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Doña Francisquita (ou presque)

Un peu frustrante, la production de cette Doña Francisquita d’Amadeo Vives Roig (1871-1932) dirigée par le chef  Roberto Forés Veses à l’Opéra de Lausanne, en co-production avec le Teatro de la Zarzuela de Madrid et le Gran Teatre del Liceu de Barcelone.

 

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Comme toute zarzuela, l’œuvre est faite de parties chorales et chorégraphiques, d’airs solistes et de dialogues parlés à la manière de La Flûte enchantée de Mozart.

 

Un des partis pris de Lluís Pasqual – metteur en scène prestigieux du théâtre catalan – est de penser que « les Européens » ne peuvent comprendre la quintessence des parties parlées parce qu’ils ne parlent pas espagnol, même avec les surtitres en français et en anglais.

 

Du coup, il crée une situation un peu artificielle dans laquelle on ne chante que les airs (et pas tous...), les dialogues et certaines parties de l’intrigue étant résumés en diverses interventions par une sorte de directeur artistique – interprété à Lausanne par Carlos Henríquez, le frère de la regrettée Isabel Henríquez, mezzo suisse d'origine espagnole, décédée trop jeune, un frère qui fait une carrière dans le stand-up et rend ainsi, peut-être, un touchant hommage à sa sœur disparue – qui s’adresse en alternance au public et aux interprètes qui, de leur côté, ne sont pas d’accord avec cette entorse à la tradition (ça fait partie de la mise en scène).

 

DOÑA FRANCISQUITA (1923), VERSION ROMANTIQUE DE LA DISCRETA ENAMORADA DE LOPE DE VEGA (1605)

 

Au théâtre, Lluís Pasqual i Sánchez a brillamment mis en scène Sophocle, García Lorca, Pinter ou Handke, et, à l’opéra, Mozart, Rossini, Verdi, Wagner, Schönberg ou Dallapiccola.

 

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Le compositeur Amadeo Vives Roig

 

Même si Amadeo Vives Roig est un compositeur catalan d’origine (il est né à Collbató, dans la banlieue de Barcelone), il est évident que confier la mise en scène de ce genre si castillan et si madrilène à quelqu’un dont ce n’est pas la culture, un Catalan pure souche, fondateur du célèbre Teatre Lliure de Barcelone, tour à tour directeur du Centro Dramático Nacional à Madrid, de l’Odéon-Théâtre de l’Europe à Paris, de la Biennale de Théâtre de Venise et du magnifique Teatro Arriaga de Bilbao, allait forcément déboucher sur quelque chose d’un peu plus intellectuel, et même de plus politique et de plus cérébral.

 

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Sachant que l’argument de Doña Francisquita est une reprise, une transposition dans le Madrid romantique de 1850, de La Discreta Enamorada (L’Amoureuse discrète), la brillante comedia de enredos – comédies d’intrigues où les belles rivalisent d’astuces raffinées pour conquérir celui sur lequel elles ont jeté leur dévolu – de Lope de Vega (1652-1635), un des grands dramaturges du Siècle d’Or espagnol, Lluís Pasqual, un peu paresseusement, fait coïncider les diverses reprises discographique et télévisées de la pièce de théâtre originale (dont existent des archives...), avec celles, fictives celles-là, de la zarzuela, en un parallèle qui permet de caser les grandes périodes historiques de l’histoire tumultueuse de l’Espagne contemporaine.

 

Concrètement, on passe d’un faux enregistrement de Doña Francisquita pendant la République, dans les années 30, avec les grandes grèves ouvrières qui touchent aussi les techniciens du pseudo-studio, on poursuit avec une représentation télévisée pendant la période franquiste des années 1970 (Franco meurt en 1975), une autre pendant  la période postfranquiste des années 1980 – un ministre appelle d’on ne sait où pour intervenir – et, enfin, pour le dernier acte, une répétition du spectacle dans un studio de télé de 1996...

 

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©Alain Humerose/Opéra de Lausanne, 2020

 

ET POURTANT, ELLE SURNAGE (LA ZARZUELA)

 

Un peu artificiel, et peu lisible pour ce même public « européen » qui, s’il ne comprend pas l’espagnol, connaît encore moins en détail l’histoire de l’Espagne et ses sous-entendus actuels...

 

Heureusement, la mise en scène n’arrive à gâcher ni les très belles scènes chorales et chorégraphiques – dans les zarzuelas, une manière presque sociologique de représenter le petit peuple madrilène –, ni le plaisir d’entendre de très bons chanteurs, à commencer par le ténor, Ismael Jordi, qui interprète Fernando, à la voix claire, lumineuse, naturelle, latine, nuancée (ah, ces spianati et ces parties en falsetto parfaitement glissées entre les parties soutenues...), tant dans ses solos que dans ses duos tendres avec l’élégante soprano (Leonor Bonilla) aux coloratures assurées dans son bel Air du Rossignol.

 

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Pablo García López, l’autre jeune ténor – une antithèse de Pavarotti par le gabarit, mais superbe voix lui aussi –, joue malicieusement Cardona, le confident de Fernando.

 

La mezzo Florencia Machado (Aurora « la Beltrana », une tonadillera, une chanteuse populaire) donne brillamment son air flamenco a capella rythmé par les palmas, les battements de main – comme dans une sévillane corralera ou un rap flamenco, on ne sait pas si ça fait partie de la partition ou si c’est un rajout du metteur en scène, musicalement je pencherais plutôt pour cette deuxième option – avant d’entonner le facétieux Boléro du Marabout, plein de jeux sur les syllabes, à la manière d’un Gainsbourg.

 

Quant au reste de la distribution, Francisca, la mère de Francisquita, interprétée avec beaucoup de talent, d’humour et d’aplomb par Milagros Martín, Matías, le père de Fernando (Miguel Sola, basse) ainsi que le Lorenzo Pérez de Mohamed Haidar, excellent baryton formé entre autres à la Haute école de musique de Lausanne, et superbe comédien (pas facile de donner ces dialogues parlés sans être de langue maternelle espagnole) complétaient avec brio une distribution à la hauteur.

 

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Mohamed Haidar, baryton

©Thierry Pillon, 2020

 

DE BELLES TROUVAILLES SCÉNIQUES

 

La mise en scène n'est pas révolutionnaire: on a déjà vu cette manière de présenter un opéra comme s'il s'agissait d'un programme télévisé ou d'un reality, notamment au Gran Teatre del Liceu l'année passée, où Les Pêcheurs de perles de Bizet ont été présentés avec cette astuce ( j’en ai écrit une critique).

 

Mais soyons juste, il y a de belles trouvailles, à commencer par les chanteurs qui se rebellent contre le producteur musical, ce qui donne une sorte de mise en abyme d’effet pirandellien à la Six personnages en quête d’auteur.

 

J’ai aussi beaucoup aimé le plateau rond divisé en cercles tournant dans des sens contraires pour animer le grand bal du carnaval, les choristes et figurants qui tournent doublement, d’abord en tant que couples dansant, puis en tant que personnages placés sur des pistes en bois qui tournent tout autour de la scène, un effet boîte à musique d’une grande élégance.

 

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©Alain Humerose/Opéra de Lausanne, 2020

 

Ce même plateau en bois se révèle d’ailleurs très pratique, puisqu’il permet, plus tard, l’intervention des danseurs de flamenco qui, sur ce plancher, à l’arrêt cette fois, peuvent taper du pied en toute liberté sur le célébrissime Fandango de los cuchilleros (« Fandango des couteliers ») du IIIe acte.

 

LA ZARZUELA, GENRE NATURALISTE ?

 

Comme dans la plupart des zarzuelas, le compositeur Amadeo Vives est allé puiser dans le patrimoine folklorique et populaire, que ce soient les musiques des différentes régions (jota aragonesa, boléro de Mayorque, chotis ou tuna estudiantine madrilènes et, bien sûr, flamenco). Dans certains ensembles dansés, les castagnettes répondent en se superposant à la musique orchestrale (ce n’est pas nouveau, Boccherini, bien avant Vives, en avait fait bon usage).

 

Dans la zarzuela, j’aime tout particulièrement cet univers madrilène, dont le reste de l’Europe n’a pas idée : un fond populaire aussi fort que celui des titis parisiens et de la mythologie montmartroise.

 

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À Madrid, il y a des types, « el chulo » et « la chula », lui assez hâbleur, et insolent, vêtu d’une veste ou d'un gilet sur une chemise blanche, avec une casquette portée bas sur le front. Ce « chulo madrileño », ce personnage drôle, arrogant, beau parleur, moqueur, apparaît dans une grande majorité de zarzuelas, mais aussi en littérature, au théâtre, par exemple chez un dramaturge aussi fabuleux que Carlos Arniches dans ses célèbres sainetes (Del Madrid Castizo, 1917), pleines de verve, comme des scènes de ménage à la Courteline, en plus flamenco.

 

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Le « chulo » et la « chula » ont aussi leur java, le chotis, une déformation du mot « Schottisch », imprononçable pour un Espagnol, danse que des compositeurs aussi variés que Beethoven, Schubert ou Chopin ont illustrée.

 

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Arrivé à Madrid vers 1850, le chotis a tout de suite été adopté par les classes populaires, ça se danse encore aujourd’hui au son d’un orgue de barbarie, en couple et sur place, « en carré » (on dit par plaisanterie qu’il n’y a pas besoin de plus d’espace que celui d’un pavé pour le danser).

 

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CULTURE ET NATIONALISME, UN ÉQUILIBRE COMPLIQUÉ...

 

En somme, dans la zarzuela, le tempérament s’ajoute à la culture qui,  à son tour, le reflète, un costumbrismo – c’est le terme technique, qui qualifie un sorte de naturalisme, une recherche des compositeurs et des librettistes pour retranscrire de manière plus élaborée un certain folklore et un caractère « national » – dans les mots, dans la musique, dans les rythmes, dans les situations, dans les personnages, dans les rues, dans les usages...

 

Tout comme en Allemagne, en Italie, en Russie ou même en France, on va puiser dans la culture populaire pour trouver ou renouveler un art national, pour y chercher un caractère particulier censé représenter un peuple, ce qui est toujours aléatoire et même dangereux, quelquefois : l’humanité à la fois une et diverse laisse la place à des « caractères nationaux » censés représenter la quintessence d’une nation, ce qui, à son tour, risque d’alimenter un autre nationalisme, exclusif dans le sens fort du terme, ce que le metteur en scène Lluís Pasqual suggère en filigrane (entre nationalisme culturel castillan et nationalisme culturel catalan, chacun avec ses références irréfutables brandies à chaque incident, on n'est pas sortis de l'auberge espagnole...)

 

LE SUD, C’EST AUSSI LA CULTURE

 

Mais tout de même, c’est à chaque fois un plaisir d’assister à un spectacle lyrique hors du sempiternel répertoire, hors des sentiers battus, comme ces zarzuelas si enlevées et si ancrées dans le patrimoine espagnol : qui connaît chez nous ces chefs-d’œuvre que sont El Barberillo de Lavapiés (de Francisco Barbieri, 1874), La Gran Vía (de Chueca et Valverde, 1886) ou encore El Gato Montés (du compositeur Manuel Penella, 1916), qui sont des classiques en Espagne ?

 

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Encore un exemple de cet ostracisme contre la culture méditerranéenne, qui serait, par force, plus superficielle, moins « sérieuse » que celle plus au nord.

 

Rappelons-le : la culture espagnole, c’est à dire hispanique, est une des grandes cultures mondiales, au même titre que l’anglo-saxonne, la germanique, l'italienne, la française ou la russe.

 

©Sergio Belluz, 2020, le journal vagabond (2020)


01/02/2020
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À Noël, consommez mieux et, en passant, faites vous plaisir en offrant CH LA SUISSE EN KIT (SUISSIDEZ-VOUS!)

Noël, c'est dans quelques jours et vous êtes déjà écoeuré(e)(s) par la consommation effrénée et la mièvrerie ambiante qui ne servent qu'à engraisser des enseignes qui préparent déjà la Saint-Valentin, voire La Fête des Pères?


Vos enfants meulent pour avoir la dernière version d'un jeu vidéo obscur auquel d'ailleurs vous n'entravez que dalle?


Votre petit ami vous bassine pour inviter un de ses copains de foot qui vient de divorcer et sera donc privé de dinde à Noël?


Votre épouse n'arrête pas de coller des post-it sur le frigo avec des énoncés du style "As-tu remonté la déco de Noël de la cave?", "Entrée à DÉBLAYER", "N'oublies pas le Rimuss pour ma mère" ou encore "Il n'y a plus de cure-dents"?


Vous venez de vous pacser et votre compagnon vous a chipé le pull Missoni que vous vouliez justement porter à la mégateuf organisée par le couple de camionneuses du 3e?


Vous aimez qu'on vous appelle Rudolf et votre partenaire SM refuse catégoriquement de se déguiser en Père Noël pour des jeux hottes et pour vous donner ces coups de fouet que vous aviez pourtant inscrits dans votre liste de désirs, et ça vous frustre et vous excite grave?


Vous êtes un(e) élu(e) du Parti Socialiste qui culpabilise chaque fois qu'il/elle passe devant la femme Rom assise devant votre traiteur préféré et qui vous sensibilise à la pauvreté des migrants mais à qui vous n'avez pas envie de refiler du fric parce qu'on sait bien qu'ils sont exploités par des mafias tout en se construisant de superbes maisons en Roumanie?


Votre concierge espagnole établie depuis 40 ans dans le pays ne veut pas vous refiler la clé de la chambre à lessive pour le 25 décembre sous prétexte que ssé Noël et on fait pas lessibe lé ssour dé Noël, qué ssé la naissansse dé Résouss?


Saisissez l'occasion.


D'abord, prévoyez un bel emballage rouge brillant, ou alors vert avec un motif houx.


Pensez aussi aux rubans, pour faire cadeau de luxe.


Et à une carte de voeux, avec petits angelots à poil qui volètent, avec sapin enneigé, mais sans corbeaux autour, voire avec bonhomme de neige et carotte, si possible à la place du nez, la carotte.


Rédigez quelques mots genre "Gros becs, de la part d'Anne-Christine", "Bisoux mon Chouchou" ou "Joyeux Noël à toi".


Et passez à la librairie du coin pour vous procurer un exemplaire ou plus de "CH La Suisse en kit", dont le bandeau, "Suissidez-vous", est de judicieux augure en ses périodes dégoulinantes de bons sentiments.


Il ne vous reste plus qu'à savourer la mine déconfite mais polie des bénéficiaires de votre cadeau, au moment où, après avoir déchiré frénétiquement le papier d'emballage, ils/elles découvrent la couverture du livre et sont obligé(e)s de vous remercier par des phrases comme:


- Maman, c'est ça qu'on appelle un livre?

- Ah merci, c'est super, ça va me changer des chaussettes et des cravates.

- Merci, chéri, c'est original... Euh, tu as mis où les cure-dents?

- La couv' est cool. Dis donc, Claude, ces dessins, c'est de l'humour Deschiens, non?

- T'as trouvé ça au Marais?

- J'aime comme tu me hais, Maîtresse.

- Merrci Madâme, s'il vô plaît, toi donnè aussi petite pièce, grrrande famille beaucô enfants?

- Ss'é oun libre ssour la Ssouisse? Et ssa parlé dé councierzes et dé clé de ssambres à lessibe? Ah, pues mira. Et pour lé étrennes, quéssqu'onnn fé?


Noyeux Joël

 

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13/12/2019
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CH - La Suisse en kit (Suissidez-vous!): à Forum de la RTS, j'ai tout avoué à Philippe Revaz

C'est Noël, il paraît.

 

Pour les désespérés qui n'auraient pas encore trouvé le cadeau pour tante Gertrude ou l'oncle Ugène, je vous recommande mon farfelu mais documenté CH - La Suisse en kit (Suissidez-vous!) aux Éditions Xenia, et encore disponible dans toutes les bonnes librairies.

 

Dans les mauvaises aussi, d'ailleurs.

 

On m'a dit beaucoup de bien de ce livre (merci maman).

 

Et en plus, j'ai tout avoué au micro de Philippe Revaz, à l'émission Forum.

 

C'était un 20 novembre 2012.

 


Dans cette série de textes des plus grandes personnalités suisses et absolument inédits à ce jour:

 

Jean-Jacques Rousseau voit des Voltaire partout,

 

Mme de Staël court sur les nerfs de Napoléon,

 

Gottfried Keller se ramasse des râteaux amoureux,

 

Johanna Spyri ne supporte plus son mari,

 

Robert Walser se fait interner pour ne pas payer de loyer,

 

Blaise Cendrars bâcle son apprentissage,

 

C. F. Ramuz casse du sucre sur sa femme,

 

Jean Villard Gilles se prend pour Sarah Bernhardt,

 

Friedrich Glauser tombe dans les bras de morphine,

 

Charles-Albert Cingria pédale à tout va,

 

Ella Maillart met les voiles et navigue à vapeur,

 

Betty Bossi vend son frichti à l’encan,

 

Oin-Oin la ramène sur tout et n’importe quoi,

 

Max Frisch a le démon de midi,

 

Friedrich Dürrenmatt couvre sa femme de fourrures,

 

Nicolas Bouvier fuit sa gouvernante prussienne,

 

Jean-Luc Godard n’a rien à déclarer,

 

Jean Ziegler est scandalisé par les trous de chaussettes,

 

Zouc fait des scènes de ménage,

 

Jacques Chessex ronchonne à qui mieux mieux,

 

Fritz Zorn rêve de course d’école,

 

Peter Bichsel poétise l’atome crochu,

 

Roland Jaccard roule les mécaniques à la piscine,

 

Hugo Loetscher descend cachaça sur cachaça

 

Et Milena Moser stresse tout le monde avec son yoga.


Si après ça, et après vos 12 ans de permis C, vous ratez encore votre examen de naturalisation, c'est que vous y mettez de la mauvaise volonté.

 

Ou alors vous réfléchissez beaucoup trop.

 

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08/12/2019
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Totò et Peppino contre le Nord (Bienvenu chez les Ch'tis peut aller se rhabiller)

C’est Mastrocinque – un metteur en scène italien bien trop sous-estimé – qui, dans Totò, Peppino e la malafemmina, dirige les deux vedettes comiques, Totò et Peppino De Filippo dans ce chef-d’oeuvre de 1956 qui, bien qu’en noir et blanc, et d’une époque passée, arrive encore à faire rire aux éclats un public de tous âge soixante-deux ans plus tard.

 

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L’argument : deux frères, les frères Caponi, des paysans de la région de Naples, l’un avare et simplet (Peppino), l’autre rusé et bon vivant (Totò) ont un neveu qui étudie la médecine à Naples et qui tombe amoureux d’une actrice - la malafemmina du titre, c’est à dire la séductrice, la femme de mauvaise vie, la plantureuse fausse blonde platine italienne jouée par une actrice célèbre à l’époque (au pseudo révélateur, Dorian Gray), pour laquelle il emprunte de l’argent et part pour Milan.

 

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La mère du jeune homme, une veuve, qui l’apprend par une lettre anonyme, rameute ses deux frères (Totò et Peppino) et toute l’équipe part pour Milan sauver le jeune homme des griffes de l’actrice.

 

C’est extraordinaire de vitalité, de dialogues déjantés, d’humour décalé, et il y a des scènes d’anthologie, la scène de la lettre qu’un des frères dicte à l’autre, par exemple...

 

 

 

 

... ou la scène de l’arrivée des deux frères napolitains à Milan – avec Bienvenue chez les Ch’tis, Dany Boon n’a rien inventé – et la scène de la conversation en allemand de cuisine avec l’agent de police milanais, qui, pour ces deux méridionaux, est forcément germanique puisqu’il est Milanais...

 

  

 

Des films aussi brillants que celui-là prouvent qu’il y a un préjugé intellectuel terrible contre le cinéma populaire, qui ressemble beaucoup à ce préjugé tenace contre la comédie en général, qui ne serait pas aussi noble et transcendantale que la tragédie.

 

Mais combien de nos prétendus grands films arriveront à faire rire aux éclats et à émouvoir toute une foule soixante-deux ans plus tard avec cette efficacité redoutable, avec ce rythme parfait, avec cette mécanique bien rodée et pourtant jamais artificielle ?

 

Et quelle fantaisie ! Et quelle verve !

 

©Sergio Belluz, 2019, le journal vagabond (2018)


20/11/2019
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Serge Gainsbourg, poète astucieux

Je suis sûr que ça échappe à tout le monde : on prend La Javanaise pour une simple chanson tendre, on n’en comprend pas bien le titre, on se contente d’aimer sans bien savoir pourquoi son voussoiement désuet et sa douce nostalgie.

 

 

Pourtant, La Javanaise est un exemple parfait de la virtuosité facétieuse de Gainsbourg.

 

L'idée lui en est venue à cause de ce qu'on appelle le javanais, une langue inventée.

 

Le Robert explique bien le truc:

 

Argot conventionnel consistant à intercaler dans les mots les syllabes va ou av. - 1. Argot (REM. 2). Exemple de javanais : chaussure = chavaussavurave

 

Cet un argot assez vieux puisque le Robert le fait remonter à: 1857, Esnault; p.-ê. d'après le présent de avoir : j'ai, j'avais, d'après 1. javanais (avec l'idée de langue exotique, incompréhensible).

 

Gainsbourg, amusé par la musique de ce jargon, dont il a dû se servir enfant avec ses camarades d’école, travaille à en rendre la sonorité dans sa chanson d’amour.

 

UNE CHANVASONVA VIVARTUVAOSAVE JAVANAISE

 

Ça donne ceci :

 

J'avoue, j’en ai bavé, pas vous ?

Mon amour

 

Avant d'avoir eu vent de vous,

Mon amour


Ne vous déplaise

En dansant la Javanaise

Nous nous aimions

Le temps d'une chanson


A votre avis qu'avons-nous vu

De l'amour ?


De vous à moi  vous m'avez eu,

Mon amour


Ne vous déplaise

En dansant la Javanaise

Nous nous aimions

Le temps d'une chanson


Hélas avril en vain me voue

À l'amour


J'avais envie de voir en vous

Cet amour


Ne vous déplaise

En dansant la Javanaise

Nous nous aimions

Le temps d'une chanson


La vie ne vaut d'être vécue

Sans amour


Mais c'est vous qui l'avez voulu,

Mon amour



Ne vous déplaise

En dansant la Javanaise

Nous nous aimions

Le temps d'une chanson

 

UNE CHANSON MARQUÉE X

 

Dans une autre chanson, Comment te dire adieu, Gainsbourg – qui, systématiquement, demande à ses interprètes une diction précise et des consonnes très accentuées pour que le texte prenne le dessus (ce n’est pas pour rien qu’il aime faire chanter les actrices) – casse les mots pour faire rimer les vers sur -ex, comme -ex amour :

 

Sous aucun prétex-

te Je ne veux

Avoir de réflex-

es malheureux

Il faut que tu m' ex-

plique un peu mieux


Comment te dire adieu


Mon coeur de silex

Vite prend feu

Ton coeur de pyrex

Résiste au feu

Je suis bien perplexe

Je ne veux

Me résoudre aux adieux


Je sais bien qu'un ex

Amour n'as pas de chance ou si peu

Mais pour moi une ex-

plication vaudrait mieux


Sous aucun prétex-

te je ne veux

Devant toi surex-

poser mes yeux

Derrière un kleenex

Je saurais mieux

Comment te dire adieu


Tu a mis à l'index

Nos nuits blanches nos matins gris-bleu

Mais pour moi une ex-

plication voudrait mieux


Sous aucun prétex-

te je ne veux

Devant toi surex-

poser mes yeux

Derrière un kleenex

Je saurais mieux

Comment te dire adieu

 


 

Tout le charme de Gainsbourg est là, dans cette pudeur désinvolte, qui se joue de tout en un mélange sophistiqué et rieur de profondeur et de légèreté.

 

©Sergio Belluz, 2019, le journal vagabond (2017)

 

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17/11/2019
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On rigole bien, à la Maison Blanche

Je parlais, il y a peu, de Lucille Ball, de My Favorite Husband et de I Love Lucy et des sitcoms cultes de la radio et de la télévision américaines. Et bien, en Suisse, nous avons aussi nos excellents sitcoms.

 

Ce matin, j’ai réécouté la série  Hillary & Donald à la Maison Blanche, une sitcom enlevée de la Radio Télévision Suisse, un pastiche radiophonique de la fabuleuse série télévisée américaine The West Wing (À la Maison Blanche en français).

 

Le postulat de départ ? La démocrate Hillary Clinton et le républicain Donald Trump ont tous les deux été élus ex-æquo avec le même nombre de voix et doivent donc partager la présidence.

 

C’est une production du Labo, la structure de création fiction de la RTS, dirigée par David Collin,  qui est un des auteurs de cette série avec Alain Freudiger (Collin, joue aussi un des personnages...).

 

Il y a des pastiches de Journal Télévisé, de conférences de presse, et pleins de gags très drôles.

 

Seul gros bémol : la tendance actuelle à vouloir faire des séries radio prétendument « réalistes », « dans la vie courante », avec tout ce que ça implique de prises de son artificiellement triées et tripatouillées (trafic routier, communiqués radios en fond, téléphones tonitruants, bruits de conversation assourdissants...).

 

UNE SITCOM ? C’EST D’ABORD DU TEXTE

 

Dans une fiction dramatique, le tic-tac de l’horloge, le fleuve qui déborde, le vent dans les branches de sassafras, les bruits de bottes ou le cri des mouettes peuvent être un élément pertinent pour l’atmosphère et le  déroulement de l’action.

 

Dans la sitcom, en revanche, les répliques sont primordiales par définition.

 

Ici, le texte parlé, qui est très drôle, se retrouve noyé dans une foule de nuisances sonores intempestives.

 

Par exemple, si on n’est pas attentif, on loupe le gag récurrent autour du fait qu’Hillary confond la NASA avec la NSA (National Security Agency) ou celui qui fait que Donald traite tout le monde  de « lopette », sans compter les plaisanteries au sujet des mesures de rétorsion des États-Unis contre le Canada (embargo sur l’importation de sirop d’érable, incidents à la frontière canadienne, vigueur du bûcheron canadien, etc.)

 

WORDS, WORDS, WORDS, PLEASE !

 

Dommage qu’une sitcom si réussie, si bien écrite, si bien rythmée, si drôle - et qui tient encore bien la route, même si elle a été réalisée en 2016 - pâtisse d’une réalisation aussi bruyante au détriment de son texte.

 

On le regrette d’autant plus que son réalisme réside ailleurs, dans les mots : depuis son accession au trône, l’actuel locataire de la Maison Blanche manifeste, dans l’expression de ses opinions, une constance et une vulgarité à toute épreuve qui sont parfaitement rendues ici.

 

Alors faites vous du bien et écoutez l'intégrale de cette brillante série radio à l'adresse directe:

 

Hillary & Donald à la Maison Blanche

 

(Toute ressemblance...etc.)

 

©Sergio Belluz, 2019, le journal vagabond (2018)

 

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14/11/2019
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L’Amérique, son capitalisme, sa culture et Lucille Ball

On lit et on entend souvent aujourd’hui, dans les portraits et les interviews d’actrices comiques ou de comédiennes de stand-up, que, pour faire rire, elles auraient dû braver de terribles préjugés masculins, de contraignant stéréotypes esthétiques féminins qui auraient jusqu’ici empêché les comédiennes de faire rire sous peine de déplaire, de s’enlaidir, de paraître vulgaire ou trop masculine.

 

C’est évidemment complètement faux : tant dans l’histoire du théâtre que du cinéma, les actrices comiques ont toujours existés et ont toujours été adorées, hors de tout stéréotype, juste pour leur talent, leur manière de faire rire et le charme qui en découle.

 

Rien qu’en France on peut remonter à Marie-Anne Dangeville chez Destouches, Armande Béjart et la Dugazon chez Molière, par exemple. Au XIXe, Virginie Déjazet séduit tout Paris dans ses vaudevilles, tout comme Alice Ozy, au Théâtre des Variétés, Jenny Colon (le grand amour de Nerval) à l’Opéra-Comique, Armande Cassive (la première Môme Crevette chez Feydeau), la drôlissime Madame Sans-Gêne de Réjane pour Victorien Sardou, et le charme comique d’Ève Lavallière dans les comédies et les opérettes fin de siècle, tout comme, au cabaret, la séduisante verve musicale, textuelle et sexuelle d’Yvette Guilbert, que Toulouse-Lautrec a si bien peinte.

 

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Quant au XXe siècle, Pauline Carton, tout comme Marguerite Moreno, la muse de Marcel Schwob, égaient de leur fantaisie les comédies de Sacha Guitry, et n’oublions pas Arletty et son port de reine, le charme raffiné et la diction châtiée de Sophie Desmarets, l’insolence sensuelle et hilarante de Sophie Daumier, et toute la génération de comiques qui vont d’Anne-Marie Carrière à Florence Foresti, en passant par Jacqueline Maillan, Zouc, Muriel Robin ou Shirley, avec ou sans Dino.

 

Je mentionne aussi, en passant, les stars comiques et sex-symbols américaines, tant à Broadway qu’à Hollywood ou à la télévision, Fanny Brice, Jean Harlow, May West, Claudette Colbert, Marilyn Monroe, Jane Mansfield, Betty White, Elaine May, Barbra Streisand, Goldie Hawn, Carol Burnett ou Tina Fey pour la plus récente. Et, last but not least, Lucille Ball qui, par sa virtuosité, sa diction, son charme et son sens du comique, est devenue un cas presque à part, à la fois star absolue et phénomène sociologique.

 

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LUCILLE BALL (1911-1989), STAR COMIQUE ABSOLUE

 

Aux États-Unis, depuis les années 50 et jusqu’à nos jours, la comédienne rousse flamboyante Lucille Ball, peu connue de ce côté-ci de l’Atlantique, a été et reste, dans l’imaginaire collectif américain, une icône télévisée incontournable, une institution médiatique sacrée dans laquelle se reconnaissent près de quatre générations.

 

Une drôle de féministe, dans tous les sens du terme, puisque sans l’avoir jamais revendiqué mais avec un flair et un sens des affaires très sûrs, cette comedienne – en anglais dans le texte, avec le sens précis d’actrice comique –, est devenue, dès les années 50, la première femme productrice de télévision avec sa compagnie Desilu, dont le nom est composé des lettres de son prénom  et de celui de son mari, le musicien cubain Desi Arnaz, avec qui elle formera un célébrissime couple télévisé pendant plus de dix ans.

 

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Desilu a été à l’origine d’innombrables sitcoms, et a aussi mis au point des procédures techniques économiques et efficaces qu’on applique encore aujourd’hui : enregistrements en studio devant un vrai public, utilisation simultanée de plusieurs caméras filmant sous divers angles qu’on travaille ensuite au montage, série de décors alignés (la chambre à coucher, le salon, etc.) qui permettent de tout tourner d’une traite.

 

LUCILLE BALL OU LA PETITE HISTOIRE DU SITCOM AMÉRICAIN

 

Pour ma part, j’écoute et réécoute avec grand plaisir My Favorite Husband (Mon mari préféré, 1948-1949) la première sitcom, radiophonique celle-là, où est apparue Lucille Ball en compagnie du comédien Richard Dennings.

 

C’est très drôle, très bien écrit, et Lucille Ball y est, comme toujours, une comédienne enjouée, avec ce quelque chose d’absolument charmant, enfantin, second degré et faussement naïf dans la voix.

 

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Dans les premiers épisodes, les personnages de George et Liz Cougat, étaient encore un couple de la bonne société. Plus tard, et pour tenir compte d’un public composé de la petite classe moyenne américaine d’après-guerre, qui était en train de s’enrichir, le sitcom radiophonique a été adapté et les Cougats sont devenu les Coopers, un couple sociologiquement plus adéquat, vu le succès de la série. De surcroit, ça permettait une plus grande fantaisie d’écriture autour des lubies récurrentes et irrésistibles de la « zany » (fantasque) Mme Cooper.

 

LA CRÉATIVITÉ AMÉRICAINE PASSE PAR LA PUB

 

Très intéressante aussi, la structure de ce sitcom dans la manière de créer un produit à la fois publicitaire et culturel de qualité : c’est sur la chaine radio CBS – pas une chaîne de radio locale mais un network couvrant tout le territoire américain –, et c’est grassement financé par la gelée multicolore Jello.

 

Chaque épisode dure environ trente minutes. Chaque début d’épisode, un jingle chanté vante en l’épelant le nom du produit et son slogan, et à chaque moitié d’épisode, on propose une recette facile avec la gelée. Au final, on touche parfaitement un vaste public-cible familial de la lower middle class, la petite classe moyenne américaine d’après-guerre, en train de s’enrichir et de consommer à crédit.

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Lucille Ball salue les auditeurs d’un jeu de mot sonore et publicitaire, « Jello, everybody ! » juste après avoir été mentionnée en tant que star du show, puis Bob LeMond, le speaker, lance la série par le slogan « George and Liz Cooper, two people who live together – and like it. » (George et Liz Cooper, deux personnes qui vivent ensemble – et aiment ça)

 

Il y a quelquefois une petite didascalie : «We find George and Liz at the breakfast table, Liz is trying to catch George’s attention, but he is reading the paper » (On retrouve George et Liz à la table du petit-déjeuner, Liz essaie de capter l’attention de George, qui est en train de lire le journal), et après on commence l’épisode.

 

LE SITCOM RADIOPHONIQUE ? UN AVATAR DU BON VIEUX VAUDEVILLE

 

Chaque épisode traite d’un aspect de la vie de couple, c’est à dire le reflet sociologique idéalisé et amusant d’un couple de classe moyenne américaine de cette époque-là. Il est banquier, elle est femme au foyer.

 

Les répliques et les chutes – les punchlines – sont très drôles, les situations aussi, et certains personnages sont absolument hilarants

 

 

Il y a une bonne, Katy, qu’on suppose dans la soixantaine et un peu délurée : c’est la complice de Liz dans ses rapports avec son mari, la bonne reprenant le rôle traditionnel de la confidente du théâtre classique.

 

Le petit ami de la bonne Katy est un stéréotype du nerd, du dadais timide (c’est le postier dans la série).

 

Le patron de George Cooper, Monsieur Rudolph Atterbury – voix  de stentor grave et hautaine qui convient bien à son prétentieux prénom – et sa femme, Iris – diction ampoulée censée être snob et chic – les saluent toujours d’un condescendant « Good Morning, George boy, Good Morning, Liz girl », qu’on pourrait traduire par un amusant et paternaliste « Bonjour, mon petit George, Bonjour, ma petite Liz ».

 

Au fil des épisodes apparaissent ponctuellement toute une série de personnages farfelus et archétypaux, souvent interprétés par un même acteur ou une même actrice :

 

– le brocanteur hollandais qui prononce tout avec son gros accent batave, et notamment les « s » qui deviennent de « ch », ce qui fait qu’il parle de son « chleï » pour son traineau (« sleigh »)

 

– une standardiste ou une vendeuse nunuche avec l’accent de Brooklyn

 

– des fonctionnaires ou des policiers méticuleux

 

– des personnalités pontifiantes (écrivains, professeurs, metteurs en scène)

 

– un psychanalyste freudien forcément allemand

 

NAISSANCE DU SITCOM TÉLÉVISÉ

 

La télévision prenant son essor dans les années 50, c’est toute une production radiophonique qui passe au format visuel et s’adapte au nouveau medium.

 

CBS, pour sa branche télévision, décide de reprendre les scénarios radiophoniques de My Favorite Husband et de les adapter pour le petit écran, dans ce qui allait devenir le célébrissime sitcom I Love Lucy (j’ai les deux premières saisons et je reconnais les trames).

 

À la radio, le mari était le comédien Richard Dennings. Lucille Ball, forte de son succès radiophonique, met le pied au mur pour l’adaptation télévisée, et exige de CBS que ce soit Desi Arnaz, son mari dans la vie, qui reprenne le rôle du mari, officiellement pour qu’ils puissent être plus souvent ensemble, officieusement parce que ce musicien et percussionniste cubain était toujours en tournée avec son orchestre, avec toutes les tentations que ça suppose...

 

 

Les producteurs de CBS ne sont pas chauds au sujet d’un mari cubain pour une série si américaine, mais cèdent devant la détermination de leur star et bien leur en prend : le show devient culte dès le début, et fait école dans sa manière de filmer rapidement les épisodes avec trois sets – le salon, la chambre à coucher et la cuisine – chacun avec leur caméra respective, une idée géniale de Desi Arnaz.

 

LES RERUNS,

 

Cette série, dont les droits ont été rachetés par Desilu, la société de production créée par Desi Arnaz et Lucille Ball, fait la fortune des deux, à cause de la syndication, c’est à dire de la vente des droits à un niveau national pour tout le territoire américain : le sitcom a été constamment projeté dans les grilles de programmes partout aux États-Unis, en prime time d’abord, puis, plus tard et durant de longues années, dans les programmes de « reruns », les  rediffusions pendant les heures creuses.

 

C’est comme ça que j’ai découvert Lucille Ball : quand j’étudiais aux États-Unis, j’adorais ces reruns, que je voyais avec plaisir entre 15.00 et 18.00, quand je rentrais de l’école, et qui m’ont permis de connaître en différé tout un pan du patrimoine télévisé américain et de ses références culturelles et humoristiques.

 

Pendant cette tranche horaire étaient rediffusées des séries comiques comme Mr Ed (le cheval qui parle), The Mary Tyler Moore Show, The Dick Van Dyke Show, The Carol Burnett Show, Green Acres ou The Brady Bunch Hour, sans compter, Underdog le dessin animé drôlissime et décalé avec pour héros un chien – le titre est un jeu de mot, underdog  veut littéralement dire « sous-chien » mais son sens courant signifie « qui n’a pas l’avantage ».

 

 

Ce délicieux pastiche de Superman commençait avec un Snoopy à cape en train de survoler la mégalopole. Une voix off de faux commentateur d’actualité scandait : There is no need to fear, Underdog is here.

 

CULTURE ET FINANCEMENT

 

Pour en revenir à Lucille Ball, avec I Love Lucy et ses trois autres avatars (The Lucy-Desi Show, The Lucy Show, Here’s Lucy) elle a occupé les écrans et les heures de cerveau américains pendant plus de cinquante ans et ça continue.

 

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Cette série est intéressante aussi en ce qui concerne la manière de faire de la télévision aux États-Unis : à cette époque comme aujourd’hui, on crée une série ou une sitcom pour autant qu’on trouve des sponsors, c’est à dire des financeurs. En retour, ceux-ci ont forcément un impact sur le contenu et sur la forme.

 

Ceci explique, par exemple, que dans les années 60, une série aussi célèbre que Bewitched (Ma sorcière bien aimée en français) ait ce côté légèrement progressiste – en faveur des Noirs, de l’intégration, des orphelins, etc. –, le show ayant été largement financé par un groupement religieux, probablement l’église méthodiste (Agnes Moorehead, qui joue la mère sorcière de Samantha, la snobinarde Endora, était d’une famille méthodiste très praticante, son père était pasteur).

 

 

C’est aussi ça, le fonctionnement et la logique de la culture américaine, en musique, au théâtre, au cinéma ou dans les médias : la culture ne dépend pas d’une subvention de l’État mais d’un financement qui est d’abord un investissement à des fins de profits de la part de grandes entreprises ou de groupes d’intérêts privés que l’État favorise par de gros avantages fiscaux.

 

C’est le show business dans le sens fort du terme, un secteur économique comme un autre, avec des produits culturels qui doivent rapporter à leurs sponsors, à qui on doit rendre des comptes. Ce financement, variable, dépend du box-office et des taux d’audience. On renégocie régulièrement par agents et avocats interposés, on adapte, à la hausse ou à la baisse, salaires des comédiens vedettes compris.

 

L’ARTISTE ET L’ARGENT : UN PACTE FAUSTIEN

 

Ce n’est pas toujours au détriment de la qualité, malgré les apparences.

 

Après tout, que le financement culturel provienne de l’entreprise privée, de richissimes mécènes aristocrates et bourgeois – sans qui aucun des grands artistes, de la Renaissance jusqu’au début du 20e siècle, n’aurait rien créé – ou encore, dans de nombreux pays, de l’État et de l’argent des contribuables, selon des critères qui vont de la propagande à la politique de prestige en passant par le copinage, c’est toujours le même pacte faustien entre un créateur dépendant des exigences et des caprices d’un commanditaire.

 

Le résultat final dépend d’abord et avant tout de la ténacité, de l’intelligence et du talent de chaque artiste, un état de fait que Sarah Bernhardt résumait dans sa devise personnelle : Malgré tout.

 

©Sergio Belluz, 2019, le journal vagabond (2018)


09/11/2019
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