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‘Miseria e Nobiltà’ : le cinéma italien dans toute sa noblesse populaire

Mario Mattoli, le metteur en scène, a eu l’ingénieuse idée, pour Miseria e Nobiltà (‘Misère et Noblesse’, 1954), d’encadrer – littéralement – le texte de la pièce du grand dramaturge napolitain Scarpetta au début et à la fin : le film commence avec une soirée au théâtre, à Naples, le rideau s’ouvre et le film commence, et se termine avec les protagonistes qui saluent le public du théâtre.

 

C’est tout simple, c’est de très bon goût, et c’est même subtil.

 

Ensuite, le texte de Scarpetta est une merveille et c’est incompréhensible pour moi que d’aussi magnifiques dramaturges – je pense aussi, bien sûr, au grand Eduardo De Filipppo – soient si rarement joués chez nous.

 

Est-ce que c’est une question de traduction ? De droits d’auteur ? Est-ce que ça tient à des préjugés tenaces qui feraient qu’une comédie italienne est forcément superficielle ?

 

En l’occurrence, la pièce et le film traitent de la valeur de chacun, qu’on soit riche ou pauvre, noble ou roturier : des pauvres se font passer pour des aristocrates afin d'aider des nobles dont certains sont très désargentés, et le plus riche, dans tout ça, est un cuisinier qui a hérité une fortune de son ancien patron.

 

D’où le titre Miseria e Nobiltà, ‘Misère et Noblesse’.

 

Évidemment, on rit aux éclats à cette famille pauvre qui doit se débrouiller pour manger – Totò est écrivain public, et dépend d’illettrés pour acheter une pizza, son compagnon d’infortune est photographe à la petite semaine.

 

Quand on demande à ces gens de se faire passer pour des nobles afin de rendre service à un couple dont le jeune homme est aristocrate mais dont le père refuse qu’il se marie à une danseuse (une toute jeune Sophia Loren), c’est évidemment le regard des gens modestes sur la noblesse, lesdits gens pauvres se prenant au jeu, d’autant qu’ainsi ils accèdent à de la nourriture inespérée et raffinée.

 

Une verve extraordinaire, un rythme soutenu, des scènes d’anthologie, et cette drôlerie fantasque et triste à la fois de la comédie napolitaine...

 

Quel dommage, vraiment, que nos élites théâtrales ne soient pas capables de rire – et de rire d’eux-mêmes en premier.

 

©Sergio Belluz, 2019, le journal vagabond (2018).

 

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21/03/2019
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Le mieux (ou pas), bis: 'Words, words, words' écrivait Shakespeare

Les traducteurs et tous ceux qui travaillent avec plusieurs langues le savent : utiliser Microsoft Office, et Word en particulier, avec ses corrections automatiques configurées et liées à un dictionnaire dans une langue par défaut est une vraie gageure quand on passe d’une langue à l’autre ou quand on rédige un texte contenant des extraits d’autres langues.

 

C’est d’ailleurs le même casse-tête depuis un smartphone, lorsqu’on communique avec différents interlocuteurs dans différentes langues, car le correcteur par défaut récrit ce que vous venez de rédiger selon la langue présélectionnée, et on se retrouve à envoyer, au final, des SMS ou des messages whatsapp bourrés de fautes qui ne sont pas toutes à mettre sur le compte d’un gros doigt maladroit appuyant sur la mauvaise lettre (il y aurait aussi beaucoup à dire au sujet de ces claviers où c’est toujours la lettre d’à côté qui sort quand on en vise une autre).

 

Ces difficultés sont liées, pour une bonne part, aux conventions typographiques de chaque langue.

 

Par exemple, en français, en allemand, en italien ou en anglais, l’usage et la façon de présenter les guillemets varie complètement d’une langue à l’autre : le français utilise les « doubles chevrons », l’allemand met une double virgule en bas avant et conclut ensuite par une autre double virgule en haut, l’italien utilise les chevrons à la française pour les citations mais les doubles apostrophes à l’américaine pour mettre un mot en exergue et l’anglo-américain oscille selon les contextes entre les deux virgules en haut, simples ou doublées, encadrant la phrase ou le mot.

 

De même, il y a des variations irrationnelles liées aux ponctuations et aux espaces qui suivent les ponctuations : virgule ou pas après une incise encadrée par des tirets dans une phrase – le français met la virgule après, pas l’anglais (comme vous pourrez le constater à la fin de cette incise) –,  simple ou double espace avant ou après les points-virgules ou les deux points.

 

Concrètement, en temps que professionnel de l’écriture et des langues, et que ce soit sur smartphone ou sur ordinateur, on passe son temps à chercher dans les différents menus – les dictionnaires par défaut et les corrections automatiques sont éparpillées sans cohérence dans de multiples menus et sous-menus aux logiques et aux titres mystérieux –, pour « décocher » toutes les fonctions par défaut et, en tant que spécialiste avec réputation, s’éviter des résultats catastrophiques et humiliants dans des textes professionnels ou publics.

 

La difficulté se corse encore après chaque nouvelle version des applications, qui, il faut aussi le dire, ne sont pas nécessairement des améliorations de la précédente, malgré tout le boniment dont sont capables les services marketing des grandes entreprises informatiques.

 

Prenons la nouvelle version de Word, et notamment la fonction « Tableau » : vous voulez faire un tableau avec des lignes et des colonnes. Dans l’ancienne version de Word, il y avait un menu « Tableau/Insérer », on choisissait ensuite le tableau, pour moi, le « classique », transparent – les lignes et colonnes apparaissent à l’écriture mais pas à l’impression –, et le tour était joué.

 

Maintenant, le menu « Tableau » n’existe plus, on doit aller sur un menu « Mise en page », puis on doit choisir « Tableau » (il y a toute une liste dans laquelle on ne trouve plus le « classique »), et il faut ensuite aller sur une autre icone/fonction et choisir une option « effacer les bordures ».

 

De même, sur l’ancienne version de Word, il y avait une fonction symbolisée par une loupe qui permettait de visualiser la page sur laquelle on était en train de travailler juste avant l’impression, et de corriger l’original au fur et à mesure. Maintenant, il faut aller d’abord dans le volet « Imprimer » pour que le texte se visualise avant impression, puis revenir à la page de départ pour faire les éventuelles corrections.

 

On nous fait toujours croire, pour nous vendre à chaque fois un nouveau produit, qu’il y a des améliorations, comptant sur le fait, avéré, qu’une fois qu’on a une nouvelle version, on ne se souvient plus de l’ancienne.

 

Et bien ce n’est pas vrai en tout. Moi qui travaille, par économie, sur des fichiers .doc (Word 2003) à la maison, et sur Word 2007 dans d’autres contextes, je vois très bien ce qui change, et ce n’est pas forcément mieux.

 

Il y a même des bugs idiots qui se rajoutent, du genre : dans les dernières versions de Word, quand on met trois astérisques qui se suivent sur une ligne et qu’on fait un retour de ligne, les trois astérisques se changent automatiquement en une ligne de points intempestive. Pour s’en débarrasser, il faut supprimer cette fonction par défaut dans le menu « option de style automatique ».

 

En somme, si le mieux est l’ami (très rentable) de l’entreprise informatique, il reste souvent l’ennemi du bien du consommateur pris en otage et qui peut choisir de s’accrocher à des anciennes versions, dont il sait, malheureusement, qu’à partir d'une certaine date elles ne seront plus compatibles avec les nouvelles, ce qui va le forcer, à plus ou moins court terme, à se mettre à jour.

 

Business is business.

 

©Sergio Belluz, 2019, le journal vagabond (2018).

 

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20/03/2019
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Le mieux (ou pas)

J’ai eu l’occasion, en Espagne, de tester un nouveau modèle de Ford, avec plein de gadgets et je me suis fait un remake de ‘Mon Oncle’ de Jacques Tati à moi tout seul.

 

Les clés de voiture ne sont plus des clés mais un bout de plastique plein de boutons qui servent à ouvrir et fermer les portes, celle du coffre compris.

 

Une fois la voiture débloquée, les rétroviseurs se déploient vers l’extérieur.

 

Pour démarrer la voiture, il suffit de presser d’un doigt décidé le bouton d’embrayage.

 

Les phares s’allument alors, et se règlent automatiquement, s’adaptant à la luminosité ambiante.

 

Le GPS se met aussi à fonctionner automatiquement, une carte locale apparaît sur un petit écran entre les deux sièges avant (bonjour le mal de mer pour ceux qui ont une bonne vision latérale).

 

Sur le levier de vitesse, la marche arrière se trouve tout à gauche en haut au lieu de tout à droite en bas, il y a six vitesses au lieu de cinq, mais en réalité la cinquième vitesse a été subdivisée.

 

Dès qu’on est en marche arrière, une petite caméra s’allume et on peut suivre la progression de sa manœuvre sur le petit écran, avec des sortes de rails virtuels.

 

Si le mur ou une voiture se rapproche trop, un signal d’alarme s’enclenche.

 

On peut aussi brancher une voix de synthèse à qui on donne des ordres en espagnol, ce qui cause des situations cocasses : le GPS fonctionne avec l’espagnol castillan alors que j’ai un accent espagnol de Colombie et prononce comme un ‘s’ les phonèmes ‘z’, ‘ce’ ou ‘ci’.

 

Selon les mots utilisés, l’ordinateur ne comprend pas ce que je lui demande, d’où l’obligation pour moi, suivant ce que je dis, de contrefaire un accent espagnol qui ne m’est pas naturel.

 

C’est comme si, en étant suisse, belge, québécois, camerounais, ch’ti ou marseillais, on devait s’efforcer de prononcer les choses à la parisienne pour que l’ordinateur comprenne.

 

On n’arrête pas le progrès, c’est sûr. Le GPS est bien pratique, l’aide au parcage en marche arrière est utile.

 

Quand même, me demandé-je, dubitatif : est-ce qu’on ne perd pas quelque chose à avoir une confiance absolue dans des gadgets, dans des robots ?

 

Que se passe-t-il quand l’ordinateur de bord est en panne ou que les senseurs ne fonctionnent plus ?

 

Est-ce qu’on sait évaluer les distances et la taille de son véhicule au moment du parcage ? Est-ce qu’on est encore capable de se situer dans l’espace et de trouver son chemin tout seul en regardant autour de soi, en lisant une carte ou en suivant la signalétique ?

 

Ces nouvelles voitures, on ne les sent plus. C’est confortable, automatisé, insonorisé, à tel point qu’on ne se rend même pas compte qu’on roule en première à soixante kilomètre-heure.

 

Plus rien ne vibre là-dedans.

 

Moi non plus, d’ailleurs.

 

La voiture est devenue une sorte de smartphone qui roule au doigt et toujours pas à l’œil, vu les prix.

 

©Sergio Belluz, 2019, le journal vagabond (2018).

 

 

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06/03/2019
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Le sitcom ou le rire sociologique

Les moments où l’on rit aux éclats sont très importants : on échappe un instant au marasme, au stress, au travail, à tout.

 

C’est aussi ça, le spectacle, un rêve partagé qui, un instant, réunit les gens dans une réalité, et les sort de la leur.

 

En ce sens, les spectacles comiques sont des remèdes qui devraient être remboursés par les assurances.

 

MA SORCIÈRE BIEN AIMÉE (BEWITCHED)

 

Autour de Noël, je revois toujours avec plaisir – et émotion – les épisodes de Ma sorcière bien aimée (Bewitched, ‘ensorcelé’), que je regarde en anglais, dont je redécouvre à chaque fois l’écriture excellente, les scénarios bien travaillés, les ‘non sequiturs’ aussi, des sortes de clins d’oeil (à la mode du temps, aux clichés, aux conventions, aux expressions toutes faites).

 

Les dialogues sont très drôles, jouant quelquefois sur la mauvaise foi, par exemple lorsqu’il y a un problème, et que le publicitaire Darrin Stephens (on prononce « Stivense », et c’est Jean-Pierre, dans la version française) veut en parler avec Samantha qui elle, justement, essaie d’éviter d’en parler, ça donne des choses du style :

 

(Darrin)                   Sam, can we talk in the kitchen ?

(Samantha)             When?

(Darrin)                   Now.

(Samantha)             Now?

(Darrin)                   Yes, now.

 

LES COMING-OUTS FAÇON 60’S

 

De même, c’est une série qui regorge de coming-outs de toutes sortes, le premier secret étant que Samantha est une sorcière, et toute sa famille avec.

 

Quelquefois c’est pris à l’envers, par exemple, la tante Clara, qui perd un peu ses moyens en tant que sorcière. Dans un épisode, elle dit aux parents « mortels » de Darrin qu’elle est une sorcière, mais qu’elle trouve Darrin très bien en tant que mortel.

 

Les parents de Darrin ne s’en étonnent pas, mentionnent un membre de leur famille qui, elle, se prend pour un phare, et qui à chaque tempête monte sur le toit pour guider les marins.

 

Maurice, le père de Samantha, un sorcier  (« a warlock » en anglais), est outré de penser que sa fille a épousé un mortel et a fait un « mariage mixte » (une terminologie qu’on utilisait alors pour les mariages entre Blancs et Noirs). Samantha lui répond que les temps changent, et que maintenant ça se fait dans les meilleures familles.

 

À propos des beaux parents du couple, Phyllis Stephens, la mère du mari de la sorcière, est très bien campée : dès que quelque chose la dépasse, elle prévient qu’elle va avoir « une de ses migraines ».

 

Dans cette série, d’ailleurs, je reconnais certaines manières de parler, les « son of a gun » de Larry Tate (en version française : Alfred Tate), le patron de Darrin, une expression qu’utilisait souvent mon père américain et qui était déjà désuète dans les années 70.

 

De même, Samantha utilise beaucoup d’expressions assez recherchées que j’entendais souvent dans la bouche de ma mère américaine dans les années 80.

 

ENDORA, UNE ICÔNE « CAMP »

 

Évidemment, Endora, à la fois belle-mère et sorcière, est l'icône « camp » par excellence. Agnès Morehead, fabuleuse comédienne liée au Théâtre d’Orson Welles de Los Angeles, était aussi fille de pasteur méthodiste, et, chez elle, ce mélange de raideur et de snobisme donne quelque chose d’hilarant, accentué en anglais par son accent british très prononcé.

 

Sa manière de ne jamais se rappeler le nom de son gendre (qu’elle écorche en « Darwin », « Dermot », « Donald’s » et même « Dustbin », poubelle !), de s’ennuyer à tous ces trucs rasoirs de mortels (en vrac : le travail, le ménage, la cuisine) et son vocabulaire, du style « Oh darling, but this is sooo passé ! », variante « sooo bourgeois ! », sans compter les récurrents « Where did I go wrong as a mother ?» quand elle est atterrée par le fait que sa fille est en train de passer l’aspirateur...

 

LE BON SITCOM ? UN PORTRAIT DE SOCIÉTÉ

 

Et puis il y a les extraordinaires personnages secondaires, Gladys et Abner Kravitz (en français Charlotte et Albert), les voisins, un vieux couple de retraités. Mme Kravitz, perpétuellement sous calmants, sait que Samantha est une sorcière mais n’arrive jamais à convaincre son mari qui, de toutes façons ne l’écoute pas.

 

Larry Tate, le patron de Darrin, s’ennuie dans son ménage et rabroue régulièrement Louise, sa femme, mais sait flatter quiconque peut lui rapporter du fric.

 

Tout est facétieux, intelligent, fin, et reflète cette époque si optimiste.

 

Une sitcom, certes, mais plus qu’une sitcom : une chronique de ces années-là, brillamment écrite tout en tenant compte du public et de la censure télévisuelle – c’était très osé à l’époque de filmer un couple en train de dormir dans le même lit... –, contournant les problèmes.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2015).

 

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21/12/2018
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Françoise Fabian Forever

J’ai toujours aimé les acteurs et actrices qui chantent – Jean Gabin, Michel Simon, Brigitte Bardot, Jeanne Moreau, Jane Birkin, Catherine Deneuve... – on se rend compte, avec eux que ce qui compte toujours c’est ce qui est exprimé, quelles que soient les qualités vocales de l’interprète.

 

Les comédiens, par leur sensibilité au texte et leur aisance verbale, savent toujours compenser, équilibrer une performance, même si le texte chanté n’est pas à la hauteur, ou si la voix laisse à désirer.

 

C’est tout l’art d’un bon artiste que de savoir choisir ce qu’il faut mettre en avant ou mettre en valeur dans toute forme d’expression.

 

Dans le cas de l’extraordinaire comédienne Françoise Fabian, venue chanter dans le cadre des Spectacles Onésiens (à la salle communale d’Onex, dans le Grand Genève), tout est là : timbre et diction reconnaissable entre mille, musicalité raffinée, intelligence du texte, humour, présence, séduction.

 

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Et c’est tout un univers amoureux, sensuel et nostalgique qui s’exprime à travers ce petit bout de grande femme magnifique de quatre fois vingt ans passés, dont le charme est aussi redoutable aujourd’hui qu’il l’était pendant le long entretien de Ma nuit chez Maud  de Rohmer, avec un Jean-Louis Trintignant captif et captivé.

 

Accompagnée d’un trio clavier-guitare-violoncelle, Françoise Fabian fait passer ce je-ne-sais-quoi d’amoureux, d’intime, de drôle et de triste, de subtil, d’aristocratique, de racé, d’insolent qui caractérise tout ce qu’elle fait, au théâtre comme au cinéma.

 

Mon amour des comédiens qui chantent tient aussi au fait que ce qu’ils chantent s’enrichit encore de ce qu’ils sont, de ce qu’ils ont été, de ce qu’ils ont transmis dans leurs films et leurs pièces, comme une dimension supplémentaire, un univers culturel beaucoup plus vaste que la simple chanson interprétée, qui devient un élément parmi d’autres d’un monde exprimé avec toute une existence artistique qui accompagne notre propre existence, qui nous en rappelle les étapes, les moments de tristesse et de bonheur.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018)

 

 


 

 


14/12/2018
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La Cage aux Folles n’a pas pris une ride, le monde non plus, hélas

WILKOMMEN, BIENVENUE, WELCOME

 

Ce n’est pas que j’aie une prédilection pour la comédie musicale en général : à part les grands musicals des années 30 à 50, sur des musiques de Gerschwin ou de Cole Porter, voire de Hammerstein, je trouve que la plupart des comédies musicales sont assez prévisibles, tant musicalement que scéniquement.

 

On sait tout de suite quand un personnage va chanter, les voix sont souvent sonorisées, ce qui crée des déséquilibres et fait retentir des voix de gorge souvent désagréables à l’oreille, sans compter une musique qui évite rarement la facilité et « les trucs qui marchent ».

 

Mais j’ai un petit faible, et même un grand petit faible pour toute une série de comédies musicales qui tirent vers le cabaret et qui se passent dans le milieu du spectacle, je pense bien sûr, à Cabaret, un chef-d’oeuvre expressionniste, à 42nd Street, à A Chorus Line, à Chicago, aux comédies musicales de Bob Fosse (All That Jazz, Sweet Charity) et à cette fameuse Cage aux Folles, à la fois conventionnelle dans sa forme, et totalement justifiée par là-même, et plus encore par les temps sombres que nous vivons, où le Brésil, pourtant réputé pour sa lascivité et pour la beauté de ses travestis et de ses transsexuels, se laisse contaminer par la peste évangéliste américaine (et donc puritaine) pour élire un président dont les déclarations sont en totale contradiction avec une longue tradition de tolérance.

 

LA CAGE AU FOLLES VERSION OLÉ OLÉ

 

Je pensais à tout ça en m’amusant à la version espagnole de La Cage aux FollesLa Jaula de las locas en vernaculaire – qu’on donne ces temps-ci au vieux et familial Teatro Tívoli de Barcelone, avec Àngel Llàcer dans le rôle d’Albin-Zaza Napoli, et Ivan Labanda dans le rôle que tenait Jean Poiret dans sa propre pièce et Ugo Tognazzi dans les adaptations cinématographiques franco-italiennes, et Robin Williams dans la version américaine du film (dont l’adaptation et les dialogues sont signés par la grande comédienne comique américaine Elaine May).

 

C’est très drôle, Àngel Llàcer, une célébrité du spectacle ici à Barcelone (c’est un des jurés de l’équivalent espagnol de The Voice à la télévision), assure sans jamais outrer quoi que ce soit, son acolyte Labanda a le charme légèrement efféminé du conjoint qui se la joue viril(e) au moment de tartiner des biscottes ou d’expliquer la façon de marcher d’un homme, un vrai, et le reste de l’équipe est à la hauteur, tant les boys/girls danseurs et chanteurs que les personnages du député conservateur et sa femme.

 

Àngel Llàcer est aussi l’auteur (avec Manu Guix) de l’adaptation espagnole et de la mise en scène, pleine d’allusions locales, à commencer par le député bigot qui ressemble à Mariano Rajoy, l’ancien Premier Ministre espagnol d’une droite bordant l’extrême (le PP, Partido Popular) et qui, parce qu’il est pris au piège au cabaret La Cage aux Folles et que les journalistes l’attendent à l’extérieur pour faire un sort à son conservatisme électoral, finit en drag-queen pour leur échapper.

 

Dans la touche plus espagnole de cette version, il y a aussi le valet de chambre/soubrette de Zaza qui va y aller de sa saeta – un chant religieux flamenco – quand il se trouve devant une sculpture contemporaine en forme de pénis géant qu’il a camouflée en vierge à clochettes à l’aide d’un voile et qui devient La Virgen de las campanitas.

 

ET PENDANT CE TEMPS, DANS LE MONDE...

 

Il y a encore une partie où, comme au cabaret (nous sommes à la fois le vrai public et le public fictif de ce cabaret nommé La Cage aux Folles) Zaza descend dans la salle et improvise en s’amusant à taquiner les membres du public (oui, le jeu de mots est volontaire).

 

Et ça marche ! C’est drôle, c’est tendre, c’est musical, c’est tout simple et ça rappelle de manière légère que l’amour a de multiples facettes.

 

C’est aussi extraordinaire de penser que cette pièces des années 60, écrite par un Jean Poiret très rusé qui dynamite toutes les conventions avec un humour extraordinaire d’intelligence, tient bien la route, la comédie musicale reprenant quand même le meilleur de la pièce (le député défenseur de la famille et des valeurs de la nation, la scène de la biscotte et de la démarche virile).

 

La musique de Jerry Herman est habile et charmante, et le livret est dû à un Harvey Fierstein spécialiste de la question, puisqu’on lui doit le très drôle, très beau, très émouvant Torchsong Trilogy qui justement se passe dans un cabaret, new-yorkais celui-là, pendant les années juste avant le SIDA...

 

Un peu triste, quand même, de constater que le sujet même de La Cage aux Folles soit encore d’actualité. On se prend à rêver que tous les politiciens conservateurs, qu'ils soient d'ici ou d'ailleurs, de gauche, de droite, du centre ou des marges, finissent eux aussi par être obligés de fuir les journalistes en drag-queens,  histoire de rappeler que la vie sexuelle du/de la citoyen(ne), pour autant qu'elle ne ne nuise à personne, ne regarde qu'elle ou lui.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018).

 

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07/12/2018
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Ma vie Paral.lel au Teatre Victoria : Tricicle ou l’enfance rieuse

Cette fois-ci, j’étais au Teatre Victòria pour un spectacle d’un tout autre genre, le dernier (en date) de la fabuleuse compagnie Tricicle, une des troupes comiques les plus célèbres de la culture catalane, un trio de mime et de pantomime absolument hilarants qui ont tourné leurs spectacles essentiellement visuels et sonores dans le monde entier.

 

S’il fallait trouver un équivalent au travail de Tricicle, ce serait, à trois et en public, ce que faisaient sur pellicules Jacques Tati (Mon Oncle, Playtime) ou Pierre Etaix (Le Soupirant, Tant qu’on a la santé) dans leurs films extraordinaires de drôlerie visuelle et sonore, ou encore, à la télévision, Benny Hill et sa manière d’exploiter des situations quotidiennes – l’attente à l’arrêt de bus ou la commande de menu dans un grand restaurant... –  dans des espèces de pastiches de films muets avec effets visuels décalés et bruitages incongrus où l’on est trompé par l’image et le son : on s’attend à un truc, puis la caméra s’éloigne, on découvre que c’est tout autre chose.

 

Le dernier spectacle en date de Tricicle s’intitule Hits : El millor del millor del millor, un best-of de leurs nombreux spectacles sur la base d’un sondage effectué au travers de leur site internet sur les préférences de leurs milliers d’admirateurs.

 

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SITCOM MÉTAPHYSIQUE (ET EN DIRECT)

 

Et tout y passe : on commence par trois hommes des cavernes qui découvrent qu’on peut s’asseoir sur une bûche posée verticalement (rien à voir avec l’os du singe initial de 2001 L’Odyssée de l’Espace), puis, pour permettre un changement de décor, on a droit à un intervalle hypervicieux de sadique absolu qui vient torturer le public en le préparant psychologiquement d’abord, à la manière d’un prestidigitateur, brandissant une fourchette, puis une assiette, puis passant lentement les dents de la fourchette sur l’assiette pour poursuivre avec le ballon gonflé qu’on tripote lentement et bruyamment puis l’insupportable épreuve de la craie qui crisse lentement sur le tableau noir.

 

On s’installe ensuite dans une salle d’aéroport où trois voyageurs, parce que l’avion annoncé a du retard, essaient de s’impressionner mutuellement avec les sonneries de leurs smartphones respectifs, partent en exploration, font de la varappe sur le bureau de la compagnie et de la surenchère pour protester auprès du responsable, tentant sans succès de franchir le portail de sécurité sans que ça sonne (tous les moyens sont bons, y compris d’essayer d’aller plus vite ou plus lentement).

 

On passe par un hôpital ou un message désespéré retentit : « Le Dr Trucmuche est demandé aux urgences, je répète : Le Dr Trucmuche est demandé aux urgences. C’est urgent ! Dépêchez-vous, bon sang... Zut, trop tard », et où un des malades sur chaise roulante et dont les bras sont immobilisés essaie, pendant l’absence de l’infirmière et du médecin, de s’allumer une cigarette en douce.

 

Il y a aussi une salle d’attente de dentiste sur fond de bruit de fraise, de cris de torture et de canapé aux coussins péteurs.

 

 

LE CASTING : « SUIVANT ! »

 

Entre deux, une succession de publics (d’opéra, de foot, de série télévisée, de théâtre, de cinéma, de match de tennis, de match de ping-pong, de corrida, de concert rock, de conférence emmerdante...), assis sur des fauteuils, se bagarrent pour les accoudoirs et réagissent chacun au spectacle en cours.

 

On a aussi droit à un récapitulatif politiquement incorrect de tous les contes pour enfant (ça va du prince à la sorcière et du chat botté à Dumbo).

 

Et on finit par un casting d’enfer où un metteur en scène en voix off répète « Laissez votre adresse, on vous écrira. Ou pas. SUIVANT ! » aux artistes qui se succèdent : le vélocipédiste qui arrive sur scène après son vélo, le magicien qui n’arrive pas à faire disparaître son acolyte, un autre magicien qui cherche le lapin dans son chapeau (et qui l’a sur la tête, le lapin), le ventriloque qui se goure de bouche, le marionnettiste dont les pantins font des nœuds, le jongleur d’assiettes sur bambous qui n’apparait qu’avec ses bambous (les assiettes sont tombées avec fracas en coulisses)...

 

Tout est évidemment superbement coordonné, tant les mouvements et la gestuelle de ces trois très grands comédiens – Joan etc – que les sons ou les images qui ponctuent les sketches.

 

Ça faisait longtemps que je n’avais pas ri autant et de ce rire libre, franc, sans arrière-pensée, de ce rire de gosse qui tient de la surprise et de l’imprévu cocasse dans une situation donnée, sans compter le délicieux plaisir physique d’éclater de rire à ne plus pouvoir se rattraper.

 

Franchement, avoir la possibilité pendant plus d’une heure de retomber en enfance pour vingt euros, c’est donné – et c’est inappréciable, par les temps qui courent.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018).


02/12/2018
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