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La Carton cartonne!

Ce matin, j’ai terminé ‘Les Théâtres de carton’ de la fabuleuse Pauline Carton, à qui son physique de duègne renfrognée, son timbre acide, son débit cancanier et son humour second degré ont valu tous les plus beaux rôles de bigote cul-pincé, de régente hautaine, de gouvernante qui-ne-dit-rien-mais-qui-n’en-pense-pas-moins, de voisine malveillante, de rosière vieille fille du répertoire, et notamment chez Sacha Guitry, qui la casait dans presque toutes ses pièces et tous ses films, mais aussi dans une multitude de productions où même pour une apparition de cinq minutes, elle arrive à charmer et à faire rire.

 

Carton Les théâtres 02.jpg

 

Personnellement, j’adore la voir et l’entendre dans Le Mot de Cambronne’, Désiré ou ‘Le Trésor de Cantenac’ de Guitry, et dans ‘Toi c’est moi, l’opérette filmée sur une musique du Cubain Moisés Simons où elle ose un « 'Etrange et douce chose/Je vois la vie en rose' » qui est une merveille de décalage :

 

 

C'est dans le même film qu'elle s’est rendue célèbre avec l’immortel duo des Palétuviers :

 

« Aimons nous sous les palé

Prends-moi sous les létu

Aimons-nous sous l’évier »

 

VIVE LA PANOUILLE !

 

Ces 'Théâtres de carton’ c’est un hommage affectueux, drôle, touchant au théâtre populaire, vécu de l’intérieur, l’équivalent – en beaucoup plus talentueux, quand même – du ‘Je suis gugusse, voilà ma gloire’, les mémoires de Micheline Dax, l’inoubliable voix française de Miss Piggy, du Muppets Show, grande amuseuse, grande chanteuse d’opérette et grande siffleuse aussi

 

On y suit Pauline Carton dans sa carrière de comédienne et dans des tournées théâtrales passant par toutes sortes de lieux improbables, avec les petites gloires et les grandes misères des comédiens de troupe, qui doivent jouer Racine dans les endroits les plus bizarres et dans des conditions artisanales, quand ils ne font pas pleurer Margot avec d’invraisemblables mélodrames à coups de théâtre que des incidents techniques ou des blancs inopportuns transforment en farce, ou quand ils ne feignent pas, pour épater le provincial, la grande vie de la haute bourgeoisie parisienne dans des décors et des costumes improvisés avec le bric-à-brac à disposition  :

 

« – Puisque vous voulez un décor gai, nous dit le chef machiniste d’un patelin près de Montauban, je peux vous donner un très bel intérieur de boucherie, avec des bêtes ouvertes et des charcuteries qui pendent.

 

Ce décor gai, nous l’avions demandé pour une pièce bien parisienne, où une jeune mariée se couchait, pudiquement, au IIe acte, dans un lit Louis XV, aux accents lointains d’une valse langoureuse.

 

Pauvre mariée ! Je ne sais pas pourquoi, en somme, nous avons mis tant d’énergie à refuser que la combinaison boucherie servît d’abri à sa nuit de noces. Dans quels décors affolants ne se coucha-t-elle pas, l’infortunée ! Nous l’avons vue se mettre au lit, successivement, dans une salle d’école, dans une sombre galerie du XVIIe siècle connue sous le nom de « Molière », dans des salons bleus élimés, dont la toile s’effilochait ; et devant de mystérieux amalgames de colonnades et de jardins peints, pour l’éternité, sur d’inreculables murs de pierre. »

 

TOUT ÇA C'EST CINEMA ET COMPAGNIE

 

Drôle, précis aussi, tout un portrait de théâtreux sympathiques et de la vie de bohème, avec un passage très intelligent et très juste sur le cinéma muet, quand le cinéma ne se prenait pas encore trop au sérieux :

 

« Tous les personnages gambadant sur les écrans d’alors, fantômes charmants propices à nos rêves, nous venaient de tous les pays, parés de leur seule grâce plastique. Aucune de leurs voix, jamais, ne venait frapper nos oreilles tendues, et, pourtant, ils ne cessaient visiblement de se raconter mille histoires, en remuant les lèvres comme des possédés.

 

De loin en loin, une des phrases censées dites surgissait en lettres imprimées.

 

Par exemple : un monsieur à tête d’assassin, tout en vociférant en silence, secouait les épaules d’une femme, la traînait par les cheveux, l’étranglait à moitié, lui présentait un couteau, et l’on était admis à lire, en blanc sur noir, sur le calicot à tout faire :

 

- ‘Je ne me contiens plus’ (état d’esprit dont on commençait à se douter).

 

D’autres fois, des textes allongés remplaçaient des scènes loupées. Alors on voyait une dame à plume dire gaiement un mot visiblement de trois syllabes, et passant pour articuler : - ‘Certainement, Monseigneur, après avoir démoli la porte de la lampisterie, le malandrin a dû revenir... » (Etc.). »

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018)

 Carton Les théâtres 01.jpg



04/09/2018
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