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Luc Weibel dans le texte : Louise (1986)

« Albert m’avait demandé si ça me plaisait ou non d’aller à Genève :

– Moi je rentre à Genève avec le petit. Alors qu’est-ce que tu fais ?

– Qu’est-ce que je vais faire ? Je sais pas...

– Ben tu viens avec moi. »

 

Dans Louise (Carouge-Genève : Zoé, 1986) et dans la lignée de Pipes de terre et Pipes de porcelaine, ce sont les souvenirs savoureux de Louise Gouillet recueillis par sa fille Jo Kurz-Guillot que Luc Weibel a retravaillés pour en faire cet autre portrait d’une Genevoise d’adoption.

 

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Cette fois-ci, c’est l’autobiographie d’une Française pleine de gouaille, qui, par les circonstances d’une vie emplie de difficultés de toutes sortes, a dû quitter la France pour venir à Genève, ce qui n’est pas anodin, comme l’explique très bien Luc Weibel dans sa Postface au livre :

 

« J'avais la parole facile: je les mettais toujours en boîte... J'avais que ça pour me défendre. » À 80 ans, Mme Gouillet n'a rien perdu de son éloquence. Sa syntaxe, son vocabulaire, sa prononciation ne doivent rien au milieu dans lequel elle a pourtant passé les trois quarts de son existence. L'intégrité de sa langue est précisément ce que l'exil n'a pu entamer. Aisance verbale qui implique aussi une certaine attitude dans la vie, une certaine façon de se conduire. En usine, Louise Gouillet répond à ses supérieurs « du tac au tac » (vertu que les Suisses ignorent) et en donne la raison : « Je suis Française ! On n'a pas fait la Révolution pour rien. »

 

L’ÉCRIVAIN METTEUR EN SCÈNE

 

À nouveau, à partir de cassettes enregistrées, c’est tout un travail de transcription, d’agencement du texte et de narration que Luc Weibel effectue avec tout le talent littéraire qu’on lui connaît. Il s’en explique dans sa Postface :

 

Le souhait de Jo Kurz-Guillot, en me transmettant les cassettes de sa mère, était d'en obtenir une version qui conserve l'essentiel du propos, sans pourtant y inclure les interventions « familiales ». Elle-même désirait ne pas apparaître dans ce qui était au premier chef l'histoire de Louise Gouillet. Mon travail fut celui d'un rédacteur qui n'aurait pas la qualité d' « enquêteur » — même si j’ai eu la possibilité par la suite de rencontrer Mme Gouillet et de lui poser les questions qu'appelait la mise au point de son récit. Ces circonstances expliquent qu'on n'ait pas affaire ici à une retranscription pure et simple de la bande magnétique, mais à une mise en forme qui respecte, dans la mesure du possible, le ton de la narration orale.

 

Le fait que Louise soit française est un facteur-clé dans ce livre, qui permet à nouveau, par contraste, la mise en exergue de toute une réalité populaire, sociologique et culturelle genevoise, comme l’explique encore Luc Weibel dans sa Postface :

 

Souci helvétique de la propreté, amour français de la parole: sur ces deux points, on ne sort pas des stéréotypes nationaux. Mais il est un domaine où Louise Gouillet renverse les clichés : dans l'éloge qu'elle fait de l'honnêteté. À Genève, le Français passe volontiers pour « frouilleur » (tricheur), tandis que le Suisse se présente modestement comme un parangon de probité. A quoi s'ajoute l'opposition religieuse : le protestant est intransigeant sur la morale, le catholique « connaît avec le Ciel des accommodements ». Or, que voit notre petite Parisienne à son arrivée en Suisse ? On la fait débarquer dans une bourgade frontière. Albert est retenu par la douane. Elle s'apercevra bientôt qu'il a maille à partir avec la justice. Ce n'est rien, lui dit mémé Guillot: un abus de confiance. Qui d'ailleurs s'inscrit dans une pratique assez peu scrupuleuse du métier de matelassière qu'elle exerce avec son fils. Devant la conscience élastique de ces protestants, Louise en appelle à la morale « terrible » de son séminariste de père. « Chez nous on m'avait toujours appris: Quand t'en as pas tu t'en passes ! » Et à son petit-fils qui lui fait remarquer que les Guillot « n'étaient pas riches », elle répond assez sèchement: « On peut être pas riche et honnête. »

 

GENÈVE VUE D’EN BAS

 

Et parce que Louise vit une existence de pauvre à Genève, elle nous fait découvrir en passant les quartiers populaires de la Genève des années 1930, La Jonction, le boulevard Carl-Vogt, Plainpalais, le boulevard de la Cluse, tout un univers bien loin des clichés genevois, comme le relève encore Luc Weibel dans sa Postface :

 

Un monde souvent artisanal, où l'on vit au jour le jour, où il est facile de se trouver un logement, voire un petit jardin à cultiver, mais où l'expulsion est plus facile encore. Un monde rebelle encore à l'ordre du travail régulier: Albert ne peut rester « enfermé » dans une usine ou un magasin, dès les beaux jours il reprend son métier de tapissier ambulant et part, avec sa bicyclette et sa charrette, sur les routes du canton.

 

Ce très beau livre renvoie aussi à des questions contemporaines et même actuelles : la vie souvent difficile des femmes, les difficultés de l’immigration, les conditions de travail et les conditions sociales des populations défavorisées.

 

Mais au-delà de ces aspects sociologiques, Louise est aussi le magnifique portrait littéraire et plein d’humour et de verve d’une femme qui garde sa dignité jusqu’au bout, et d’une lutteuse qui se défend avec les mots, ce qu’a parfaitement sur rendre Luc Weibel.

 

C’est bien Louise, qu’on entend dans toute son intelligence de rue, c’est bien Louise qui oppose aux difficultés de toutes sortes un « Je ne vais pas me laisser faire » qui, en réalité, est un « No pasarán » catégorique, digne, courageux, insolent et drôle.

 

On est arrivés à la gare de Saint-Julien. Par la suite on m’a toujours demandé : T’as pas trouvé bizarre de descendre à Saint-Julien, et pas à Cornavin ? Mais moi je savais même pas qu’il y avait une gare Cornavin !

Le pépé – le père d’Albert – et sa sœur étaient venus nous chercher. On part à pied, on marche jusqu’à la douane. Quand les douaniers voient Albert ils lui disent :

– Suivez-nous.

Ils l’ont fait monter au bureau. On attend un moment, il redescend pas. Le pépé monte à son tour... Entre-temps la môme – la sœur d’Albert – avait pris le bébé dans ses bras. C’était gentil, parce que j’étais fatiguée... Mais d’un autre côté, elle aurait pu l’embarquer, ni vu ni connu, moi je restais là toute seule, sans papiers, et Albert qui n’était plus là !

Car je n’avais pas de papiers. Pour avoir un passeport j’aurais eu besoin de l’autorisation de mon père : j’étais pas majeure. Et mon père il voulait pas que je m’en aille. Il disait que je m’habituerais pas là-bas, que j’avais pas un genre comme eux.

– Si tu veux y aller, démerde-toi comme tu voudras, mais moi je te donne pas l’autorisation.

(...) Comment partir sans passeport ? J’en avais parlé à ma sage-femme, à Paris. Quand elle avait su que je devais aller en Suisse elle m’avait dit :

– Ben didon vous en avez de la chance !

Elle voyait la Suisse en or. Comme tous les Français. Ils s’imaginent  qu’en Suisse  ça descend  tout rôti dans le bec.

Elle m’avait conseillé  de me munir d’un extrait de naissance du petit. Le môme était Suisse : Albert l’avait reconnu. Alors bon, les douaniers me demandent :

– Et vous, vous venez d’où ?

– Ben je viens de Paris !

Je lui montre l’extrait de naissance du bébé.

– Vous croyez qu’on passe comme ça la douane, vous ? Avec un extrait de naissance ? Vous savez pas qu’il faut un passeport ?

Alors je commence à lui expliquer. Il me fait monter au bureau, dans un autre bureau. En bas, la môme gardait mon môme dans les bras...

– Je suis bien obligée de venir en Suisse, moi, parce que je suis la mère du petit bébé, puis je le nourris !

Ça c’était encore une idée de la sage-femme. Je pouvais pas le nourrir : j’avais pas de lait ! Mais elle m’avait dit :

– Faut garder votre lait pour le voyage...et pour la douane. Comme vous nourrissez votre bébé, je vous assure qu’ils n’ont pas le droit de vous empêcher de rentrer avec.

Elle avait raison : ils m’ont laissée passer. »

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

2020 Weibel Luc Portrait.jpg

 



27/04/2022
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