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Luc Weibel ou les Mythologies de Genève

Plus de 30 000 exemplaires vendus et ça continue: non, je ne parle pas du dernier bestseller de Joël Dicker, mais bien de Pipes de terre et pipes de porcelaine : Souvenirs d’une femme de chambre en Suisse romande 1920-1940 (Carouge-Genève : Zoé, 1978) de Madeleine Lamouille, qui vient d’être réédité en 2021 avec une nouvelle préface de la grande historienne féministe et sociale française Michelle Perrot aux mêmes éditions Zoé.

 

On ne le sait pas, mais derrière le succès de Madeleine Lamouille, l’auteure officielle du livre, se cache le très discret Genevois Luc Weibel, un de nos meilleurs écrivains, qui a recueilli ce récit de vie, l’a mis en forme et l’a réécrit pour en faire ce succès de librairie et ce succès critique qui ne s’est jamais démenti depuis près de cinquante ans.

 

Dans une optique à la fois littéraire et sociologique, et dans le respect absolu de la personnalité, du ton, du vocabulaire, du style et de la sincérité de ce témoin indispensable pour qui veut connaître un autre aspect de la Suisse, pour qui veut entendre une autre voix que celle, omniprésente, de sa bourgeoisie cultivée, Luc Weibel a su donner vie à ce que l’étonnante Madeleine Lamouille – qui travaillait dans la famille de l'auteur à Genève – lui a confié avec une verve, une truculence et un humour qui n’occultent ni les injustices, ni les difficultés, ni les hauts et les bas d’une vie de pauvre dans la Suisse de l’entre-deux guerre, une autre Suisse que celle de la légende dorée et des cartes postales, une Suisse réelle, avec ses conventions et ses inégalités sociales criantes.

 

LUC WEIBEL, ÉCRIVAIN DE GENÈVE

 

Écrivain profondément ancré dans la réalité genevoise, Luc Weibel, de son propre aveu, ne se reconnaît pas dans l’étiquette vague et fourre-tout de « littérature romande » qui, selon lui, et avec son humour pince-sans-rire, veut surtout dire « littérature vaudoise », ne fût-ce que statistiquement : le Pays de Vaud, le plus peuplé des cantons francophones suisses, est celui qui peut se vanter par la force des choses d’avoir le plus d’écrivains au mètre carré ce qui ne gage en rien de leurs qualités littéraires.

 

Boutade mise à part, cette dénomination datée, qui ressemble à un label de terroir, sied depuis toujours comme un corset bien trop étroit aux écrivains liés à Genève – Rousseau, Töpffer, Isabelle Eberhardt, Cingria, Albert Cohen, Ella Maillart ou Nicolas Bouvier, pour n’en citer que les plus célèbres – dont on voit bien qu’ils ont du mal, par leur dimension universaliste, à entrer dans ce moule un peu trop régionaliste et peut-être excessivement vaudois.

 

À titre personnel, si je devais accorder une qualification géographique à Luc Weibel, ce serait celle d’écrivain de Genève, dans tous les sens du terme, tout à la fois originaire de Genève, profondément ancré dans sa réalité et chroniqueur littéraire de Genève, mettant son intelligence et son talent à en révéler sous toutes ses coutures les multiples aspects intimes, culturels et sociaux en particulier.

 

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LITTÉRATURE ET MYTHES

 

Dans Un singe parmi les singes : Laudatio pour Luc Weibel (Fondation Pittard de l’Andelyn, 2007), l’historien genevois Bernard Lescaze, de façon très réductrice, regroupe l’ensemble de l’œuvre de Luc Weibel dans une vague catégorie « récits de vie » qui comprendrait celle de l’auteur, dont on sait la prédilection pour la forme du journal littéraire.

 

C’est plutôt du côté de Roland Barthes, dont Luc Weibel a suivi les cours à Paris, qu’il faut chercher la clé de son œuvre littéraire, et en particulier dans Mythologies :

 

Les mythes ne sont rien d’autre que cette sollicitation incessante, infatigable, cette exigence insidieuse et inflexible, qui veut que tous les hommes se reconnaissent dans cette image éternelle et pourtant datée qu’on a construite d’eux un jour comme si ce dût être pour tous les temps. Car la Nature dans laquelle on les enferme sous prétexte de les éterniser, n’est qu’un Usage. Et c’est cet Usage, si grand soit-il, qu’il leur faut prendre en main et transformer. » (Roland Barthes, Mythologies, Paris : Seuil, Collection Points Essais, 1957)

 

Le fil rouge, le dénominateur commun de toute l’œuvre de Luc Weibel, c’est bien un décryptage systématique de la réalité genevoise dans une méthode qui mêle analyse et déconstruction des apparences et promenades méditatives à la Rousseau, le tout à travers le prisme d’une sensibilité protestante, universitaire et plutôt de gauche, qui voudrait aussi présenter des facettes moins connues de Genève pour donner la parole et rendre hommage à certains de ses protagonistes jusqu’ici négligés, et qui éclairent la Rome protestante sous un jour à la fois plus littéraire, plus politique et plus humain.

 

UNE OEUVRE MULTIFORME

 

Ce n’est pas un des moindres mérites de cette œuvre – une quinzaine d’ouvrages publiés chez divers éditeurs et de nombreux articles dans différentes revues – que de réussir cette synthèse de Genève à travers cinq formes littéraires distinctes d’où la fiction est absente, cinq formes qui se chevauchent et se rejoignent pour ce passionnant portrait culturel :

 

- l’essai littéraire, avec Le Savoir et le Corps : essai sur P. Bayle (Lausanne : L’Âge d’Homme, 1975), Les Petits Frères d’Amiel : Entre autobiographie et journal intime (Carouge-Genève : Zoé, 1997), Avant-propos à Henri-Frédéric Amiel – Élisa Guédin : Correspondance 1869-1881, édition établie et annotée par Gilbert Moreau et Luc Weibel (Paris : Les Moments Littéraires, 2020)

 

- le récit de vie et le témoignage biographique, avec Pipes de terre et pipes de porcelaine : Souvenirs d’une femme de chambre en Suisse romande, 1920-1940, publiés par Luc Weibel (Carouge-Genève : Zoé, 1978), Louise (Carouge-Genève : Zoé, 1986), Charles Rosselet (1893-1946) : Un homme de raison au « temps des passions » (Genève : Collège du Travail, 1997)

 

- l’étude de la tradition protestante à Genève,  avec Le Monument (Carouge-Genève : Zoé, 1994), Croire à Genève : La Salle de la Réformation (XIX-XXe siècle) (Genève : Labor et Fides, 2006)

 

- le journal littéraire et la tradition universitaire européenne et genevoise en particulier avec Une thèse pour rien : La Comédie du savoir (Paris : Le Passage Paris-New-York éditions, 2003), Un été à la bibliothèque (Genève : La Baconnière, 2016), Le Lecteur distrait (Genève : éditions Nicolas Junod, 2020), Automne 2018 in Amiel & Co : Diaristes suisses (Paris : Les Moments Littéraires, 2020)

 

- les réflexions d’un promeneur à la Rousseau qui observe son monde avec Le Promeneur (Carouge-Genève : Zoé, 1982), Arrêt sur image (Carouge-Genève : Zoé, 1988 - Lausanne : L’Âge d’Homme, collection poche suisse, 1988), L’Échappée belle (Carouge-Genève : Zoé, 1993)

 

Un humour vachard se fait jour par-ci par-là, qui amuse d’autant plus qu’il apparaît au détour d’une phrase au vocabulaire châtié et quelquefois précieux, au style toujours élégant, mesuré et tout de précision au service de la description – de la déconstruction, même – des mythologies genevoises.

 

GENÈVE COMME CONCEPT

 

Genève, soudain, apparaît intimement dans toute sa puissance financière, son importance mondiale, ses traditions religieuses, politiques et universitaires, ses élites et ses dynasties sociales et culturelles et leurs cercles, ses symboles de pouvoir et leur représentation, son paysage urbain et son architecture, mais aussi ses petites gens que l’écrivain sait faire parler comme personne.

 

Luc Weibel nous la fait comprendre de l’intérieur, nous la fait admirer et peut-être aimer dans ses multiples dimensions, cette ville-état faite d’une tradition de liberté religieuse qui, historiquement, en a fait une ville internationale et le refuge protestant par excellence – avec sa sanglante intolérance collatérale –, cette altérité religieuse amenant aussi une prospérité favorable à une certaine liberté de pensée, quoique empreinte d’un fort et austère calvinisme et des limites qu’il impose.

 

Emblème d’un monde de relations internationales harmonieuses, d’un multiculturalisme tolérant, d’une aspiration universelle à la démocratie et à la paix, Genève, bien avant la Révolution française, sera dès 1541 et jusqu’à 1798 un des premiers états républicains indépendants de l’Europe moderne. Son Académie, fondée en 1559 et devenue Université, aura formé les générations successives d’une aristocratie – d’une oligarchie, disent les mauvaises langues – économique, religieuse, intellectuelle et politique qui, jusqu’à nos jours, et malgré une entrée plus ou moins forcée au sein de la Confédération helvétique en 1815, a toujours su maintenir sa singularité, son indépendance et ses privilèges

 

C’est un portrait littéraire, érudit et passionnant qu’en fait Luc Weibel à travers toute son œuvre, dans laquelle l’admiration, l’humour, la tendresse et quelquefois la nostalgie et la mélancolie n’entravent ni le regard lucide et cruel ni la déconstruction de toute une sociologie et de toute une mythologie sur lesquelles s’est édifiée ce concept humain, suisse et universel intitulé « Genève ».

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)



16/04/2022
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