sergiobelluz

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Proust, le féroce, par Jacques-Émile Blanche.

"Sa férocité ? Eh bien oui ! En récapitulant de menus épisodes dont on a été le témoin, en relisant les pages où il raconte la matinée chez madame Verdurin, princesse de Guermantes, et l’autre matinée concomitante chez la Berma, chef-d’œuvre entre ses chefs-d’œuvre, c’est sa violence cynique qui vous frappe, sa vision abominable de la vieillesse. Quoi de plus lugubre qu’une fête dans les salons sombres qu’éclaire le ciel turquoise d’une fin de journée, au printemps ? Des rangées de chaises dorées de Belloir, que garnissent des toilettes claires de vieilles dont le fard ne peut rien contre la lumière impitoyable. Proust subitement devient peintre, on pense au Goya des Caprices, aux dessins de Rouveyre. Son horreur de paraître lui-même un barbon, au milieu de ces spectres mondains qu’il compare à des bouffons travestis, grotesques, monstrueux, lui fait trouver toute une gamme de coloration verdâtres, saumâtres, oxydées, cadavériques, de fromage pourri, des formes désarticulées de squelettes, gonflées et flasques de pupazzi. Il semble, en ce finale d’un 'Götterdämmerung' qui sonne comme un cancan macabre et un pandémonium, s’affranchir de toutes conventions, écrire pour se venger des hypocrisies d’une époque pudibonde, de contraintes endurées avec une fiévreuse résignation, pour se débarrasser de ses hantises, de ses mépris, de ses indulgences verbales, se laver, en public, de ses humiliations ! Il écrit comme on « éclate de rire aux larmes, comme on dépose en témoin au tribunal de sa conscience ".

 

Jacques-Émile Blanche, Mes Modèles : Souvenirs littéraires : Barrès – Hardy – Proust – James – Gide – Moore, Stock, Paris, 1928/1984.

 

Illustration: Proust, par Jacques-Émile Blanche.

 

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09/05/2015
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