent, dont un Parc de les Escultures  avec de l’art moderne, et d’autres jardins aux statues variées et quelquefois étranges (les Catalans aiment le bizarre, qui les fait se sentir  à part, pour ne pas dire supérieurs...).

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018)

 

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Illustrations:

 

- Salvador Dalí, Téléphone aphrodisiaque (1936)

- Eileen Agar, Angel Of Mercy (1934)

- Lee Miller, Paul et Nush Éluard (1937)

- Lee Miller, The Kiss (1937)

- Joan Miró, Couple dans les orangers (1975)

- Joan Miró, Peinture (1960)

- Joan Miró, Chaise (1970)

- Joan Miró, Personnage Soleil (1968)


23/11/2018
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