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Les livres cultes ne sont plus ce qu’ils étaient

Cherchant quoi lire avant de m’endormir, je tombe sur une édition de poche de The Catcher in the Rye de Salinger, en version originale (L’Attrape-cœurs en français), que j’avais lu il y a très longtemps et qui, apparemment, ne m’avait pas autant frappé que les millions de lecteurs (et de lectrices ?) qui en ont fait un best-seller mondial dans la catégorie « Roman jeunesse », un livre culte pour plusieurs générations, au même titre que Le Grand Meaulnes (1913) d’Alain-Fournier avant lui et la saga Harry Potter de Rowling plus près de nous.

 

J’ai vérifié : The Catcher in the Rye est paru en 1951. 

 

Je comprends mieux la fascination qu’a exercé longtemps ce petit roman : la narration est faite par un adolescent, et ce point de vue a dû toucher directement tous les adolescents américains de cette époque et au-delà.

 

Catcher in the rye.jpg

 

Il faut dire qu’aux États-Unis, le teenager est devenu, dans les années cinquante, une donnée sociologique, c’est à dire un nouveau consommateur, un nouveau segment de marché, un nouveau public-cible pour un capitalisme toujours en expansion.

 

C’est ce qui explique l’apparition de l’adolescence au cinéma, par exemple, avec des films destinés à ce public spécifique, entre les multiples comédies musicales avec Judy Garland et Mickey Rooney, les nanars sur la vie aventureuse de groupes d’ados ou encore Giant (1956) de George Stevens avec James Dean, l’archétype du teenager qui se cherche. Une sorte d’âge d’or ado qu’on peut parfaitement percevoir dans la reconstitution de ces années 50-60 par la comédie musicale Grease (1971) devenue film à succès en 1978, par American Graffiti (1973) de George Lucas tout comme par la célébrissime sitcom Happy Days (1974).

 

C’est aussi ce nouveau public-cible qui, plus tard, sera à l’origine de tas de comédies du réalisateur John Hughes avec la jeune rouquine Molly Ringwald, ainsi que de toute une série de films plus ou moins trashs autour du pucelage/dépucelage de quantités de jeunes héros et héroïnes, sans omettre le succès de films comme Carrie (1976) de Brian De Palma, qui se passe dans une High School, l’équivalent américain du lycée.

 

On n’oubliera pas non plus les productions Disney, avec sa fabrique de sitcoms doucereuses et artificielles ciblées sur les adolescents – le rire en boîte y est permanent et le jeu des acteurs caricatural pour ne pas dire factice – qui sont à l’origine de grandes vedettes mondiales qui, une fois finie l’adolescence et les séries nunuches, s’émancipent dans tous les sens du terme pour garder leur segment de marché : afin de casser leur image d’enfants sages et toucher un nouveau public-cible, on les sexualise à outrance dans des clips extrêmement racoleurs, et ce ne sont pas Britney Spears, Justin Timberlake ou Miley Cyrus, anciennes stars de l’Usine Disney, qui me contrediront.

 

UN TEEN NARRATEUR

 

Pour en revenir à The Catcher In The Rye, c’était un ton neuf à l’époque, avec quelque chose d’insolent qui a tout de suite plu dans ce narrateur adolescent dont l’écriture, dans sa fausse informalité, créée par des sortes de balises lexicales placées ça et là dans la phrase – je les mets en gras - , retranscrit littérairement, en jouant sur les registres, la langue informelle, très datée, dont les collégiens américains se servaient alors pour se différencier des parents qui, de toute façon, ne les comprenaient pas.

 

Le Mystère Salinger – pas d’interviews, pas de photos, et on ne sait pas grand chose de lui – a fait le reste.

 

En anglais, le roman commence par:

 

If you really want to hear about it, the first thing you’ll probably want to know is where I was born, and what my lousy childhood was like, and how my parents were occupied and all before they had me, and all that David Copperfield kind of crap, but I don’t feel like going into it. In the first place, that stuff bores me, and in the second place, my parents would have about two hemorrhages apiece if I told anything pretty personal about them. They’re quite touchy about anything like that, especially my father. They’re nice and all – I’m not saying that – but they’re also touchy as hell.

 

Ma traduction :

 

« Si ça vous intéresse vraiment, la première chose que vous vous demanderez c’est où je suis né et quel type de foutue enfance j’ai eue, et comment s’occupaient mes parents et tout ça avant de m’avoir, et tout ce genre de connerie à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de me lancer là-dedans. Primo, ce genre de trucs ça m’ennuie, et secondo mes parents auraient deux hémorragies chacun si je racontais quoi que ce soit de vachement personnel sur eux. Ils sont plutôt soupe au lait sur un truc comme ça, surtout mon père. Ils sont gentils et tout ça – je dis pas – mais ils sont aussi sacrément soupe au lait. »

 

Plus loin, le narrateur parle de son école privée:

 

Anyway, it was the Saturday of the football game with Saxon Hall. The game with Saxon Hall was supposed to be a very big deal around Pencey. It was the last game of the year, and you were supposed to commit suicide or something if old Pencey didn’t win. I remember around three o’clock that afternoon I was standing way the hell up on top of Thomsen Hill, right next to this crazy cannon that was in the Revolutionary war and all.

 

Ma traduction :

 

« Bref, c’était le samedi du match de football avec Saxon Hall. Le match avec Saxon Hall était censé être un truc super important à Pencey. C’était le dernier match de l’année, et on était censé genre se suicider si le bon vieux Pencey ne gagnait pas. Je me rappelle que vers trois heures cet après-midi-là j’étais sur le foutu sommet de Thomsen Hill, juste à côté de ce canon débile utilisé dans la guerre de la Révolution et tout ça. »

 

LE CHAMP DE SEIGLE ET TOUT ÇA

 

Le titre original, The Catcher in the Rye vient d’une chanson mentionnée dans le livre.

 

C’est dans le chapitre seize, où le héros, Holden Caulfield, a abandonné sa Prep School – une école privée pour gosses de riches, l’équivalent américain d’une boîte à bachot – autour de Noël.

 

En fait, il en a été viré et se retrouve seul à New York, parce qu’il ne veut pas tout de suite rentrer chez lui. On suit ses errances et ses rencontres dans son long monologue adressé au lecteur :

 

It wasn’t as cold as it was the day before, but the sun still wasn’t out, and it wasn’t too nice for walking. But there was one nice thing. This family that you could tell just came out of some church were walking right in front of me – a father, a mother, and a little kid about six years old. They looked sort of poor. The father had on one of these pearl-grey hats that poor guys wear a lot when they want to look sharp. He and his wife were just walking along, talking, not paying attention to their kid. The kid was swell. He was walking in the street instead of on the sidewalk but right next to the kerb. He was making out like he was walking a very straight line, the way kids do, and the whole time he kept singing and humming. I got up closer so I could hear what he was singing. He was singing that song, ‘If a body catch a body coming through the rye’. He had a pretty little voice. He was just singing for the hell of it, you could tell. The cars zoomed by, brakes screeched all over the place, his parents paid no attention to him, and he kept on walking next to the kerb and singing ‘If a body catch a body coming through the rye’. It made me feel better. It made me feel not so depressed anymore.

 

Ma traduction :

 

« Il ne faisait pas si froid que le jour avant, mais le soleil n’était toujours pas apparu, et ce n’était pas très sympa pour se promener. Mais il y a eu un truc sympa. Cette famille qu’on pouvait voir qu’elle venait de sortir de l’église et qui marchait juste devant moi – un père, une mère, et un petit gosse d’environ six ans. Ils avaient l’air plutôt pauvres. Le père portait un de ces chapeaux gris perle que portent beaucoup les gars pauvres quand ils veulent avoir l’air bien mis. Lui et sa femme étaient juste en train de marcher, ils causaient, ils surveillaient pas leur gosse. Le gosse était super. Il marchait sur la route et pas sur le trottoir mais juste à côté de la marche. Il faisait comme si il était en train de marcher sur une corde raide, comme font les gosses, et il arrêtait pas de chanter et de fredonner. Je me suis rapproché pour entendre ce qu’il chantait. Il chantait cette chanson, ‘Si un corps arrête un corps qui sort d’un champ de seigle’. Il avait une jolie petite voix. Il chantait ça juste comme ça, on voyait bien. Les voitures passaient à ras, les freins crissaient dans tous les sens, ses parents ne s’occupaient absolument pas de lui, et il continuait à marcher le long du trottoir et à chanter ‘Si un corps arrête un corps qui sort d’un champ d’seigle’. Ça m’a fait me sentir moins déprimé du coup. »

 

LE TITRE? TOUT UN POÈME

 

Dans mon édition Penguin, c’est aux pages 179-180 qu’on apprend la vraie raison du titre The Catcher In the Rye, dans un passage où le narrateur, Holden Caulfield, s’adresse à sa soeur Phoebe :

 

You know that song “If a body catch a body comin’ through the rye” ? I’d like –

‘ It’s “If a body meet a body coming through the rye”! old Phoebe said. It’s a poem. By Robert Burns.’

She was right, though. It is ‘If a body meet a body coming through the rye’. I didn’t know it then, though.

‘I thought it was “If a body catch a body”, I said. ‘Anyway, I keep picturing all these little kids playing some game in this big field of rye and all. Thousands of little kids, and nobody’s around – nobody big, I mean – except me. And I’m standing on the edge of some crazy cliff. What I have to do, I have to catch everybody if they start to go over the cliff – I mean if they’re running and they don’t look where they’re going I have to come out from somewhere and catch them. That’s all I’d do all day. I’d just be the catcher in the rye and all. I know it’s crazy, but that’s the only thing I’d really like to be. I know it’s crazy.’

Old Phoebe didn’t say anything for a long time. Then, when she said something all she said was, ‘Daddy’s going to kill you.’”

 

Ma traduction :

 

« Tu sais, cette chanson ‘Si un corps attrape un corps qui sort d’un champ de seigle’ ? J’aimerais –

« C’est ‘Si un corps rencontre un corps qui sort d’un champ de seigle’ ! me dit ma vieille Phoebe. C’est un poème. De Robert Burns. »

Elle avait raison, donc. C’est bien ‘Si un corps rencontre un corps qui sort d’un champ de seigle’. Mais je ne le savais pas alors, donc.

« J’ai cru que c’était ‘Si un corps attrape un corps’, j’ai dit. « De toute façon, je continue à voir tous ces petits gosses en train de jouer une partie de quelque chose dans ce grand champ de seigle et tout ça. Des milliers de petits gosses, et il n’y a personne – pas de grands, je veux dire – sauf moi. Et je suis juste sur le bord d’une falaise débile. Ce que je dois faire, c’est que je dois attraper tout le monde s’ils commencent à s’approcher du bord de la falaise – je veux dire que s’ils sont en train de courir et  qu’ils ne regardent pas où ils vont je dois surgir de quelque part et les attraper. C’est ce que je ferais toute la journée. Je serais juste l’attrapeur du champ de seigle et tout ça. Je sais que c’est dingue, mais c’est la seule chose que j’aimerais être. Je sais que c’est dingue. »

Ma vieille Phoebe n’a rien dit pendant un bon moment. Et puis, quand elle a dit quelque chose, elle a dit : « Papa va te tuer. »

 

L'ATTRAPE-COEURS, UN ATTRAPE-NIGAUD?

 

À la relecture, j’ai de la peine à comprendre comment ce roman a pu être classé dans les cent meilleurs du XXe siècle. Je le trouve assez fabriqué, truqué même: si la chanson du gosse déjà évoquée dans le chapitre seize est reprise dans cette scène entre Holden Caulfield et sa sœur, c’est qu’il faut bien conclure et caser une explication pour qu’on puisse comprendre le sens du roman et faire le rapprochement entre la chanson et les rêvasseries du collégien, sa peur de grandir, son immense ennui, sa recherche de sens, son désespoir, peut-être, son vague à l’âme en tout cas, son blues, allons-y carrément.

 

Attrape coeurs.jpg

 

Or justement, cette chanson, l’élément-clé du roman – ce qu’on appellerait un révélateur en photographie – est introduite de manière artificielle : si la sœur du héros est une surdouée apparemment capable de corriger une citation d’un poète écossais du XVIIIe, on se demande bien comment un gosse de six ans d’une famille modeste de New York peut connaître et chantonner ces mêmes vers, ou alors le niveau scolaire newyorkais des années 50 était assez exceptionnel.

 

De même, dans la construction de l’histoire, les seules vraies péripéties sont uniquement dues aux diverse rencontres de cet ado le long de son périple – comme une Odyssée aux petits pieds, au final, Holden revient au luxueux duplex parental – qui permettent à Salinger de faire un portrait sarcastique (et vide, de mon point de vue) de camarades de classe, de professeurs, de chanteuses de cabaret, de prostituée, des personnages qui n’apportent strictement rien à l’histoire de cet adolescent.

 

Une autre possibilité, qui expliquerait avantageusement les incohérences du récit, serait de partir du postulat qu’on est dans un delirium tremens de l’adolescent narrateur. Il y a des points de ressemblance avec le côté errance-alcoolisée-en-quête-du-sens-de-la-vie-avec-tentation-suicidaire d’Under The Volcano (1947) de Malcolm Lowry, un roman tout aussi culte, mais parfaitement cohérent celui-là, et d’une construction extrêmement complexe, sans parler de sa narration, d’une richesse et d’une écriture autrement plus subtile.

 

On se dit surtout que The Catcher in the Rye, porté aux nues par plusieurs générations d’adolescents américains d’après-guerre qui se sont identifiés au rebelle Holden Caulfield, fils d’avocat, étudiant de boite à bachot de luxe et habitant un duplex dans le New York chic – on est loin de West Side Story – est d’abord et surtout un roman-culte pour plusieurs générations d’adolescents américains blancs de classe aisée, les mêmes qui, dans leurs quartiers ou leurs banlieues chics, et pour emmerder leurs parents tout en recevant un max d’argent de poche, font du rock, se biturent et fument de l’herbe avant de poursuivre leur existence en tant qu’adultes privilégiés...

 

D’où, pour moi, ce sentiment d’agacement pour ce récit un peu artificiel, cette histoire de fils à papa gâté qui peut se permettre de rater ses études et de faire passer ça pour une quête métaphysique.

 

©Sergio Belluz, 2021, le journal vagabond (2019).

 

Cet article est aussi paru dans le magazine en ligne  LE PASSE-MURAILLE à l'adresse directe:

 

https://www.revuelepassemuraille.ch/les-livres-cultes-ne-sont-plus-ce-quils-etaient/


06/04/2021
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"Les Fables de la Fredaine": La critique de Pascal Ferret (Le Passe-Muraille, 28 mars 2021)

À propos des Fables de la Fredaine de Sergio Belluz, illustrées par Chantal Quéhen.

Humour et fantaisie érotico-animalière à foison…

par Pascal Ferret

Magazine en ligne  LE PASSE-MURAILLE (28 mars 2021)
 
S’il n’est pas aussi ancien que l’originelle fredaine dite de la bête à deux dos, le genre de la fable remonte du moins à la plus haute Antiquité. Longtemps transmise par voie orale, à l’âge dit de la plume taillée, la fable se reproduisit ensuite selon les procédés variables de l’écriture accouplant des lettres pour former des mots se disposant sur l’immaculé parchemin tels d’élégants défilés de chenilles processionnaires.
 
Le recours à l’image animale, s’agissant des origines de la fable en l’état dernier de nos connaissances, s’impose naturellement au motif que l’un des premiers fabulistes identifiés, au nom probablement improbable d’Esope (la traçabilité de sa bio fait en effet problème, tout natif qu’il fût de la Thrace), composa de son vivant quelques morceaux ressortissant au genre dont les titres, tels Le corbeau et le renard, Le lièvre et la tortue ou Le bûcheron et la mort, se virent bonnement copiés/collés par l’ami des écoliers par excellence que représente Jean de La Fontaine.
 
Or celui-ci ne fut-il qu’un vil plagiaire d’Esope ? Nullement ! La Fontaine ne se contenta pas, en effet, de citer sa source – à laquelle s’abreuvèrent d’ailleurs bien d’autres fabulistes, du fameux Djâlal ad-Dîn Rûmi à Charles Perrault – mais poussa la reconnaissance jusqu’à lui consacrer une biographie, intitulée La vie d’Esope le Phrygien, et le citer nommément dans sa fable Le soleil et les grenouilles toujours récitée dans quelques écoles sérieuses.
 
Ces précisions s’imposaient avant celles, non moins détaillées quoique plus fantaisistes, voire loufoques, marquant l’introduction des Fables de la Fredaine par l’éditeur et le compilateur préfacier, en lesquels on identifie un probable clone récent de La Fontaine lui-même du nom de Sergio Belluz.
 
2016 Belluz Fables de la Fredaine.jpg
 
Savoir si les trente fables animalières réunies ici à l’enseigne des éditions chypriotes Irida, avec d’épatantes illustrations aquarellées de Chantal Quéhen, doivent effectivement quelque chose à La Fontaine lui-même pratiquant l’anachronisme par anticipation, selon les fantasques affabulations du préfacier, ou si Sergio Belluz y a mis plus qu’une main sans cesser de garder un oeil sur L’Art d’aimer du poète latin Ovide, est bien moins décisif que l’inspiration de l’ouvrage, découlant en somme de la sagesse anonyme des nations et des malices populaires au même titre que les fables d’Esope ou de La Fontaine, avec une touche actuelle « en sus », pour ne pas dire plus vertement: « en suce »…
 
Assez ferré en érudition joyeuse et dérogeant avec le morose esprit de sérieux, au profit du vrai sérieux tragi-comique que l’humour et la fantaisie débridée cristallisent dans la meilleure veine de l’irrévérence littéraire, Sergio Belluz a déjà excellé dans le pastiche, au fil d’un ouvrage antérieur consacré à la littérature helvétique, et se montre ici un aussi habile versificateur, avec un bonheur particulier dans l’attaque des poèmes ou les sentences hilarantes, qu’un moraliste jamais moralisant ni trop provocateur non plus.
 
Mélange de classicisme rafraîchi et de baroque parfois échevelé, Les Fables de la Fredaine oscillent entre la brièveté foudroyante et l’esquisse de conte ou l’amorce de nouvelle, en appariant nos amies les bêtes de manière souvent inattendue, voire extravagante, puisque l’on y voit deux hyènes farceuses narguer un crocodile mal aimé, un aigle frustré et une lapine lubrique, une sangsue délaissée et un panda stoïque, entre tant d’autres.
 
En un premier quatrain à valeur de haïku, sur un thème classique cher à la bande dessinée, Le matou séduisant et la folle souris est un modèle de réussite en mode bref : « Une folle souris / Qui plus est dévoyée / S’entichant d’un matou / Se fit dévorer crue au premier rendez-vous ».
 
Ceci pour l’exposé du cas. Que suit la sage mise en garde: « Songez-y bien / Vous qui vous éprenez /D’un très beau prédateur / À la fausse douceur / Qui cherche à vous croquer ».
 
Et l’envoi du chat échaudé à l’eau froide : « Il en est des amours /comme il en est du reste : / Certaines sont fort cruelles / Et d’autres sont mortelles. »
 
Dans la filiation narquoise et bon enfant du Marcel Aymé des Contes du chat perché, ou parfois du conteur Pierre Gripari, Sergio Belluz se fait un malin plaisir à bousculer les codes ou à brouiller les cartes du tendre en se faisant tantôt mordant et tantôt indulgent.
 
Ainsi la puritaine chouette décriant l’étreinte de deux tourtereaux se fait-elle prendre elle-même au piège de l’amour par un grand-duc passant par là, et l’on se réjouit aussi de voir deux belettes se consoler ensemble de la négligence de leurs conjoints, un paresseux se laisser faire des choses par une guenon entreprenante sans cesser de bâiller, ou tels amants dolents (un daim trop fragile et sa gazelle trop frêle) constater qu’Eros s’embête quand on pleure un peu trop sur son sort.
 
 
Bref, chacune et chacun, dans ces fables à multiples retournements mimant bonnement les surprises de la vie, trouvera son semblable ou son contraire chez la triste tortue ou le hibou sans empathie, l’écureuil aussi platement prévoyant que la fourmi de la fable – alors que le baryton Belluz chante en toute insouciance sur sa branche -, ou le paon plastronnant au dam du castor et du chien en leur faisant valoir, déployant sa roue, qu’ «Afin de pouvoir exister l’amour a besoin d’illusion »…
 
Cet article est paru dans le magazine en ligne LE PASSE-MURAILLE le 28 mars 2021, vous trouverez l'original à cette adresse : 
 

06/04/2021
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"Balzac, c’est bien, mais les descriptions sont trop longues" : la critique de Jean-Louis Kuffer (magazine Bon Pour La Tête)

La chronique de jlk

La comédie humaine selon Balzac revit dans tous nos feuilletons

 

Magazine en ligne BON POUR LA TÊTE (20 MARS 2021)

 

Après avoir lu tout Balzac, en dilettante éclairé plus qu’en spécialiste imbu de scientificité, Sergio Belluz nous invite tout jovialement à (re)parcourir les avenues et les ruelles, les antichambres publiques et les chambres privées de l’immense cité observée et rêvée - Paris métaphore du monde entier - par le géant à tête de chien et cœur d’enfant blessé. Dans la foulée, de Dante à Marcel Aymé, de Saint-Simon à Simenon via Proust avant les coups de becs de Michel Houellebecq, le roman balzacien de la Société rebondit aujourd’hui dans certaines séries télévisées…

 

Un grand romancier se reconnaît, me semble-t-il, à sa capacités de discerner et de lier entre eux la partie et le tout, le détail révélateur et la vue d’ensemble, l’instant anecdotique et le mouvement de l’épopée, le fait tragique et sa pondération comique, la part de l’individu et celle de la tribu, du groupe, de la troupe, de la foule en sa houle.

 

Or Balzac avait cette qualité amplifiée jusqu’à tous les excès d’une vitalité quasi bestiale et plus délicatement géniale dont on ne voit pas aujourd’hui l’ombre d’un héritier de même format même s’il s’inscrit lui-même dans une filiation, de la cour de Saint-Simon aux salons de Marcel Proust. Grande machine humaine à l’aube de l’ère industrielle, ancré dans son époque entre nostalgie conservatrice et prescience visionnaire, Balzac ramasse tout le bazar passé et présent avec une option sur le futur de ce qu’on pourrait dire l’actuel fantastique urbain à dimension mondiale.

 

La France littéraire n’est plus grand chose aujourd’hui, mais le regard et l’esprit de Balzac revivent après avoir été quelque peu refoulés par les contempteurs modernes de l’histoire à raconter ou du reportage, dénigrant jusqu’à l’existence du personnage, impatients de réduire le texte à la textualité sans tripes et à la froideur professorale du concept. Mais il y a une autre histoire de la littérature vivante que celle des pions et d’autres lectures que celle des spécialistes confinés, dont témoigne un petit livre épatant paru l’an dernier: en cent pages vives et limpides, avec un titre malicieux qui en donne le ton,  Balzac c’est bien, mais les descriptions sont trop longues, le lettré vaudois secundo Sergio Belluz nous invite ainsi à revoir notre copie d’écoliers souvent mal lunés et à larguer pas mal de préjugés…

 

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LA RÉALITÉ EST UNE FICTION QUE LE ROMANCIER NE SAURAIT IGNORER...

 

J’improvise les mots de cette 124chronique sur notre média indocile au rythme irrésistible de Van Morrison sous mes fenêtres ou peu s’en faut (en live au Montreux-Jazz en 2016), l’homme-orchestre passant du saxo, à la guitare ou à la musique à bouche, sans compter sa voix de nègre blanc bluesy à chapeau de gangster et lunettes fumées, et Balzac était touche-à-tout comme ça en plus géant, ça va de soi, romancier sociologue à visées réalistico-mystiques et panse enceinte du monde entier, et le compère Sergio se la joue lui-même en chanteur d’opéra grand lecteur-écrivain-philologue arpenteur des Ramblas de Barcelone, érudit comme pas deux et quoique diplômé resté simple comme une fils du populo avec qui rire est un si rare plaisir − bref revenir à Balzac nous ramène à la pleine chair de nos vies qui se déguste en bonne chair sans oublier le sermon en chaire, Belluz nous rappelant à bon escient que l’immense Honoré pratique le roman tous formats: de la romance sentimentale à la saga d’aventures, du traité de mœurs au maltraité de zoologie humaine, de la nouvelle métaphysique à l’envolée fantastique, de l’échange épistolaire au feuilleton page-turner, et  l’entomologiste dantesque de brasser son maëlstrom d’humanité − et sans le plagier la vie continue que je retrouverai tout à l’heure sur Netflix dans les dernières séries coréennes d’un hyperréalisme et d’une précision, d’une foison d’observations et d’un méli-mélo tragi-comique bonnement balzaciens!

 

DU RÉALISME EXACERBÉ AU FANTASTIQUE URBAIN

 

Question littérature à filiations, serial teller avant l’heure, Balzac le chroniqueur relance donc le scanner social de Saint-Simon et le conteur  débonnaire ou fantastique rebondit chez Marcel Aymé, le romancier aux mille masques se retrouve chez Simenon, ses curiosités d’économistes repiquent dans les romans de  Michel Houellebecq, et son Paris, détaillé par Sergio Belluz exemples à l’appui, se mondialise aujourd’hui à l’avenant – et là Van Morrison nous balance une duo fatal sur l’air de Sometimes we cry, avec la superbe Noire dont j’ignore le nom, et Balzac remue sa vaste viande au rythme du swing!

 

Dans l’esprit d’un Balzac féru d’inventaires, Sergio Belluz passe en revue les avatars de Paris identifié comme le cœur nucléaire de l’usine atomique du romancier, du Paris-Léviathan qui dévore ses enfants à Paris-Olympe qui consacre leurs ambitions, en passant par Paris-Babylone où tous les plaisirs engloutissent vices et vertus; et l'Auteur lui même fournit le plan des lieux et le casting des plus de 3000 personnages dans l’avant-propos sidérant de la Comédie humaine précédant le topo détaillé de l’ouvrage .

 

Incroyable lucidité du démiurge distinguant le travail de l’historien de celui du raconteur d'histoire, ou la fonction du médecin et du savant de celle du romancier; géniale prémonition de ce que sera au XXe siècle la connaissance scientifique en collaboration avec l’imaginaire poétique où les tâtons métaphysiques, et tout ça sans renier deux piliers encore solides de la civilisation européenne et française, à savoir la Croix et la Couronne. Réac le Balzac? Autant (ou aussi peu) que le jeune Hugo et que Baudelaire, mais sa catholicité peu orthodoxe englobe l’Espèce et n’exclut pas le flirt avec les religiosité nordiques ou orientales même si la femme protestante est selon lui moins riche de fruit et de bête que les filles de Marie s’agenouillant à confesse les yeux aux cieux.

 

Le fruit et la bête: qualités par excellence de Balzac qui va jusqu’à bander en chaire, si j’ose dire, en Bossuet de bordel mondial angélique et démoniaque à la fois. Et dans son même avant-propos le voici qui vrille une taloche aux moralistes à la petite semaine qui voudraient que la littérature et les arts ou la Pensée éternelle  fussent ramenés à la médiocrité unidimensionnelle. Je cite: «Le reproche d'immoralité, qui n'a jamais failli à l'écrivain courageux, est d'ailleurs le dernier qui reste à faire quand on n'a plus rien à dire à un poète. Si vous êtes vrai dans vos peintures; si à force de travaux diurnes et nocturnes, vous parvenez à écrire la langue la plus difficile du monde, on vous jette alors le mot immoral à la face. Socrate fut immoral, Jésus-Christ fut immoral; tous deux ils furent poursuivis au nom de la Société qu'ils renversaient ou réformaient. Quand on veut tuer quelqu'un, on le taxe d'immoralité. Cette manœuvre familière aux partis, est la honte de tous ceux qui l'emploient»...

 

BALZAC LE RETOUR: SÉRIE D'AVENIR

 

Sergio Belluz souligne la dimension fantastique de la Comédie humaine, et nous pouvons le prendre au-delà du genre à effets spéciaux, comme une ouverture aux fantaisies et autres inventions actuelles. Avec du terreau de terrien jurassien aux galoches, Marcel Aymé débarqué à Montmartre savait autant les magies féeriques des étangs à vouivres que les prodiges de la forêt urbaine, et comme son ami Céline il avait perçu le caractère fantastique de la grande cité broyeuse d’hommes. Michel Lecureur a fait un sort au cliché du gentil conteur pour enfants dans sa très substantielle Comédie humaine de Marcel Aymé où il établit à son tour l’inventaire du très vaste aperçu social et psychologique de l’auteur d’Uranus (la France sous l’Occupation) ou de Maison basse (un microcosme parisien avant Perec) de Brûlebois (première eau-forte paysanne franc-comtoise) ou de Travelingue (zoom sur le milieu du cinéma) entre tant d’autres aperçus roses et verts ou plus noirs des drôles d’oiseaux que nous sommes.

 

Est-ce dire que Marcel Aymé imite Balzac? Absolument pas! Pas plus que la non moins grouillante comédie humaine de Tchékhov, souvent inaperçue, ne duplique en Russie l’observation de l’amant de dame Hanska. Mais l’œil clinicien d’Anton Pavlovitch et son oreille ouverte à tous les parlers, son empathie réaliste de médecin qui sait ce c’est que d’en baver au bagne ou dans les isbas, son impressionnante vitalité de poitrinaire  et son intelligence du cœur ont bel et bien quelque chose de balzacien, autant que, plus d’un siècle et demi plus tard, l’observation des névroses individuelles de notre temps et de la psychose maniaco-dépressive de notre société, sur fond de malaise de civilisation détaillé de multiples façons, rebondissent chez un Michel Houellebecq aussi féru en matière d’économie politique (à lire: Houellebecq économiste par le regretté Bernard Maris, martyr du massacre de Charlie-Hebdo) que le Balzac de Gobsek ou de César Birotteau.

 

Le même Balzac a décrit, dans Illusion perdues, la naissance du journalisme, et lui-même fut un média indocile avant l’heure… L’on peut aujourd’hui taxer Internet de «poubelle», comme l’a fait un Alain Finkielkeaut, mais je parie que le cher Honoré y fouillerait de nos jours pour en tirer de sacrés portraits. D’ailleurs c’est par le même réseau des réseaux que j’accède, d’un clic, à l’entier de La Comédie humaine via Kindle, et que l’occasion nous est donnée à tout moment de voyager partout sans cesser pour autant d’aller «sur le terrain»…

 

J’achève à l’instant cette 124e et dernière «Chronique de JLK» en prenant d’un clic, par Messenger, des nouvelles du senhor Sergio Belluz dans sa carrée  catalane de Sitges, sûrement en train d’écouter du Rossini ou de s’exercer à la composition de sa prochaine opérette. Soit dit en passant, le lascar ferait un excellent chroniqueur sur BPLT, genre Mon auberge espagnole ou Dernières nouvelles du Rastro...

 

Sur quoi je bifurque direction la Corée du Sud où m’attend, moyennant des clics à me faire des cloques aux doigts,  une foison de personnages, de films en séries coréennes d’une saisissante fécondité où fraîcheur hilarante et virulence critique cohabitent − et c’est la jolie procureure et le légiste ronchon de Partners for justice, le gourou blond délavé de la terrifiante secte décrite dans Save me, c’est le mémorable Parasite de Bong Joon-hoo palmé d’or à Cannes, ou c’est The Chase à découvrir illico sur Netflix, et de clics en claques j’aurai visionné ces derniers temps, en pédalant sur ma Rossinante de chambre, le meilleur des «dramas» de très inégale qualité que nous balancent les dragons émergents - or à chacune et chacun de trier, en toute lucidité balzacienne,  dans le Big Bazar de la terrible Humanité…

 

Cet article est paru dans le magazine en ligne BON POUR LA TÊTE le 20 mars 2021, vous trouverez l'original à cette adresse (texte complet accessible uniquement par abonnement) : 

 

https://bonpourlatete.com/chroniques/la-comedie-humaine-selon-balzac-revit-dans-tous-nos-feuilletons


06/04/2021
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Casanova en Suisse : demain, j’arrête les filles. Ou pas.

On ne le répétera jamais assez : par la grâce d’un style qui doit son charme à une personnalité, une éducation, une intelligence, une fantaisie, un goût, une sensualité et une gourmandise tout italiennes, et par ses étonnantes capacités d’adaptation et d’observations, le Vénitien Casanova est un des plus grands écrivains d’expression française.

 

Dans sa célèbre Histoire de ma vie, écrite directement en français – et que je recommande de lire dans l’excellente édition parue en trois volumes dans la collection Bouquins Laffont –, c’est toute une Europe libre et libertine qui est décrite par ce voyageur et séducteur incorrigible, et cet observateur hors pair.

 

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 Giacomo Casanova par son frère Francesco

 

Évidemment, en chemin pour l’Italie ou l’Autriche, il est passé plusieurs fois par la Suisse, notamment en 1760 où – un moment de blues vite passé, heureusement, sinon nous n’aurions pas ses Mémoires – il a eu la tentation de rentrer dans les ordres…

 

CASANOVA ENTRE DEUX BAISES

 

« Une heure après être sorti de la ville [Zurich], je me trouve entre plusieurs montagnes ; je me serais cru égaré, si je n'avais pas vu toujours des ornières, qui m'assuraient que ce chemin-là devait me conduire dans quelque endroit hospitalier. Je rencontrais à chaque quart d'heure des paysans ; mais je me faisais un plaisir de ne prendre d'eux aucune information.

 

Après avoir marché six heures à pas lents, je me suis vu tout d'un coup dans une grande plaine entre quatre montagnes. J'aperçois à ma gauche en belle perspective une grande église attenante à un grand bâtiment d'architecture régulière, qui invite les passants à y adresser leur pas. Je vois, m'y approchant, que ce ne pouvait être qu'un couvent, et je me réjouis d'être dans un canton catholique [Schwytz]. J'entre dans l'église ; je la vois superbe par les marbres et par les ornements des autels, et après avoir entendu la dernière messe, je vais dans la sacristie où je vois des moines bénédictins.

 

Un d'entre eux qu'à la croix qu'il portait sur la poitrine je prends pour l'abbé, me demande si je désire voir tout ce qu'il y avait de digne d'être vu dans le sanctuaire sans sortir de la balustrade ; je lui réponds qu'il me fera honneur et plaisir, et il vient lui-même accompagné de deux autres me faire voir des parements fort riches, des chasubles couvertes de grosses perles et des vases sacrés couverts de diamants et d'autres pierreries.

 

EINSIEDEDELN, UNE ÉGLISE SACRÉE PAR JÉSUS LUI-MÊME

 

Comprenant fort peu l'allemand et point du tout le patois suisse qui est à l'allemand comme le gênois à l'italien, je demande en latin à l'abbé si l'église était bâtie depuis longtemps, et il me narre en détail l'histoire, finissant par me dire que c'était la seule église qui avait été sacrée par J.-C. même en personne.

 

Il observe mon étonnement, et pour me convaincre qu'il ne me disait que la pure et simple vérité, il me conduit dans l'église, et il me montre sur la surface du marbre cinq marques concaves que les cinq doigts de J.-C. y avaient laissées lorsqu'il avait sacré l'église en personne. Il avait laissé ces marques pour que les mécréants ne pussent pas douter du miracle, et pour débarrasser le supérieur du soin qu'il devait avoir de faire venir l'évêque diocésain pour la sacrer.

 

Le même supérieur avait appris cette vérité par une divine révélation en songe qui lui disait en termes clairs de n'y plus penser, car l'église était divinitus consecrata et que c'était si vrai qu'il verrait dans le tel endroit de l'église les cinq concavités. Le supérieur y alla, les vit, et remercia le Seigneur. »

 

LA VIE DE MOINE EN SUISSE

 

Casanova poursuit, dans le chapitre suivant, intitulé, dans ce merveilleux style des titres de chapitre à rallonge :

 

Je prends la résolution de me faire moine. Je me confesse. Délai de quinze jours. Giustiniani capucin apostat. Je change d'idée ; ce qui m'y engage. Fredaine à l'auberge. Dîner avec l'abbé

 

« Cet abbé, enchanté de la docile attention avec laquelle j'avais écouté son fagot, me demanda où j'étais logé, et je lui ai répondu nulle part, car en arrivant de Zurick [sic] à pied j'étais entré dans l'église. Il joint alors ses mains et les élève en regardant en haut, comme pour remercier Dieu de m'avoir touché le cœur pour aller en pèlerinage porter là mes scélératesses, car à dire vrai, j'ai toujours eu l'air d'un grand pécheur. Il me dit qu'étant midi, je lui ferais honneur en allant manger la soupe avec lui, et j'ai accepté.

 

Je ne savais pas encore où j'étais, et je ne voulais pas le demander, bien aise de laisser croire que j'étais allé là en pèlerinage exprès pour expier mes crimes. Il me dit chemin faisant que ses religieux faisaient maigre, mais que je pourrais manger gras avec lui, puisqu'il avait obtenu un bref de Benoît XIV qui lui permettait de manger gras tous les jours avec trois convives. Je lui ai répondu que je participerai volontiers de son privilège.

 

L’ÂME ET L’ESTOMAC (ET INVERSEMENT)

 

D'abord entré dans son appartement il me montra le bref en cadre couvert d'une glace, qui était au-dessus de la tapisserie, vis-à-vis de la table, exposé à la lecture des curieux et des scrupuleux. N'y ayant que deux couverts, un domestique à livrée en mit vite un autre. - "Je dois avoir, me dit-il d'un air modeste, une chancellerie parce que, en qualité d'abbé de Notre-Dame d'Einsiedel [sic], je suis aussi prince du Saint-Empire romain." J'ai respiré. Je savais à la fin où je me trouvais, et j'en étais enchanté car j'avais lu et entendu parler de Notre-Dame des Ermites. C'était le Loretto d'en deçà des monts.

 

À table, l'abbé prince crut de pouvoir me demander de quel pays j'étais, si j'étais marié, et si je comptais de faire le tour de la Suisse, en m'offrant des lettres partout où je voudrais aller. Je lui ai répondu que j'étais vénitien et garçon, et que j'accepterais les lettres dont il voulait m'honorer après que je lui aurais dit qui j'étais dans une conférence que j'espérais d'avoir avec lui, où je lui communiquerais toutes les affaires qui regardaient ma conscience.

 

Voilà comme je me suis engagé à me confesser à lui sans en avoir eu la pensée avant l'instant. C'était ma marotte. Il me paraissait de ne faire que ce que Dieu voulait, lorsque j'exécutais une idée non préméditée tombée des nues. Après lui avoir ainsi dit assez clairement qu'il allait être mon confesseur, il me fit des discours pleins d'onction, qui ne m'ennuyaient pas pendant un dîner très délicat où entre autres il y avait des bécasses et des bécassines. »

 

ET PUIS NON, FINALEMENT

 

Heureusement pour nous, un peu après, Casanova se trouve à Soleure où il a un énième coup de foudre et où il remarque, tout émoustillé et lucide sur lui-même :

 

"Cet échantillon de ma bonne fortune me détermina à passer à Soleure tout le temps qui pourra m'être nécessaire à me rendre parfaitement heureux. Je me suis sur-le-champ décidé à louer une maison de campagne. Tout homme dans ma situation, né avec du coeur, aurait pris la même résolution.

 

Je voyais devant moi une beauté achevée que j'adorais, dont j'étais sûr de posséder le coeur, et que je n'avais qu'effleurée; j'avais de l'argent, et j'étais mon maître. Je trouvais cela beaucoup mieux raisonné que le projet de me faire moine à Einsidel [sic]."

 

On respire. Mais quel suspense !

 

©Sergio Belluz, 2020,  le journal vagabond (2020).

 

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 Giacomo Casanova par Anton Raphael Mengs

 

 

 

 


28/10/2020
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Rifkin’s Festival et festival Woody Allen en prime

J’ai eu le plaisir de voir, hier soir, masqué et dans une salle clairsemée pour cause de mesures sanitaires, le drôlissime Rifkin’s Festival (2020), le tout dernier opus de Woody Allen qui, à ses 85 ans, en est à son 55e film et prouve qu’il a gardé sa verve et son ingéniosité proverbiales.

 

Car quoi de plus drôle et de plus cohérent à la fois que l’histoire du personnage principal – joué par Wallace Shawn, un double parfait, verbalement, de Woody Allen, avec un léger zozotement qui accentue son côté gauche et perdu dans la vie – ce Rifkin, intellectuel juif newyorkais, vieux critique de cinéma, admirateur du cinéma européen, qui accompagne son épouse beaucoup plus jeune (Gina Gershon), chargée de relations publiques au festival international du cinéma de San Sebastián, au pays basque espagnol, où elle s’occupe personnellement, et dans tous les sens du terme, d’un jeune cinéaste français à la mode (Louis Garrel) avec qui elle a une histoire d’amour, ou une coucherie, selon le point de vue ?

2020 Allen Woody Rifkin's Festival.jpg

 

Le récit, sur fond musical enjoué style vieux jazz manouche à la Django Reinhardt (on est en Espagne, après tout), est raconté et vu par les yeux du critique newyorkais, qui, au début et à la fin, raconte à un journaliste « son » festival – d’où le titre très astucieux de Rifkin’s Festival, car c’est à la fois le festival de cinéma, mais aussi le propre cinéma du protagoniste dans ses aventures comme dans ses fantasmes – qu’ensuite nous voyons se dérouler, avec les péripéties amoureuses des deux parties du couple, qui sont illustrées par les rêveries du narrateur sous forme d’hilarants pastiches de cinéma qui illustrent ce que ressent Rifkin à chaque étape et dont il joue à chaque fois un des personnages principaux.

 

DU PASTICHE EN VEUX-TU EN VOILÀ

 

C’est d’une logique absolue, car en somme, est-ce qu’un critique de cinéma ne va pas imaginer sa vie à travers les films qu’il a aimés ?

 

Dans les pastiches – toujours en noir et blanc pour des classiques qui l’étaient à l’origine, alors que le reste du film est en couleur - on passe d’une scène d’anthologie à une autre au gré des péripéties.

 

On a droit au tout début de Citizen Kane de Welles, dont le personnage, sur son lit de mort, laisse tomber une boule de verre en murmurant « Rose Budsky » (une petite copine de Rifkin quand il était gosse), à Jules et Jim  de Truffaut (avec le jeune réalisateur français amant de la femme de Rifkin, et lui-même, en pull a raies et pas chaud pour un trio, on s’en doute), en passant par la scène de lit d’À bout de souffle de Godard (Rifkin dans le rôle de Belmondo), aux bourgeois bloqués à la sortie de la salle à manger dans L’Ange exterminateur de Buñuel, à la garden party de 8 1/2 de Fellini, aux grandes conversations de table de Sourires d’une nuit d’été ainsi qu'à la célébrissime partie d’échec avec la Mort du Septième Sceau, ces deux derniers du grand Bergman...

 

Ce film rejoint les chefs-d’œuvre de la veine pasticheuses – de films, de télévision, de radio... – de Woody Allen, avec, entre autres, Comédie érotique d’une nuit d’été (1982), Zelig (1983), La Rose Pourpre du Caire (1985), Radio Days (1987), Crimes et délits (1989), Coups de feu sur Broadway (1994), Tout le monde dit I Love You (1997), Celebrity (1998), Accords et Désaccords (1999), Hollywood Ending (2002), Melinda et Melinda (2004), Whatever Works (2009) ou encore Minuit à Paris (2011).

 

C’est drôle, c’est décalé, c’est sophistiqué, c’est ingénieux, on fait des ballades automnales dans la superbe ville de San Sebastián et l’on s’amuse du début à la fin avec ce subtil et drolatique hommage aux grands classiques du cinéma européen.

 

©Sergio Belluz, 2020,  le journal vagabond (2020).

 

Rifkin's Festival: la bande annonce en v.o.

 


 

 


09/10/2020
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À la Radio Télévision Suisse, Alice s'émerveille quand Manuella Maury m'a fait le coup du lapin...

On se plaint, et avec raison, de la disparition des programmes littéraires à la Radio Télévision Suisse.

 

Raison de plus pour signaler la naissance, à la radio suisse, sur La Première, d'une toute nouvelle émission radiophonique intitulée Alice s’émerveille, où, plus que l'invité et sa promotion du jour, ce sont ses lectures et ses intérêts qui sont mis en exergue.

 

C'est joyeusement présenté par la facétieuse Manuella Maury et c’est magnifiquement réalisé par Christian Morerod, dont la fantaisie sonore égale la fantaisie visuelle du Jean-Christophe Averty de l’âge d’or de la télévision française.

 

Alice s'émerveille.png

 

En bonus, on a droit, en lien avec l’invité, à d’extraordinaires documents tirés des richissimes archives de la radio suisse. On retrouve ensuite, sur la page internet d'Alice s’émerveille de la Radio Télévision Suisse, les livres cités, chaque lecture en appelant une autre.

 

Dans le présent épisode vous écouterez, entre autres, Ernest Ansermet parler de Charles Ferdinand RamuzJoachim du Bellay vanter les beautés de Rome, vous vous laisserez bercer par la douce mélancolie de La Grenouillère  de Guillaume Apollinaire, mis en musique par Francis Poulencvous goûterez à de multiples versions de Que reste-t-il de nos amours ? du grand Charles Trenetvous voyagerez dans les Venises au pluriel de Paul Morand, vous y entendrez s’exprimer Raymond Queneau à propos des manuscrits qu'il recevait, vous serez charmé par les Autres poèmes de Stéphane Blok, vous entendrez l'écrivain Yves Laplace dans une de ses premières interventions médiatiques, et apprendrez à connaître l’opinion sur le mariage et la vie de couple de ce pessimiste joyeux et très grand écrivain suisse que fut Henri Roorda, dont je recommande un texte génial qui devrait rassurer tout écrivain inquiet face à la postérité, et que vous trouverez ici.

 

Alice n’aime pas les livres qui n’ont pas d’images, mais elle adore les livres qui sont pleins d’images sonores.

 

Alice s’émerveille, La Première, RTS, dimanche 20 septembre 2020 :

 

 

©Sergio Belluz, 2020


25/09/2020
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Dürrenmatt sans feuilles mortes ou le retour aux voluptés textuelles

Que Friedrich Dürrenmatt soit, avec Max Frisch, un des très grands écrivains suisses et un magnifique dramaturge se vérifie à chaque fois qu’une de ses œuvres fait l’objet d’une republication ou d’une nouvelle mise en scène.

 

Il y a quelques années, à Barcelone et en catalan, j’avais eu le plaisir de découvrir son étonnant Frank V, opéra d'une banque privée (Frank der Fünfte1959)...., une comédie musicale grinçante qui se passe dans les milieux bancaires suisses.

 

C'est tout récemment, que j’ai eu le plaisir de revenir encore une fois à Dürrenmatt pour une pièce que je ne connaissais pas, présentée à la Salle Jean-Jacques Gautier, gérée par la Mairie de Chêne-Bougeries.

 

La salle est une sorte d’espace polyvalent à l’acoustique ingrate, mais j’ai beaucoup aimé Une soirée en automne (Abendstunde im Spätherbst dans l'original), une pièce radiophonique de 1957 que Dürrenmatt a retravaillée pour la scène (le maître était coutumier du recyclage rentable).

 

Le sujet ? Un célèbre auteur de romans policiers reçoit la visite surprise d’un admirateur qui s’avère être un détective privé, et c’est tout un jeu du chat et de la souris qui se développe en d’extraordinaires dialogues théâtraux, cyniques, mordants, efficaces, la spécialité du grand Friedrich.

 

L’intrigue est maline, presque pirandellienne dans sa façon de questionner ce qu’est la réalité et la fiction, tout en usant des ficelles policières et macabres qui la rattachent à certains récits de Poe.

 

Beaucoup aimé aussi la mise en scène, toute simple, qui, d’une certaine manière, retrouvait la dynamique de la pièce radiophonique grâce à des intermèdes musicaux (joués par la pianiste Irina Chkourindina) intégrés dans l’action.

 

Côté comédiens, Alain Carré est un écrivain vaniteux, arrogant, cynique, roublard à souhait et Aïssa Derrouaz, son interlocuteur, possède toute la (fausse) humilité qui sied à un admirateur intéressé...

 

Il y avait aussi cette émotion de voir et d’entendre à nouveau une pièce en public, un public masqué par la force des choses, mais ému de revenir à cette forme littéraire si humaine, ce théâtre qui, par des artifices vocaux – tout comme à l’opéra – réussit à créer une réalité à la fois différente et profondément humaine, grâce à cette dynamique unique qui se développe entre le spectateur qui veut qu’on lui raconte une histoire et le comédien ou le chanteur qui, par son art, parle à ce même public.

 

Un effet de miroir, bien évidemment. Un miroir qui fait réfléchir, dirait peut-être Cocteau. Un miroir qui divertit aussi, et touche.

 

©Sergio Belluz, 2020,  le journal vagabond (2020).

 

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20/09/2020
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