sergiobelluz

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Colette, un orgasme littéraire.

« Elle vit, comme elle l’avait vu tant de fois, noir au-dessus d’elle, faunesque et barbu, ce grand corps exhalant une odeur connue d’ambre et de bois brûlé... Mais, aujourd’hui, Antoine a mérité plus qu’elle ne saurait lui donner ! « Il faut qu’il m’ait bien, que cette nuit le comble, il faut que j’imite, pour lui donner la joie complète, le soupir et le cri de son propre plaisir... Je ferai « Ah ! ah ! » comme Irène Chaulieu, en tâchant de penser à autre chose... »

 

Elle glissa hors de la chemise longue, tendit aux mains et aux lèvres d’Antoine les fruits tendres de sa gorge et renversa sur l’oreiller, passive, un pur sourire de sainte qui défie les démons et les tourmenteurs...

 

Il la ménageait pourtant, l’ébranlait à peine d’un rythme doux, lent, profond... Elle entrouvrit les yeux : ceux d’Antoine, encore maître de lui, semblaient chercher Minne au-delà d’elle-même... Elle se rappela les leçons d’Irène Chaulieu, soupira « Ah ! ah ! » comme une pensionnaire qui s’évanouit, puis se tut, honteuse. Absorbé, les sourcils noueux dans un dur et voluptueux masque de Pan, Antoine prolongeait sa joie silencieuse... « Ah ! ah !... » dit-elle encore, malgré elle... Car une angoisse progressive, presque intolérable, serrait sa gorge, pareille à l’étouffement des sanglots près de jaillir...

 

Une troisième fois, elle gémit, et Antoine s’arrêta, troublé d’entendre la voix de cette Minne qui n’avait jamais crié... L’immobilité, la retraite d’Antoine ne guérirent pas Minne, qui maintenant trépidait, les orteils courbés, et qui tournait la tête de droite à gauche, de gauche à droite, comme une enfant atteinte de méningite. Elle serra les poings, et Antoine put voir les muscles de ses mâchoires délicates saillir, contractés.

 

Il demeurait craintif, soulevé sur ses poignets, n’osant la reprendre... elle gronda sourdement, ouvrit des yeux sauvages et cria :

 

« Va donc ! »

 

Un court saisissement le figea, au-dessus d’elle ; puis il l’envahit avec une force sournoise, une curiosité aiguë, meilleure que son propre plaisir. Il déploya une activité lucide, tandis qu’elle tordait des reins de sirène, les yeux refermés, les joues pâles et les oreilles pourpres... Tantôt elle joignait les mains, les rapprochait de sa bouche crispée, et semblait en proie à un enfantin désespoir... Tantôt elle haletait, bouche ouverte, enfonçant aux bras d’Antoine dix ongles véhéments... L’un de ses pieds, pendant hors du lit, se leva, brusque, et se posa une seconde sur la cuisse brune d’Antoine qui tressaillit de délice...

 

Enfin elle tourna vers lui des yeux inconnus et chantonna : « Ta Minne... ta Minne... à toi... » tandis qu’il la sentait enfin défaillir, froissée contre lui, moirée de frissons... »

 

Colette, L’Ingénue libertine (Paris: Albin Michel, 1991). Illustrations: photo Colette par Andor Kertész/portrait-dessin par Robert Michiell

 

1930 Colette par Andor Kertész 01.jpg

 

2012 Michiell Robert de Colette.jpg



12/05/2015
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