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Luc Weibel dans le texte : Un été à la bibliothèque (2016)

D’une certaine manière, on peut dire que le livre principal de Luc Weibel, présent de manière diffuse dans tous les autres, n’a pas été encore publié ou plutôt qu’il a été publié en partie sous divers avatars, dont ce passionnant Un été à la bibliothèque.

 

Je veux parler de son Journal, bien sûr, ce Journal intégral encore à paraître, avec ses notations factuelles ou littéraires qui alternent avec des passages plus intimes et que l’auteur alimente au fil des jours depuis de nombreuses années.

 

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Pour qui sait en repérer les traces, ce grand inédit imprègne tout ce que l’auteur écrit, et nous est connu par bribes dans des versions stylisées qui apparaissent dans certaines de ses œuvres, alors que d’autres extraits, plus officiels mais tout aussi stylisés, nous sont livrés par-ci par-là au gré d’autres publications.

 

C’est aussi ce Journal qui sert d’arrière-plan et de source à la plupart de ses livres et de ses publications, Luc Weibel s’y replongeant lorsqu’il s’agit de retracer une période, de retrouver des dates, des noms ou tout autre type de détail, de pensée ou de sensation d’époque pour la publication ou l’intervention en cours de rédaction.

 

Le Promeneur, Arrêt sur image, L’Échappée belle, Une thèse pour rien et Le Lecteur distrait doivent sans doute beaucoup à des notes prises au jour le jour et retravaillées quand ce n’est pas un extrait du Journal proprement dit qui est présenté officiellement, comme dans le chapitre « Le Trouble-fête » d’Arrêt sur image (Carouge-Genève : Zoé, 1988 - Lausanne : L’Âge d’Homme, collection poche suisse, 1988) :

 

29 janvier [pas d’année précisée]

Tomber. – Pourquoi cette expression est-elle répétée dans ce qui précède, et pourquoi se rattache-t-elle à cette autre : Cela ne se trouve pas sous, les sabots d’un cheval ? Qu’est-ce qu’on peut bien trouver sous les sabots d’un cheval, qui puisse intéresser un banquier, ou du moins un employé de banque bien mis, très propre, aux ongles bien coupés, à la coiffure soigneusement apprêtée ?

Quand le cheval de Thomas tomba... Cette phrase me vient à l’esprit, non pas à vrai dire sous sa forme normalisée, que le lecteur peut lire ici, et qui lui donne, malgré son surgissement un peu brusque, un côté assez lisse, assez rassurant, – mais sous une forme beaucoup plus expressive, chantée, prononcée avec un fort accent suisse allemand, ou en tout cas avec l’accent que prennent les francophones quand ils veulent imiter l’accent suisse allemand :

Quand le chefal te Thomas tompa,

Thomas tompatilnetompatilpa ?

Il m’arrivait de l’entendre, venant de l’autre côté de la porte de ma chambre, de là où ma sœur faisait ses devoirs. J’appréciais cette présence derrière la porte, elle me rassurait, peut-être, sur ma propre existence, ainsi doublée, de l’autre côté de la paroi, par une vie parallèle à la mienne. Mais aussi cela me pesait, comme une limite à ma liberté, comme un reste de cette époque déjà lointaine où la porte pouvait s’ouvrir inopinément, à chaque instant, laissant déferler un torrent de vie,  – de sonorité, de violence, par quoi le caractère de ma sœur se distinguait du mien.

 

DIARISTE ET CONCIERGE : MÊME COMBAT

 

Tout comme les autobiographies ou les correspondances publiées, le genre du Journal littéraire – celui de Jules et d'Edmond de Goncourt, celui de Jules Renard, d’André Gide, de Paul Léautaud, de Charles Ferdinand Ramuz, de Julien Green, de Paul Morand, de Mathieu Galey, de Max Frisch ou de Jean-Louis Kuffer, pour ne citer que mes préférés – n’est-il pas en partie la version stylisée et sublimée de la conversation et du cancan ordinaire et, à ce titre, ne procure-t-il pas au lecteur un délicieux plaisir de voyeur, d’autant plus fort qu’on est sûr, en toute impunité, d’y pêcher quelque ragot, quelque mesquinerie, quelque méchanceté entre deux états d’âme plus généreux ou plus mélancoliques ?

 

Dans son Journal, dont les parties publiées donnent un délicieux avant-goût, Luc Weibel ne faillit pas à la règle : observateur à la Rousseau, démythificateur à la Roland Barthes et concierge littéraire cultivé à la André Gide tout à la fois, il se livre par endroits à de passionnants aperçus où l’incise vacharde, l’aparté caustique et le coup de griffe abondent, livrant un point de vue plus personnel sur un petit monde culturel que la version médiatique décrit d’ordinaire sous un jour plus édulcoré.

 

Il faut dire que dans le microcosme culturel suisse francophone, c’est à dire Genève et Lausanne, prévaut une forte tendance – retenue protestante et consensus de rigueur obligent – à fuir l’enthousiasme généreux ou l’emportement exalté et à leur préférer l’amabilité glaciale qui neutralise tout, y compris de possibles concurrents, quand il ne s’agit pas d’opter, à toutes fins utiles, pour un prudent renvoi d’ascenseur.

 

Heureusement pour le lecteur suisse avide de cancan, un Journal littéraire du terroir, même écrit pour la galerie et retravaillé pour publication, c’est aussi l’occasion pour chaque auteur de se lâcher plus ou moins officiellement.

 

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On le comprend bien à la lecture des extraits du Journal de Luc Weibel publiés sous le sobre titre d’Automne 2018 dans le tome 43 de la revue Les Moments Littéraires consacré à la version helvète du Journal (Amiel & Co : Diaristes suisses, Paris : Les Moments Littéraires, 2020), des extraits qui côtoient ceux du grand ancêtre genevois Henri-Frédéric Amiel (1821-1881) mais aussi ceux de la crème des diaristes suisses francophones, dont Corinne Desarzens, Roland Jaccard, Jacques Mercanton, Gustave Roud, Jean-Louis Kuffer ou Charles Ferdinand Ramuz, pour n’en citer que quelques-uns.

 

LA GENÈVE DE LUC WEIBEL

 

Certaines des pages retravaillées du Journal de Luc Weibel parues ici se rapprochent de celles d’Amiel, laissant entrevoir une dimension plus introspective et plus rêveuse de l’auteur, même si elles débouchent, par associations d’idées, sur des réflexions plus littéraires :

 

30 septembre [2018]

Esten commande un jus d’orange au gingembre. Elle me le fait goûter : c’est fort ! Je me contente d’un modeste café, et laisse errer mon regard à l’intérieur de l’établissement. Sans penser spécialement à [Georges] Haldas, je me sens gagné par ce qu’il appelle « l’état de poésie » : une douce torpeur suscitée peut-être par l’aspect rassurant du lieu – où le temps s’arrête.

Il faut s’arracher à ce bonheur. Sur la place ensoleillée, passage de deux ou trois femmes, poussant un landau, accompagnées par une fillette qui arbore fièrement une robe serrée à la taille (tout aussi blanche). Vision toute aérienne. Des Érythréennes, dit Esten. Ou des Somaliennes ? Quel plaisir de les voir afficher leurs différences, et ne pas les troquer contre nos tenues stéréotypées ! Ayant traversé au feu vert, nous longeons le boulevard Georges Favon, jusqu’à la librairie « Le Rameau d’Or », appartenant à l’Âge d’homme (son nom avait été choisi par Haldas, qui en avait fait aussi le titre d’un de ses livres). Le Rameau d’or annonce une visite parisienne : celle d’Eric Chevillard, qui vient de publier un de ses recueils de chroniques du Monde. Je vais peut-être m’y rendre...

 

Dans d’autres pages, elles aussi retravaillées, c’est sous un angle différent – et avec quelques apartés documentés – qu'’il présente une personnalité genevoise qu’on connaît mal à force de trop la connaître, comme c’est le cas pour Nicolas Bouvier, objet d’une conférence à laquelle Luc Weibel a assisté et qu’il a ensuite commenté dans son Journal :

 

5 octobre 2018

Chargé d’illustrer des ouvrages de science ou de médecine (souvent pour le compte de la Chimie bâloise), il plonge dans les réserves des bibliothèques. Guidé par son sens de l’image (« Je suis un visuel »), peu attiré par la grande peinture, il découvre que depuis le XVIIe siècle, des centaines de livres de géographie, de botanique, de médecine ont été illustrés par des graveurs de grand talent, ignorés de l’histoire de l’art. Il s’en sert abondamment pour réaliser une collection qui s’appelle « La Science illustrée ». Ce pourrait être un ennuyeux manuel : il en fait un cabinet des merveilles.

Bientôt il s’installe à demeure dans un cagibi qu’on lui a ménagé dans un coin de la Bibliothèque publique et universitaire de Genève (il faut dire qu’il y a ses entrées : son père en est le directeur). « L’écrivain voyageur » qui fascine, par l’évocation des grands espaces qu’il a parcourus, d’innombrables « jeunes » avides de le suivre (sans forcément le lire) s’enferme en réalité dans l’obscurité de sa chambre noire, car bien entendu il photographie lui-même ses trouvailles, selon un art qu’il a appris de son ami Jean Mohr, grand photographe genevois. (Automne 2018, Amiel & Co : Diaristes suisses, Paris : Les Moments Littéraires, 2020).

 

AMIEL COMME EFFET DE MIROIR

 

Il faut dire qu’au-delà de leur commune origine genevoise, de la passion pour la forme littéraire du Journal et de l’intérêt de Luc Weibel pour les douze volumes de celui d’Henri-Frédéric Amiel, effets de miroir compris, un lien personnel lié à une nouvelle incidence familiale rattache l’auteur à son illustre ancêtre, correspondant d’une amie de sa grand-mère (Luc Weibel, en collaboration avec Gilbert Moreau, a été chargé d’établir l’édition et les notes de cette Correspondance publiée en 2020) :

 

Amiel avait prévu minutieusement, dans son testament, le destin futur de ses écrits. Élisa, pour sa part, remettra ses lettres et tous ses papiers à sa cousine Marie, la fille de Pierre Vaucher, à qui la liait une complicité qui remontait à leur enfance. Le paquet contenant la correspondance comportait l’inscription : « À brûler sans lire ». Marie Vaucher était la femme de l’historien Charles Borgeaud qui, selon la tradition familiale, avait prononcé cette parole dont nous lui sommes, aujourd’hui bien reconnaissants : « On ne brûle pas des lettres d’Amiel. » Pour autant, apparemment personne ne les a lues depuis un siècle, jusqu’au jour où, presque par hasard, je les ai retrouvées dans la maison de l’historien – mon grand-père –, où elles étaient restées dans un tiroir oublié. Elles permettront aujourd’hui de connaître, outre une nouvelle facette de la vie du diariste, la personnalité d’Élisa Guédin, interlocutrice d’un grand homme qui ne l’impressionnait pas, mais dont elle n’avait pu se résoudre à effacer elle-même le souvenir. (Avant-propos à Henri-Frédéric Amiel – Élisa Guédin : Correspondance 1869-1881, édition établie et annotée par Gilbert Moreau et Luc Weibel, Paris : Les Moments Littéraires, 2020)

 

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Ce sont les circonstances de cette trouvaille, mais aussi bien d’autres événements et bien d’autres rencontres qui nous sont racontés d’une plume élégante, caustique et pince-sans-rire tout au long de ces extraits de son Journal que Luc Weibel a intitulé Un été à la bibliothèque (Genève : La Baconnière, 2016) et qui fait partie d’une série autobiographique qui comprend Une thèse pour rien : La Comédie du savoir (Paris : Le Passage Paris-New-York éditions, 2003) et Le Lecteur distrait (Genève : éditions Nicolas Junod, 2020).

 

L’inventaire de la riche bibliothèque de son célèbre grand-père Charles Borgeaud, personnage déjà évoqué dans Le Monument, donne à l’auteur la caution culturelle et le parfait alibi pour dégoiser en toute impunité sur le petit monde culturel genevois entre deux pensées plus philosophiques.

 

LE JOURNAL À L’INDEX (OU PAS)

 

À ce propos, pointons d’entrée un index accusateur et frustré sur des éditeurs qui – je l’avais déjà relevé dans le cas de plusieurs volumes du magnifique Journal de Jean-Louis Kuffer –, n’ont pas l’idée pourtant simple à mettre en œuvre d’ajouter un index, alphabétique celui-là, à la fin de ce type de témoignages personnels, en particulier lorsque sont évoquées des personnalités dont on retrouverait plus facilement la référence, pour une critique ou dans le cadre d’une recherche sur une figure ou un évènement, quand ce n’est pas par pure curiosité, malsaine ou pas.

 

Selon les goûts et les disponibilités, qu’on lise le livre d’une traite ou qu’on décide d’y piocher selon les humeurs, une table des matières, si détaillée qu’elle soit, ne suffit pas. Dans le cas de Luc Weibel, ce manque d’index se fait cruellement sentir dans Une thèse pour rien : La Comédie du savoir (Paris : Le Passage Paris-New-York éditions, 2003) – qui fait superbement revivre tout le Gotha du monde universitaire de l’époque mai 68 –, ou dans Le Lecteur distrait (Genève : éditions Nicolas Junod, 2020) qui revient sur toute une vie de culture, de lectures et de rencontres.

 

Même manque d’index ici, alors que dans Un été à la bibliothèque (Genève : La Baconnière, 2016) défile tout un Who’s Who culturel suisse et international : Amélie Plume, Corinne Desarzens, Félix Vallotton, Le Corbusier, Pierre Fatio, Charles Ritter, Pierre Vaucher, Jean-Marc Lovay, Nicolas Bouvier, Jean- Michel Olivier, Niklaus Meienberg, Jacques Chessex, Roland Pellarin, Soljenitsyne, Jean Starobinski, Tzvetan Todorov, Jorge Luís Borges, Joël et Doris Jakubec, Philippe Jaccottet, Yvette z’Graggen, Enric Vila-Matas, Michel Butor, Philippe Lejeune, Peter von Matt, Marion Graf, Isabelle Martin ou Adrien Pasquali, pour n’en citer que quelques-un(e)s.

 

DES ENTERREMENTS DE PREMIÈRE CLASSE

 

Dans Un été à la bibliothèque, comme dans tout bon Journal, c’est le subjectif qui l’emporte et qui mêle réflexions personnelles, rencontres et événements de toutes sorte. En guise d’ouverture au livre, c’est à la cérémonie funèbre de la tante de l’auteur qu’on assiste :

 

Les cérémonies funèbres... La plupart du temps elles suscitent en moi des sentiments mitigés. Il arrive qu’on soit ému, mais le plus souvent on est agacé par les discours qui sont tenus. Certains pasteurs se livrent à des homélies hors de propos, et les laïcs, quand ils prennent les choses en main, ils privilégient l’évocation de détails prosaïques, l’épanchement de sentiments chaotiques qui déparent ces moments où il serait plus séant de songer à la vanité de toutes choses. Si l’on en croit celui que je n’hésiterai pas à appeler le R. P. Bernard Crettaz, expert en « thanatologie », il existe des veillées funèbres où l’on passe des clichés retraçant la vie du défunt, et où le seul vocable qui n’est jamais prononcé est le mot « mort ». Memento mori : l’adage ancien est changé en son contraire.

 

Cette tante possédait une maison à Onex. Sa fille, cousine de Luc Weibel, lui demande de l’aider à faire l’inventaire de la maison, en particulier la riche bibliothèque de leur grand-père commun, l’historien Charles Borgeaud, et c’est parti pour toute une série de notations précises toujours et drôles souvent.

 

On visite l’appartement d’un ancien professeur d’histoire au collège qui vient aussi de décéder et où différentes personnes se retrouvent dans la belle bibliothèque du défunt :

 

Il s’étonne que Philippe S. n’ait pris aucune disposition relative à l’avenir de sa bibliothèque. Micha trouverait beau de destiner tel livre à tel ami (est-ce ce qu’il envisage pour ses livres à lui, dont le nombre est aussi appréciable, dans une direction plus littéraire que celle de Philippe S. ?).

Comme nous reparlons photo, Micha trouve qu’il y aurait un beau cliché à faire : il me montre le lutrin qui, placé au centre de la pièce, porte un atlas de géographie, et un livre de C. F. Ramuz dont le titre est : Fin de vie.

 

Dans la foulée, Luc Weibel enterre sa propre vie professionnelle à l’École de Traduction et d’Interprétation de Genève :

 

Avec quel bonheur je quitterai définitivement – l’année prochaine – ces séances interminables, où l’on est réduit à l’inaction la plus totale, d’autant plus que maintenant je n’ai même plus en main les documents qui, naguère, me permettaient de faire semblant d’être au courant. Il faut dire que pendant ces trente-cinq ans de présence à l’ETI je n’ai jamais pris la parole, à l’exception de quelques cas où j’étais chargé de faire un rapport. C’était quand j’étais membre de la commission chargée d’instruire les « oppositions ». À cette occasion mes collègues pourtant très bavards découvraient que le français n’était pas leur langue maternelle. Ils me demandaient de rédiger le rapport, mais voulaient bien m’en dicter les termes.

 

... et rêvasse sur les bonnes fortunes de certains de ses collègues, dont le linguiste et historien des religions Willy Borgeaud (1913-1989) :

 

Invité à l’Institut national genevois par Uli Windisch, il avait répondu à diverses questions, avait évoqué diverses recherches qu’il avait entreprises, et qui n’avaient pas abouti. Il avait émigré en Amérique, avait passé du temps dans les Antilles. Il était accompagné d’une superbe femme noire. Conclusion : « J’ai été distrait par la vie. »

 

VIDE-GRENIER ET CULTURE

 

Contrairement à ce que le titre du livre affirme, on imagine bien que l’inventaire de la bibliothèque et de la maison du grand-père de Luc Weibel prendra plus de temps qu’un été, ce qui donnera à l’auteur tout loisir de se laisser aller à son goût pour l’histoire et la petite histoire :

 

J’ai toujours voulu « faire de l’histoire », sans savoir exactement ce que cela signifiait. Je n’avais de rapport avec le passé que par les livres. Et voici qu’un chantier se propose à moi : une multitude d’objets et de documents qui permettrait théoriquement d’accéder – sur une tête d’épingle – à la « reconstitution intégrale du passé » qu’ambitionnait Michelet. (...) Hier la palette du possible s’est singulièrement élargie, grâce à la présence des femmes. Les hommes cultivent la gymnastique, l’esprit militaire, la volonté, voire l’héroïsme. Ils se tournent vers le droit, la patrie, le civisme. Les femmes sont attirées par la spiritualité, la théosophie, les « autres mondes », dont témoignent quantité de petits ouvrages de piété relégués dans les réduits. Elles pratiquent l’art épistolaire, comme grand-maman qui, dans ses lettres à ses filles, renouvelle les effusions de Mme de Sévigné (dont le portrait figure dans un couloir). Possibilité d’une « histoire genre », d’autant que parfois les sexes échangent leurs rôles. Il y a du féminin chez les hommes et du masculin chez les femmes. Dora pour sa part introduit un élément nouveau : le culte d’un amour romantique, absolu, qui s’exprime dans son journal de veuve.

 

On se promène avec Luc Weibel à Alcine, le nom fictif donné dans ce livre à cette vaste maison de famille bourgeoise où les ancêtres de l’auteur toisent le visiteur depuis des portraits dont certains ont été commandités chez les artistes alors en vogue :

 

Hier midi, je prends le chemin de la Bibliothèque d’art et d’archéologie où l’on me remet le « catalogue raisonné » de l’œuvre de Félix Vallotton, en trois forts volumes admirablement illustrés. L’ouvrage est dû à la plume de Marina Ducrey. Je n’ai pas à chercher longtemps pour découvrir que le Vallotton d’Alcine... est tout simplement le portrait d’Auguste Borgeaud qui trône au-dessus du secrétaire du petit salon ! Ce tableau avait été commandé au peintre par Charles Borgeaud en 1885, nous dit le commentaire, et payé 200 francs. Vallotton avait été assez content de réaliser le portrait de « l’oncle Borgeaud » : c’était la première commande qu’on lui faisait (commande qui est mentionnée au numéro 5 du « livre de raison » de Félix Vallotton, reproduit dans l’ouvrage de Marina Ducrey).

 

On y trouve d’autres portraits qui éclairent la famille d’un jour plus mondain :

 

Béa est à la recherche d’une photo de « Charles Borgeaud jeune » pour Silvia. Elle tombe sur une photo d’une jeune femme avenante en costume de bain d’avant 1914 : « C’est tante Juliette ! » s’écrie-t-elle. Il s’agit de la deuxième femme d’oncle Henri. « Elle avait été mannequin. Elle se teignait les cheveux en vert. »

 

UNE DENTELLIÈRE HISTORIQUE

 

Il y a aussi les péripéties inévitables d’une liquidation d’héritage, lorsque le chargé d’inventaire méticuleux est confronté aux héritiers, plus expéditifs, qui n’hésitent pas à liquider ce qu’ils considèrent comme inutile et ne font pas dans la dentelle, littéralement :

 

Jeudi Silvia avait sorti d’une valise des dentelles qu’elle avait jetées dans un sac-poubelle. J’avais laissé faire, content de ce que je pouvais « sauver », et soucieux de ne pas avoir une attitude trop négative face à son désir de faire de l’ordre. (...) Or la biographie de Mme Vaucher-Guédin m’apprend qu’elle avait monté un atelier de dentelle et qu’elle avait inventé « le point de Genève ». Enfer et damnation ! Aussitôt je me précipite au garage où sont entreposés les sacs-poubelles de la maison. Par chance j’y ai trouvé un carton plein de dentelles.

 

De fil en aiguille, on fait d’autres liens, car la dentellière est l’autrice d’une contribution non négligeable pour la vie culturelle genevoise :

 

Mme Vaucher-Guédin était la mère de l’historien Pierre Vaucher. La grande armoire de la bibliothèque nord contient des piles de brochures d’histoire suisse qui lui appartenaient, et de nombreux paquets de correspondance. J’en extrais quatre cahiers de la main de grand-maman : c’est une copie des lettres de Pierre Vaucher à... Charles Ritter. Me voici dans du sérieux. D’après la première de ces lettres, cette correspondance contient, de la part de Pierre Vaucher, un récit détaillé de sa jeunesse. Finalement, cette bibliothèque un peu délaissée m’attire plus que celle de Borgeaud. Pierre Vaucher est une figure attachante. C’était surtout un érudit, mais s’il a fait recopier ses lettres par sa fille, c’est qu’il y attachait du prix et qu’il envisageait une publication. Elles me permettront peut-être de reconstituer l’itinéraire intellectuel qui l’a conduit de la théologie à l’histoire, de la foi religieuse à la vocation scientifique (selon le grand modèle de Renan, dont la bibliothèque abrite de nombreux volumes).

 

QUAND L’ÉCRIVAIN A DES MOTS

 

En dehors de cet inventaire à la Prévert, Luc Weibel assiste à certains événements littéraires, notamment à un raout pour célébrer les trois fois vingt ans de Jean-Marc Lovay, écrivain-voyageur valaisan qui fait pendant à l’écrivain-voyageur genevois Nicolas Bouvier.

 

C’est l’occasion rêvée pour un passage d’anthologie sur une certaine intelligentsia du terroir où les mauvaises langues ne manquent pas et où la verve vacharde de Luc Weibel se déchaîne dans l’aparté, la tournure, le vocable mordant, la citation entre guillemets, l’incise, et jusque dans la ponctuation :

 

« Rencontre » à la fondation Bodmer de Cologny à l’occasion des soixante ans de Jean-Marc Lovay, un auteur – selon la remarque perfide de Jean-Michel Olivier – d’autant plus fêté dans les médias que son audience est restreinte dans le public. La situation est-elle inverse pour Jean-Michel Olivier ? Son dernier roman à clé vient d’être éreinté dans la Tribune par Lionel Chiuch, qui lui reproche un manque de « structure » mais reconnaît qu’il contient des portraits amusants de Metin Arditi et d’Étienne Dumont.

 

Plus loin, on tombe sur un groupe de femmes savantes qui font la fierté du monde universitaire et médiatique :

 

Parvenu à la terrasse de la fondation Bodmer, j’entre dans le pavillon de gauche où il n’y a personne pour l’instant à part trois muses de la critique romande : Marion Graf, Isabelle Martin, Doris Jakubek, qui se livrent à une conversation cryptique sur les livres de Lovay. Ne pouvant contribuer en rien, je complimente Isabelle sur son récent article consacré à Simone de Beauvoir.

 

On attend le principal intéressé, qui brille par son absence :

 

Notre petit groupe est renforcé ( !) par l’arrivée de Jean-Claude Fontanet (amené par Sylviane Dupuis) et de Vahé Godel. Un public bien maigre pour fêter Lovay, dont on apprend alors... qu’il ne viendra pas à cette rencontre suscitée par son 60e anniversaire ! Bravo pour ce mépris des vaines gloires ! Il est vrai que sa dégaine de bourlingueur s’insérerait mal dans ce pavillon majestueux, d’un classicisme révélateur des goûts de son constructeur Martin Bodmer, pour qui la vraie littérature s’arrêtait à Goethe – et Thomas Mann à la rigueur.

 

Qu’à cela ne tienne, la cérémonie commence :

 

Mais il est temps de s’asseoir et d’écouter Jacques Probst nous lire le début de Réverbération, un texte au sujet indéfinissable, une sorte de dialogue entre d’improbables personnages. On n’y comprend rien mais chaque phrase a du rythme, de la densité.

(...) Le professeur Charles Méla, directeur de la fondation, va-t-il éclairer ces labyrinthes ? Il met à profit sa connaissance de la rhétorique classique et médiévale pour pointer chez Lovay toute une série de figures dérivant de la fatrasie. Oui, on peut rattacher Réverbération à un genre (qui se prolongerait jusqu’à Joyce, lui aussi illisible ?), mais on n’en saura pas beaucoup plus.

Me tournant vers Jean-Claude Fontanet, je lui demande son impression. Il se borne à me dire : « Je suis un naturaliste ! »

 

DYNASTIES GENEVOISES

 

À d’autres moments, Luc Weibel participe à la vie mondaine genevoise lorsqu’elle célèbre ses dynasties qui, pour être discrètes, n’en sont pas moins très présentes, depuis plus de quatre siècles pour certaines :

 

Olivier Fatio annonce en grande pompe le don des archives Fatio à la BPU. Il a sous le bras le catalogue de ce fonds – à vrai dire déjà déposé par son grand-père Guillaume Fatio – et le remet à M. Jaquesson qui vient d’arriver in extremis, fendant la foule. (Finalement, une couronne est déposée sous la plaque... par les enfants de la famille Fatio). Moment glamour : ces enfants alignés avec leurs parents le long de la fontaine font penser aux photos de familles royales dans les magazines. Un garçon un peu plus grand que les autres monte sur une échelle et accroche la couronne d’œillets qui porte pour toute inscription : « Pierre Fatio 1662-1707 ».

 

C’est aussi l’occasion d’évoquer en passant l’histoire des ramifications d’une autre grande dynastie de Genève, les Bouvier, dont un des rejetons, Nicolas, continuera la prestigieuse lignée :

 

J’avais une autre raison, ce matin, de compulser les Filiations protestantes. Dans une lettre de ma grand-mère à ma mère, il est question d’ « Antoinette » et d’une visite à Lancy : « Nicolas passera l’été chez ses grands-parents Maurice. »

S’agit-il de Nicolas Bouvier ? C’est probable. L’ouvrage me renseigne. Le grand-père de Nicolas Bouvier s’appelait Pierre Maurice. Il descendait d’une éminente famille, dont l’un des membres avait été maire de Genève à l’époque de Genève à l’époque de l’Empire (il avait même obtenu le titre de baron).

Soudain je me rappelle une lecture que Bouvier avait faite au Théâtre de Carouge, devant un public pas très nombreux. Il nous avait lu des textes relatifs à son enfance, qui sauf erreur n’ont pas été publiés. Il y parlait notamment de ses vacances dans un château vaudois, chez un grand-père compositeur qui vivait à Munich, où il fréquentait les plus grands musiciens de l’époque. À la fin de la soirée Marlyse Pietri (des éditions Zoé) nous avait emmenés boire un verre avec l’écrivain. Je lui avais demandé quel était le nom de ce compositeur. La question lui avait-elle paru indiscrète ? Il y avait répondu de telle façon que ce nom – Maurice – ne m’avait rien « dit », et m’avait laissé sur ma faim. Bouvier le bourlingueur redoutait-il les identifications « genevoises » ? Les articles des Filiations le rattachent aussi aux Sarasin et aux Diodati, ce qui fait de lui un membre de plein droit de l’aristocratie genevoise.

Du reste le volume Routes et déroutes publiés par Irène Lichtenstein donne tous les détails souhaitables sur le grand-père de Bouvier, mais sans donner son nom, et sur sa grand-mère Sarasin. L’écrivain y décrit un peu le milieu qu’ils fréquentaient à Munich. Quant à sa mère Antoinette, il la présente comme un mélange de grande culture européenne et d’évangélisme. Elle avait amené d’Allemagne à Genève une bonne prussienne Bertha, qui martyrisait les enfants. Bouvier ne dit pas que sa mère écrivait – on lui doit un volume de vers –, mais s’étend sur sa pruderie et sa phobie de la masturbation, digne du docteur Tissot. Elle affublait ses enfants de vêtements grotesques qui faisaient d’eux la risée de leurs petits camarades.

 

Dans Un été à la bibliothèque, on le voit, le ragot a du bon, et d’autant plus qu’il est retranscrit dans une langue magnifique et un style qui utilise avec virtuosité, et comme pour une fiction, toutes les ressources de l’écriture pour rendre vivant un univers genevois bien plus tumultueux, romanesque et drôle qu’on aurait pu se l’imaginer.

 

EXTRAIT

 

Vendredi matin, le pasteur Roland Benz m’avait demandé de guider dans la vieille ville un groupe de participants. Je potasse divers guides et documents avant de gagner l’église Saint-Germain où, à trois heures, je retrouve Blaise Menu et Jean-Claude Mokry, curé de la paroisse « catholique chrétienne ». Peu à peu la nef se remplit. Un personne (Anglais) demande quelqu’un qui pourrait traduire en ukrainien, letton, lithuanien. Alexander (étudiant en théologie) donne la parole au curé Mokry qui entreprend d’expliquer ce qu’est la communauté catholique chrétienne ou vieille-catholique. Le traducteur allemand ne comprend rien et dit que nous sommes dans eine alte katholische Kirche. Confusion et sourire du côté des « guides » dont je suis. Alexander demande ce qu’il y a sur le drapeau genevois. Puis il nous livre l’étymologie de « Genua ». D’après la traduction allemande on a l’impression que la « source » du lac est à Genève. « A-t-il puisé son savoir dans le Reader’s Digest ? » demande mon voisin.

(...) Premier arrêt devant la maison de Sellon, au no 2 de la rue des Granges. Je m’étais fait un petit schéma : après la Genève théologienne des XVI – XVIIIe siècles, après la Genève des sciences et de l’Aufklärung (c’est bien le moment d’utiliser ce mot !), venait la Genève philanthropique avec le comte de Sellon, militant de l’abolition de la peine de mort, gendre de Cavour, et Mme de Gasparin, à qui on pouvait rattacher l’origine de la Croix-Rouge.

(...) Évidemment, j’ai un peu de peine à intégrer dans mon schéma le passage par le Grand-Mézel (à la fois boucherie et ghetto au moyen-âge), mais je me rattrape à la Tertasse avec la dynastie de Saussure (où j’oublie de mentionner Éric de Saussure, l’un des premiers frères de Taizé !). Je fais un sort à Ami Lullin et à sa fille – sujet favori d’Esten dans ses travaux sur le luxe au XVIIIe – : Marie me dit que ce passage a été apprécié, car c’est une histoire personnelle qui donne vie é ces vieilles pierres.

À la place Neuve, je monte sur les marches du monument Dufour. Le XIXe siècle genevois « rattrape le temps perdu » en créant une place dédiée aux arts : Musée Rath, Conservatoire, Grand Théâtre. Parlant allemand, j’insiste sur l’apport allemand : les Toepffer, le duc de Brunswick bienfaiteur de la ville, Carl Vogt fondateur de l’Université moderne. Un auditeur me reproche d’avoir oublié Dufour et je me lance dans les rapports entre Genève et la Suisse. Nous voici aux Bastions. Je parle tout naturellement du Monument des Réformateurs. Mais le temps a passé. Il est cinq heures et les participants doivent gagner Palexpo en toute hâte s’ils veulent toucher leur casse-croûte avant la Prière du soir. Seuls trois irréductibles m’entourent encore :

– Comment définissez-vous la mentalité suisse ? me demande un Hollandais.

– Quelle est la source de la prospérité de votre pays ? Quels sont les rapports avec l’Europe ? Que représente l’UDC ?

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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26/05/2022
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