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Victoria Ocampo (1890-1979), l’impératrice de la Pampa.

C’est ainsi que la surnommait André Malraux, futur ministre de la Culture du Général de Gaulle. L’écrivain orientaliste René Etiemble disait d’elle: “Cette belle femme est un grand homme”. A Paris, c’est toujours rive droite, près de l’Arc de Triomphe (tout un symbole) que séjournait  régulièrement Victoria Ocampo dès son enfance – depuis l’Argentine, le voyage en bateau durait alors 16 jours. Logeant dans des hôtels de luxe, avenue Kléber, avenue Foch, avenue du Friedland ou rue d’Artois, elle ne changea de rive qu’une seule fois, en 1941, lorsqu’elle tomba amoureuse de l’écrivain Pierre Drieu La Rochelle, à qui la Princesse Marthe Bibesco, tant admirée par Proust, avait prêté son appartement de l’île Saint-Louis. Malheureusement, Drieu La Rochelle était un être torturé qui finit par collaborer avec les Allemands pendant la guerre et se suicida en 1945 pour ne pas en souffrir les conséquences.

 

Née en 1890 dans une vieille famille aristocratique argentine, la richissime Victoria Ocampo est élevée par une préceptrice anglaises, Miss Kate Ellis et une gouvernante française, Alexandrine Bonnemaison dite “Mademoiselle”. La petite Victoria apprend à parler et à écrire d’abord en anglais et en français, avec une préférence pour la langue de Molière. Dans Racine et Mademoiselle, paru en 1941 dans Lettres françaises, le supplément français de sa revue SUR, elle décrit ses relations avec son exigente gouvernante :

 

-       Vous ne savez pas? Vous devez savoir.

-       Eh bien vous me le copierez vingt fois.

-       Vous me conjuguerez le verbe répondre.

-       Je vous le répète pour la dernière fois.

-       C’est ça que vous appelez savoir?

-       Vous êtes une paresseuse.

-       Impossible n’est pas français.

 

Victoria Ocampo aurait pu mener la vie brillante d’une jeune fille de bonne famille, mais elle se passionne très vite pour la littérature et la musique. Elle connaît et reçoit toute l’intelligentsia de son époque: Virginia Woolf, qu’elle rencontre à plusieurs reprises à Londres, Rabindranath Tagore, le grand poète indien qui, amoureux d’elle, lui dédie, en 1924, son poème Vijaya, Le Corbusier, dont elle s’inspire pour la construction de Villa Victoria, sa résidence d’été à Mar del Plata, au grand scandale de la bonne société, Ernest Ansermet, un ami personnel depuis les années où le chef d’orchestre dirigeait l’orchestre du Teatro Colón, l’opéra de Buenos Aires, Igor Strawinski, dont Victoria Ocampo crée en 1936 à Buenos Aires, en tant que récitante, l’opéra Perséphone, sur un livret d’André Gide (livret traduit ensuite en espagnol par Jorge Luis Borges pour la revue SUR). Victoria Ocampo présente l’oeuvre à Florence en 1939, en pleine période fasciste, avec un Mussolini qu’elle surnomme “Monsieur Mégaphone”.

 

Premières tentatives

 

Le grand poète nicaraguayen Ruben Darío (1867-1916) avait déjà lancé plusieurs revues dans l’idée de faire connaître la littérature latinoaméricaine en Europe, dont La Revista de América (1894). Plus tard, en 1911, il dirigea à Paris la revue Mundial qui fit connaître de nouveaux talents comme la poétesse chilienne Gabriela Mistral (1889-1957), future prix Nobel de littérature.

 

Un autre grand poète, le chilien Vicente Huidobro (1893-1948), avait dirigé, à Santiago du Chili, la revue Azul, qui présentait aux chiliens les nouveautés françaises. Installé à Paris en 1916, il créa le mouvement “créationniste” avec le poète français Paul Reverdy et fonda la revue Nord-Sud avec les mêmes ambitions que Ruben Darío, mais la revue ne survécut pas longtemps.

 

La poétesse uruguayenne Susana Soca (1906-1959), grande rivale de Victoria Ocampo à Paris, avait elle aussi essayé, autour de 1940. de lancer sa propre revue, Les Cahiers de la licorne, sans plus de succès.

 

C’est d’une rencontre avec le philosophe américain Waldo Franck, très en vogue dans les années 30, et le philosophe et essayiste espagnol José Ortega y Gasset (très influent en Amérique latine), tous deux amis personnsl de Victoria Ocampo, que nait ce qui va devenir une des revues littéraires les plus influentes du XXe siècle.

 

La revue SUR (1931-1976)

 

Fondée en janvier 1931, trimestrielle jusqu’en 1935, la revue SUR devient mensuelle jusqu’à sa disparition, en 1976, après 45 ans d’existence et 340 numéros. Quelques années après le lancement de la revue, Victoria Ocampo crée la maison d’édition Sudamericana, qui publie la célèbre Anthologie de la littérature fantastique de Jorge Luís Borges, Adolfo Bioy Casares et sa femme, la poétesse Silvina Ocampo, soeur de Victoria Ocampo. Pour la petite histoire, c’est cette même maison d’édition qui plus tard, en 1967, en main de l’éditeur Francisco Porrúa, ose publier pour la première fois Cent ans de solitude d’un Gabriel García Márquez encore inconnu.

 

La légende attribue le nom de la revue SUR à Ortega y Gasset : Victoria Ocampo, pour lui demander conseil, lui aurait téléphoné à Madrid depuis Buenos Aires et le philosophe aurait crié “SUR” (Sud) dans l’antique ligne téléphonique transatlantique de 1930. Ainsi commence la longue aventure d’une revue dont les collaborateurs réguliers se nomment Jorge Luís Borges, Adolfo Bioy Casares, Eduardo Mallea et Baeza, le secrétaire de redaction, et qui bénéficie de contributions aussi prestigieuses que celles de Jung, que Victoria Ocampo a rencontré à Zurich (SUR publie, en 1936, la première traduction en espagnol de ses Types psychologiques), García Lorca, Alejo Carpentier, Albert Camus, Alfonso Reyes, Octavio Paz, Graham Greene, Pablo Neruda, James Joyce, William Faulkner, Luigi Pirandello, Gabriela Mistral, Thomas Mann, Virginia Woolf, Ernesto Sabato, Juan Carlos Onetti, entre autres.

 

Pendant la guerre civile espagnole et la Seconde guerre mondiale, Victoria Ocampo aide le poète espagnol Rafael Alberti, en exil en Argentine (elle lui prête un appartement à Buenos Aires). En 1939, elle invite officiellement en Argentine la photographe juive Gisèle Freund, la sauvant ainsi des nazis en France, faisant de même pour un certain nombres d’expatriés français qui se retrouve par la force des choses à Buenos Aires, comme Roger Caillois, avec qui elle a une histoire d’amour. Caillois passe toute la guerre en Argentine, travaille pour la revue SUR et pour le supplément Lettres françaises, généreusement financé par Victoria Ocampo, où sont publiés des textes de René Etiemble, d’André Gide et d’André Malraux, ainsi que des textes du même Roger Caillois, dont un essai sur la littérature policière.

 

L’héritage de Victoria Ocampo

 

A part des enregistrements de textes poétiques 8 poètes argentins (8 poetas argentinos), Victoria Ocampo est l’auteure de plusieurs essais, dont 338171 (1942), sur T.E Lawrence, dont elle admire le personnage et l’oeuvre, en particulier les Sept piliers de la sagesse (Lawrence fut le James Dean de la génération de cette époque), Virginia Woolf et son Journal (Virginia Woolf en su diario, 1954), Tagore à San Isidro (Tagore en las barrancas de San Isidro, 1964) et toute une série de journaux intimes et de notes personnelles:  Autobiographies, Témoignages (Testimonios, 1935, 1941, 1950, 1957, 1964, 1968 et 1971), Dialogues avec Borges et Dialogues avec Mallea (Diálogos (Diálogos con Borges et Diálogos con Mallea, tous deux de 1969).  Il nous reste surtout une extraordinaire correspondance avec les grandes personnalités de son temps, entre autres celle avec Roger Caillois (Correspondance Victoria Ocampo Roger Caillois (1939 – 1978), Stock, Paris 1997), dans laquelle tant sa liberté d’esprit que son style et son humour se perçoivent à chaque ligne. Une bonne biographie existe en français: Victoria Ocampo, par Laura Ayerza de Castilho et Odile Fergine, avec un préambule d’Ernesto Sabato (ed. Criterion, Paris, 1991).

 

Mais son héritage majeur fut d’avoir transmis à Roger Caillois le virus de la littérature latinoaméricaine. En 1945, à peine de retour d’Argentine, Caillois se présente chez Gallimard pour lui proposer une nouvelle collection de littérature latinoaméricaine qui deviendra la collection Croix du Sud. Il demande à Victoria Ocampo qu’elle lui envoie Aleph de Jorge Luís Borges. En 1946, Caillois prépare un numéro spécial de la revue Confluences sur la littérature latinoaméricaine. En 1951, la collection Croix du Sud est créée chez Gallimard. En 1957, Caillois traduit et publie Fictions de Borges. En 1963, il écrit un grand essai sur les thèmes fondateurs de Borges dans Les Cahiers de l’Herne faisant dire à Borges, sous forme de boutade: “J’ai été inventé par Caillois”. Et depuis 1965, Caillois fait entrer dans sa collection Croix du sud le cubain Alejo Carpentier, le péruvien Mario Vargas Llosa, l’argentin Julio Cortázar, le mexicain Carlos Fuentes et beaucoup d’autres qui, à partir de ce moment, acquièrent une renommée mondiale.

 

Victoria Ocampo meurt en 1979. Elle est bien oubliée, aujourd’hui. Elle a fait don de ses deux propriétés argentine, celle de San Isidro, près de Buenos Aires, et celle de Mar del Plata, à l’UNESCO pour une future Fondation Ocampo. L’UNESCO a vendu Villa Victoria,  la propriété de Mar del Plata, à la commune du même nom dans l’idée d’y créer un musée Ocampo. La bibliothèque, les disques et les tableaux de la villa ont été transférés à Villa Ocampo, à San Isidro, près de Buenos Aires, toujours propriété de l’UNESCO, qui vient de l’ouvrir au public (http://www.villaocampo.org/). Un hommage mérité à une des femmes les plus intelligentes et les plus influentes du XXe siècle pour la culture latinoaméricaine et pour la culture mondiale.

 

©Sergio Belluz, 2016

 

 Victoria Ocampo, une petite bibliographie :

 

-       Lettres d'un amour défunt : correspondance 1929-1944 / Pierre Drieu La Rochelle, Victoria Ocampo ; éd. établie, prés. et annotée par Julien Hervier (en cours d’acquisition).

-       Drieu / Victoria Ocampo ; trad. de l'espagnol (Argentine) par André Gabastou. Suivi de Lettres inédites de Pierre Drieu la Rochelle à Victoria Ocampo.

-       Esta América nuestra : correspondencia, 1926-1956 / Gabriela Mistral, Victoria Ocampo ; edición de Elizabeth Horan y Doris Meyer (en cours d’acquisition).

-       Vies croisées de Victoria Ocampo et Ernest Ansermet : correspondance, 1924-1969 / [éd.] par Jean-Jacques Langendorf.

-       Victoria Ocampo : el mundo como destino / María Esther Vázquez (en cours d’acquisition).

-       Testimonios / Victoria Ocampo ; sel., prol. y notas : Eduardo Paz Leston (en cours d’acquisition).

-       Correspondance (1939-1978) / Roger Caillois, Victoria Ocampo ; lettres rassemblées et prés. par Odile Felgine ; avec la collab. de Laura Ayerza de Castilho et l'aide de Juan Alvarez-Marquez.

-       Autobiografía / Victoria Ocampo ; selección, prólogo y notas de Francisco Ayala Leston (en cours d’acquisition).

-       Victoria Ocampo / Laura Ayerza de Castilho, Odile Felgine ; préambule d'Ernesto Sabato.

-       El proyecto cultural de la revista "Sur" (1931-1970) en la obra literaria de Victoria Ocampo / von Maria Cristina Parodi Lisi.

-       Tagore en las barrancas de San Isidoro / Victoria Ocampo (en cours d’acquisition).

-       Frente y perfil de Victoria Ocampo / Alba Omil.

-       Letters / Aldous Huxley ; ed. by Grover Smith.

-       Diálogo con Borges / Victoria Ocampo.

-       338171 T.E. : Lawrence d'Arabie / Victoria Ocampo.

-       Testimonios / Victoria Ocampo.

 

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15/05/2015
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