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Quand la critique fait école

Si la critique a d’abord son utilité pour faire connaitre un point de vue sur une œuvre donnée et, du coup, faire connaitre cette même œuvre à un plus large public, elle est surtout, pour moi, l’occasion d’une vraie interrogation sur la forme que toute personne impliquée dans la création doit se faire.

 

LA FORME ET LE FOND

 

Qu’est-ce qui est exprimé ? Comment c’est exprimé ? Dans quelle discipline artistique (écriture, cinéma, bande dessinée, musique, peinture...) c’est exprimé ?

 

Et, au sein de cette discipline, quel forme – essai, conte, roman, pièce, poésie, documentaire, fiction, symphonie, opéra, portrait, nature-morte... – est utilisée ?

 

Est-ce que cette discipline et cette forme sont les plus adéquates pour ce qui est dit ou une autre forme artistique et un autre genre auraient été plus efficaces ?

 

La critique, pour moi, c’est ça : une interrogation sur une œuvre, sur la manière dont elle est composée, à quoi elle se rattache, ce qu’elle exprime.

 

La question centrale c’est : sur ce sujet, comment l’artiste a-t-il utilisé son art pour que le message passe au mieux ? Et si ce n’est pas réussi, comment est-ce qu’on aurait pu atteindre ce but ?

 

Aujourd’hui, ce qui s’intitule critique est en grande majorité une recension d’un événement, d’une publication ou d’une projection donnés, que ce soit pour des questions commerciales ou publicitaires, ou encore pour des raisons de copinage, sur le principe du renvoi d’ascenseur – je t’écris une bonne critique, comme ça, pour mon prochain livre ou film, tu m’en écriras aussi une bonne – d’où cette multitude d’articles superficiels qui se bornent à résumer l’histoire ou à en souligner un des thèmes, si possible à la mode, ou alors à mentionner des détails biographiques proches du ragot, le tout sans utilité aucune et sans jamais se questionner sur la forme.

 

LA CRITIQUE EST UN GENRE LITTÉRAIRE

 

Il y a un autre aspect de la critique qui, pour moi, est primordial : l’écriture.

 

La critique est aussi un genre littéraire, très libre dans sa forme hormis quelques obligations logiques – donner les références, les titres, les noms des auteurs, des peintres, des réalisateurs, des metteurs en scène et de leurs interprètes – et quelques devoirs, en particulier celui d’en dire juste assez pour qu’on puisse se faire une idée de l’œuvre sans la dévoiler complètement.

 

Pour le reste, il s’agit d’être compétent dans le domaine, d’être précis et détaillé, de s’exprimer en son nom, d’être éminemment subjectif et d’aimer avec passion la création, cet amour provoquant les réactions positives ou négatives liées aux œuvres critiquées.

 

L’ARTISTE, LE MEILLEUR DES CRITIQUES

 

J’ajouterai que, pour moi, les critiques les plus passionnantes sont celles provenant d’autres créateurs, qui confrontent leur manière de faire à celle utilisée pour les œuvres qu’ils analysent, et qui mettent dans leur critique toute la réflexion sur leur propre pratique dans leur discipline spécifique.

 

Des exemples ? Balzac parlant de Stendhal, Proust sur Saint-Simon, Balzac, Flaubert ou Mallarmé,  Paul Léautaud sur Apollinaire, Cocteau, Colette, Gide ou Jouhandeau et sur le théâtre et les théâtreux.

 

Le Théâtre de Maurice Boissard’, les chroniques théâtrales de Léautaud, est un chef-d’œuvre littéraire : de la verve à chaque page, une connaissance intime des rouages du théâtre, de l’écriture et de la mise en scène théâtrales, agrémentées de merveilleuses digressions.

 

De même, j’ai un souvenir amusé de la chronique d’Angelo Rinaldi dont la méchanceté proverbiale et les jugements souvent injustes, mais superbement écrits avec une plume au vitriol, incitaient à la lecture, quand il sévissait à la critique littéraire de ‘L’Express’.

 

Je mentionnerai aussi la critique littéraire pleine d’humour de Frédéric Beigbeder dans le magazine ‘Voici’, quand ‘Voici’ avait la désinvolture de proposer une page littéraire en sus des ragots, eux-mêmes rédigés avec beaucoup de verve.

 

On oublie trop souvent que les fameux entretiens de François Truffaut avec Hitchcock sont extraordinaires dans leur réflexion sur le cinéma parce que Truffaut a été un grand critique cinématographique aux ‘Cahiers du cinéma’, tout comme Jean-Luc Godard, devenu un des grands spécialistes de l’image.

 

LA CRITIQUE EST MORTE, VIVE LA CRITIQUE

 

En peinture, des gens comme Picasso, Dalí, Warhol ou Hockney, par leurs œuvres, ont fait une critique très détaillée de l’histoire de l’art jusqu’à eux. Kandinsky a été un grand théoricien de la couleur avant de devenir l’artiste célèbre que l’on sait.

 

Aujourd’hui, à cause de la concentration des médias, de la disparition de nombreux titres, du désintérêt des rédactions, de la multiplication des canaux de diffusion et de l’importance des réseaux sociaux, très rares sont les espaces consacrés à la vraie critique qui, de plus en plus, se réfugie et s’exprime sur les blogs, faute d’autre support.

 

Je trouve que c’est dommage pour les médias mainstream, qui perdent ainsi un des points de vrai contact avec leurs lecteurs, un endroit intermédiaire où, à travers la critique, on débattait des valeurs d’une société et de sa manière de s’exprimer à travers les différentes disciplines.

 

LA CRITIQUE, UNE ÉCOLE

 

« La critique est aisée et l’art est difficile », dit-on. Je corrigerai en disant qu’une certaine critique est effectivement aisée, un jugement à l’emporte-pièce, quelque chose de superficiel, d’émotionnel, d’inutile, de l’ordre du « j’aime-j’aime pas ».

 

En revanche, la vraie critique est difficile, car l’art est difficile, il y faut de multiples compétences, tant pour l’analyser, que pour le comprendre ou le pratiquer.

 

Un artiste a autant besoin de critiquer que d’être critiqué.

 

C’est une façon d’analyser les démarches, de découvrir d’autres manières de faire, de se remettre en question, de se confronter à tous les aspects de sa propre discipline, de savoir, par comparaison, à quel stade on en est, de comprendre ce qu’il faut encore travailler ou dans quelle direction bifurquer.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018)

 

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25/08/2018
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