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* lectures et relectures *


Loïc Prigent: « Tu dis pas une robe banale tu dis un vestiaire fonctionnaliste. »

Ce Loïc Prigent est quelqu’un d’une extraordinaire intelligence linguistique : il avait une chronique, dans un programme d’Europe1 (« Bonjour la France », je crois que ça s’appellait, c’est Daphné Burki qui animait l’émission) où il décortiquait les jargons des professions branchées, notamment celles de la mode.

 

Sa traduction en français standard du jargon anglo-euphémistique-politiquement correct-branché est à pleurer de rire – et de vérité.

 

Je me suis beaucoup amusé à lire son recueil J’adore la mode mais c’est tout ce que je déteste (Paris : Grasset, 2016) dans lequel on trouve des perles d’humour totalement ‘camp’ comme :

 

« Là elle a son corps de novembre mais dès qu’elle arrête les 130 cookies par jour elle revient à son corps de juillet en une semaine »

 

« J’ai fait le casting de cul pour la pub. Le cul fossette musclé cardio c’est introuvable, elles ont toutes des culs Kardashian maintenant. »

 

« Ma mère était une cinglée du shopping, je pense que j’ai été conçue dans une cabine d’essayage Paco Rabanne. »

 

« J’ai fait un dîner à la maison avec six influenceuses, on avait 14 millions de followers dans la salle à manger. »

 

«  Je sais qu’il y a des gens qui meurent dans le monde, mais réglons un problème à la fois et commençons par tes cheveux. »

 

« Il a écrit Cartier ‘Quartier’ dans un mail. Il dit que c’est le correcteur d’orthographe, mais je répands la rumeur quand même. »

 

« 9% de mon cerveau est occupé par l’angoisse batterie téléphone. Où en suis-je ? Faut-il baisser la luminosité de l’écran ? Quand le rebrancher ? »

 

« J’ai relu ‘Le Diable s’habille en Prada’, ça a vieilli. Aujourd’hui les jeunes sont pires. Le Diable s’habille en Mango. »

 

« C’est une vraie Parisienne. Elle met du Chanel comme si c’était du Monoprix et du Monoprix comme si c’était du Chanel. »

 

« Il est beau ? – Il a 7000 abonnés sur Instagram avec vingt photos. – Ah ok il est beau. »

 

« Je suis outdoor designer. – Jardinier de jardin ? – Oui voilà. »

 

« Tu dis pas blogueuse tu dis créatrice de contenu ».

 

« Tu dis pas rose tu dis grenadine claire. »

 

« Sa biographie tient en 4 emoticônes »

 

« Gisèle Bündchen a sauté sur Zaha Hadid pour papoter mais 220 Coréennes en Chanel hurlaient autour, c’était la selfiecalypse. »

 

« Tu dis pas méchante tu dis vice president of global communications and marketing. »

 

« Tu dis pas une robe banale tu dis un vestiaire fonctionnaliste. »

 

C’est tout un monde médiatique qui est ainsi décrypté, sa frivolité, sa superficialité, sa créativité aussi, et notamment dans sa manière de créer de nouveaux mots, ou d’accoler deux mots surprenants pour créer un autre sens.

 

Hilarant.

 

©Sergio Belluz, 2019, le journal vagabond (2018).

 

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22/03/2019
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Denis Grozdanovitch, rêveur subtil

Un ancien champion de tennis qui se met à écrire, qu’est-ce que ça donne ? Une sorte de philosophe épicurien et souriant qui sait renvoyer la balle et monter au filet.

 

« Rêveurs et Nageurs ou Du plaisir parmi les difficultés » de Denis Grozdanovitch (Paris : José Corti, 2005), c’est drôle, subtil, léger tout en étant profond et magnifiquement écrit.

 

Sur Cioran

 

« En fait, à bien y regarder, c'est à une variante balkanique du calvinisme que nous avons vraisemblablement affaire ici, laquelle mène une guerre larvée contre toute vision païenne, multiple, baroque et éventuellement joyeuse de l'existence.

 

Pour des puritains de cette eau, l'existence telle qu'elle se présente, dans un simple jardin laissé à l'abandon, par exemple, est insupportable défi, insulte à cette rationalité intangible qui est leur credo dogmatique inconscient.

 

Ces hygiénistes latents, fatalement répugnés par le désordre anarchique qui leur paraît régner dans le monde, et devant l'impossibilité de le planifier efficacement, prônent, sous le thème de l'absurdité et de l'inconvénient d'exister, une sorte de rigueur morale déguisée. »

 

Sur les cuistres

 

« En bref, aucun des orateurs ne manifestait la moindre tendance à la causticité.

 

Je croyais reconnaître là, assez nettement, les propensions avérées de notre syncrétisme pagano-chrétien à l'idolâtrie pour une part et à l'hagiographie pour l'autre, lesquelles, à travers différents avatars, ont résisté à tous les assauts de l'esprit réaliste.

 

(...) On sentait qu'il ne pouvait être en rien question, concernant l'un des leurs, de tenter d'apercevoir un individu d'essence simplement humaine - toujours un peu dérisoire - sous les habits sacerdotaux du Grand Philosophe.

 

Comme si tout Grand Philosophe qu'il ait été, celui-ci n'avait pu non seulement - dans un moment d'égarement - prendre des vessies pour des lanternes et ensuite s'obstiner par vanité et par orgueil (ainsi qu'on le voit faire tous les jours à tout un chacun), mais encore être jamais rejoint par la fourberie, l'inconséquence ou bien même (Ô horreur!) le spectre abhorré de la simple bêtise?

 

(...) On subodorait que ces esprits dogmatiques, ultra-rationnels, étaient pétris d'angoisse devant le foisonnement du réel et que l'esprit de système leur était, en fait, un refuge bien bétonné, pour ne pas dire un solide blockhaus à l'épreuve de la moindre surprise. »

 

Sur les illusions de la liberté individuelle

 

« Chercher à se rendre libre - dans la faible mesure où la chose nous est permise - consisterait peut-être alors à tenter, d'une manière ou d'une autre, de négocier astucieusement en soi-même avec les morts? »

 

Sur la relativité des convictions et des points de vue

 

« (...) Je devais me rendre à l'évidence que les us et les coutumes d'une époque prévalaient grandement sur l'éventuelle puissance d'une pensée quelconque, que la sagesse et l'humour dans la vie immédiate n'entretenaient que peu de rapports, au bout du compte, avec la pertinence intellectuelle, que les mœurs en vigueur l'emportaient donc, la plupart du temps, sur les idées, aussi brillantes puissent-elles être. »

 

Sur comment naviguer dans sa propre vie

 

« S'en remettre au hasard dans les décisions, c'est être à la hauteur des vicissitudes de l'existence, car l'habileté suprême consiste à se maintenir en équilibre au milieu du changement des événements. »

 

Sur la création

 

« (...) Laisser la forme poétique s'imposer à nous de façon toute organique, c'est-à-dire insensible, fluide, comme allant de soi; celle-ci ne pouvant s'imposer ainsi, avec bonheur et facilité, que dans la mesure où nous l'aurions sollicitée, au long des heures et des jours, par la pratique d'une certaine ascèse.

 

Ascèse non douloureuse ni pénible, seulement une belle et opiniâtre constance, une longue et douce habitude: celle de se mettre en état de réceptivité. Habitude qui, presque sûrement, s'apparentait à la pratique ancienne de la prière et de la méditation. »

 

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10/11/2018
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Hommage aux libraires subjectifs

Adrienne Monnier et Sylvia Beach tenaient chacune une librairie-bibliothèque-maison d'édition autour de 1920 et jusque dans les années 50.

 

Les deux librairies se faisaient face, rue de l'Odéon à Paris. 

 

À La Maison des Amis des Livres, chez Adrienne Monnier, on s'occupait de la littérature française et en langue française, qu'on prêtait, qu'on vendait et qu'on éditait.

 

Par exemple. comme elle aimait bien Jacques Prévert, elle se chargeait de vendre ses livres et de les promouvoir auprès des membres qui les lui empruntaient

 

En face, chez Shakespeare & Company, la librairie de Sylvia Beach, on faisait de même pour la littérature en anglais. 

 

Ce sont ces deux dames qui ont osé éditer en premier le 'Ulysses' de James Joyce qui avait été refusé par tous les éditeurs.

 

Adrienne Monnier tenait des fiches sur ceux qui empruntaient les livres, avec des descriptifs très précis:

 

- « Dame revêche »

 

- « Monsieur distingué »

 

- « Jeune fille bien nourrie »

 

- « Gentil couillon »

 

- « Jeune homme un brin con »

 

©Sergio Belluz, 2018

 

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26/09/2018
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Louise de Vilmorin ou les mots désinvoltes

Délicieux, les 'Carnets' (1970) de Louise de Vilmorin, une des grandes virtuoses de la formule douce-amère et drôle à la fois :

 

À Gaston Gallimard, son éditeur: “Je méditerai, tu m’éditeras”

À son amant: « Je maigrirai, tu t’aigriras »

« J’ai toujours envie de rire, et toujours le cœur gros »

 

« Je vous ramène votre regard que j’ai trouvé perdu au loin »

« Louise est mon nom de guerre lasse. »

« Moi, je parle avant de réfléchir. Les gens qui réfléchissent ne me disent jamais rien d’intéressant. »

« Inutile de jouer la comédie. Laissez-vous aller. Les mensonges viendront tout seuls. »

 

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24/09/2018
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Scarron: le roman français, autrement

Le Roman Comique (1651) de Scarron, quelle merveille ! quelle verve ! quelle fantaisie !

 

Une structure de roman très libre, un ton facétieux, un canevas souple, inspiré du roman picaresque et des nouvelles espagnoles, que Scarron lisait dans le texte (au XVIIe la littérature espagnole était très appréciée en France).

 

Un Capitaine Fracasse avant la lettre, puisqu’il s’agit d’une troupe de théâtre et de ses aventures lors de ses tournées en province.

 

Le livre commence par :

 

« AU LECTEUR SCANDALISÉ DES FAUTES D’IMPRESSION QUI SONT DANS MON LIVRE

 

Je ne te donne point d’autre Errata de mon livre que mon livre même, qui est tout plein de fautes. L’Imprimeur y a moins failli que moi, qui ai la mauvaise coutume de ne faire bien souvent ce que je donne à imprimer que la veille du jour que l’on imprime. Tellement qu’ayant encore dans la tête ce qu’il y a si peu de temps que j’ai composé, je relis les feuilles que l’on m’apporte à corriger à peu près de la même façon que je récitais au collège la leçon que je n’avais pas eu le temps d’apprendre (...) »

 

UN ROMAN EN TITRE(S)

 

Les titres sont drôles à souhait, le chapitre cinq, par exemple...

 

« CHAPITRE V

 

QUI NE CONTIENT PAS GRAND-CHOSE »

 

... ou le chapitre onze...

 

« CHAPITRE XI

 

QUI CONTIENT CE QUE VOUS VERREZ

SI VOUS PRENEZ LA PEINE DE LE LIRE »

 

Le narrateur n’hésite jamais à intervenir en disant des choses du style :

 

« L’auteur se reposa quelque temps et se mit à songer à ce qu’il dirait dans le second chapitre. »

 

Ou encore :

 

« Je ne dirai point si les comédiens plurent autant aux dames du Mans que les comédiennes avaient fait aux hommes ; quand j’en saurais quelque chose, je n’en dirais rien ; mais parce que l’homme le plus sage n’est pas quelquefois maître de sa langue, je finirai le présent chapitre, pour m’ôter tout sujet de tentation. »

 

C’est délicieux comme une soirée entre amis où celui qui a la parole raconte une anecdote plaisante, en rajoute dans les détails, fait des apartés et des digressions pour tenir en haleine et amuser son public.

 

ÇA BRILLE SANS FROTTER

 

Une manière d’écrire très libre, aussi, très personnelle et totalement adaptée au sujet, adéquate, logique, pour transmettre cette imprévisibilité et cette verve du roman picaresque - je pense au Lazarillo de Tormes, mais aussi à Cervantès, tant celui des Novelas Ejemplares que celui du Quichotte – qui nécessite une écriture ouverte permettant l’expression de péripéties successives à partir d’un fil conducteur simple.

 

J’aime beaucoup cette construction, que Scarron a sut parfaitement acclimater à la langue française, loin de tout académisme, une écriture facétieuse, légère, désinvolte, très française dans ce que la langue française a de plus beau et de plus spécifique, ce qui distingue sa littérature des autres : le second degré, la profondeur teintée de légèreté, un certain art de la conversation mêlant virtuosité verbale et pensée libertaire – tout le contraire de Flaubert, dont Paul Léautaud disait : « Cet ébéniste littéraire frottait jusqu’à ce que cela brillât bien partout. »

 

Chez Scarron, pas besoin de frotter : ça brille tout seul.

 

©Sergio Belluz, 2018,  le journal vagabond (2016).

 

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15/09/2018
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Éloge du commérage

J'aime beaucoup alterner, et pas seulement par éclectisme, les biographies, les Journaux ou les Mémoires de grands personnages et ceux de "personnalités" (chanteurs, acteurs, danseurs, vedettes de tout genre, coiffeurs, valets de chambre...) de la même période.

 

Les biographies et les mémoires de vedettes, en particulier, sont souvent plaisants, amusants même et extrêmement intéressants, non pas stylistiquement – ils ne les rédigent souvent pas eux-mêmes, se font aider par un nègre –, mais parce qu’ils reflètent tous les niveaux sociaux-culturels.

 

En alternant les deux, on a une vision très précise d'une période : d’un côté, le récit historique savant, compétent et documenté d’une époque, de l’autre l’air du temps de cette même époque, la façon dont on parlait, les expressions à la mode, les airs qui se chantaient alors, les blagues qu’on se racontait, les spectacles ou les films qu’on allait voir, les légendes urbaines... 

 

Et puis, que ce soient Saint-Simon, Gide, Léautaud, Sarah Bernhardt ou Pauline Carton, toute cette catégorie d'oeuvres ont leur partie ragots. La nature humaine étant ce qu’elle est, on a autant de commérages juteux ou assassins chez les écrivains petits et grands que chez les comédiens qui se tirent dans les pattes.

 

À cet égard, rien de plus amusant et de plus cruel que de lire ce que Gide pense de ses contemporains (qui l’apprennent au moment de la publication de son Journal). Un exemple ? Le célèbre portraitiste mondain Jacques-Émile Blanche qui, après cinquante ans de ce qu’il considère une profonde amitié partagée avec Gide lit, atterré, ce que ce dernier écrit de lui.

 

1850-1950 ou le XXe siècle

 

La période 1850-1950 est celle qui me fascine le plus, le début de la modernité. Tout le XXe siècle est né à ce moment-là, notamment l’ensemble des événements qui ont amené l’Europe aux deux guerres mondiales et à son déclin.

 

Paris envahie par la Prusse en 1870, l'Affaire Dreyfus autour de 1900, l'Alsace et la Lorraine en 1914, la Révolution Russe et le traité de Versailles en 1918, le crash de Wall Street en 1929, qui a ruiné les Américains et par conséquent les Européens, avec pour conséquence la montée des fascismes au Portugal, en Espagne, en Italie et en Allemagne ce qui, à son tour, a causé la deuxième guerre mondiale.

 

Après la guerre, gagnée par les États-Unis, l’épuisement total de l'Europe, tant du point de vue humain que militaire et économique a signifié la montée des Etats-Unis comme première puissance économique et militaire mondiale et l'Union Soviétique comme "contre-réaction", avec l'Europe occidentale coincée entre les deux...

 

Et puis, dans cette période 1850-1950, à Paris – alors capitale mondiale et latine de la culture et de la technologie, dont la Tour Eiffel est l’exemple le plus connu – s’est développée une extraordinaire liberté d'esprit et de pensée.

 

À partir de la Deuxième Guerre Mondiale, c'était fini, la culture anglo-saxonne protestante, son puritanisme efficace et ses méthodes commerciales impitoyables s’installe un peu partout avec les résultats que l’on sait sur les industries cinématographiques et discographiques européennes dus aux standards américains imposés par un marketing agressif sur l’ensemble de nos ondes et de nos écrans (musique pop, vidéoclips, séries formatées, bestsellers...).

 

LES AVANT-GARDES

 

La période 1850-1950, c'est aussi un moment artistique extraordinaire, avec des recherches à tous les niveaux, et de vraies avant-gardes.

 

Par la suite, on n'a fait qu'améliorer, mais ce sont les artistes du début du XXe siècle et de l’entre-deux-guerres qui ont d'abord tout cassé et tout recréé.

 

C’est la naissance du cinéma, le développement de l'industrie du disque et de tous les supports visuels et sonores permettant de conserver le passé.

 

C'est pourquoi, sur cette période en particulier, j'aime tant les mémoires de comédiens, d'artistes et de personnalités de tout genre.

 

Car si les mémoires d'écrivains me passionnent – stylistiquement, dans leur écriture, mais aussi dans leur manière d’analyser les oeuvres d’autres auteurs ou de parler de leur propre travail d’écriture au jour le jour – ils sont souvent limités au petit cercle des littéraires : on reste dans la fameuse tour d’ivoire.

 

Tandis que comme la mode, les comédiens, dans leurs mémoires, reflètent leur temps, ce que les gens aimaient et n'aimaient pas, rêvaient d'être, ou s'imaginaient être.

 

Et comme les artistes sont vaniteux, ils parlent d'eux-mêmes, mais aussi de leur époque, des voitures qu'ils ont achetées, des habits qu'ils portaient, de ce qui se disait, se lisait, s’écoutait ou se voyait en ville, etc...

 

On apprend des tas de choses par la tangente, par inadvertance.

 

JOSEPHINE BAKER, JOURNALISTE SANS LE SAVOIR

 

Je me souviens des passionnants ‘Mémoires’ de Josephine Baker : elle y parle de sa carrière, elle y évoque le racisme dont elle a été victime lors d’une tournée aux États-Unis – dans le compartiment de train avec toute sa troupe, dans les hôtels de luxe où elle s’arrêtait – alors qu’elle est déjà célèbre.

 

Elle y raconte aussi une tournée qu'elle a faite en Roumanie en 1930, et parle de ce qui l'a frappée: les Tziganes qui vendent des fleurs, qui fabriquent des gants et des saucisses avec de la viande de chiens.

 

Elle y parle aussi, rieuse, des cochers de fiacre, des eunuques qui, selon elle, ont des voix très hautes.

Elle y décrit, moqueuse, les grands officiers très maquillés, qui sont en fait les hospodars et les boyards en tenue d'apparat avec le maquillage imposé par la cérémonie, d'origine turque.

 

PAUL MORAND EN COMPLÉMENT

 

Toutes ces informations, Josephine Baker les donne en vrac au journaliste Marcel Sauvage, qui rédige ses Mémoires, parce que c’est ce qui l’a amusée, parce que c’est ce qu’elle a trouvé exotique, venant de Paris.

 

Et malgré le ton badin dans lequel c’est raconté, et qui correspond à la manière dont la Baker raconterait ça à ses amis vedettes au retour de sa tournée, tout est exact et confirmé : dans son ‘Bucarest’ (1935) le passionnant écrivain-voyageur que fut Paul Morand, grand connaisseur de la Roumanie – il avait épousé la richissime princesse roumaine Hélène Soutzo fille de banquiers grecs – raconte la même chose, en plus documenté et dans une écriture virtuose.

 

À propos des Tziganes qui vendent leurs fleurs, il écrit ceci : « Les femmes s’en vont en ville mendier ou vendre des fleurs et des journaux ; la poitrine ferme sous la chemise déchirée, habillées à partir de la taille de grandes robes de toile crasseuses et superposées, la tête serrée dans un mouchoir de teinte crue, elles sont accroupies devant leurs paniers ronds pleins de jacinthes ou guettent la sortie des grands hôtels ou des confiseries. De leur bouche sort une mélopée ininterrompue : qu’elles vous offrent des giroflées ou qu’elles vous tendent leurs nourrissons nus, ou qu’elles vous proposent des journaux, sans cesse elles nasillent à un centimètre de votre visage, vous tirant par le bras, entravant votre marche, insensible aux rebuffades, impossibles à éloigner. » (Ça n’a pas beaucoup changé depuis que les frontières européennes se sont simplifiées).

 

De même, au sujet des chiens errants (et comestibles) : « Pauvres chiens de Bucarest à qui des camions pleins de Tziganes font la chasse : acculés dans un coin, capturés avec un lasso de fer, oubliés à la fourrière, ils y attendent leur métamorphose en gants ou en saucisses... »

 

Quant aux cochers eunuques, voici ce que raconte Morand :

 

« Les cochers russes, géants à figure glabre et nuque rasée, dressés sur leur siège, appelaient le client de leur petite voix blanche : « Boyard, boyard, par ici, boyard ! » (...) La journée finie, le muscal [le nom roumain de ces cochers] rentrait dans sa maisonnette de la mahalla attenante à de grandes écuries. Il retirait sa soutane de velours foncé ceinte d’un vaste ruban de moire bleu pâle ou rouge cerise et s’asseyait devant le samovar ; sa famille l’entourait, car ces eunuques par conviction religieuse avaient une famille. Ils ne se mutilaient qu’après la naissance de leur premier fils. C’est à la proscription de cette secte des skoptzi par la Russie des tsars que la Roumanie devait ses cochers. »

 

©Sergio Belluz, 2018

 

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07/09/2018
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Fred Vargas, écrivaine zen

En ce moment, je lis un « rompol » – c’est la nouvelle terminologie – de Fred Vargas, Un peu plus loin sur la droite, dans son style à elle, répétitif, avec ses personnages entre populaires et anarchistes.

 

Cette fois-ci, ce n’est pas le commissaire Adamsberg qui se ballade dans l’enquête, c’est Louis Kehrweiler, mais c’est le même univers.

 

Fred Vargas est très maline d’ailleurs : elle fait le lien entre le commissariat où travaillait Adamsberg - dans sa suite de romans précédents -, en faisant aller son nouveau personnage, Louis Kehrweiler, à ce même commissariat, où il regrette Adamsberg et fait chier le nouveau commissaire.

 

Kehrweiler, qui promène un crapaud dans sa poche, a un ami, un jeune journaliste, Vincent, qu’il a tiré d’un alcoolisme certain, et une vieille prostituée de luxe qui vient d’être expulsée de chez elle et qui est à la rue.

 

Entre deux chapitres avec ces personnages, il y a aussi le monologue intérieur de l’assassin, en italique.

 

Un procédé connu, visuel, typographique, qui est devenu un cliché. Mais Fred Vargas a un un univers à elle, intuitif, presque zen, avec des turbulences soudaines dans une harmonie. Le roman raconte l’impact de ces turbulences sur le héros, sensible à ce changement.

 

Ça me fait penser aux trames et aux procédés de l’écrivain néerlandais Janwillem van de Wetering, grand spécialiste du zen – le grand Oda Sessō (小田 雪窓, 1901–1966) a été son maître –, une philosophie et une discipline qu’il a magnifiquement illustrées dans toute une série de romans policiers passionnants dont les héros, des policiers de la police d’Amsterdam, les détectives Grijpstra et de Gier (comme ça ne se prononce pas), sont aussi saisis, soudain, par une turbulence dans l’harmonie.

 

Ça me rappelle encore, évidemment, la « Force » de la Guerre des étoiles, on entend presque Master Yoda, le petit Jedi vert, dire : « Turbulences in the Force I perceive ».

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018).

 

 

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31/08/2018
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