Lorenzo da Ponte ou la note libertine - sergiobelluz

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Lorenzo da Ponte ou la note libertine

Je viens de finir les passionnants ‘Mémoires de Lorenzo Da Ponte’ (Paris : Mercure de France, collection ‘Le Temps retrouvé’, 1988), celles de ce brillant et célèbre librettiste, pour Mozart, pour Salieri et pour un grand nombre d’autres compositeurs tombés dans l’oubli.

 

Des mémoires délicieux, pleins de péripéties, d’aventures, de rencontres. Un reflet aussi de cette époque de la fin du XVIIe au début du XVIIIe qui ressemble beaucoup à la nôtre, avec ses frontières fluides, ses voyages incessants et ses migrations à travers l’Europe comme vers le monde entier, les diligences et les bateaux faisant comme un écho à nos vols low-costs...

 

Da Ponte (1749-1838), né à Vittorio Veneto, aux portes de Venise, a d’abord étudié à Portogruaro – tout près de mon village d’origine, mon père venait toujours m’y chercher à la gare quand j’allais le voir – pour ensuite vivre la grande vie à Venise.

 

Et tout comme Casanova, l’autre grand Vénitien, évadé de la terrible Prison des Plombs – le célèbre Pont des Soupirs n’a rien de romantique... –, Da Ponte doit s’exiler d’urgence à cause d’une dénonciation anonyme au tribunal de l’Inquisition pour impiété et mœurs dissolues.

 

Il séjourne d’abord à Gorizia (dans l’Empire austro-hongrois, à cette époque) puis successivement à Dresde, à Vienne, à Paris, aux Pays-Bas ou à Londres, en perpétuelle recherche d’expédients, de bonnes fortunes et de fortune tout court.

 

UNE VIE IMPROVISÉE

 

Malgré quelques mensonges par omission et quelques approximations opportunes que la brillante préface de Dominique Fernandez, un connaisseur, relève avec humour, la façon dont Da Ponte raconte sa vie – ses ‘Mémoires’ sont écrits aux Etats-Unis, où il a émigré vers ses cinquante ans – est simple, pleine de bonhomie, d’humour, de philosophie, mais aussi très précise, comme le montre l’appareil de notes complémentaires en bas de pages.

 

Il se fait d’abord un nom comme ‘improvisateur’, comme on appelait ça à son époque : il est capable d’improviser un poème de circonstance sur n’importe quel thème (mariage, décès, musique, anniversaire...).

 

C’est ainsi qu’il arrive à se faire engager comme librettiste d’opéra, travaillant pour Salieri, alors célébrissime compositeur vedette à la Cour de Vienne, et surtout pour Mozart, et pour l’extraordinaire trilogie ‘Nozze di Figaro’, ‘Don Giovanni’ et ‘Così fan tutte’, où ses dons de librettiste, sa verve naturelle et ses qualités de bon vivant font merveille :

 

« L’Empereur me fit appeler, et, avec les plus gracieux éloges, me fit un nouveau don de cent sequins en me disant qu’il brûlait du désir d’entendre ‘Don Juan’. J’écrivis à Mozart, qui accourut et donna les partitions au copiste, lequel s’empressa de les distribuer. Le départ prochain de Joseph II hâta la mise en scène, et, le dirais-je ? DON JUAN N’EUT AUCUN SUCCÈS ! Tout le monde, Mozart seul excepté, s’imagina que la pièce avait besoin d’être retouchée. Nous y fîmes des additions, nous changeâmes divers morceaux ; une seconde fois : DON JUAN N’EUT AUCUN SUCCÈS ! Ce qui n’empêcha pas l’Empereur de dire : « Cette œuvre est divine, elle est peut-être encore plus belle que ‘Les Noces de Figaro’ : mais ce n’est pas morceau pour mes Viennois. » Je répétai ces paroles à Mozart, qui, sans se déconcerter, me répondit : ‘Laissons-leur le temps de le goûter.’ Il ne s’est pas trompé. »

 

DON GIOVANNI – CASANOVA, MÊME COMBAT (AMOUREUX)

 

On apprend que Da Ponte connaissait personnellement Casanova, à qui le côté libertin de la version opéra du personnage de Don Juan doit beaucoup, comme le signale Dominique Fernandez : « On a retrouvé dans les papiers autographes de Casanova des feuillets portant des variantes (non utilisées par Mozart) de la scène 10 du second acte, celle où Leporello, démasqué sous les habits du maître, implore la grâce de ses poursuivants. Ce document ne prouve pas que le retraité de Dux ait collaboré au livret de Da Ponte ; mais sans doute que les deux hommes ont discuté ensemble de l’ouvrage, le premier apportant au second le témoignage inappréciable de son expérience de séducteur. »

 

On comprend aussi combien l’opéra, à cette époque et jusqu’au début du XXe siècle, a été ce que le cinéma est aujourd’hui : les superproductions, coûteuses à produire, pouvaient rapporter des bénéfices colossaux.

 

On faisait et on défaisait les stars, on revisitait les grands mythes grecs et romains ou les hauts faits historiques, on s’emparait de tous les romans ou les pièces à la mode, d’où l’importance des librettistes, dont les vedettes seraient aujourd’hui des scénaristes cotés sur le marché du cinéma.

 

D’une certaine façon, avec les mêmes ficelles dramatiques et narratives, le cinéma, pourtant bien plus cher à produire, mais moins contraignant matériellement et plus facilement diffusable partout, a par l’image volé la vedette à la musique, rendant les stars et le rêve mondialement accessible.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018).

 

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19/10/2018
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