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* lectures et relectures *


Scarron: le roman français, autrement

Le Roman Comique (1651) de Scarron, quelle merveille ! quelle verve ! quelle fantaisie !

 

Une structure de roman très libre, un ton facétieux, un canevas souple, inspiré du roman picaresque et des nouvelles espagnoles, que Scarron lisait dans le texte (au XVIIe la littérature espagnole était très appréciée en France).

 

Un Capitaine Fracasse avant la lettre, puisqu’il s’agit d’une troupe de théâtre et de ses aventures lors de ses tournées en province.

 

Le livre commence par :

 

« AU LECTEUR SCANDALISÉ DES FAUTES D’IMPRESSION QUI SONT DANS MON LIVRE

 

Je ne te donne point d’autre Errata de mon livre que mon livre même, qui est tout plein de fautes. L’Imprimeur y a moins failli que moi, qui ai la mauvaise coutume de ne faire bien souvent ce que je donne à imprimer que la veille du jour que l’on imprime. Tellement qu’ayant encore dans la tête ce qu’il y a si peu de temps que j’ai composé, je relis les feuilles que l’on m’apporte à corriger à peu près de la même façon que je récitais au collège la leçon que je n’avais pas eu le temps d’apprendre (...) »

 

UN ROMAN EN TITRE(S)

 

Les titres sont drôles à souhait, le chapitre cinq, par exemple...

 

« CHAPITRE V

 

QUI NE CONTIENT PAS GRAND-CHOSE »

 

... ou le chapitre onze...

 

« CHAPITRE XI

 

QUI CONTIENT CE QUE VOUS VERREZ

SI VOUS PRENEZ LA PEINE DE LE LIRE »

 

Le narrateur n’hésite jamais à intervenir en disant des choses du style :

 

« L’auteur se reposa quelque temps et se mit à songer à ce qu’il dirait dans le second chapitre. »

 

Ou encore :

 

« Je ne dirai point si les comédiens plurent autant aux dames du Mans que les comédiennes avaient fait aux hommes ; quand j’en saurais quelque chose, je n’en dirais rien ; mais parce que l’homme le plus sage n’est pas quelquefois maître de sa langue, je finirai le présent chapitre, pour m’ôter tout sujet de tentation. »

 

C’est délicieux comme une soirée entre amis où celui qui a la parole raconte une anecdote plaisante, en rajoute dans les détails, fait des apartés et des digressions pour tenir en haleine et amuser son public.

 

ÇA BRILLE SANS FROTTER

 

Une manière d’écrire très libre, aussi, très personnelle et totalement adaptée au sujet, adéquate, logique, pour transmettre cette imprévisibilité et cette verve du roman picaresque - je pense au Lazarillo de Tormes, mais aussi à Cervantès, tant celui des Novelas Ejemplares que celui du Quichotte – qui nécessite une écriture ouverte permettant l’expression de péripéties successives à partir d’un fil conducteur simple.

 

J’aime beaucoup cette construction, que Scarron a sut parfaitement acclimater à la langue française, loin de tout académisme, une écriture facétieuse, légère, désinvolte, très française dans ce que la langue française a de plus beau et de plus spécifique, ce qui distingue sa littérature des autres : le second degré, la profondeur teintée de légèreté, un certain art de la conversation mêlant virtuosité verbale et pensée libertaire – tout le contraire de Flaubert, dont Paul Léautaud disait : « Cet ébéniste littéraire frottait jusqu’à ce que cela brillât bien partout. »

 

Chez Scarron, pas besoin de frotter : ça brille tout seul.

 

©Sergio Belluz, 2018,  le journal vagabond (2016).

 

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15/09/2018
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Éloge du commérage

J'aime beaucoup alterner, et pas seulement par éclectisme, les biographies, les Journaux ou les Mémoires de grands personnages et ceux de "personnalités" (chanteurs, acteurs, danseurs, vedettes de tout genre, coiffeurs, valets de chambre...) de la même période.

 

Les biographies et les mémoires de vedettes, en particulier, sont souvent plaisants, amusants même et extrêmement intéressants, non pas stylistiquement – ils ne les rédigent souvent pas eux-mêmes, se font aider par un nègre –, mais parce qu’ils reflètent tous les niveaux sociaux-culturels.

 

En alternant les deux, on a une vision très précise d'une période : d’un côté, le récit historique savant, compétent et documenté d’une époque, de l’autre l’air du temps de cette même époque, la façon dont on parlait, les expressions à la mode, les airs qui se chantaient alors, les blagues qu’on se racontait, les spectacles ou les films qu’on allait voir, les légendes urbaines... 

 

Et puis, que ce soient Saint-Simon, Gide, Léautaud, Sarah Bernhardt ou Pauline Carton, toute cette catégorie d'oeuvres ont leur partie ragots. La nature humaine étant ce qu’elle est, on a autant de commérages juteux ou assassins chez les écrivains petits et grands que chez les comédiens qui se tirent dans les pattes.

 

À cet égard, rien de plus amusant et de plus cruel que de lire ce que Gide pense de ses contemporains (qui l’apprennent au moment de la publication de son Journal). Un exemple ? Le célèbre portraitiste mondain Jacques-Émile Blanche qui, après cinquante ans de ce qu’il considère une profonde amitié partagée avec Gide lit, atterré, ce que ce dernier écrit de lui.

 

1850-1950 ou le XXe siècle

 

La période 1850-1950 est celle qui me fascine le plus, le début de la modernité. Tout le XXe siècle est né à ce moment-là, notamment l’ensemble des événements qui ont amené l’Europe aux deux guerres mondiales et à son déclin.

 

Paris envahie par la Prusse en 1870, l'Affaire Dreyfus autour de 1900, l'Alsace et la Lorraine en 1914, la Révolution Russe et le traité de Versailles en 1918, le crash de Wall Street en 1929, qui a ruiné les Américains et par conséquent les Européens, avec pour conséquence la montée des fascismes au Portugal, en Espagne, en Italie et en Allemagne ce qui, à son tour, a causé la deuxième guerre mondiale.

 

Après la guerre, gagnée par les États-Unis, l’épuisement total de l'Europe, tant du point de vue humain que militaire et économique a signifié la montée des Etats-Unis comme première puissance économique et militaire mondiale et l'Union Soviétique comme "contre-réaction", avec l'Europe occidentale coincée entre les deux...

 

Et puis, dans cette période 1850-1950, à Paris – alors capitale mondiale et latine de la culture et de la technologie, dont la Tour Eiffel est l’exemple le plus connu – s’est développée une extraordinaire liberté d'esprit et de pensée.

 

À partir de la Deuxième Guerre Mondiale, c'était fini, la culture anglo-saxonne protestante, son puritanisme efficace et ses méthodes commerciales impitoyables s’installe un peu partout avec les résultats que l’on sait sur les industries cinématographiques et discographiques européennes dus aux standards américains imposés par un marketing agressif sur l’ensemble de nos ondes et de nos écrans (musique pop, vidéoclips, séries formatées, bestsellers...).

 

LES AVANT-GARDES

 

La période 1850-1950, c'est aussi un moment artistique extraordinaire, avec des recherches à tous les niveaux, et de vraies avant-gardes.

 

Par la suite, on n'a fait qu'améliorer, mais ce sont les artistes du début du XXe siècle et de l’entre-deux-guerres qui ont d'abord tout cassé et tout recréé.

 

C’est la naissance du cinéma, le développement de l'industrie du disque et de tous les supports visuels et sonores permettant de conserver le passé.

 

C'est pourquoi, sur cette période en particulier, j'aime tant les mémoires de comédiens, d'artistes et de personnalités de tout genre.

 

Car si les mémoires d'écrivains me passionnent – stylistiquement, dans leur écriture, mais aussi dans leur manière d’analyser les oeuvres d’autres auteurs ou de parler de leur propre travail d’écriture au jour le jour – ils sont souvent limités au petit cercle des littéraires : on reste dans la fameuse tour d’ivoire.

 

Tandis que comme la mode, les comédiens, dans leurs mémoires, reflètent leur temps, ce que les gens aimaient et n'aimaient pas, rêvaient d'être, ou s'imaginaient être.

 

Et comme les artistes sont vaniteux, ils parlent d'eux-mêmes, mais aussi de leur époque, des voitures qu'ils ont achetées, des habits qu'ils portaient, de ce qui se disait, se lisait, s’écoutait ou se voyait en ville, etc...

 

On apprend des tas de choses par la tangente, par inadvertance.

 

JOSEPHINE BAKER, JOURNALISTE SANS LE SAVOIR

 

Je me souviens des passionnants ‘Mémoires’ de Josephine Baker : elle y parle de sa carrière, elle y évoque le racisme dont elle a été victime lors d’une tournée aux États-Unis – dans le compartiment de train avec toute sa troupe, dans les hôtels de luxe où elle s’arrêtait – alors qu’elle est déjà célèbre.

 

Elle y raconte aussi une tournée qu'elle a faite en Roumanie en 1930, et parle de ce qui l'a frappée: les Tziganes qui vendent des fleurs, qui fabriquent des gants et des saucisses avec de la viande de chiens.

 

Elle y parle aussi, rieuse, des cochers de fiacre, des eunuques qui, selon elle, ont des voix très hautes.

Elle y décrit, moqueuse, les grands officiers très maquillés, qui sont en fait les hospodars et les boyards en tenue d'apparat avec le maquillage imposé par la cérémonie, d'origine turque.

 

PAUL MORAND EN COMPLÉMENT

 

Toutes ces informations, Josephine Baker les donne en vrac au journaliste Marcel Sauvage, qui rédige ses Mémoires, parce que c’est ce qui l’a amusée, parce que c’est ce qu’elle a trouvé exotique, venant de Paris.

 

Et malgré le ton badin dans lequel c’est raconté, et qui correspond à la manière dont la Baker raconterait ça à ses amis vedettes au retour de sa tournée, tout est exact et confirmé : dans son ‘Bucarest’ (1935) le passionnant écrivain-voyageur que fut Paul Morand, grand connaisseur de la Roumanie – il avait épousé la richissime princesse roumaine Hélène Soutzo fille de banquiers grecs – raconte la même chose, en plus documenté et dans une écriture virtuose.

 

À propos des Tziganes qui vendent leurs fleurs, il écrit ceci : « Les femmes s’en vont en ville mendier ou vendre des fleurs et des journaux ; la poitrine ferme sous la chemise déchirée, habillées à partir de la taille de grandes robes de toile crasseuses et superposées, la tête serrée dans un mouchoir de teinte crue, elles sont accroupies devant leurs paniers ronds pleins de jacinthes ou guettent la sortie des grands hôtels ou des confiseries. De leur bouche sort une mélopée ininterrompue : qu’elles vous offrent des giroflées ou qu’elles vous tendent leurs nourrissons nus, ou qu’elles vous proposent des journaux, sans cesse elles nasillent à un centimètre de votre visage, vous tirant par le bras, entravant votre marche, insensible aux rebuffades, impossibles à éloigner. » (Ça n’a pas beaucoup changé depuis que les frontières européennes se sont simplifiées).

 

De même, au sujet des chiens errants (et comestibles) : « Pauvres chiens de Bucarest à qui des camions pleins de Tziganes font la chasse : acculés dans un coin, capturés avec un lasso de fer, oubliés à la fourrière, ils y attendent leur métamorphose en gants ou en saucisses... »

 

Quant aux cochers eunuques, voici ce que raconte Morand :

 

« Les cochers russes, géants à figure glabre et nuque rasée, dressés sur leur siège, appelaient le client de leur petite voix blanche : « Boyard, boyard, par ici, boyard ! » (...) La journée finie, le muscal [le nom roumain de ces cochers] rentrait dans sa maisonnette de la mahalla attenante à de grandes écuries. Il retirait sa soutane de velours foncé ceinte d’un vaste ruban de moire bleu pâle ou rouge cerise et s’asseyait devant le samovar ; sa famille l’entourait, car ces eunuques par conviction religieuse avaient une famille. Ils ne se mutilaient qu’après la naissance de leur premier fils. C’est à la proscription de cette secte des skoptzi par la Russie des tsars que la Roumanie devait ses cochers. »

 

©Sergio Belluz, 2018

 

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07/09/2018
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Fred Vargas, écrivaine zen

En ce moment, je lis un « rompol » – c’est la nouvelle terminologie – de Fred Vargas, Un peu plus loin sur la droite, dans son style à elle, répétitif, avec ses personnages entre populaires et anarchistes.

 

Cette fois-ci, ce n’est pas le commissaire Adamsberg qui se ballade dans l’enquête, c’est Louis Kehrweiler, mais c’est le même univers.

 

Fred Vargas est très maline d’ailleurs : elle fait le lien entre le commissariat où travaillait Adamsberg - dans sa suite de romans précédents -, en faisant aller son nouveau personnage, Louis Kehrweiler, à ce même commissariat, où il regrette Adamsberg et fait chier le nouveau commissaire.

 

Kehrweiler, qui promène un crapaud dans sa poche, a un ami, un jeune journaliste, Vincent, qu’il a tiré d’un alcoolisme certain, et une vieille prostituée de luxe qui vient d’être expulsée de chez elle et qui est à la rue.

 

Entre deux chapitres avec ces personnages, il y a aussi le monologue intérieur de l’assassin, en italique.

 

Un procédé connu, visuel, typographique, qui est devenu un cliché. Mais Fred Vargas a un un univers à elle, intuitif, presque zen, avec des turbulences soudaines dans une harmonie. Le roman raconte l’impact de ces turbulences sur le héros, sensible à ce changement.

 

Ça me fait penser aux trames et aux procédés de l’écrivain néerlandais Janwillem van de Wetering, grand spécialiste du zen – le grand Oda Sessō (小田 雪窓, 1901–1966) a été son maître –, une philosophie et une discipline qu’il a magnifiquement illustrées dans toute une série de romans policiers passionnants dont les héros, des policiers de la police d’Amsterdam, les détectives Grijpstra et de Gier (comme ça ne se prononce pas), sont aussi saisis, soudain, par une turbulence dans l’harmonie.

 

Ça me rappelle encore, évidemment, la « Force » de la Guerre des étoiles, on entend presque Master Yoda, le petit Jedi vert, dire : « Turbulences in the Force I perceive ».

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018).

 

 

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31/08/2018
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'Il Quartiere' de Vasco Pratolini, comme un Prévert italien

Magnifique, ce vingt-deuxième chapitre d’’Il Quartiere’ de Vasco Pratolini, un écrivain florentin un peu oublié aujourd’hui, et qui, outre ses livres, a beaucoup contribué au cinéma italien, travaillant notamment sur le scénario de ‘Paisà’, de Rossellini ou ‘Rocco et ses frères’ de Visconti.

 

C’est le moment où Valerio, le narrateur, qui est en couple avec Marisa, ne sait pas comment lui avouer qu’il ne l’aime plus.

 

On est en Italie (le roman date de 1943, mais évoque les années 30), sous le fascisme, ils ont couché ensemble sans être mariés, ça se passe dans une Florence prolétaire et pauvre, qui fait comme elle peut, mais qui a aussi la fierté de sa classe sociale, et son sens de l’honneur.

 

Un incident – Marisa et Valerio sont presque renversés par une voiture – fait que Marisa prend l’initiative de dire à Valerio qu’elle sait très bien qu’il ne l’aime pas.

 

Valerio n’a pas eu le courage de rompre avec Marisa, qui vient d’un autre quartier de Florence que lui – c’est un facteur important dans ce magnifique roman qui traite du sentiment d’appartenance au groupe et au quartier – alors qu’il est tombé amoureux d’Olga, la soeur d’un de ses camarades du quartier.

 

Valerio se vexe que ce soit Marisa qui rompe plutôt que lui.

 

Toute l’ambiguïté des relations amoureuses mêlées de narcissisme et d’orgueil est rendue de manière subtile par Pratolini, qui fait de Marisa une jeune fille lucide et forte, alors qu’il montre la lâcheté de Valerio, et sa fragilité, aussi, son orgueil de jeune mâle et sa lucidité sur lui-même :

 

« ‘No, Valerio. Parliamoci una volta per sempre. Non ti faccio nessun rimprovero. Sono stata io a cercarti. Tu non hai pronunciato una parola che veramente mi facesse capire che mi amavi. Dalla sera famosa ad oggi siamo andati avanti a furia di vezzi e di moine. Forse tu l’hai fatto per pietà, non so, certo che questo mi offenderebbe molto. Voglio almeno sperare che tu l’abbia fatto per avere una amante, in questo caso salverei il mio orgoglio.’

 

Io fui vile fino in fondo, irresoluto ad assumermi una responsabilità e in cuor mio contento che il momento decisivo fosse arrivato.

 

‘Affermi tutte insieme cose che non pensi’ dissi.

 

‘Oh, ti capisco ! Vuoi che non ti capisca, dopo che per due anni siamo stati vicini giorno e notte, e ora per ora siamo cresciuti in questi due anni più di tutta una vita ? Tu pensi che io cerchi di constringerti ad una decisione. E questo mi prova lo sbaglio che ho fatto a volerti bene. Ho immaginato sì, per un certo tempo, che ci saremmo potuti sposare come Maria con Giorgio, come farà Arrigo con Luciana. Ma era un sogno da cui mi ricredevo non appena vedevo con quanta insistenza tu cercavi quel momento... Sono andata avanti così, per disperazione, sapendo di non avere più via d’uscita. Ed è stato con un gusto amaro che ho continuato.’

 

Io ero turbato della sua sincerità, del suo tono commisto di pietà. Ebbi la certezza che Marisa si era staccata definitivamente da me e a mia insaputa, la sentii avversa Un senso di dignità, puerile e indegno, mi possedé : che fosse lei a lasciarmi, mi umiliava. Fui ironico, cattivo :

 

‘Allora, agendo come ora agisci, non fai altro che anticipare la tua fine’ le dissi. »

 

(ma traduction)

 

« ‘Non, Valerio. Parlons-en une bonne fois pour toutes. Je ne te fais aucun reproche. C’est moi qui suis venue te chercher. Tu n’as pas dit un seul mot qui me fasse vraiment comprendre que tu m’aimais. Depuis ce fameux soir jusqu’à aujourd’hui, on s’est lancé sans réfléchir. Peut-être que tu l’as fait par pitié, je ne sais pas, c’est sûr, ça me vexerait. J’aimerais au moins croire que tu l’as fait pour avoir une maîtresse, au moins ça épargnerait mon orgueil.’

 

J’ai été lâche jusqu’au bout, incapable d’assumer une responsabilité et content, au fond de moi, que le moment décisif soit arrivé.

 

‘Tu affirmes des tas de choses que tu ne penses pas’, je dis.

 

‘Oh, je te comprends ! Tu veux que je ne te comprenne pas, après ces deux ans où on a été si proches nuit et jour, et qu’on a grandi d’heure en heure plus que toute une vie ? Tu crois que je veux te forcer à prendre une décision. Et ça, ça me montre l’erreur que j’ai faite en t’aimant. Pendant un certain temps, j’ai imaginé, c’est vrai, qu’on aurait pu se marier comme Maria et Giorgio, comme Arrigo se mariera avec Luciana. Mais c’était un rêve dont je suis revenue quand je voyais avec quelle insistance tu cherchais ce moment... J’ai continué sans rien dire, par désespoir, sachant que je n’avais pas de porte de sortie. Et c’est avec amertume que j’ai continué.’

 

J’étais troublé par sa sincérité, par son ton mêlé de pitié. J’eus la certitude que Marisa s’était détachée définitivement de moi et sans que je m’en rende compte, je la sentis rebutée. Un sentiment de dignité, puéril et indigne, s’empara de moi : que ce soit elle qui rompe avec moi, ça m’humiliait. Je fus sarcastique, méchant :

 

‘ Alors, en agissant comme tu le fais maintenant, tu ne fais qu’anticiper ce qui t’attendais’, je lui dis. »

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018)

 

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23/08/2018
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L’écrivain Augusto Monterroso fait Kafka dans ses Fables

Il m’a fallu aller à la Bibliothèque Universitaire de Lausanne pour trouver La Oveja negra y demás fábulas (‘la Brebis galeuse et autres fables’) de l’extraordinaire écrivain guatémaltèque Augusto Monterroso (1921-2003), un livre parut en 1969 et qui n’a pas pris une ride.

 

Une petite merveille : des miniatures à l’humour narquois, à la Marcel Aymé – celui de ces chefs-d’œuvre de fantaisie que sont le Passe-muraille et les Contes du chat perché –, dans un recueil de fables aux titres facétieux :

 

El Mono que quiso ser escritor satírico (‘Le Singe qui voulut être écrivain satirique’)

 

La Mosca que soñaba que era un Águila (‘La Mouche qui rêvait d’être un Aigle’)

 

El Espejo que no podía dormir (‘Le Miroir qui n’arrivait pas à s’endormir’)

 

El Camaleón que finalmente no sabía de qué color ponerse (‘Le Caméléon qui finalement ne savait pas quelle couleur prendre’)...

 

Des perles de petites fables, ingénieuses et drôles.

 

J’ai beaucoup aimé celle du 'Miroir qui n’arrivait pas à s’endormir ':

 

Había una vez un Espejo de mano que cuando se quedaba solo y nadie se veía en él se sentía de lo peor, como que no existía, y quizá tenía razón; pero los otros espejos se burlaban de él, y cuando por las noches los guardaban en el mismo cajón del tocador, dormían a pierna suelta satisfechos, ajenos a la preocupación del neurótico

 

(Ma traduction) « Il était une fois un miroir à main qui, une fois seul et sans personne qui se mire en lui, ne se sentait pas bien, comme s’il n’existait pas, et peut-être qu’il avait raison ; mais les autres miroirs se moquaient de lui, et la nuit, quand on les rangeait dans le même tiroir de la commode, ils dormaient à poings fermés, satisfaits et ignorants du tourment ressenti par ce névrosé. »

 

Ou cette fabuleuse miniature, Le Cafard rêveur :

 

Era una vez una Cucaracha llamada Gregorio Samsa que soñaba que era una Cucaracha llamada Franz Kafka que soñaba que era un escritor que escribía acerca de un empleado llamado Gregorio Samsa que soñaba que era una cucaracha.

 

(Ma traduction) « Il était une fois un Cafard qui s’appelait Gregor Samsa qui rêvait qu’il était un Cafard qui s’appelait Franz Kafka qui rêvait qu’il était un écrivain qui écrivait au sujet d’un employé qui s’appelait Gregor Samsa qui rêvait qu’il était un cafard. »

 

©Sergio Belluz, 2018,  le journal vagabond (2018).

 

 

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13/07/2018
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Le réel n’est pas vrai ou 'Manon Lescaut' de l’abbé Prévost

Intéressant d’entendre et de revoir, au Liceu de Barcelone, cette Manon Lescaut de Puccini, et décidément, il y a dans ce Puccini-là cette vulgarité sentimentale que le vérisme – avec Mascagni et Leoncavallo et leur Cavalleria Rusticana et Pagliacci – va amplifier y compris dans la façon de chanter : des sanglots, des cris d’horreur, un pathos de pacotille lié un pseudo-réalisme factice qu’on retrouve dans toute une veine de cinéma dit « moderne », qui reprend ces mêmes ficelles.

 

Le problème, c’est que le réalisme à tout prix n’est pas synonyme de « vrai » et que l’efficacité d’une oeuvre d’art est dans sa façon de styliser le réel dans une sorte de dialectique interne qui crée du vrai avec du faux.

 

Aujourd’hui, que ce soit au cinéma, au théâtre, dans le roman ou dans les séries télévisées, on utilise trop souvent la documentation et les détails fouillés du réel en pensant que ça va faire plus « vrai ».

 

C’est sans compter que le réel est lié à une époque, et que ce qu’on considère réel d’une époque – les modes, les jargons, les usages, les idéologies, le téléjournal ou les réunions politiques – n’est que l’expression, factice souvent, d’une réalité transitoire.

 

Tout ça vieillit terriblement et rapidement, alors que le vrai – l’amour ou la haine, le courage ou la veulerie, la souffrance ou la révolte, la vertu ou le vice, la petitesse ou la grandeur humaine... – ne vieillit jamais. C’est à l’artiste d’en tenir compte et d’utiliser les détails du réel sans oublier que c’est le vrai qui compte.

 

Manon Lescaut, publié autour de 1730, c’est surtout un conte moral de l’abbé Prévost prévenant les jeunes filles de leur possible destin si elles se laissent séduire par l’argent facile et la coquetterie, pour ne pas dire la galanterie, le mot élégant pour prostitution. Par l’histoire d’amour de Des Grieux et de Manon, l’abbé Prévost dénonce les excès de la frivolité et de la passion, et la déchéance qui s’ensuit.

 

Rien à dire sur le talent de Puccini comme compositeur, riche, brillant, créatif, innovateur même, mais pour moi, dans cet opéra en particulier, le traitement musical n’est pas adéquat, l’œuvre traitée, l’intention du texte de départ est en complet décalage, car Puccini, pour des raisons dramatiques et pour plaire à son époque, n’en a retenu que l’histoire d’amour qui finit mal, avec grands effets larmoyants et longue agonie finale.

 

Et puis il y a ces harmonies pucciniennes, avec énorme orchestre bruyant, tonitruant même, ce contraste, souvent, entre des sentiments délicats et un orchestre qui résonne comme une fanfare.

 

Même si on sent que le mouvement romantique est passé par là, la Manon de Massenet, contrairement à celle de Puccini, a le mérite d’avoir gardé un peu de l’équilibre entre la facette superficielle et manipulatrice du personnage de Manon et son histoire d’amour avec Des Grieux.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018)

 

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Photo (D. R.)

Jorge de León (Des Grieux) et Maria Pia Piscitelli (Manon)

'Manon Lescaut' de Puccini, Gran Teatre del Liceu, Barcelona, juin 2018

 

 


13/07/2018
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Cioran et l'Espagne (et moi, quelque part)

Il n'y a pas à dire: la culture, c'est ma danseuse.

 

Au début je regarde ou j'écoute, puis je feuillette, puis je m'assois, puis je lis... et puis, quelquefois c'est le coup de foudre, irrésistible, et j'achète en priant que la Providence divine (ou tout autre système impressionniste de répartition pécuniaire) trouve un moyen de me faire arriver à la fin du mois.

 

Surtout quand il s'agit d'une édition en un volume des oeuvres complètes de Cioran, par exemple.


En feuilletant au hasard - mais le hasard existe-t-il? Vaste question... - , j´ai été surpris par certains textes tout à fait chaleureux, notamment dans ses Exercices d'admirationOn ne s'attend pas à ça de la part de Cioran, réputé pour sa sécheresse.

 

Plusieurs passages m'ont été droit au coeur, sur l'admiration de Cioran pour l'Espagne et pour les mêmes raisons que moi - orgueil démesuré auquel correspond un humour et une ironie de soi tout aussi démesurés, Don Quijote et son pendant Sancho Panza - l'autre sur ses rapports avec l'argent et le travail.

 

Au sujet de l'Espagne, ce pays que j'aime tant, il dit ceci:


- "Les Espagnols pratiquent fanatiquement la dérision. Leur orgueil personnel, toujours accompagné d'ironie, se retourne contre eux, et grâce à cela, n'est pas insupportable en définitive. [...] L'Espagne représente pour moi l'émotion à l'état pur."

- "J'ai une sorte de culte de l'Espagne. J'aime en Espagne toute la folie, la folie des hommes, ce qui est imprévisible. Je suis fou de tout en Espagne. C'est le monde de Don Quichotte."

Quant au travail, voilà sa philosophie:

"Pendant vingt ans, avec presque rien, ma subsistance se trouvait assurée.  Je vivais dans un hôtel bon marché et je mangeais dans les restaurants universitaires. Un des jours les plus sombres de ma vie a été celui où l'on m'a convoqué à l'université pour m'annoncer que la limite d'âge pour accéder aux foyers des étudiants était de vingt-sept ans. Comme j'en avais quarante, c'était fini.

 

Tous mes projets, tout mon avenir, se sont écroulés ce jour-là. Je me voyais si bien en éternel étudiant raté et pauvre, traînant avec d'autres déchets de mon espèce au Quartier Latin. Cela correspondait si bien à ma vision du monde. Je me disais: il faut tout faire sauf travailler."

 

©Sergio Belluz, 2017,  le journal vagabond (2005).

 

 

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06/09/2017
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