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* littérature suisse de langue française *


À la Radio Télévision Suisse, Alice s'émerveille quand Manuella Maury m'a fait le coup du lapin...

On se plaint, et avec raison, de la disparition des programmes littéraires à la Radio Télévision Suisse.

 

Raison de plus pour signaler la naissance, à la radio suisse, sur La Première, d'une toute nouvelle émission radiophonique intitulée Alice s’émerveille, où, plus que l'invité et sa promotion du jour, ce sont ses lectures et ses intérêts qui sont mis en exergue.

 

C'est joyeusement présenté par la facétieuse Manuella Maury et c’est magnifiquement réalisé par Christian Morerod, dont la fantaisie sonore égale la fantaisie visuelle du Jean-Christophe Averty de l’âge d’or de la télévision française.

 

Alice s'émerveille.png

 

En bonus, on a droit, en lien avec l’invité, à d’extraordinaires documents tirés des richissimes archives de la radio suisse. On retrouve ensuite, sur la page internet d'Alice s’émerveille de la Radio Télévision Suisse, les livres cités, chaque lecture en appelant une autre.

 

Dans le présent épisode vous écouterez, entre autres, Ernest Ansermet parler de Charles Ferdinand RamuzJoachim du Bellay vanter les beautés de Rome, vous vous laisserez bercer par la douce mélancolie de La Grenouillère  de Guillaume Apollinaire, mis en musique par Francis Poulencvous goûterez à de multiples versions de Que reste-t-il de nos amours ? du grand Charles Trenetvous voyagerez dans les Venises au pluriel de Paul Morand, vous y entendrez s’exprimer Raymond Queneau à propos des manuscrits qu'il recevait, vous serez charmé par les Autres poèmes de Stéphane Blok, vous entendrez l'écrivain Yves Laplace dans une de ses premières interventions médiatiques, et apprendrez à connaître l’opinion sur le mariage et la vie de couple de ce pessimiste joyeux et très grand écrivain suisse que fut Henri Roorda, dont je recommande un texte génial qui devrait rassurer tout écrivain inquiet face à la postérité, et que vous trouverez ici.

 

Alice n’aime pas les livres qui n’ont pas d’images, mais elle adore les livres qui sont pleins d’images sonores.

 

Alice s’émerveille, La Première, RTS, dimanche 20 septembre 2020 :

 

 

©Sergio Belluz, 2020


25/09/2020
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À André Wyss, avec toute mon admiration et toute mon affection

Par un hommage du Temps, je viens d’apprendre avec une profonde émotion le décès d’André Wyss, le professeur André Wyss, mon professeur Wyss.

 

André Wyss a été quelqu’un de très important dans ma vie : j’avais commencé à étudier avec lui à l’Université de Genève, puis avais poursuivi à celle de Lausanne où ses cours faisaient partie de ceux qui me réconciliaient avec la Faculté de Français, qui avait tendance, alors, à tomber dans une technicité mathématique qui aurait découragé tout amoureux de la littérature...

 

En parallèle de l’Université, j’étudiais aussi le chant, et parce que nous avions parlé d’art lyrique et de musique, dont nous étions tous les deux des passionnés – son frère Gérard est un extraordinaire accompagnateur – je m’étais senti en confiance avec lui et l’avais choisi comme directeur de mémoire.

 

Je peux le dire : c’est grâce à lui et à son appui moral que j’ai pu terminer des études qu’il me tardait d’achever, compte tenu des circonstances matérielles très difficiles que je vivais alors.

 

Il avait été à l’écoute, m’avait encouragé, m’avait soutenu.

 

Je n’ai jamais oublié ça.

 

C’était un homme d’une très grande intelligence, alliée à un humour pince-sans-rire extraordinaire et à un non-conformisme qui, à l’Université de Lausanne, changeait d’un certain professorat qui se prenait terriblement au sérieux sans en avoir forcément les compétences ni l’envergure.

 

André Wyss, lui, en virtuose de la langue, considérait la culture francophone dans son ensemble, s’attachant tout autant aux œuvres du poète jurassien Jean Cuttat – que la mezzo suisse Brigitte Balleys, accompagnée du pianiste Éric Cerantola a magnifiquement chanté dans un enregistrement consacré au compositeur Jean Binet (Jean Binet, musicien des poètes (1893-1960) – qu’à donner de passionnants cours de stylistique, tout en jouant un rôle de Maître Capelo suisse dans un jeu télévisé.

 

Il était aussi membre du jury du prix Dentan, respectable prix littéraire suisse décerné chaque année.

 

J’avais vainement tenté de le retrouver quelques années plus tard mais sans succès – ce ne sont pas les Wyss qui manquent en Suisse – et il a fallu qu’un concours de circonstances nous réunissent par surprise : je venais de publier CH La Suisse en kit, mon premier livre, que je présentais au Livre sur les quais à Morges en septembre 2013.

 

Un homme mince aux cheveux blancs s’approche : « Vous ne me reconnaissez pas, n’est-ce pas ? » Je retrouve sa voix, sa diction si particulière, le regarde avec émotion, ce Monsieur Wyss qui a tant compté pour moi.

 

Nous discutons, j’apprends qu’il habite dans la campagne genevoise, je l’embarrasse en le remerciant pour l’appui moral qu’il m’a donné à un moment crucial pour moi et lui demande son adresse pour lui envoyer mon livre.

 

André Wyss, le professeur Wyss, mon si cher professeur de littérature et de stylistique françaises, restera pour moi comme un exemple d’intelligence, de probité, de générosité, de simplicité, d’humour et de fantaisie.

 

Un modèle.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018).

 

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16/11/2018
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Alexandre Friedrich ('easyJet' et 'Fordetroit'): quand le postcapitalisme se fait littérature

Très original, l’éditeur parisien Allia, des textes courts, des formats de poche aux couvertures design pour une collection éclectique où se côtoient l’Arétin, Sainte Thérèse d’Avila, Al-Fârâbi, Custine, Leopardi, De Quincey, Enzensperger, Lorca, Papaioannou ou Nietzsche. Tout est créatif, élégant et donne envie de lire.

 

À la librairie de la gare de Genève, j’ai trouvé deux livres, deux courts essais, d’Alexandre Friedrich (prix Dentan 2011 pour 'Ogrorog'), un des rares écrivains suisses qui, de manière méthodique, parle très précisément du monde dans lequel nous vivons, les deux livres publiés chez cet éditeur, les deux sur des réalités contemporaines que Friedrich teste et dont il étudie chaque aspect.

 

Dans easyJet (Paris : Allia, 2014), Alexandre Friedrich décortique le mythe et l’aspect marketing et se livre en passant à l’analyse complète – économique, sociologique, psychologique, historique – de toute une génération, qui, depuis 1995, date de la création de la compagnie et de ses nouvelles techniques de vente, prend l’avion comme le bus, sans se préoccuper des tenants et des aboutissants économiques ou environnementaux :

 

« Si easyJet possède aujourd’hui une flotte de 210 avions, elle n’était, au moment de sa création, qu’une compagnie virtuelle qui exploitait deux Boeing 737 en leasing et sous-traitait la totalité de ses opérations, des pilots aux préposés à l’enregistrement.

 

Le premier vol avec avion propriétaire a eu lieu en 1995. Il était à destination d’Amsterdam. à partir de 1998, easyJet procédera à des acquisitions-fusions qui expliquent le maillage actuel du territoire européen à partir de l’Angleterre et de la Suisse (55 destinations au départ de Genève). La négociation de ces plates-formes est un enjeu politique majeur pour la compagnie, car l’approche low cost consiste aussi à obtenir des avantages auprès des autorités aéroportuaires, à commencer par des tarifs préférentiels sur les services au sol (équipes de manutention, passerelles, salles d’attente), cela sans trop lâcher sur les fondamentaux : situations des pistes d’envol et d’atterrissage, créneaux de vols, taxes. Le passager a une valeur évidente dans cette guerre commerciale. Plus il y a de passagers statistiques, plus la compagnie a les moyens de faire pression sur l’aéroport. Et si ce n’est sur l’aéroport, sur la ville qui, à sont tour, fera pressions sur l’aéroport. Chaque touriste représente de fait un apport financier pour les municipalités. »

 

Dans Fordetroit (Paris : Allia, 2015), c’est la ville qui fut un temps la capitale automobile et le symbole absolu du capitalisme américain qu’Alexandre Friedrich visite en tant que phénomène sociologique :

 

« Puissante, fière, populeuse, toute en perspectives, portant sur le corps cette étrange patine que donne l’argent, elle était dans les années trente la ville nouvelle qui incarnait les promesses du capitalisme de masse. Chaque jour cinq mille immigrants foulaient les quais de sa gare centrale, monument implanté sur Michigan avenue. Derrière les marques universelles que sont General Motors, Chrysler et Ford, plus de cent fabricants construisaient des automobiles. Les ouvriers se bousculaient, l’investissement explosait : apparaissaient les premiers gratte-ciel, monstres rectilignes aux parures art-déco, et un modèle de logement empilé qui ferai recette : les appartements. Les vedettes fréquentaient théâtres et dancings, les trottoirs menaient aux boutiques et au premier grand magasin au monde, le J.I. Hudson’s Department Store, édifice de trente-trois étages bâti sur Woodrow avenue. Une ruée : en trois décennies la population a sextuplé. À la veille de la Deuxième Guerre, elle atteignait lemillion et demi. La ville était un phare. Ford, un prophète. La classe moyenne, à l’aise dans son toc, ses lumières, ses lois : l’ouvrier à la chaîne avait un salaire enviable, un habit sain, une éducation et une automobile. »

 

Pas de grandes phrases, pas de chichis, c’est précis, documenté, méthodique : un portrait chinois, une psychanalyse fouillée et une déconstruction passionnante de notre réalité, celle du citoyen-consommateur contemporain manipulé par le Big Brother du marketing.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2016).

 

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21/08/2018
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La vie ou le 'Train fantôme' de David Collin

Très émouvant, très touchant, très subtil dans son écriture, le Train fantôme, de David Collin (Paris: Seuil, 2007)

 

Une proverbe africain mis en exergue dans la quatrième partie, en résume bien la raison sous-jacente : “Quand on ne sait pas qui l’on est on ne sait pas où l’on va.

 

On comprend que cet homme devenu père à son tour, a cherché son  propre père, disparu très tôt de sa vie, et que cette recherche et ces retrouvailles insespérées et délicates se passent à un tournant de sa vie et qu'il s'agit surtout d'une recherche d'identité et de racine, une manière de s’inscrire officiellement dans les enchainements dont on est le résultat: “J’étais un homme que rien ne précédait, qui ignorait tout de l’histoire de son père, qui désespérait de connaître de quelle tribu il venait, à quelle lignée il appartenait.”

 

C'est délicatement écrit, fin, pudique, on y relève aussi les ambiguïtés, la recherche et en même temps l'inquiétude liées à cette recherche, une certaine peur d’être rejeté, peut-être, qui fait qu’on ne cherche pas aussi bien qu’on dit le faire, et c’est sans doute une peur métaphysique :

 

Le manque de preuve autour de ma naissance, le mystère d’une origine vaguement orientale, en somme le flou de mes racines, me donnaient l’illusion d’être immortel: pas né, pas mort.

 

J'ai trouvé aussi magnifique que cette quête s’inscrive dans des déplacements, des trajets, des voyages, qui sont à la fois des métaphores de la vie et des fuites de ce qu'on est et une concentration sur ce qu'on est:

 

Sans père, sans patrie, sans toit (“tu n’es pas chez toi”), sans lien, je me suis longtemps senti exilé en paternité ou en manque de paternité; manquait un regard. (...) Conséquence de ce détachement, de cette non-adhérence à un lieu, à une patrie, je ne suis bien qu’en parcourant le monde.

 

Ces retrouvailles miraculeuses se déroulent comme une idylle, on se trouve, on se retrouve, on s’appelle, il y a le premier rendez-vous où on arrive le cœur battant... Tout se passe bien, ce qui n’empêche pas une grande lucidité:

 

Pourtant je ne sais rien de sa vie, ni lui de la mienne, Nous ne savons rien de ce que Nous n’avons pas vécu ensemble (…) Guettant une infinité de petits souvenirs, souvenirs anodins, Nous ne sommes pas fâchés d’en réinventer quelques-uns, de fabriquer ceux que nous n’avons pas vécus.

 

Un très beau roman.

 

©Sergio Belluz, 2017,  le journal vagabond (2017).

 

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04/08/2016
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Colette et le style de Paul Budry

Pourquoi Henri Roorda, un extraordinaire écrivain suisse d’expression française, à la hauteur d’un Alexandre Vialatte et d’un Alphonse Allais, est-il systématiquement négligé dans les dictionnaires de littérature suisse de langue française, alors qu’on y maintient et y valorise exagérément un Paul Budry, important culturellement à cause des Cahiers Vaudois, bien sûr, et pour ses livres sur Vallotton, Bosshardt ou Bocion, mais dont l'écriture et l'oeuvre littéraire est illisible aujourd'hui?

 

Jacques Chessex, dans une préface à l’édition du Livre du mois (1970) de Le Hardy chez les Vaudois et de Trois hommes dans une Talbot – chèrement rémunérée, on imagine, vu les exigences du Maître en la matière – avait écrit, vachard, ambigu et péremptoire à la fois: « Parmi les grands paysagistes romands (sic) – Toepffer, Juste Olivier, Ramuz, les frères Cingria, Pourtalès – il faut faire à Budry une place privilégiée », ajoutant plus loin un vague « Il faut retrouver Budry ».

 

Pourtant quoi de plus vaudois, de plus lourdaud, de plus mal écrit, avec des passages qui font penser au brillant et facétieux pastiche que Colette, dans Mes apprentissages, avait fait du style ampoulé – de la jactance, c’est le mot – de son ex-mari Willy, qui apparaît sous le nom de Maugis, dans la série des Claudine :

 

«  – Kellner ! s’écriait Maugis. Que s’avancent par vos soins la choucroute garnie mère du pyrosis, et ce coco fadasse, mais salicylé, que votre impudence dénomme bière de Munich ! Bière de Munich, velours liquide, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils boivent ! »

 

Colette ajoute – et ça s’applique parfaitement au style de Budry : « Cette prose, qui fuyait la simplicité, même la clarté, cette phrase à volutes, jeux de syllabes, prétéritions, truffée de mots techniques, de calembours, qui fait parade d’étymologie, coquette avec le vieulx françois, l’argot, les langues étrangères mortes et vivantes, je crois qu’en trahissant une soif d’étonner, elle révèle le caractère de celui qui l’emploie. Si l’on tenait à forcer le secret de son maniérisme, ne devrait-on pas remonter jusqu’à une très vieille timidité, une mièvrerie de débutant, et le doute de soi ?... »

 

©Sergio Belluz, 2015, le journal vagabond (2014).

 

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11/11/2015
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Denis de Rougemont : ‘L’Amour et L’Occident’ (1939)

« Ce qui exalte le lyrisme occidental,  ce n'est pas le  plaisir des sens,  ni la paix féconde du couple.   C'est moins l'amour comblé que la passion d'amour.  Et passion signifie souffrance. »

 

L'Amour et  l'Occident’, de Denis de Rougemont, est un essai passionnant sur ce quelque chose de sacré, de presque tabou, que la culture  occidentale, dans ses multiples formes (roman, film, musique…) porte  toujours  en  elle : l’amour passion.

 

Ce que constate Denis de Rougemont,  c'est que l'amour passion, le fait d'adorer en souffrant un être inaccessible, n’apparaît qu'au XIIe siècle dans notre culture, causé par un fait assez significatif pour que les poètes et les artistes de ce temps l'expriment dans leurs œuvres. En recherchant cette cause, il s'est aperçu de certains points communs entre le roman courtois, apparu justement au XIIe siècle et où pour la première fois l'amour passion est exalté, et un mouvement religieux important qui se développe au même moment et dans la même région. En effet, dans cette Europe christianisée, dans le Midi de la France plus exactement, une hérésie, venue d'Orient en passant par les Balkans, se propage et prend une importance relativement grande puisqu'elle est réprimée par le massacre de ses adeptes.

 

Cette secte — le catharisme — s'inspire de diverses conceptions manichéistes orientales dont elle transpose les préceptes dans le christianisme. Elle reprend l'idée manichéenne d'un dualisme: Il y a le monde du Bien, de Dieu, qui se trouve au ciel, dans l'espace infini, et il y a le monde du Mal, de Satan, qui est la Terre et la matière.  Pour les Cathares, Satan attire les Âmes sur Terre où elles sont emprisonnées dans des corps matériels qui leur sont étrangers, c'est ainsi que sont créés les hommes.  Mais leur esprit est au Ciel, et les Âmes enfermées dans des corps humains se languissent, nostalgiques, de cette partie d'eux-mêmes dont elles sont séparées, qui se trouve dans le monde du Bien, de Dieu et qu'elles ne peuvent rejoindre qu'après la mort et après avoir assumé leur destin de malheur. C'est pourquoi, dans la doctrine cathare, une série d'ascèses sont exigées, car plus on souffre, plus on assume son destin de malheur, et plus on s'élève spirituellement jusqu'au stade final, celui de la Mort tant attendue ou l'âme enfin libérée du corps, de la matière qui la retient sur Terre peut enfin rejoindre son esprit resté au Ciel, au-delà du Temps et de l'Espace, et atteindre la réalité de l'Amour.

 

Cette hérésie fait beaucoup d'adeptes, mais ceux-ci ne peuvent avouer leur foi ouvertement: le Christianisme condamne tout écart de la vraie foi, celle de l'Evangile. C'est pourquoi, selon Denis de Rougemont, les troubadours du Moyen-âge, eux aussi influencés par cette hérésie, transposent les données du catharisme dans leurs poèmes et, ce faisant, créent le roman courtois, première trace de l'amour passion dans notre culture. Le thème central sur lequel repose le catharisme est que l'âme, emprisonnée dans le corps humain veut mourir pour pouvoir rejoindre son esprit au ciel; celui du roman courtois est que celui qui aime doit aimer platoniquement, doit se mourir d'amour, pour une Dame qui lui est inaccessible par règle sociale ou par un interdit religieux, et qu'il ne rejoindra jamais, si ce n'est dans la mort.  La passion du roman courtois, c'est le catharisme déguisé. Ce que démontre Denis de Rougemont, c'est que cet amour passion est en réalité l'amour de l'amour, du fait d'aimer: c'est faire de l'amour une religion (le verbe "adorer" apparaît pour la première fois au XIIe siècle, justement à l'époque des troubadours).

 

Mais ce qu'il nous montre aussi, c'est que sous cette passion se cache la passion de la Mort, salvatrice. Car « ce qui exalte le lyrisme occidental — et seulement le lyrisme occidental, à quelques exceptions près comme la littérature perse et arabe —, ce n'est pas le plaisir des sens ».   Cela s'explique,  si l'on  reprend la thèse manichéenne (cathare) selon laquelle Satan est le roi de la matière : les âmes sont enfermées dans des corps et ces corps,  qui ne sont que de la matière, sont  donc  la création de  Satan,  voués au désir (cette  tyrannie est souvent transposée,  dans notre culture par le philtre qui oblige  les  amants à s'aimer physiquement,  par exemple  dans le mythe de  Tristan et  Iseut).  Et le désir,  c'est l'amour physique,  or céder à la  sensualité  physique,  chez les cathares,  c'est le péché suprême,  car c'est la voie de la matière,  et donc de Satan. Pour les Cathares,  il faut aimer de  passion pure,  car c'est la seule voie divinisante.

 

Ce qui enflamme  le  lyrisme occidental,  ce n'est pas  non  plus « la paix féconde du couple » (à noter que le terme "couple" est également apparu au XIIe siècle en provençal) pour les mêmes raisons: l’amour vrai est celui de l'âme et de son esprit resté au Ciel; ce n'est pas l'amour sur Terre, qui ne saurait être qu'un amour matériel,  une nécessité biologique qui a pour effet  d'accroître le nombre des victimes de Satan. De plus, la notion de couple, au sens de couple marié, est une conception chrétienne absolument contraire à la  conception cathare:   c'est l'Agapê (l’amour chrétien entre les hommes,  sur  Terre, qui n'est pas le  règne  du Mal puisque Dieu s'y est incarné en Jésus) contre l'Eros (le désir inaccessible, où la personne ‘aimée’  n'est que ce qui nous fait nous enflammer, et comme il faut souffrir toujours plus,  et assumer son destin de malheur jusqu'à la  mort il ne faut avoir aucune  attache  avec  la  cause  de  cette  passion  car  sinon elle disparaît). On  comprend  que  les  troubadours,   chantres  d'une  doctrine hérétique d'origine manichéiste, n'aient jamais exprimé, ni été inspiré par le mariage, ou la paix féconde du couple.

 

Car  ce  qui  exalte  le  lyrisme  de  l'Occident,   « c'est  moins l'amour comblé que la passion d'amour.  Et passion signifie souffrance. » L'amour  comblé c'est l'amour  satisfait.   Or, pour les cathares, et dans leur conceptions de l'amour —  l'Eros —,  l'individu qui sert de  support à la flamme n'est qu'un prétexte pour la passion, le transport amoureux et platonique permettant  de  brûler  d'amour  jusqu'à  en  mourir.    Si  cette  passion  est satisfaite,  il  n'y a plus  d'élévation,  car il n'y a plus de  souffrance.  En effet,  les  cathares,  par  des  ascèses,  s'élevaient  spirituellement  par la souffrance.   Cette ascèse, cette souffrance les troubadours la transposent dans le roman courtois  et  dans notre culture sous un autre nom: la passion.

 

De siècle en siècle,  de poème en poème, de littérature en littérature, le thème  de la passion est resté omniprésent dans  toutes  les oeuvres.   Mais les connotations de cette passion sont enfouies, camouflées, si bien que ce n'est que  par le mythe  de Tristan et Iseut que Denis de  Rougemont peut  énoncer sa théorie et en montrer les avatars:   par  exemple, le nombre croissant de divorces,  encouragés par une loi plus laxiste n'est-il pas le fait d'un  combat  inconscient entre deux conceptions de  l'amour,  dont l'une sous-entendrait la passion  (celle des cathares,  l'Eros)  qui n'est éternelle que si elle reste insatisfaite, et l'autre conception, celle de l'Agapê ?

 

D'autres théories  sur la  passion ont été énoncées, par exemple celle selon laquelle  les troubadours auraient  sublimé l'amour charnel pour  en faire cet amour malheureux platonique, évoqué dans le roman courtois. On  a aussi émis  l'hypothèse que c'était  le  Christianisme, une religion intolérante  et  dynamique —  elle  conquit  l'Europe  entière  —,  qui aurait insufflé cet esprit passionné que les poètes ont exprimés dans leurs vers. Quoi qu'il en  soit,  la passion,  cette souffrance que chacun éprouve un jour ou  l'autre,  cet amour à la  fois  sublime et narcissique,  cet « égoïsme à deux », selon Stendhal, reste un des grands mystères de la psyché occidentale, et ce n'est pas le moindre  des mérites de  Denis de Rougemont  que d'en rechercher sinon les causes, du moins les possibles origines.

 

©Sergio Belluz, 2015.

 

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22/07/2015
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'Histoire de la littérature en Suisse romande': tiens, voilà du bidon !

On s’inquiète : des bruits persistants courent au sujet d’une version en ligne de la dernière mouture de ‘L’Histoire de la littérature en Suisse romande’. Est-ce bien raisonnable ? Est-ce qu’il n’y aurait pas quelques questions de base à se poser, par exemple à quoi elle sert et à qui elle s’adresse exactement ? Une autre question, délicate celle-là : peut-on à la fois être juge et partie ?

 

Une troisième question, essentielle à mon avis, est celle de sa conception : un des gros problèmes de cette édition et surtout de cette dernière partie qui concerne les années 1968 à nos jours, c’est que pour caser à la fois ce qu’on tenait à y dire et ce qu’il fallait caser par économie, par flemmardise ou par obligation – notamment certaines contributions de plus ou moins grands pontes... –, il a fallu recourir au vieux truc rédactionnel qui consiste à créer un titre bidon, vague et englobant, du style ‘Genres, thèmes et tendances après 1968’. qui permet à la fois de proposer d’excellents articles comme ‘Le théâtre et ses auteurs de l’après 1968 à 2014’ par le compétent Joël Aguet ou ‘La littérature pour la jeunesse par Denise Stockar-Bridel, et des thèmes plus impressionnistes, voire fumeux, genre, je cite : Écrire la création artistique par Sylvie Jeanneret, Le roman et l’Histoire par Catherine Dubuis, La liberté et la conviction : de la chronique à l’essai par Jean-Christophe Aeschlimann, La parole déroutée ( ?) par Marion Graf et mon préféré : Connexions, filiations et transversalités par Sylviane Dupuis.

 

Pour certains auteurs, difficile de différencier entre par exemple deux catégories comme ‘Romans de formation’ (par Anne Pitteloud et Isabelle Rüf avec la collaboration de Roger Francillon, le maître d’oeuvre du tout) et ‘Le roman de société’, aussi traité par Isabelle Rüf. De même, pas facile de différencier le thème ‘Voyageurs et chroniqueurs du lieu’ (par Roger Francillon et Jérôme Meisoz), ‘Écrire le monde : écriture et voyage’ (par Anne-Lise Delacrétaz), ‘De l’exil à l’écriture’ (par Muriel Zeender) et ‘Passeurs et traducteurs’ (par Camille Luscher et Irene Weber Henking).

 

Ceci explique sans doute pourquoi, faute de pouvoir se déterminer clairement, on a pris l’option de créer des doublons, voire des triplons : Daniel Maggetti, directeur du Centre de recherche sur les lettres romandes à l’Université de Lausanne, président de la Fondation Ramuz, grand contributeur de cette ‘Histoire de la littérature en Suisse romande’ et écrivain, auteur de quatre ouvrages dont Chambre 112 (1997) a dû, par la force des choses, faire l’objet d’une première grande notice dans le thème ‘S’écrire : autobiographie et autofiction’ par Anne Pitteloud (p. 1370-1371), d'une deuxième notice pour le même roman dans ‘Romans de formation’ par Anne Pitteloud, Isabelle Rüf etRoger Francillon (p. 1397) et encore d'une troisième grande notice pour le même roman dans ‘De l’exil à l’écriture’  par Muriel Zeender (p. 1598-1599).

 

« La critique est aisée mais l’art est difficile » comme disait l’autre.

 

Alors, pour en revenir à cette version en ligne, pourquoi chercher midi à quatorze heures : laissons tomber cette ‘Histoire de la littérature en Suisse romande’ au concept dépassé, flou et mal foutu et allons droit à un brillant objectif : le futur ‘Dictionnaire des auteur(e)s suisse de langue française’.

 

Premier avantage : on se débarrasse enfin de cette étiquette romande qui colle trop à la peau en ces temps de canicule.

 

Deuxième avantage : un tableau précis de la littérature de notre région, sans jugement de valeur ni ostracisme, on court-circuite les bisbilles, on recense, on consulte les bilbiothèques, les éditeurs, les lecteurs, les magazines spécialisés, les associations, la société civile en somme et le lectorat concret.

 

Troisième avantage, et non des moindres : c’est fastoche à mettre en ligne et à mettre à jour contrairement à un thème bidon.

 

CQFD

 

©Sergio Belluz, 2017,  le journal vagabond (2015).

 

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16/07/2015
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