* à l'opéra * - sergiobelluz

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* à l'opéra *


Dans lequel vous trouverez de l’amitié, du Meyerbeer, des Huguenots, du Victor Hugo et du lumbago

À VOTRE BON COEUR, MESSIEURS-DAMES

 

Quand on parle de mécénat, on pense tout de suite grande entreprise ou richissime particulier qui, pour des raisons publicitaires ou personnelles, finance la création artistique ou tout type d’œuvre philanthropique.

 

En ce qui me concerne, j’ai la chance de bénéficier d’un mécénat beaucoup moins spectaculaire mais bien plus personnalisé, affectueux et désintéressé, celui de mes amis les plus chers, Corinne, Jorge, Nicole, Omar, Michelle, Stefan, Michèle, Pierre, Androulla, Jean-Louis, Brigitte, Federico et tant d’autres qui, connaissant à la fois ma situation économique, ma réflexion et mes recherches sur la forme et le fond, et ma passion pour tout ce qui est dramaturgie – écriture, chant, répertoire, mise en scène, technique, diction, interprétation, expression, tradition, innovation –, m’invitent régulièrement au théâtre, à l’opéra, au concert ou au cinéma, y ajoutant souvent le gite et le couvert.

 

C’est leur générosité qui est à l’origine de certaines des notes de ce journal vagabond qui deviennent des articles de critique.

 

Comme je bénéficie d’une multinationale de l’amitié, c’est à l’ami Oscar, le plus parisien des Colombiens, que je dois cette fois-ci une entrée à l’Opéra Bastille pour ‘Les Huguenots’ de Giacomo Meyerbeer en octobre dernier, avec pour ñapa – l’équivalent du bonus en Colombie – l’immense plaisir de retrouver la délicieuse Juliette, que je n’avais pas revue depuis presque trois lustres, et de connaître d’autres amis parisiens d’Oscar, tout aussi chaleureux.

 

LES HUGUENOTS : LE RETOUR

 

Ce qu’il y a de bien, avec l’Opéra Bastille, c’est qu’on voit et qu’on entend parfaitement depuis les places les moins chères.

 

C’est d’autant plus appréciable qu’avec Meyerbeer, inventeur du « Grand Opéra à la française », on en a pour son argent : ses opéras en cinq actes, à grand spectacle et à multitude de personnages, durent au minimum quatre heures entrecoupées d’entractes d’une demi-heure, histoire de se dégourdir les jambes.

 

Dans mon cas, c’était du littéral : sans qu’il y ait un lien de cause à effet lié à la longueur, aux longueurs, voire aux langueurs de l’œuvre – on est entré à 18.00, on en est ressorti vers minuit –, j’étais coincé depuis quelques jours par un douloureux lumbago qui m’a fait apprécier à sa juste valeur le fait de réussir par trois fois à m’extirper de mon siège et à pouvoir me déplier pour faire lentement repartir la machine.

 

Et, lumbago ou pas lumbago, je n’aurais pour rien au monde voulu rater ces Huguenots si longtemps absents des scènes d’opéra: mon voisin, un spécialiste et un fan, me signalait qu’à Paris, ça faisait depuis 1936, date du centenaire de l’œuvre, que cet opéra n’était plus joué, lui-même n’avait pu en voir une version que dans les années 70 et pas à Paris.

 

C’est d’autant plus étonnant que cette œuvre a été, dès sa création en 1836 et jusque dans les années 30, une des plus célèbres du répertoire : elle arrive à New York en 1845 et fera partie de la première saison du Metropolitan Opera nouvellement créé en 1884, tout comme elle inaugurera le tout nouveau Covent Garden de Londres en 1858, faisant pour ainsi dire le tour du monde puisqu’on a pu l’applaudir à La Havane (1849), Alger (1858), Sydney (1863), Le Caire (1870), Buenos Aires (1870) ou Rio (1870) et toujours avec les plus grandes vedettes.

 

VOUS AVEZ DIT MEYERBEER ?

 

On ne sait pas très bien où le placer, ce Giacomo Meyerbeer (1791-1864), avec ce prénom italien et ce nom germanique. On soupçonne – un peu comme pour Haendel ou Gluck et leurs opéras respectifs –, qu’il a dû passer par différents pays et diverses scènes, et qu’en compositeur opportuniste, il s’est adapté à tous les publics.

 

C’est ce qui explique, comme pour ses illustres prédécesseurs, qu’on a de la peine à donner une nationalité à sa musique, qui va de ses opéras Il Crociato in Egitto (créé à La Fenice de Venise en 1824) à Robert le Diable, Le Prophète, Dinorah ou L’Africaine (créés à l’Opéra de Paris en 1831, 1849, 1859 et 1865) en passant par Ein Feldlager in Schlesien (pour l’Opéra de la Cour, à Berlin, en 1844) et qui comprend aussi de belles mélodies allemandes, italiennes ou françaises que j’ai eu le plaisir d’interpréter par-ci par-là.

 

En fait, Jakob Liebmann Berr est né à Berlin dans un milieu aisé, il étudie le piano avec Clementi puis la composition avec un des professeurs de Mendelssohn. Il rencontre Salieri, qui lui conseille de parfaire sa formation en Italie, où il tombe amoureux de la musique de Rossini en assistant à une représentation de Tancredi.

 

Devenu célèbre dans toute l’Europe avec Il Crociato in Egitto (1824), Meyerbeer suit Rossini, qui s’installe à Paris, alors capitale mondiale de l’opéra. Il y bénéficie de la protection de Luigi Cherubini – compositeur d’une célèbre Médée (1797) qu’on joue toujours – et s’adjoint les services du très habile et très prolifique librettiste Eugène Scribe (1791-1861) richissime auteur de quelques 350 livrets et pièces de théâtre grâce à un atelier de collaborateurs dont il supervisait la production.

 

ET VICTOR HUGO, DANS TOUT ÇA ?

 

Il faut dire que les deux compères se placent au moment de la rénovation du théâtre par Victor Hugo, qui, dans une célèbre préface à sa tragédie Cromwell (1827), remet en cause les conventions théâtrales françaises – Racine, en particulier –, et critique les sujets traités et la manière de les traiter, entre autres la fameuse règle des trois unités de temps, de lieu et d’action.

 

Cette préface a tenu lieu de manifeste poétique pour plusieurs générations de dramaturges : il s’agit d’émouvoir en conciliant vérité historique et efficacité scénique. On va plonger dans les grands faits historiques pour faire de l’Histoire un drame théâtral, visant la vérité des situations et des sentiments plus que le réalisme.

 

Dans cette esthétique, le grotesque côtoie le tragique – par exemple, dans Notre Dame de Paris, Quasimodo, l’affreux bossu est amoureux de la belle gitane Esmeralda ou, dans la pièce Le Roi s’amuse, l’affreux bossu Triboulet, le fou du roi, est aussi un père élevant et protégeant sa fille (Verdi en fera Rigoletto)... –, on alterne les épisodes charmants et les épisodes sinistres.

 

Souvent, au détriment de la cohérence, on n’hésite pas à en rajouter dans les péripéties et les rebondissements pour tenir en haleine le spectateur et tout ça est exprimé avec une verbosité et une grandiloquence qui passent moins bien la rampe aujourd’hui (Jarry, Ionesco et Beckett sont passés par là...).

 

C’est cette évolution qu’amènent Meyerbeer et Scribe à l’opéra qui est, ne l’oublions pas, du théâtre chanté : sans eux, pas de Verdi, pas de Wagner, pas de Puccini.

 

D’une certaine manière, tant pour le bon gros mélodrame – La Traviata, Rigoletto, Il Trovatore, Tosca ou Manon Lescaut –, que pour le grand opéra historique – Les Vêpres Siciliennes, Don Carlo, Tannhäuser, Lohengrin ou Parsifal –, ce sont Meyerbeer et Scribe qui en ont défini les recettes.

 

Dans ses livrets d’opéra, Scribe importe les techniques du théâtre populaire et du roman-feuilleton, avec suspense, mystères et coups de théâtre.

 

Dans sa manière de composer, Meyerbeer innove techniquement pour faire de la musique un outil dramatique efficace au service de ce type de grand spectacle.

 

L’INTRIGUE EN QUELQUES MOTS

 

Le sujet des Huguenots c’est le massacre de la Saint-Barthélémy, le 24 août 1572.

 

Scribe et Émile Deschamps développent leur scénario sur deux axes majeurs : d’un côté, la guerre entre catholiques et protestants, de l’autre, une histoire d’amour forcément contrariée.

 

Tout tourne autour du jeune huguenot Raoul de Nangis, tombé fou amoureux – c’est réciproque – de Valentine de Saint-Bris, fille du très catholique Comte de Saint-Bris et dame de compagnie de la reine Marguerite de Valois. Malheureusement, Valentine est promise au comte de Nevers, lui aussi catholique.

 

Toutefois, la reine, Marguerite de Valois, pour rapprocher catholiques et protestants et en accord avec le Comte de Nevers, annule ces fiançailles et prône l’union du protestant Raoul de Nangis et de la catholique Valentine de Saint-Bris.

 

À la suite d’un quiproquo, Raoul de Nangis croit que Valentine l’a trompé avec son rival le Comte de Nevers et refuse de l’épouser. En parallèle, des protestants et des catholiques se sont provoqués mutuellement.

 

Un guet-apens est organisé par le Comte de Saint-Bris, le père de Valentine, où tous les huguenots seront massacrés, y compris Raoul de Nangis. Valentine, le sachant, et toujours amoureuse, tente de le dissuader d’aller au rendez-vous, et, pour sauver sa vie, le conjure de se convertir au catholicisme et de l’épouser, mais devant le refus de celui-ci, c’est elle qui, par amour, décide d’abjurer sa foi et tous deux périssent dans le massacre général ordonné par le père de Valentine.

 

LES TROIS UNITÉS, ON OUBLIE

 

Pour ce qui est des trois unités, l’action va de l’orgie du premier acte chez le bon-vivant Comte de Nevers (« Hâtons-nous de jouir ! Au jeu, à la folie, consacrons notre vie, et qu’ici tout s’oublie excepté le plaisir ») où Raoul de Nangis arrive à caser sa déclaration d’amour à Valentine (« Plus blanche que la blanche hermine ») jusqu’au massacre final (« Abjurez, huguenots, le Ciel l’ordonne ») en passant, au deuxième acte, par le batifolage de la reine et de ses dames de compagnie (« Jeunes beautés sous ce feuillage »).

 

Elle se déroule sur plusieurs jours répartis sur cinq actes et dans différents lieux, le premier dans le château du Comte de Nevers, le deuxième au Château de Chenonceau, le troisième hors de Paris, au Pré-aux-Clercs, le quatrième dans la résidence parisienne de Nevers, et l’acte final dans le cloître d’un temple protestant.

 

À cela s’ajoutent, au deuxième acte, deux épisodes scabreux chez la reine.

 

Le premier, lors de la scène du bain dans la rivière de ses dames de compagnie, taquinées par le jeune page Urbain (un rôle travesti joué par une mezzo-soprano), Chérubin nouvelle formule tout émoustillé par ces nudités étalées et qui, dans son air, est comme l’ancêtre du personnage travesti d’Oscar dans Un Ballo in Maschera de Verdi.

 

Le second, quand la reine, qui vient d’entendre Raoul de Nangis chanter : « Ô beauté divine, enchanteresse » lui fait un gros appel du pied avec un « Ah, si j’étais coquette » qu’ils finissent en duo alors que la reine l’a en principe convoqué pour lui dire que, pour des raisons politiques, elle l’autorise à épouser sa dame de compagnie, cette Valentine dont il est amoureux.

 

Il y a aussi un épisode « gitan » au troisième acte, des bohémiennes qui viennent à la fois danser – il fallait bien occuper le corps de ballet de l’Opéra de Paris – et dire la bonne aventure (« Venez, vous qui voulez savoir d’avance »), c’est à dire annoncer le futur massacre des huguenots mais en l’enrobant dans une chorégraphie lascive (Verdi s’en souviendra pour son intermède gitan dans La Traviata).

 

À noter que, malgré leur inutilité dramatique flagrante, on aurait tort de considérer ces passages comme superflus : tant le gynécée ambigu et dénudé que la bohémienne aguicheuse sont des intermèdes bienvenus pour relâcher la tension de toute production trop sombre ou simplement trop longue (je plaisante à peine).

 

LES INNOVATIONS DE MEYERBEER

 

Pour ma part, ce que je trouve passionnant dans le travail de Meyerbeer, dans sa manière de composer, c’est sa réflexion sur la dimension dramatique de la musique d’opéra, sur son articulation – airs, récitatifs, transitions – et les innovations qu’il amène dans la mécanique dramatique grâce à la musique, comme le ferait un compositeur de film par rapport à l’image.

 

Par exemple, il module tout un acte autour d’un seul air, comme au premier acte, dans la scène de l’orgie, ou au deuxième acte, dans la scène du bain : le personnage entame son air solo, qui est interrompu par une longue intervention du chœur, pour être ensuite repris par le personnage, pour ensuite s’interrompre pendant une scène et être repris à la fin par le chœur et les solistes, ce qui rallonge les airs du soliste, qui peuvent durer jusqu’à quinze minutes avec cette alternance soliste-chœur et variations au sein de l’air.

 

Pas de temps mort, un rythme soutenu qui donne une homogénéité dramatique et musicale à l’acte entier. On comprend pourquoi Wagner a été si admiratif : ces premiers essais de leitmotiv, il les développera plus tard, Tristan et Yseut en sont l’exemple musical et dramatique parfait.

 

De même, il y a ces superbes airs solos accompagnés en parallèle depuis l’orchestre par un seul instrument, sans le fond de violons en pizzicati qu’on trouve chez Rossini. Dans Les Huguenots, c’est le grand air du ténor avec violoncelle – qui a peut-être influencé Verdi pour le grand air de Filippo dans son Don Carlo –, et, au deuxième acte, l’air à variation de la soprano avec flûte, les deux « retombant » sur l’orchestre à la fin de leur air respectif.

 

Techniquement, c’est très difficile à coordonner et c’était déjà un des gros problèmes au moment de la première historique : depuis la scène, en particulier dans de grandes salles comme Bastille, les solistes n’ont pas toujours un bon retour de la fosse et l’instrumentiste n’entend pas toujours bien le soliste, d’où les fréquents décalages (ce soir-là, le ténor Yosep Kang, décontenancé, en a perdu tout ses moyens).

 

Fascinant aussi tout le travail de Meyerbeer sur le récitatif, qui n’est plus séparé de la partie chantée mais coulé dans la musique de façon à offrir à l’oreille une continuité musicale du début à la fin d’un acte et soutenir l’action sans aucune interruption, une innovation adoptée par tous les compositeurs ultérieurs.

 

On peut aussi mentionner les magnifiques effets d’échos entre un chœur en coulisse et un chœur sur scène ou ce choral protestant « a cappella » qui s’élève soudain et contraste, dans sa sobriété et sa ferveur, avec la richesse orchestrale précédente, soulignant l’austérité huguenote et la magnificence catholique.

 

QUE DE MONDE !

 

Evidemment, ce tout nouveau « grand opéra à la française » ne va pas sans difficulté de mise en scène.

 

L’histoire principale et ses multiples ramifications, sans compter des noms qui se ressemble – à quoi pensait Scribe au moment de faire se côtoyer le Comte de Saint-Bris et Raoul de Nangis, on se le demande – exige de gros efforts de lisibilité si on ne veut pas perdre le public en route.

 

En plus, la scène est constamment occupée par une foule de gens, entre la dizaine de personnages principaux et secondaires– dont certains ne sont pas absolument nécessaires à l’intrigue –, les utilités qui ont une intervention chantée par-ci par-là, l’énorme chœur et toute une série de figurants dont le livret original fait une liste non-exhaustive : une dame, un archer, trois moines, gentilshommes et dames de la cour catholiques et protestants, soldats, étudiants, gitans, femmes du peuple, jongleurs, dames d’honneur, pages, jeunes filles, paysans, citadins, magistrats, etc.

 

On a presque envie de rajouter : « Et un raton-laveur ».

 

J’étais très curieux de savoir comment s’y prendrait Andreas Kriegenburg, le metteur en scène de cette production.

 

Le bilan est mitigé et cela tient moins à ses compétences, qui sont excellentes, qu’avec la manière d’envisager globalement cet opéra.

 

GRAND OPÉRA FRANÇAIS, OUI, MAIS POUR QUEL TYPE DE SALLE ?

 

À priori, on pourrait penser, à cause du sujet, à cause du nombre de personnes sur scène, à cause de la longueur, qu’il s’agit d’un opéra parfait pour de très grands plateaux, comme celui de la Scala, du Metropolitan, de Covent Garden ou de Bastille, au même titre que de grosses machines comme Nabucco de Verdi, Turandot de Puccini ou la Tétralogie de Wagner.

 

À y regarder de plus près, ce n’est pas si sûr. Si on se base sur la production originale de 1836, elle a eu lieu à l’Académie Royale de Musique de Paris, qui n’avait pas les dimensions gigantesques de ces salles et qui devait être plus proche de la taille de l’Opéra Garnier que de celle de l’Opéra Bastille.

 

De même, si l’on étudie la distribution originale de cette même première historique de 1836 (les plus grandes vedettes de l’époque en faisait partie), on constate que la reine Marguerite de Navarre était interprétée par la soprano Julie Dorus-Gras, connue pour ses vocalises légendaires et la pureté de sa voix. Le rôle de Raoul de Nangis était chanté par Adolphe Nourrit, célèbre ténor rossinien formé par García (père de la Malibran et de Pauline Viardot, lui-même grand ténor rossinien) et réputé pour ses aigus en voix de tête. Cornélie Falcon, dont le nom a longtemps été une dénomination pour un certain registre de voix de soprano dramatique, y jouait Valentine, et Nicolas Levasseur, un des grands basso cantante du répertoire rossinien, célèbre pour ses vocalises, y chantait le rôle de Marcel.

 

Autant dire que d’un point de vue vocal on est bien plus proche de Rossini – le Rossini des opere serie, La Donna del Lago, Semiramide ou Mosè – que du Verdi avec orchestre tonitruant de La Forza del Destino.

 

Si l’orchestre de Meyerbeer est plus étoffé que celui de Rossini, avec plus de cuivres et de percussions, c’est surtout pour des raisons dramatiques et pour les grandes parties musicales avec chœur. Orchestralement, les parties solistes restent encore très légères dans leur accompagnement et n’écrasent absolument pas les voix dont les airs gardent encore toute une légèreté et une virtuosité de style rossinien.

 

MISE EN SCÈNE

 

Du coup, on peut se demander si le choix de l’Opéra Bastille était le mieux indiqué pour une reprise des Huguenots ?

 

Car le problème, avec les grandes salles, et surtout avec les immenses plateaux comme le plateau principal de Bastille, c’est qu’il y a un énorme espace qu’un metteur scène, par réflexe ou par peur du vide, aura tendance à trop vouloir remplir au détriment de la lisibilité de l’œuvre, en particulier d’une œuvre aussi foisonnante et aussi fournie en personnages que celle-ci.

 

Le metteur en scène Andreas Kriegenbourg s’en tire relativement bien sans être révolutionnaire non plus. J’ai beaucoup aimé la façon dont il entame l’opéra en rappelant les massacres causés par les guerres de religion, quelles qu’elles soient, hier comme aujourd’hui et comme demain : le rideau s’ouvre, la scène est dans la nuit, de grandes parois blanches apparaissent. Depuis la coulisse s’élève un chant choral protestant sur des versets religieux. Une inscription apparaît : « Paris, May 23, 2083, Unknown Soldier » et des traces de sang commencent à couler sur les parois blanches.

 

En revanche, j’ai trouvé que dans le premier acte, un acte d’exposition, qui introduit la thématique et les personnages principaux, ce qui permettrait, ensuite, de ne pas se perdre dans l’intrigue, Andreas Kriegenburg, à cause de l’énorme espace à meubler, probablement, n’a pas su isoler visuellement les différents protagonistes. Au moment de la mise en scène, il aurait dû se placer plus souvent dans la salle pour regarder l’effet obtenu.

 

Sur les trois étages d’un décor tubulaire – qu’on retrouvera au dernier acte et qui fera office de temple protestant – était réparti le chœur, tout habillé de rouge, pour rappeler le sang du début, sans doute, ou pour identifier les catholiques dans les différents types de rouges, violets, grenats, qui font aussi penser aux robes cardinalices...

 

C’est l’acte du banquet, de l’orgie, des plaisirs dont il faut profiter pendant qu’on peut – Verdi a dû s’en souvenir pour le premier acte de Traviata, qui commence aussi par une orgie et un grand toast porté à la vie –, le chœur y figure au complet, ainsi que divers solistes qu’on distingue mal dans cette masse.

 

À tout cela s’ajoute encore l’idée saugrenue et inutile de faire défiler en un va-et-vient incessant et d’un bout à l’autre de la scène, sur les trois étages de surcroît, des figurants qui représentent des sortes d’ « extras » servant le champagne et qui sont habillés comme les autres personnages, ce qui ajoute à la confusion visuelle.

 

Au fur et à mesure du déroulement de l’acte, Andreas Kriegenburg fait de ces extras des sortes de symboles expressionnistes du massacre à venir et leur fait faire leurs allers-retours de plus en plus rapidement, suivant le rythme de l’orchestre qui s’accélère ce qui, au-delà de la distraction visuelle qui détourne les spectateurs des solistes en train de chanter, produit un effet assez ridicule et totalement inutile à l’histoire.

 

En revanche, rien à dire sur la mise en scène des trois actes du milieu, plus intimistes et donc plus faciles à gérer, ni sur la direction d’acteurs, intelligente et efficace.

 

ET LES SOLISTES, ALORS ?

 

Pour cette reprise, Meyerbeer a bénéficié de voix de toute première qualité, dont je relèverais en particulier celle du jeune et magnifique baryton-basse Florian Sempey en duc de Nevers, qui faisait un pendant parfait à celle du tout aussi magnifique baryton-basse Nicolas Testé qui interprétait Marcel (on verrait bien Testé en Don Giovanni et Sempey en Leporello...).

 

En revanche, le ténor Yosep Kang, en Raoul de Nangis, a été en difficulté du début à la fin, probablement à cause de son premier air, mal amené, qui lui a fait perdre tous ses moyens pour le reste de la soirée, ce qui est très dommage : un superbe timbre, une voix solaire, claire et sonore à l’italienne, que je regrette de n’avoir pu écouter dans de meilleures circonstances.

 

Mention toute spéciale pour l’extraordinaire soprano américaine Lisette Oropesa, chanteuse et comédienne hors pair, qui interprétait Marguerite de Valois et que j’ai eu la chance d’entendre au festival de Pesaro, cette année – elle y chantait le rôle-titre d’Adina de Rossini – ici impressionnante de virtuosité et de facilité sur tout le registre dans son grand air du deuxième acte, particulièrement difficile techniquement.

 

De même, la Valentine d’Emmonela Jaho était particulièrement touchante, prenante, intense dans un rôle dramatique difficile, qui exige à la fois une voix puissante et une interprétation tout en profondeur et en intériorité.

 

Quant au rôle travesti du page Urbain, Karine Deshayes a su lui donner, tant vocalement que dramatiquement, toute la fraicheur du jeune adolescent aux sens en éveil.

 

ALORS, CE MEYERBEER ?

 

Malgré le succès jamais démenti de ses opéras, la postérité a été très injuste avec Meyerbeer.

 

Un musicologue comme Émile Vuillermoz, dans sa célèbre Histoire de la musique (Paris : Fayard, 1949), empreinte d’un antisémitisme qui lui fait écrire, à propos du compositeur Halévy, qu’il « marche docilement sur les traces de son coréligionnaire [sic] Meyerbeer en multipliant les concessions à ses auditeurs et en flattant leurs habitudes d’oreille les moins respectables » classe Meyerbeer dans ce qu’il appelle « les italianisants », aux côtés d’Auber et d’Ambroise Thomas, et juge qu’ « on ne sent pas chez lui un lyrisme sincère, un idéal élevé, un coup d’aile, une foi. »

 

Plus nuancée, Simonetta Colombus, dans le Dictionnaire chronologique de l’opéra (Paris : Ramsay, 1979) parle des Huguenots en ces termes : « L’opéra a les qualités et aussi les défauts des meilleures productions de Meyerbeer, créateur et principal représentant du grand opéra : des pages authentiquement poétiques et d’une grande intuition dramatique côtoient des passages d’un romantisme superficiel, d’un faste scénographique complaisant, où l’action se développe de façon mécanique, sans véritable souffle dramatique. »

 

Meyerbeer a peut-être été desservi par sa fascination pour l’opéra, par son intelligence du théâtre, par sa recherche formelle, par l’efficacité et le succès de sa musique scénique, et par son souci de mettre en valeur la dramaturgie par tous les moyens possibles.

 

On ne peut s’empêcher de penser qu’on juge de ses qualités de compositeur sur la base des défauts de son librettiste Eugène Scribe, avec des critères dramatiques et non musicaux, alors même qu’il fallait être un très grand musicien pour être capable d’innover comme il l’a fait dans un type de composition qui, à son époque, était encore conçu sur le modèle rossinien, rénovant le genre de fond en comble et ouvrant le chemin à plus de trois générations de compositeurs.

 

C’est très injuste, c’est un peu comme si on ne jugeait Mozart que sur ses concertos ou Chopin que sur ses valses. On connait mal le reste de sa production, malheureusement, et peut-être qu’un vrai travail de musicologie reste à faire pour explorer l’ensemble de son œuvre, par exemple à la Fondation Bru Zane, à Venise, qui effectue un remarquable travail de recherche et de restauration de l’ensemble du répertoire romantique français.

 

Une chose est sûre, en tout cas : Meyerbeer a tellement marqué son époque avec ses Huguenots que Berlioz lui-même ne pouvait s’empêcher de citer à tout bout de champ le pléonasme « Quoi qu’il advienne ou qu’il arrive » chanté dans le septuor du troisième acte.

 

À titre personnel, tel un Monsieur Jourdain faisant de la prose sans le savoir, j’ai presque chanté un extrait des Huguenots de Meyerbeer grâce à un air de mon répertoire bouffe.

 

En effet, dans La Grande Duchesse de Gerolstein d’Offenbach, composé vingt ans plus tard, cette vieille ganache de Général Boum Boum, chante martialement un « Et pif, paf, pouf, et tarapapapoum, je suis moi le Général Boum Boum » qui doit beaucoup au « Piff, Paff, Piff, Paff, qu’ils pleurent, qu’ils meurent, mais grâce jamais » que Marcel, le valet protestant et zélé de Raoul de Nangis, adresse aux catholique et qu’il entonne joyeusement, dans le premier acte des Huguenots.

 

Si c’est pas un titre de noblesse, ça ?

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018).

 

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13/11/2018
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Lorenzo da Ponte ou la note libertine

Je viens de finir les passionnants ‘Mémoires de Lorenzo Da Ponte’ (Paris : Mercure de France, collection ‘Le Temps retrouvé’, 1988), celles de ce brillant et célèbre librettiste, pour Mozart, pour Salieri et pour un grand nombre d’autres compositeurs tombés dans l’oubli.

 

Des mémoires délicieux, pleins de péripéties, d’aventures, de rencontres. Un reflet aussi de cette époque de la fin du XVIIe au début du XVIIIe qui ressemble beaucoup à la nôtre, avec ses frontières fluides, ses voyages incessants et ses migrations à travers l’Europe comme vers le monde entier, les diligences et les bateaux faisant comme un écho à nos vols low-costs...

 

Da Ponte (1749-1838), né à Vittorio Veneto, aux portes de Venise, a d’abord étudié à Portogruaro – tout près de mon village d’origine, mon père venait toujours m’y chercher à la gare quand j’allais le voir – pour ensuite vivre la grande vie à Venise.

 

Et tout comme Casanova, l’autre grand Vénitien, évadé de la terrible Prison des Plombs – le célèbre Pont des Soupirs n’a rien de romantique... –, Da Ponte doit s’exiler d’urgence à cause d’une dénonciation anonyme au tribunal de l’Inquisition pour impiété et mœurs dissolues.

 

Il séjourne d’abord à Gorizia (dans l’Empire austro-hongrois, à cette époque) puis successivement à Dresde, à Vienne, à Paris, aux Pays-Bas ou à Londres, en perpétuelle recherche d’expédients, de bonnes fortunes et de fortune tout court.

 

UNE VIE IMPROVISÉE

 

Malgré quelques mensonges par omission et quelques approximations opportunes que la brillante préface de Dominique Fernandez, un connaisseur, relève avec humour, la façon dont Da Ponte raconte sa vie – ses ‘Mémoires’ sont écrits aux Etats-Unis, où il a émigré vers ses cinquante ans – est simple, pleine de bonhomie, d’humour, de philosophie, mais aussi très précise, comme le montre l’appareil de notes complémentaires en bas de pages.

 

Il se fait d’abord un nom comme ‘improvisateur’, comme on appelait ça à son époque : il est capable d’improviser un poème de circonstance sur n’importe quel thème (mariage, décès, musique, anniversaire...).

 

C’est ainsi qu’il arrive à se faire engager comme librettiste d’opéra, travaillant pour Salieri, alors célébrissime compositeur vedette à la Cour de Vienne, et surtout pour Mozart, et pour l’extraordinaire trilogie ‘Nozze di Figaro’, ‘Don Giovanni’ et ‘Così fan tutte’, où ses dons de librettiste, sa verve naturelle et ses qualités de bon vivant font merveille :

 

« L’Empereur me fit appeler, et, avec les plus gracieux éloges, me fit un nouveau don de cent sequins en me disant qu’il brûlait du désir d’entendre ‘Don Juan’. J’écrivis à Mozart, qui accourut et donna les partitions au copiste, lequel s’empressa de les distribuer. Le départ prochain de Joseph II hâta la mise en scène, et, le dirais-je ? DON JUAN N’EUT AUCUN SUCCÈS ! Tout le monde, Mozart seul excepté, s’imagina que la pièce avait besoin d’être retouchée. Nous y fîmes des additions, nous changeâmes divers morceaux ; une seconde fois : DON JUAN N’EUT AUCUN SUCCÈS ! Ce qui n’empêcha pas l’Empereur de dire : « Cette œuvre est divine, elle est peut-être encore plus belle que ‘Les Noces de Figaro’ : mais ce n’est pas morceau pour mes Viennois. » Je répétai ces paroles à Mozart, qui, sans se déconcerter, me répondit : ‘Laissons-leur le temps de le goûter.’ Il ne s’est pas trompé. »

 

DON GIOVANNI – CASANOVA, MÊME COMBAT (AMOUREUX)

 

On apprend que Da Ponte connaissait personnellement Casanova, à qui le côté libertin de la version opéra du personnage de Don Juan doit beaucoup, comme le signale Dominique Fernandez : « On a retrouvé dans les papiers autographes de Casanova des feuillets portant des variantes (non utilisées par Mozart) de la scène 10 du second acte, celle où Leporello, démasqué sous les habits du maître, implore la grâce de ses poursuivants. Ce document ne prouve pas que le retraité de Dux ait collaboré au livret de Da Ponte ; mais sans doute que les deux hommes ont discuté ensemble de l’ouvrage, le premier apportant au second le témoignage inappréciable de son expérience de séducteur. »

 

On comprend aussi combien l’opéra, à cette époque et jusqu’au début du XXe siècle, a été ce que le cinéma est aujourd’hui : les superproductions, coûteuses à produire, pouvaient rapporter des bénéfices colossaux.

 

On faisait et on défaisait les stars, on revisitait les grands mythes grecs et romains ou les hauts faits historiques, on s’emparait de tous les romans ou les pièces à la mode, d’où l’importance des librettistes, dont les vedettes seraient aujourd’hui des scénaristes cotés sur le marché du cinéma.

 

D’une certaine façon, avec les mêmes ficelles dramatiques et narratives, le cinéma, pourtant bien plus cher à produire, mais moins contraignant matériellement et plus facilement diffusable partout, a par l’image volé la vedette à la musique, rendant les stars et le rêve mondialement accessible.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018).

 

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19/10/2018
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15 trucs in-dis-pen-sables pour futur metteur en scène d'opéra

Tu es aspirant metteur en scène d’opéra? Tu n’es pas musicien et tu te fous pas mal du lyrique, mais ça paie bien et tu aimerais devenir célèbre ? Tu penses que tous tes collègues sont mauvais et n’ont rien compris ? Ça te plait d’avoir ton nom dans le journal?

 

Ceci est pour toi : 15 trucs faciles pour te faire un maximum de pub en un minimum de temps.

 

L’OUVERTURE

 

Utilise-la, cette ouverture, bon sang ! C’est vrai, ça, c’est énervant cette musique qui débute l’opéra, qui peut durer jusqu’à quinze minutes, où rien ne se passe à part les gesticulations du chef d’orchestre.

 

Quinze minutes où on ne parle pas de toi, tu te rends compte ?

 

C’est le moment rêvé pour te faire connaitre, par exemple avec quatre procédés très pratiques :

 

1) La mise en abyme (oui, avec un « y »)

 

Fais une grosse référence au public de la création de l’œuvre.

 

C’est fastoche : tu mets une dizaine de chaises sur la scène, avec quelques figurant(e)s habillé(e)s en bourgeois(e)s du XIXe – chapeaux improbables, ombrelles, crinolines, redingotes, guêtres, cannes, ce que tu trouves à recycler dans les vestiaires du théâtre – et, pendant la musique de l’ouverture, tu leur dis de faire semblant de parler entre eux.

 

Ça permet de donner le vertige au public qui se retrouve à regarder le public d’époque en train de se préparer à regarder l’œuvre qui va suivre.

 

Ah c’est sûr, ça va loin.

 

Et si tu penses que les gens ne vont pas comprendre « mise en abyme », complète ta phrase par « effet de miroir ».

 

2) Variante : le compositeur, voire un narrateur

 

Pendant l’ouverture, tu demandes à un comédien en costume d’époque, ou alors en costume anachronique, d’interpréter le compositeur qui assiste à la première de son opéra, soit à l’époque de sa création soit retour du paradis (ou de l’enfer, pour Wagner, un méchant nazi, c’est connu).

 

Tu peux aussi complètement détourner le truc en créant un narrateur, un démiurge qui, sur scène, peut être placé à un bureau avec une grosse plume d’oie, un encrier et du vieux papier.

 

Pour faire plus crédible, évite les lentilles de contact et fais-lui plutôt porter des lorgnons, on comprendra mieux, quand il se saisit de la grosse plume d’oie, qu’il est en train de créer l’œuvre qu’on va suivre après cette interminable ouverture.

 

3) Variante : le flash-back

 

Pendant l’ouverture, devant le rideau ou sur la scène assombrie, tu fais venir un des personnages principaux devenu vieux, ou un comédien qui joue le rôle.

 

Il doit avoir l’air méditatif ou vaguement triste (c’est la même chose).

 

C’est parce qu’il est censé se rappeler le spectacle qu’on va voir après l’ouverture.

 

Tu peux aussi le faire revenir vers la fin du dernier acte, toujours avec l’air méditatif ou vaguement triste, et, tout à la fin, tu peux le faire partir au loin comme une silhouette à la Chaplin, ou alors comme Lucky Luke sur son cheval.

 

Ne lui fais pas chanter ‘I’m a poor lonesome cowboy’, qui fait quand même un peu tache après trois heures d’opéra.

 

4) Variante : le cirque

 

Clowns, jongleurs, acrobates : pendant l’ouverture, fais les défiler et faire leur numéro sur scène.

 

Après tout, pour toi, l’opéra c’est la foire.

 

Quand tu seras plus connu, tu pourras sans danger te permettre de faire passer ça pour une allusion à Shakespeare (« The world is a stage, le monde est une scène de théâtre », blablabla).

 

SCÉNOGRAPHIE

 

5) Décor de l’époque de la création de l’opéra

 

Prends ‘Aida’: au lieu de te casser la nénette à faire construire des pyramides et à caser des obélisques par-ci par-là – sans compter les coûteux éléphants avec leur cornacs pour la scène du triomphe de Radamès avec trompettes –, pense à une scénographie qui se réfère soit à la première de l’opéra de Verdi au Caire en 1871, devant le Khédive Ismaïl, soit à la tutelle britannique juste un peu plus tard, vers 1879, les deux sont bien plus avantageux que le décor péplum.

 

Tu trouveras toujours un ténor pour faire l’éléphant.

 

Et puis ça te permet de montrer que tu as lu attentivement l’histoire de la création d’’Aida’ sur la notice Wikipédia.

 

6) Décor se référant au vrai sens de l’œuvre

 

Je te conseille Macbeth de Verdi, c’est très pratique.

 

Tu peux y recycler tous les décors de dictature, avec palais sombres, camps de concentration, geôles, salles de torture, taches de sang, tout ça avec un très grand choix de costumes adaptés selon le régime ou la dictature choisie, entre uniformes militaires et tenue de prisonnier : Néron et Agrippine, Catherine II et Potemkine, Hitler et Eva Braun, le couple Ceausescu, Staline et sa fille, Bokassa et l’impératrice, François Mitterrand et Danielle, Jacques Chirac et Bernadette, voire Emmanuel et Brigitte, selon les sensibilités politiques.

 

En plus, tu te fais une méga-réputation de metteur en scène engagé, ce qui n’est pas rien par les temps qui courent.

 

Et engagé, tu l’es, d’ailleurs, et à prix d’or en plus, donc autant joindre l’utile à l’agréable et au politiquement correct.

 

8) Actualisation du décor

 

Ça t’ouvre un champ illimité de possibilités, par exemple Don Giovanni en mafieux de Chicago, dans un cimetière de voitures, avec un Leporello tueur à gages et une Donna Elvira nymphomane pute au grand cœur.

 

Marche aussi très bien pour tous les Wagner (Hitler, nazis, etc.)

 

Mention particulière : l’opéra ‘Fidelio’ de Beethoven, assez casse-bonbons et qui se passe dans une prison, tu imagines l’aubaine ?

 

Tu as tout de suite un grand éventail de possibilités : le Chili de Pinochet, l’Espagne de Franco, la Russie de Staline, les camps de rééducation de Mao, les camps de concentration nazis, les camps de réfugiés en Méditerranée, le camping de Palavas-les-Flots.

 

Tu peux même t’en donner à cœur joie dans le parallèle hypermoderne, genre Detroit ou le Mexique dans l’Amérique de Donald (pas celui de Disney, donc).

 

9) Opéra en tubes

 

La mise en scène tubulaire est la branche de secours de tout théâtre d’opéra avec restrictions budgétaires, alors si tu n’as pas de fric à disposition, saute sur l’occasion et installe un échafaudage et hop, le tour est joué.

 

En plus, tu te fais une réputation de metteur en scène intelligent et sobre qui se concentre sur l’œuvre elle-même et qui, avec les chanteurs, travaille à fond sur le jeu de scène, les déplacements et l’interprétation.

 

10) Grosses machines

 

Pour une fois, à l’inverse, tu as un budget illimité, et toi, en tant que metteur en scène et scénographe, tu veux que ton travail se voie, alors fais-toi construire des trucs énormes, des colonnes gérées par ordinateur et qui tournent ou qui s’ouvrent, des forteresses avec pont-levis, des locomotives, que sais-je ?

 

Tu sais, la pelleteuse du chantier d’à côté, par exemple, c’est bien pratique, ça en jette et ça fait tout à fait l’affaire pour le dragon de ‘La Flûte enchantée de Mozart ou pour le ‘Siegfried’ de Wagner.

 

Je ne sais pas ce que ça donnerait dans ‘Aida’ pour le char, pendant la scène du triomphe de Radamès avec trompettes, mais pourquoi pas ?

 

MISE EN SCÈNE

 

10) Apoilisme

 

Bien sûr, ça fait au moins cinquante ans que ça dure, mais c’est toi le metteur en scène, et là, tu as l’occasion rêvée de montrer que c’est toi qui commande, et en plus tu fais des économies sur le budget costumes.

 

Et puis, quelle que soit ton orientation sexuelle, tu ne vas pas rater l’occasion de te rincer l’œil aux répétitions et de te faire passer pour un metteur en scène salace et sulfureux, quand même?

 

Dis-toi bien qu’il doit bien rester encore quelques spectateurs qui seront choqués de voir une soprano à poil ou une basse profonde entonnant l’air d’un organe viril avec l’autre organe viril à l’air.

 

Avec un peu de chance on en parlera dans les journaux.

 

C’est tout bénéf.

 

11) Agitation frénétique pour opéra bouffe

 

Attends, c’est pas parce que l’œuvre a un texte drôle et une musique enjouée qui se suffisent amplement à eux même que tu dois te priver de souligner qu’on doit rire.

 

Fais-moi gigoter tout ce beau monde d’un côté de l’autre de la scène, c’est une comédie, non ?

 

Sinon tu sers à quoi, en tant que metteur en scène qui réfléchit ?

 

Et comment tu leur montres que tu es intelligent, alors ?

 

12) Inversion des genres scéniques

 

Un bon truc à saisir pour toi, si tu as envie de passer pour un metteur en scène intellectuel : tu prends un opéra bouffe et tu le fais jouer en drame sur le modèle : « Je ris de peur d’avoir à en pleurer. »

 

Avant de faire la même chose pour les drames, attends quand même qu’on te fasse des ponts d’or pour te faire venir dans les plus prestigieux opéras du monde : il faut avoir une certaine célébrité pour survivre à une version burlesque du Trouvère de Verdi aux Arènes de Vérone ou avec la Tétralogie de Wagner pendant le festival de Bayreuth.

 

13) Acrobatisme

 

Si tu as fait un apprentissage dans les différentes disciplines des arts vivants, tu peux recycler tout ça en faisant chanter le grand air de la soprano sur une balançoire, par exemple, ou sur une échelle, ou alors la tête en bas, ou alors en la faisant se rouler par terre ou, suspendue à des cordes, la faire voleter d’un coin à l’autre de la scène.

 

Tu peux même, pourquoi pas ? la faire chanter en patins à roulettes, ce qui te permets, pendant les répétitions, de détendre l’atmosphère avec un facétieux : « Alors, ça roule, ma poule ? ».

 

14) Hystérisme

 

D’accord, dans les opéras sérieux, les personnages sont des nobles, des aristocrates éduqués et tout et tout, mais c’est pas pour ça que tu ne vas pas les faire chialer à genoux devant tout le monde ou déchirer leurs habits, quand même ?

 

Le vernis civilisé craque, c’est connu.

 

Stiff upper lip, tu connais pas, vu ?

 

15) Vampirisme

 

Si Tim Burton peut, toi aussi tu peux. Tout le monde aura le visage cadavérique, les yeux hypermaquillés avec de grands cernes, les lèvres noires, et sera en haillons militaires vert-caca-pomme, si possible en synthétique.

 

Les chanteurs n’aiment pas ? Et alors ? Ça va les gêner et tant pis pour eux, ils n’avaient qu’à pas faire ce métier.

 

T’as qu’à leur dire que c’est voulu, que ça apporte quelque chose à l’œuvre.

 

Et puis de toute façon, c’est toi le chef.

 

Quoi les directeurs ? Mais ils seront tout contents, au contraire ! Tu sais, ça leur donne l’occasion, dans les conférences de presse et les interviews, de passer pour progressistes et de sortir des phrases toutes faites comme « ouverture aux nouvelles idées », « renouveau de la mise en scène », « rajeunissement de l’opéra » et des tas de trucs du style.

 

Et puis tu sais, un bon scandale, c’est de la pub, et la pub ça ne se refuse pas.

 

Bon, maintenant tu as tout ce qu’il faut pour devenir riche, célèbre et emmerder un maximum de spectateurs dans le monde entier, alors fonce.

 

©Sergio Belluz, 2018

 

'Don Giovanni' de Mozart dans une décharge quelconque

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'Norma' de Bellini, dans un pays occupé quelconque

 

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'Macbeth' de Verdi dans une dictature quelconque

 

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08/09/2018
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Wagner prend son temps

Je suis allé voir une Götterdämmerung de Wagner au Liceu de Barcelone. C’était superbe, une mise en scène brillante de Robert Carsen, une Brünnhilde majestueuse, une Gudrune sublime (un magnifique soprano lyrique), mais un Siegfried très mauvais, rien du Heldentenor, avec une émission très instable.

 

Cette musique est enivrante, puissante, les sentiments sont exacerbés et, dans ce quatrième volet de la Tétralogie, toute la méchanceté et la violence humaine sont longuement exprimées, il y a une sorte de beauté du mauvais, une fascination de l’inexorable, une fuite en avant des personnages vers leur destin tragique.

 

C’est aussi là qu’on voit combien le rythme est important.

 

Je veux dire que Wagner, dans sa Tétralogie, élargit le temps, l’agrandit, s’arrête à chaque pas sur ce que ressentent ses personnages.

 

Leur peine, dans un opéra italien, serait résumée à un grand air solo.

 

Ici, c’est quinze minutes de musique, les personnages et le public se plongent avec volupté dans les affres de l’âme humaine.

 

Quelquefois, que ce soit dans l’écriture, au cinéma ou au théâtre, il faut prendre ce temps élargi, l’utiliser au maximum, faire durer l’état d’âme, comme lorsqu’on ressasse une peine qui, du coup, prend une dimension gigantesque, métaphysique.

 

C’est un artifice théâtral que Wagner a su utiliser parfaitement.

 

Richard Strauss aussi, d’ailleurs, et le Verdi d’Aida (cette longue scène de la fin de l’opéra, par exemple, si magnifique).

 

Au cinéma, c’est un truc qu’utilise aussi, il me semble, un Terrence Mallik, par exemple, et les grands classiques du cinéma muet, qui s’arrêtent sur un mouvement d’humeur ou sur une tristesse.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2016)

 

 

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20/07/2018
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Wagner, le vaisseau-fantôme fait beaucoup de bruit!

Je reviens d’une représentation du Vaisseau fantôme de Wagner, en allemand Der fliegende Holländer, en anglais The Flying Dutchman, en catalan L’Holandès Errant... Selon les langues, on ne parle que du bateau, ou alors le Hollandais vole, ou il erre.

 

Je pense toujours à la célèbre boutade de Woody Allen : « Quand j’écoute du Wagner, j’ai envie d’envahir la Pologne. »

 

Comme dans la majorité des productions wagnériennes, l’orchestre est à toute puissance, et les voix doivent se maintenir à un haut niveau de volume et de scansion dramatique pour se faire entendre, d’où peut-être cette lenteur des opéras wagnériens, qui resteraient assez anecdotiques si le tempo était plus rapide et si les oeuvres duraient moins longtemps : c’est l’emphase qui en fait l’efficacité dramatique.

 

Dans le Vaisseau fantôme, un opéra relativement court pour Wagner, deux heures vingt, environ, l’histoire et l’action peuvent être résumées en quelques lignes : l’âme d’un marin damné est condamnée à errer tant qu’elle n’arrivera pas à convaincre un femme de l’aimer jusqu’à la mort – là-dessus, Wagner s’étend d’abord sur le fameux marin, qui, pendant de longs monologues, parle de son triste destin, et explique qu’après chaque période de sept ans il a, pendant un jour, la possibilité de trouver l’âme soeur qui le sauvera de sa damnation.

 

De son côté, Senta connait toute l’histoire du marin damné, dont elle se raconte à haute voix le triste destin pendant de longs monologues.

 

On rajoute par-ci par-là plusieurs scènes avec des marins dans des choeurs virils, des choeurs de femmes de marins soumises, mi-cancanières mi ironiques.

 

On fait se rencontrer le marin damné et le père de Senta, qui s’arrangent entre eux pour un mariage.

 

On rajoute une vague sous-intrigue avec un ténor amoureux de Senta et qui trouve que tout de même elle devrait l’aimer lui au lieu de rêvasser sur des marins damnés – et voilà, le tour est joué.

 

Pas forcément le Wagner le plus prenant, si on n’aime pas particulièrement la mer, les marins et les adolescentes rêvasseuses qui ont le physique d’une Walkyrie (sans les cornes, heureusement).

 

Musicalement, ce qui marche magnifiquement bien avec Tristan und Isolde, ce grossissement, cette emphase, cette passion lente et langoureuse du début à la fin, dans l’histoire comme dans la musique, fonctionne moins bien dans Le Vaisseau fantôme, une histoire plus anecdotique, même si l’auteur s’appelle Heine et le compositeur Wagner.

 

Je me disais aussi, avec cette production du Deutsche Staatsoper unter den Linden présentée au Liceu de Barcelone, que ce n’est pas pour rien que Wagner voulait cacher l’orchestre en dessous de la scène, l’idée étant qu’on ne le voie pas, qu’on ne voie, et qu’on ne sente, que le spectacle, comme au cinéma.

 

Mais dans la plupart des théâtres, l’orchestre est semi-caché dans la fosse, et, du coup, les indications musicales de Wagner – dans sa vision de la position de l’orchestre sous la scène, cela justifiait les paroxysmes, les « forte » partout, pour qu’on entende la musique à travers le plancher – ne s’appliquent plus très bien : tout est trop fort, l’orchestre comme les voix,

 

Après tout, cette histoire de Hollandais volant pourrait tout aussi bien être représentée de manière intimiste : pas de Dieux, ici, ni de fille de roi, juste un marin, et une jeune fille qui veut sauver l’âme du marin. L’histoire y gagnerait peut-être en émotion.

 

Mais voilà, chaque époque a ses conventions, ses a aprioris, ses interprétations. Aujourd’hui, Wagner est interprété de cette manière, sur indications des héritiers du compositeur, qui surveillent tout ce qui se fait en la matière, et c’est Bayreuth qui sert de modèle.

 

Il faudra peut-être encore du temps pour qu’on ose reprendre ces partitions, et essayer d’autres choses qui rendraient peut-être une plus grande justice à ces oeuvres, tout comme d’ailleurs son contemporain Verdi, dont on continue à jouer Aida façon péplum, alors que c’est un drame intimiste. Mais à Vérone, et ailleurs, on veut l’Égypte et les éléphants, plus vendeurs en terme d’entrées, et tant pis pour l’histoire ou la musique.

 

©Sergio Belluz, 2017, le journal vagabond (2017).

 

Photos de production©A. Bofill

 

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06/09/2017
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'Il Re Pastore' de Mozart: l’Opéra de chambre de Genève se met au vert!

IL RE PASTORE, OPÉRA CHAMPÊTRE

 

Un enchantement, dans le sens littéral et vocal du terme, ce Re Pastore de Mozart sous la direction toujours précise et raffinée de Franco Trinca, le chef d’orchestre qui assure aussi les récitatifs ‘secs’ au clavecin avec sa maestria coutumière : comme à chaque production de l’ Opéra de Chambre de Genève depuis plus de 40 ans maintenant, le manque de moyens fait qu’on simplifie au maximum la mise en scène et la scénographie, qui sont amplement compensés par un travail musical, vocal et scénique intelligent et sophistiqué. Les chanteurs étaient tous à la hauteur et la production enlevée et juste. J’ai toujours un immense plaisir aux productions originales de cette institution de la vie musicale genevoise : j’y retrouve ce que l’opéra et le théâtre étaient à leurs débuts : des tréteaux.

 

Une curieuse pièce que ce Re Pastore version Mozart, puisqu’il s’agit en réalité du remake d’un opéra de Felice Giardini en trois actes sur un texte de Métastase, l’increvable librettiste de l'époque. Un Mozart de 19 ans a ramassé tout ça en deux actes à l’occasion de la venue de l’archiduc Maximilien, le fils cadet de l’impératrice Marie-Thérèse le 23 avril 1775, ce qui explique peut-être sa distribution vocale assez surprenante (aucune basse, 2 ténors, 1 castrat et 2 soprani) qui doit sûrement beaucoup aux chanteurs disponibles au moment de l’exécution de cet « opéra de concert » (il n’était pas prévu pour la scène).

 

TOUT FLATTEUR...

 

Pièce de circonstance, donc, et réflexion flatteuse sur ce qu’est le pouvoir éclairé d’un empereur, personnifié ici par Alexandre le Grand, venant chercher le berger Aminta (qui n’est autre qu’un vrai prince placé en douce chez des paysans) pour lui offrir une satrapie de son vaste empire, à condition qu’il épouse la fille du despote local qu’il a évidemment assassiné. Or le roi-berger Aminta s’est fait aux mœurs rurales – un idéal factice de l’époque, la nature-jardin étant signe de sagesse…  – et aime la bergère Elisa qui se battra jusqu’au bout pour le garder, et convaincra Alexandre.

 

Celui-ci, magnanime, autorisera ce mariage, et arrangera le coup pour que son chambellan épouse la princesse dont il est secrètement amoureux. Tout s’arrange - on imagine que l’archiduc Maximilien a dû se sentir flatté d’être comparé à Alexandre le Grand.

 

Une œuvre de jeunesse qui, déjà, contient cette douce profondeur de Mozart, encore retenue dans les conventions théâtrales de l’époque – plus tard, c’est surtout avec Lorenzo Da Ponte, librettiste de génie, que Mozart pourra donner le meilleur de lui-même à l’opéra, dans la trilogie Don Giovanni, Le Nozze di Figaro et Così fan tutte.

 

IL PLEUT BERGÈRE, ALLONS À L'ALHAMBRA

 

Vu les risques d’orage, ce n’était pas dans la traditionnelle et magnifique Cour de l’Hôtel de Ville que cette production était présentée mais au tout aussi magnifique Théâtre de l’Alhambra juste en dessous.

 

À nouveau, bonne production, avec un décor simple, une façade d’une forteresse modulable, un arbre stylisé, et les chanteurs, habillés en contemporain, mais en contemporain adéquat : le roi-berger Aminta, un rôle écrit pour castrat, ici interprété en salopette par la pétulante Bianca Tognocchi, (mezzo sopranisante qu’on verrait bien dans certains opéras-bouffe du jeune Rossini), sa bergère Elisa (Amelia Scicolone, superbe soprano) en talons hauts jaunes et jupe imprimée à fleurs, la princesse Tamiri (Carole Meyer, soprano glamour, tant vocalement que visuellement), et Alexandre le Grand ( le ténor Valerio Contaldo) et son grand chambellan Agenor (le ténor Manuel Nuñez Camelino) en complets vestons noirs qui siéent à l’expression de l’autorité impériale, ne fût-ce que par contraste.

 

Encore bravo à l’excellent travail musicologique de l’Opéra de Chambre de Genève qui, année après année, fait redécouvrir ces œuvres magnifiques négligées par les grandes maisons.

 

©Sergio Belluz, 2017, le journal vagabond (2017).

 

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09/07/2017
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Une mise en scène moderne ET intelligente ça existe : je l’ai rencontrée !

DON GIOVANNI OU LES TUBES ENTUBÉS

 

Quoi de plus compliqué à aborder, et surtout à renouveler, que la mise en scène d'un classique aussi indiscutable que le Don Giovanni de Mozart, avec ses airs que tout le monde connaît ? C'est là où la grosse paluche incompétente de l'inculte aspirant metteur en scène contemporain, soucieux de se faire un trou et un nom dans le business, sévit le plus, en particulier dans les maisons d'opéra à gros budget, bourgeoises par définition, mais soucieuses de se faire passer pour avant-gardistes : on est sûr d'emmerder tout le monde, et ça fait énormément de pub. L'idéal, en ces temps médiatiques où le buzz prime sur la compétence.

 

J'ai souvenir d'un Don Giovanni mafieux à la Coppola avec son Leporello tueur à gages évoluant dans un cimetière de voitures et constamment dérangé par une Donna Elvira hystérique et nymphomane (un pléonasme selon le metteur en scène) qui n'arrêtait pas de monter et de descendre une échelle - peut-être métaphorique, l'échelle, qui suivait les hauts et les bas des coloratures de la chanteuse.

 

Je ne me souviens pas si le Commandeur était mécanicien en chef dans un garage surchauffé, mais l'enfer était autant sur scène (pour le vil séducteur, et pour les pauvres chanteurs, en particulier) que dans la salle...

 

ET KASPER HOLTEN VINT

 

Et on se demande: mais enfin, comment se fait-il qu'avec l'extraordinaire développement des nouvelles technologies, en particulier dans les arts scéniques, on ne soit pas foutu de les mettre intelligemment au service de classiques qui le sont parce que justement ils survivent à tout et s'enrichissent et reflètent à chaque fois les nouvelles sociétés qui les regardent?

 

Kasper Holten, le grand metteur en scène danois, et actuel directeur du Royal Opera House de Londres, l'a fait dans une extraordinaire coproduction du Royal Opera House de Londres, du Liceu de Barcelone, de l'Israeli Opera de Tel Aviv et du Houston Grand Opera.

 

Imaginez donc une modernisation totale de Don Giovanni dont on a gardé toute la profondeur et les équilibres internes, avec une élégance sobre et intemporelle - costumes XVIIIsur fond hypermoderne, avec codes de couleurs (la robe tachée de Donna Anna, c'est son honneur entaché) – , hiératisme qui rend la noblesse des personnages, travail raffiné sur le texte des récitatifs restituant toute la saveur du livret de Da Ponte, brillant librettiste, direction d'acteurs-chanteurs précise, cohérente, expressive - le tout dans le respect du public du poulailler (dont je fais partie), puisque les personnages évoluaient au centre de la scène, visibles de toute la salle, quel que soit le budget du spectateur.

 

LA PERFECTION: UNE QUESTION DE DÉTAILS

 

Rien n'est plus difficile que d'utiliser l'Ouverture d'un opéra: soit on laisse le rideau fermé, et on laisse l'orchestre jouer avant d'ouvrir le rideau pour l'action - l'Ouverture est à l'opéra ce que le quatrième de couverture est au roman, un avant-goût aguicheur de ce qui va être raconté - soit on ouvre le rideau, mais alors il faut occuper la scène par quelque chose.

 

Ici, pendant l'ouverture, Kasper Holten a eu l'ingénieuse idée d'ouvrir le rideau sur un dispositif très simple: la façade d'une propriété de deux étages avec portes et fenêtres qui, plus tard, s’ouvriront, donnant la vue sur un intérieur avec escaliers - on pense au film de Losey, en particulier aux scènes filmées au Teatro Olimpico de Vicenza, ce chef-d'oeuvre du trompe-l'oeil par Palladio -, une façade claire dont les murs, peu à peu se remplissent, à la manière de graffitis, des noms des conquêtes de Don Giovanni, annonçant dès l'entrée le fameux Catalogue que chante plus tard Leporello, son valet.

 

Cet unique décor est construit sur un plateau tournant, qui offre d'autres angles sur l'action. Sur la façade on projette à chaque fois l’humeur des personnages: lors du célèbre Là ci darem la mano, lorsque Don Giovanni fait la cour à Zerlina, les parois se remplissent de ciel bleu et de petits nuages. Plus tard, lorsque Donna Anna soudain comprend que c’est Don Giovanni qui l’a violentée et qui a causé la mort de son père, son nom, Anna, apparaît sur la façade. Plus tard encore, lorsqu'elle est sur le point de venger son honneur, les parois dégoulinent du sang qui a été versé. Pendant la scène du bal, les ombres des danseurs invités apparaissent en ombres chinoises...

 

ENFIN UN METTEUR EN SCÈNE QUI RÉPOND DE SES ACTES!

 

Au deuxième acte, le décor se réduit à la partie centrale du mur, toujours avec des panneaux qu’on referme, des portes et des fenêtres qu’on ouvre, laissant voir l’intérieur de la maison.

 

Les parois continuent à refléter les états d’âme (ou ce que chante le personnage), quelquefois précise le nom de la femme (Elvira, Anna, Zerlina), comme un petit rappel au spectateur.

 

La fin est intelligente, ouverte, ambigüe : Holten joue avec les fameux coups à la porte donnés par le Commandeur, là c’est Donna Elvira qui feint de les entendre et Leporello qui feint de voir le fantôme, comme pour faire peur à Don Giovanni et lui donner une leçon.

 

Donna Anna, quant à elle, porte sur ses bras le buste du Commandeur, le même buste qui servira de statue, au moment de la scène où Don Giovanni dit à Leporello de convier le Commandeur à souper. Leporello fera comme si c’est le buste qui dit oui (on le voit faire opiner le buste, puis le passer à Don Giovanni, qui le fait aussi opiner, on ne sait pas si c’est le buste qui opine tout seul...)

 

Don Giovanni lance alors le buste qui se brise sur le sol (idée visuelle magnifique), et continue à n’y pas croire. Il en casse encore quelques morceaux, et, quand le Commandeur prend la parole, met un bout du buste en marbre sur son oreille, comme un téléphone portable.

 

Don Giovanni finit devant la maison, devenue blanche. Le Commandeur apparait dans une porte qui s’ouvre à l’étage supérieur. Toute la scène se fait ainsi jusqu’à ce que Don Giovanni se sente pris par les enfers, mais on ne voit ni feu, ni flamme, ni effet particulier. Le Commandeur disparait et Don Giovanni reste sur scène debout jusqu’au bout.

 

La lumière s’allume dans la salle. Le choeur final est chanté par Leporello, Donna Anna, Donna Elvira, Don Ottavio, Masetto et Zerlina depuis la fosse d’orchestre, comme s'ils se joignaient au public pour assister à la fin du pécheur...

 

LA FIN JUSTIFIE LES MOYENS

 

Mais quelle fin, justement? Aujourd'hui, plus personne ne croit au paradis, à la damnation ou aux enfers. Comment respecter Mozart  et Da Ponte tout en rendant cette fin crédible et cohérente? 

 

Kasper Holten, en homme du XXIe siècle, a eu l'idée toute simple et magnifique de laisser la fin ouverte: la musique termine, la lumière s’éteint à nouveau dans la salle, et Don Giovanni reste seul illuminé face au public : damné ? pas damné? repenti? irrécupérable? Qui est juge?

 

Il y a de très intelligentes et modernes ambivalences: tant Donna Anna (Vanessa Goikoetxea) que Donna Elvira (Myrtò Papatanasiu) restent amoureuses de Don Giovanni : on voit Donna Anna retournant à l’acte II dans la chambre de Don Giovanni...

 

Les tempi de l’orchestre, sous la direction de Joan Pons, étaient fabuleux, rapides, comme il sied pour cette oeuvre, avec des sonorités baroquisantes que les chanteurs suivent aussi dans certains passages en évitant le vibrato, en « voix blanche »... 

 

Et quel grand chanteur que Carlos Álvarez, un Don Giovanni d'une extraordinaire splendeur vocale: puissance, sûreté, voix virile, jeu, tout y est. La célèbre sérénade, très italianisante, était impressionnante de lyrisme, de grâce et de précision. 

 

©Sergio Belluz, 2017, le journal vagabond (2017).

 

Photos©Bofill, 2017

 

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07/07/2017
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