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Luc Weibel dans le texte : Pipes de terre et pipes de porcelaine (1978)

C’est peu de dire que Pipes de terre et pipes de porcelaine : Souvenirs d’une femme de chambre en Suisse romande 1920-1940 de Madeleine Lamouille  - Carouge-Genève : Zoé, 1978, réédité en 2021 aux mêmes éditions Zoé avec une nouvelle préface de la grande historienne féministe et sociale française Michelle Perrot - est un livre important dans le paysage éditorial suisse : cette œuvre littéraire tout à la fois autobiographie, récit de vie, témoignage historique, ethnographique et sociologique, raconte le parcours d’une femme suisse catholique originaire de la campagne fribourgeoise devenue domestique dans une famille bourgeoise protestante de Genève, un livre devenu rapidement un best-seller et l'un des rares, en Suisse, dont la vedette est une domestique.

 

C’est qu’au delà de ses plus de 30 000 exemplaires vendus à ce jour – une aubaine pour les éditions Zoé – et de ses qualités littéraires qui doivent beaucoup au talent de l'écrivain genevois Luc Weibel, ce livre met en évidence les conditions de vie et de travail de Madeleine Lamouille (1907-1993), femme suisse de milieu pauvre, et son destin qui a été celui d'innombrables femmes de son époque et qui met en perspective la notion d'inégalité sociale, de droit à l’éducation, de droit à la parole et de représentativité culturelle, en particulier pour toute une population défavorisée qui n’a jamais cessé d’exister en Suisse, mais qui est très peu présente dans sa littérature et dans ses médias.

 

1978 Weibel Luc Pipes de terre 01.jpg

 

Le titre du livre est en lien direct avec ce qu’il évoque, une cruelle injustice sociale qui, sous d’autres formes, existe encore, ici et ailleurs. Madeleine Lamouille l’exprime de manière claire et humoristique à la fois :

 

[Mme W.] avait été élevée par une mère qui était un véritable dragon. Un jour que celle-ci se promenait dans la campagne, sa petite fille lui avait fait cette réflexion :

– Oh bonne-maman, ces moissonneurs, ce qu’ils doivent avoir chaud !

– Mais non – elle avait répondu – mais non ! ils ne sentent rien, ils ont la peau dure.

Voilà comment elle parlait.

Cela me fait penser à une histoire qu’on m’a racontée, et qui se passe en Italie.

Deux dames sont en conversation dans leur salon. L’une dit :

 – Il y a autant de différence entre nous et les femmes du peuple qu’entre une pipe de terre et une pipe de porcelaine.

Puis elle demande au valet de chambre, qui a tout entendu, d’aller chercher sa fille pour la présenter à son invitée. Le valet de chambre appelle la bonne d’enfants et lui dit bien fort, de façon à être entendu au salon :

 – Pipe de terre, amenez la pipe de porcelaine.

 

LE PAYSAN MONTAGNARD ABONDE

 

Certes, la classe paysanne et montagnarde – ou plutôt l’archétype protestant et urbain d’une classe paysanne et montagnarde idéalisée qui se confond avec un idéal alpin, champêtre et pur dans lequel une certaine Suisse aime à se reconnaître – est abondamment représentée dans la fiction suisse.

 

Côté Suisse allemande on la trouve dans les Dorfgeschichten, les histoires villageoises et édifiantes de Heinrich Pestalozzi (Léonard et Gertrude, 1787), Jeremias Gotthelf (Le Miroir du paysan ou la vie de Jeremias Gotthelf, 1837, Elsi l’étrange servante, 1843,  Uli le valet, Uli le fermier, 1846...) ou Johanna Spyri et sa célèbre Heidi (1879).

 

Côté Suisse de langue française, pour ne prendre que le plus célèbre, Charles Ferdinand Ramuz, dans une série de romans (Le Village dans la montagne, La Grande peur dans la montagne, Derborence...), abordera ce même monde paysan et montagnard de manière plus stylisée mais, à sa manière, tout aussi protestante et tout aussi édifiante.

 

Toujours en Suisse francophone, on se souviendra aussi, notamment dans les campagnes – un public-cible négligé par les maisons d’éditions traditionnelles – de l’énorme succès jusqu’à nos jours des éditions Mon Village, fondées en 1955 par un de ses écrivains vedettes, Albert-Louis Chappuis, et spécialisées dans ce qu’on appelle le « roman terroir », terme non exempt de condescendance...

 

Comme quoi, au-delà de la valeur littéraire d’une publication, qui dépend d’abord et avant tout du talent de l’auteur, la question de la représentativité n’est pas anodine et peut être extrêmement rentable d’un point de vue éditorial

 

ZOLA ? CONNAIS PAS

 

Film documentaire et reportage télévisé mis à part, et pour ne parler que de la Suisse francophone, impossible, en revanche, de ne pas remarquer que les domestiques, les petits employés ou la classe ouvrière sont sous-représentés dans la production culturelle suisse, tous médias confondus.

 

En littérature, les exceptions sont rares. Bien sûr, il y a Gaston Cherpillod, qui, dans Le Chêne brûlé, évoque son enfance et sa jeunesse de prolétaire pendant la période de l’entre-deux-guerres. Il y a aussi les magnifiques romans et récits de Janine Massard – La Petite monnaie des jours (1985), Terre noire d’usine (1990),  Le Jardin face à la France (2005) , Gens du lac (2013), Question d’honneur (2016) – le touchant Le Pain de coucou (1985) de Jean-Louis Kuffer ou l'excellent et plus récent Dix petites anarchistes (2018) de Daniel de Roulet, sans compter certains ouvrages autobiographiques d’Anne Cuneo, pour ne donner que quelques exemples.

 

Toujours dans cette veine sociale, il faut relever aussi l’excellent travail de publication d’éditeurs comme les  Éditions d’En Bas ou encore les Éditions Cabédita, cette dernière spécialisée dans les récits de vie.

 

C’est que dans ce pays fondamentalement conservateur, et chaque votation le confirme, une partie de la population aspire et se reconnaît encore et toujours dans cet idéal – cette idéologie ? – de rejet de l’étranger, d’isolement entre soi, de villages parfaits et d’Alpes pures.

 

De son côté, avec une classe sociale supérieure suisse surreprésentée, la culture universitaire du pays, plus urbaine, plus ouverte, plus à gauche et plus progressiste, a tendance, par conformisme ou par snobisme intellectuel, et, sans doute, par besoin de sortir d’un territoire minuscule et de respirer un air autre que montagnard et villageois, à privilégier et à imiter une représentation de la réalité conforme à des modèles culturels plus séduisants importés de France ou des États-Unis, bien loin des réalités locales.

 

Autant dire que dans les deux cas les classes sociales modestes et urbaines suisses – ouvriers, domestiques, petits employés ou petits fonctionnaires – n’ont jamais vraiment trouvé leur Hugo, leur Zola, leur Aragon ou leur Prévert.

 

La méfiance du gouvernement élu, traditionnellement à majorité de droite, envers les idées sociales, voire socialistes, et envers l’engagement des syndicats ou celui de grandes figures culturelles telles que Max Frisch ou Friedrich Dürrenmatt – qui ont toujours eu le tort de signaler les graves disfonctionnements entachant cette illusion de pays parfait – n’a pas arrangé les choses.

 

DES ESCLAVES ABSOLUS

 

Or Luc Weibel, dans la Postface à la première édition du livre, rappelle, en rapport avec la vie de Madeleine Lamouille, des chiffres très concrets qu’il tire de l’Annuaire statistique de la Suisse de 1933 :

 

En 1900, il y avait en Suisse 96 000 personnes affectées à l’’économie domestique’ ; en 1930, à l’époque où Madeleine était à Valeyres, 140 000 (dont 14 000 dans le canton de Vaud et 11 000 à Genève), soit 7% de la population active (ce pourcentage atteignait 9% dans le canton de Vaud, et 11% à Genève). Sur ces 140 000, 132 000 étaient des femmes.

 

Il évoque aussi les conditions de vie et de travail épouvantables de ces employé(e)s : en 1902, le Grand Conseil de Genève débat d’un unique jour de congé obligatoire par semaine mais ne le juge pas applicable pour les employés de maison. Luc Weibel rappelle aussi qu’un député réclame « que la loi accorde aux domestiques un jour de congé au moins par quinzaine. Contrairement à d’autres catégories qui ont leurs règles et leurs défenseurs attitrés, les gens de maison sont livrés sans recours à leur patron. Ce sont, dit-il, des esclaves absolus. Vivant chez leurs maîtres, ils y sont pratiquement séquestrés, et n’ont guère droit qu’à quelques heures de répit le dimanche après-midi. »

 

Rappelons aussi que dès 1918 le Comité d’Olten, fondé par les syndicats et l’aile gauche du Parti socialiste suisse, réclamait en vain une semaine de quarante-huit heures, un impôt sur la fortune, une réforme de l’armée, le droit de vote pour les femmes et un système d’assurance invalidité et retraite pour tous.

 

On se souviendra également que le gouvernement n’hésitera pas, le 9 novembre 1932, à envoyer l’armée à Genève pour mater des citoyens (13 morts et 65 blessés) dont le seul tort était de manifester contre un fascisme qui s’exprimait par la voix d’extrême-droite du Genevois Georges (Géo) Oltramare – une manifestation organisée par le dirigeant socialiste genevois Léon Nicole que Madeleine Lamouille évoque dans son récit – et que pour l’amélioration des conditions de travail et de vie, il faudra attendre 1948, plus de trente ans après, pour que le système de retraite entre en vigueur. La semaine de quarante-deux heures sera adoptée plus de 50 ans après, dans les années 1970, tout comme le droit de vote des femmes, en 1971, il n’y a pas si longtemps...

 

RÉCIT DE VIE OU AUTOBIOGRAPHIE ?

 

Signalons en passant une autre inégalité criante, littéraire, éditoriale et lexicale celle-là : l’utilisation de l’expression « récit de vie », euphémisme ambigu, socialement très connoté et même sectaire. Pour donner un exemple par l’absurde, on n’a jamais parlé de « récit de vie » pour Ma vie de clown (Paris : Hachette, 1961), l’autobiographie du célébrissime Grock dont on soupçonne fortement qu’il ne l’a pas totalement écrite lui-même.

 

En parlant de « récit de vie » pour l’autobiographie de Madeleine Lamouille, née à Cheyres (Fribourg) en 1907 et morte à Genève en 1993, est-ce qu’on ne souligne pas expressément qu’il s’agit-là d’un témoignage d’une personne d’une classe sociale défavorisée – euphémisme pour ne pas dire « de condition inférieure » – incapable, par manque d’instruction, d’écrire sa propre vie, et que ce témoignage n’est dès lors que cela, un témoignage, et n’a aucune valeur littéraire ?

 

Certes, le Réalisme socialiste soviétique n’est pas connu pour ses chefs-d’œuvre, et la question de la représentativité d’une population dans la production culturelle ne gage en rien d’une qualité littéraire ou artistique qui dépend d’abord et avant tout du talent de la personne qui en est à l’origine.

 

Mais justement, dans ce cas précis, c’est tout le mérite de Luc Weibel d’avoir fait de ce récit une œuvre littéraire, tout en s’interrogeant sur la question des limites de l’intervention du scribe par rapport à l’authenticité, à la sincérité du texte.

 

À LA RECHERCHE DE MADELEINE LAMOUILLE

 

Dans une Postface à Louise, une autre autobiographie par procuration dont il est l’auteur, Luc Weibel évoque cette problématique :

 

Dans son livre Je est un autre [Paris : Seuil, 1980], Philippe Lejeune s’interroge sur « l’autobiographie de ceux qui n’écrivent pas ». Elle procède nécessairement, selon lui, d’une « division du travail ». D’un côté le « modèle », le sujet qui a vécu, livre oralement le contenu de sa mémoire. De l’autre un enquêteur écoute et interroge, assurant l’ « enregistrement », la rédaction, la « régie » de l’opération, se chargeant de transcrire et de structurer le récit. Philippe Lejeune s’étonnait que bien souvent, le texte qui résulte de cet échange ne conserve pas trace de l’interview qui lui a donné naissance. Le produit fini est en effet donné comme un récit spontané à la première personne. On est passé sans crier gare du dialogue au monologue. Et, en créant une continuité fictive de la narration, l’on en vient à trahir l’ordre réel de l’entretien. (...) La fidélité au langage oral et le respect minutieux des aléas de la conversation ne sont pas possibles sans une mise en forme d’une extrême complexité.

 

Les praticiens du genre - jaloux de son succès en librairie? - ont en effet reproché à l'auteur d'avoir privilégié l'approche littéraire plutôt que de se limiter à faire de ce livre un scrupuleux « récit ethnographique », une simple transcription qui porterait la trace des entretiens qui en font l'origine, aspects techniques, répétitions, imprécisions et digressions comprises.

 

Mais si le but final est de faire revivre et de faire connaître les conditions de vie de toute une catégorie sociale défavorisée dans une époque donnée, et de faire s'exprimer les personnes dont on recueille les témoignages, il y aurait beaucoup à dire sur cette distinction intellectuelle, artificielle et sociologiquement discutable entre une transcription fidèle qui serait plus intègre qu'une forme plus stylisée.

 

D'un côté, on est dans le document ethnographique à prétention scientifique qui s'attache surtout aux femmes et hommes « de condition inférieure » et qui ne s'adresse qu'à un petit cercle de spécialistes, reproduisant en passant l'injustice culturelle fondamentale à l'origine du document, ce qui souligne la différence de traitement entre « récit de vie» et autobiographie ou témoignage de personnalités.

 

De l'autre, on privilégie la forme littéraire qui permet au contraire de mettre en valeur le témoignage, d'extraire la personne de son anonymat et de son ghetto et de lui rendre justice, d'en faire connaître le destin et la réalité sociale auprès d'un plus large public, lui permettant ainsi d'abattre ces mêmes barrières sociales pour rejoindre d'autres témoins de leur temps sur un pied d'égalité.

 

C’est sous cet éclairage qu’il faut considérer le travail qu’a accompli Luc Weibel pour respecter et restituer la vie étonnante, la personnalité, l’humour, l’expression, la voix et les registres de Madeleine Lamouille, qu’on pourrait appeler techniquement la Narratrice du livre - comme on parle du Narrateur d’À la recherche du temps perdu de Proust - et pas seulement parce qu'elle se prénomme Madeleine.

 

QUAND PIPES DE TERRE ET PIPES DE PORCELAINE CONTREDIT MIRBEAU ET REJOINT FLAUBERT

 

D’abord, afin de rendre cette autobiographie plus efficace et lui donner plus de cohérence, il structure chronologiquement et géographiquement le témoignage de Madeleine Lamouille, livré « dans le désordre », en le subdivisant en quatre parties – Cheyres, Un couvent-usine, Le Manoir, Une famille bourgeoise – dont les titres respectifs évoquent quatre grandes étapes de la vie de la Narratrice.

 

Ensuite, il respecte le ton de Madeleine, en soulignant, par la ponctuation, sa scansion, signalant aussi les mots sur lesquels elle insiste au moment où elle s’exprime :

 

Tous les patrons  n’étaient pas comme les nôtres. Madame B., qui habitait Sierne, et qui était l’amie de Madame W., causait beaucoup avec ses bonnes. Elle revenait d’un thé, elle leur racontait tout ce que ces dames avaient dit. Elle parlait à ses bonnes, tandis que Madame W. n’engageait jamais la conversation avec nous.

 

Il respecte aussi le lexique de Madeleine, les termes hiérarchiques – Madame, Monsieur – qu’elle emploie quand elle évoque ses anciens employeurs, ainsi que ses expressions toutes faites, qu’il explicite discrètement dans la phrase même.

 

Il rend le ton et la verve de sa Narratrice dans des mots ou des expressions qui apparaissent en italique dans le texte, et stylise littérairement le côté oral, le côté discussion à bâton rompu par le biais d’une narration par bribes séparées par des astérisques, remettant de l’ordre dans les probables digressions, et effaçant au passage les questions-réponses ou les demandes de précision :

 

Des fois, Marie se demandait si Madame était vraiment intelligente. Tous les trois jours, elle venait à la cuisine, sans un mot, pour changer le linge des mains. C’était son travail (car elle se réservait l’accès aux armoires à linge). Et puis, au bout d’un jour et demi, elle venait tourner le linge. Ce linge était tout près de la fenêtre : elle venait, elle l’empoignait des deux mains pour bien le voir car elle était myope, et le retournait.

Marie ne comprenait pas qu’une dame puisse faire des choses si insignifiantes. Elle me disait : « C’est affreux : quand je la vois arriver pour tourner le linge, ça me fait suer. »

 

***

 

Elle avait encore une autre activité : elle faisait notre papier de cabinet. Les patrons avaient droit au vrai papier de cabinet, au papier hygiénique, les bonnes avaient du papier de journal, que Madame préparait, en petits carrés.

 

Au final, on se rend bien compte que ce prétendu récit de vie est une œuvre littéraire à part entière, et qui tire sa force et son extraordinaire succès en librairie de ce mélange subtil entre un témoignage et une narration qui font de Madeleine Lamouille une héroïne forte et touchante.

 

Par ce qu'elle dit et la façon franche et lucide dont elle l’exprime, elle se rapproche de la Célestine du Journal d'une femme de chambre (1900), personnage de fiction dont Octave Mirbeau, patron lui-même, crée littérairement le langage pour lui faire dire des choses comme « On prétend qu’il n’y a plus d’esclavage... Ah ! voilà une bonne blague, par exemple... Et les domestiques, que sont-ils donc, sinon des esclaves ?... ».

 

Mais dans Pipes de terre et pipes de porcelaine, l’ex-femme de chambre s’est émancipée. Ce n’est pas un auteur qui parle à sa place : ses remarques lucides, intelligentes et sincères et la prise de conscience qu’elles supposent, suscitent une émotion et une tendresse qui en font le destin d’un magnifique personnage, proche de la Félicité d'Un coeur simple (1877) de Flaubert.

 

MADELEINE STAR MÉDIATIQUE

 

Dans une optique à la fois littéraire et sociologique, et dans le respect absolu de la personnalité, du ton, du vocabulaire, du style et de la sincérité de ce témoin indispensable pour qui veut connaître un autre aspect de la Suisse, pour qui veut entendre une autre voix que celle, omniprésente, de sa bourgeoisie cultivée, Luc Weibel a su donner vie à ce que l’étonnante Madeleine Lamouille – qui travaillait dans la famille de l'auteur à Genève – lui a confié avec une verve, une truculence et un humour qui n’occultent ni les injustices, ni les difficultés, ni les hauts et les bas d’une vie de pauvre dans la Suisse de l’entre-deux guerre, une autre Suisse que celle de la légende dorée et des cartes postales, une Suisse réelle, avec ses conventions et ses inégalités sociales criantes.

 

Grâce à ce travail sur le texte, l’autobiographie-portrait de Madeleine Lamouille a eu un tel impact à sa sortie que Pipes de terre et pipes de porcelaine a fait l'objet d'une adaptation pour la scène par un collectif de théâtre et a été représenté avec grand succès à Carouge puis en tournée en Suisse dans les années 1978-80, sans compter l'excellente présentation des tenants et des aboutissants du livre à sa sortie à la Radio Télévision Suisse (RTS) par la journaliste Irène Lichtenstein - on la trouve à ce lien direct - ainsi que les nombreux extraits du livre lus à la même époque et au-delà sur cette même chaîne.

 

Madeleine Lamouille, qui figure désormais dans le Dictionnaire historique de la Suisse où elle côtoie fièrement tout le gratin intellectuel, culturel, historique et social du pays - on peut consulter sa biographie en ligne en cliquant ici -, a aussi fait l'objet de différents interviews dans lesquels sa voix chaleureuse, sa verve et ses souvenirs très précis complètent ceux évoqués dans Pipes de terre et pipes de porcelaine, notamment ceux de l'émission « Ménage-toi »  produite par le Collège du travail (Radio Zones, 1986) qui font partie de la base de données Memoriav, l'association pour la sauvegarde de la mémoire audiovisuelle suisse et qu'on peut écouter gratuitement sur le site notreHistoire.ch.

 

On trouve aussi par-ci par-là de nombreuses recensions récentes de ce livre magnifique, par exemple dans Les Chroniques de l'Orang-Outan, le podcast des Bibliothèques de la Ville de Lausanne (2021) disponible sur YouTube:

 


Quant à tous ceux qui seraient intéressés par les enregistrements originaux sur cassettes du long entretien à l'origine du livre, ils ont été remis par Luc Weibel aux Archives de la ville de Lausanne où on peut les consulter gratuitement.

 

GENÈVE SUR CHAMINADOUR

 

L’univers évoqué dans Pipes de terre, pipes de porcelaine est aussi, par le travail effectué sur le récit, par ses astuces d’écriture, un univers littéraire qui m’évoque immédiatement celui, tout aussi plein de verve, du Chaminadour du grand Marcel Jouhandeau, qui utilise les mêmes procédés, y compris une narration par bribes pour recréer et restituer l’ambiance et la réalité populaire, cruelle et cancanière en l’occurrence, de ce bourg inventé :

 

Toute mon enfance à Chaminadour, sans comprendre, j’ai entendu dire, de qui faisait des dépenses et en avait les moyens :

– La vache a bon pied.

Or hier, notre servante qui est Normande éclaire ma religion tout d’un coup. Elle a dit :

– La  vache a bon pis.

 

***

 

Pour ne pas nommer par pudeur le nombril où la main se pose, en traçant le signe de la Croix , en même temps qu’on fait mémoire là de la seconde Personne de la Trinité, l’abbé Fagois, dans un sermon sur la coquetterie s’écrie : « Les voilà maintenant décolletées jusqu’au Fils. »

 

***

 

Mme R... – Je n’ai eu de religion que mes enfants. Sans eux, je me serais perdue. En tout cas, ce n’est pas pour Dieu ni pour mon mari que je me serais gardée.

 

***

 

LA FARLETTE. – Il y a ceux qui sont à cheval sur les principes et ceux qui s’assoient dessus. Pour moi, je les monte en amazone.

 

(Marcel Jouhandeau, Chaminadour, Paris: Gallimard, 1953)

 

MADELEINE LAMOUILLE CONSCIENCE DE SON TEMPS

 

Pour en revenir à Madeleine et à Pipes de terre et pipes de porcelaine, Luc Weibel le souligne bien dans sa Postface : « Il ne faut pas se voiler la face sur la condition faite aux travailleurs par le capitalisme triomphant, mais il ne faudrait pas non plus, par un excès inverse, les situer dans un néant culturel, et nier leur part effective à l’élaboration de ce qui fut la conscience de leurs temps. »

 

Marie connaissait bien les cuisinières du quartier. Elles allaient toutes au marché de Rive, et elles se reconnaissaient pour la bonne raison qu’elles étaient obligées d’y aller avec leur tablier de cuisine. Les cuisinières avaient des tabliers bleus ; les femmes de chambre, des tabliers blancs.

Les cuisinières se racontaient ce que faisaient leurs patronnes. Elles savaient toutes, par exemple, que Madame L. poussait l’avarice jusqu’à revendre ses blancs d’œufs au pâtissier du Bourg-de-Four. C’était sa cuisinière qui en était chargée. Quand elle faisait une crème, qu’il y avait des invités, elle n’utilisait que les jaunes d’œufs : les crèmes faites avec les jaunes sont beaucoup plus fines, et bien meilleures que celles qu’on fait avec l’œuf entier. Alors les blancs, naturellement, ne servaient à rien. On aurait  pu en faire autre chose. Mais Madame L. envoyait sa cuisinière chez le pâtissier, qui les rachetait, parce qu’on s’en sert beaucoup dans la pâtisserie. En ce temps-là les œufs coûtaient 60 centimes la douzaine. La cuisinière détestait ça, c’était sa bête noire ! Marie, elle, n’a jamais eu besoin de faire ça. Chez les W., on faisait la crème avec les blancs et les jaunes.

 

***

 

(...) Il y a des gens qui se souviennent de leur jeunesse comme si c’était très loin, comme si cela ne les concernait plus vraiment. Cette indifférence ne me viendra jamais. On a trop souffert. Et ce regard condescendant des gens qui nous croyaient inférieurs parce que nous étions pauvres, cela aussi, je ne l’oublie pas.

 

***

 

Ils n’étaient pas méchants avec leurs employés, ils les traitaient décemment, mais ils n’avaient pour eux aucune espèce... je ne veux pas dire d’affection – ça n’aurait pas été pensable que des patrons aient de l’affection pour leurs employés –, mais ils ne nous traitaient pas comme si on était leur semblable.

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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23/04/2022
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