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LA SUISSE LITTÉRAIRE


Luc Weibel dans le texte : Le Lecteur distrait (2020)

« Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es » : le vieil adage pourrait servir de mise en bouche pour ce livre qui est, d’une certaine manière mais pas seulement, l’autoportrait de Luc Weibel à travers les livres qui ont croisé son chemin.

 

On remarquera au passage, comme c’est souvent le cas chez l’auteur, un titre aux sens multiples : Le Lecteur distrait (Genève : éditions Nicolas Junod, 2020), par son article défini, insiste d’abord sur la valeur à la fois emblématique et généraliste du lecteur particulier : un lecteur distrait (parmi d’autres) l’aurait rendu quelconque. D’autre part, le titre joue avec bonheur sur les ambivalences : distrait, ce lecteur l’est par ses lectures, mais c’est aussi un lecteur qui revient sur les livres qu’il n’a pas lu avec autant d’attention qu’il aurait dû, ce retour faisant apparaître un troisième lecteur distrait par les digressions suscitées par ces réminiscences.

 

2020 Weibel Luc Le Lecteur distrait 01.jpg

 

Par le prisme des livres, et sous un angle différent, ce nouveau volet d’une magnifique série autobiographique qui comprend Une thèse pour rien : La Comédie du savoir (Paris : Le Passage Paris-New-York éditions, 2003) et Un été à la bibliothèque (Genève : La Baconnière, 2016), retrace à nouveau le trajet d’une vie littéraire genevoise avec escapades studieuses et moins studieuses entre l’Italie, l’Allemagne et Paris, le tout nous restituant un autoportrait chinois d’après lectures, entre celles de l’enfance, celles de l’adolescence, celles de la jeunesse et celles de la maturité.

 

Au travers de multiples livres, d’association d’idées, de rencontres qui éclairent d’un jour plus humain une vie d’intellectuel genevois bien remplie, on entre à nouveau dans les coulisses des souvenirs mais aussi dans celles de la pratique de l’écriture, traductions et journalisme compris, auxquels sont consacrés plusieurs chapitres. Ce n’est plus tant le trajet universitaire qu’une intimité avec les livres et avec les personnalités remémorées qui se fait jour, comme une évocation familière des membres du clan dans ce qu’ils ont de plus humain et de leur influence sur son parcours d’écrivain.

 

AU DÉBUT ÉTAIT LE VERBE LIRE

 

Dans l’enfance, Luc Weibel s’initie à la lecture par les aventures aux illustrations élégantes de l’éléphant Babar de Jean de Brunhoff mais aussi par celles de Tintin et d’Alix l’intrépide qui côtoient un monde de textes glanés par-ci par-là qui vont des périodiques pour enfant – L’Écolier romand, mais aussi Mickey Magazine – à d’autres plus généralistes, comme le Sélection du Reader’s Digest, dont les sujets « pour toute la famille », c’est à dire pas scabreux, alternent résumés d’articles vulgarisateurs d’intérêt général, témoignages édifiants et pages de blagues gentillettes pour un prix modéré dans un format semi-poche qui l’a rendu pendant longtemps omniprésent dans le foyer suisse francophone.

 

C’est toute une sociologie du livre pour enfant qui apparaît en filigrane, avec ses Jules Verne obligatoires, son Sans famille d’Hector Malot et ses Aventures (merveilleuses mais authentiques) du capitaine Corcoran d’Alfred Assolant pour la touche moraliste, puisque ce récit d’un héros originaire de Saint-Malo qui est envoyé en Inde pour récupérer un vieux manuscrit indien, le Gouroukamratâ, est le prétexte à une critique (française) du colonialisme anglais.

 

À l’adolescence, les lectures s’étoffent avec une très sérieuse Histoire de la Grèce, 1821-1950, un manuel d’histoire qui appartenait à son père et qui lui font découvrir l’histoire d’un pays qui le passionne. La tante de l’auteur lui parle alors de sa lecture d’Ibn-Séoud ou la naissance d’un royaume de Jacques Benoist-Méchin, également auteur d’un Mustapha Kémal ou la mort d’un empire qui le plonge dans des réflexions très en avance sur son âge :

 

Grèce ou Turquie ? Ces deux récits parallèles me firent voir qu’en histoire, il est difficile de choisir son camp.

 

JEANNE HERSCH ET JEAN STAROBINSKI

 

On ne sait pas si ces questionnements de jeunesse sont à l’origine d’une certaine attirance pour la philosophie, mais ce qu’on sait c’est que quelques années plus tard Luc Weibel suit les cours d’une de ses plus illustres représentantes genevoises dont il a excellemment parlé dans Une thèse pour rien et sur laquelle il revient dans ce livre, sous un jour plus intime :

 

La philosophie, à l’Université de Genève, c’était surtout Jeanne Hersch. Contrairement à d’autres personnages importants de la Faculté, son nom n’était pas inconnu dans ma famille. Ma mère se souvenait de l’avoir aperçue dans les couloirs de l’école secondaire. Elle connaissait plusieurs anciennes camarades de Jeanne Hersch, que celle-ci invitait parfois dans son ermitage de Corse. À Onex, chez mon oncle, on citait son nom. Tante Mia gémissait : ce n’est pas une femme ! Devant son auditoire féminin, mon oncle expliquait sans rire cette phrase énigmatique : Jeanne Hersch, disait-il un peu comme il aurait exposé la particularité d’une certaine espèce de singe, a une intelligence d’homme.

(...) Quand Jeanne Hersch disait : « Je n’ai rien compris », cela avait un tout autre sens. Dans le cas particulier, c’est Sartre qui était pris en flagrant délit de galimatias. Ce que Hersch reprochait à Sartre (outre son flirt avec le communisme), c’était sa conception de la liberté comme « néantisation » absolue. Ce que cela voulait dire ? Je crus le comprendre un jour, quand, à la Société de lecture, je tombai sur un recueil d’articles qui contenait un texte de Hersch sur la liberté. Elle y explique que la liberté n’est ni liberté d’indifférence (possibilité de choisir ceci ou cela), ni rejet total de ce qui est (conception de Sartre), mais... soumission à la loi. C’est la position de Kant et de Jaspers (on pourrait dire aussi : de saint Paul et de Luther, quand ce dernier s’exclame : Ich kann nicht anders, je ne puis autrement).

 

Même chose pour Jean Starobinski, dépeint ici dans toute sa grande ouverture d’esprit et son attention à l’évolution dans son domaine, bien loin d’un quelconque conformisme qui serait lié à une « École de Genève »  figée dans ses dogmes :

 

Starobinski surtout faisait figure de pionnier de la modernité. à la Cave des lettres, dans un sous-sol de la vieille ville qui abritait des rencontres littéraires, il avait présenté Jean-Edern Hallier, et le bouillant écrivain, qui participait alors au lancement de la revue Tel Quel, nous avait fait un étourdissant tour d’horizon des tendances de l’avant-garde. Starobinski avait déposé quelques numéros de la revue sur son rayon de la salle Naville (...) À l’époque qui nous occupe, notre professeur venait de publier dans Preuves un « Panorama de la critique française contemporaine ». Il y faisait la part belle à ses amis Georges Poulet et Jean-Pierre Richard, mais y accueillait aussi Sartre, auteur d’un essai sur Baudelaire, et qui travaillait à une grande étude sur Flaubert. Il tint également un séminaire intitulé « Psychanalyse et littérature » (mais oui !). Ce fut pour nous l’occasion de lire quelques articles de Freud (ceux qui concernent des artistes ou des écrivains). Starobinski se donna la peine de nous résumer ce très indigeste pavé que constitue la Critique de la raison dialectique, en particulier les passages relatifs à la « psychanalyse existentielle » que Sartre prétendait opposer à l’approche freudienne.

 

VU D’EN HAUT ET VU D’EN BAS

 

C’est par la lecture des Frères Karamazov de Dostoïevski, où est mentionné le nom d’un enfant nommé Richard, condamné pour crime et exécuté à Genève sur la Place Neuve, que Luc Weibel s’intéresse à l’histoire et à ses aspects sociaux en lien avec la bonne société genevoise. Dostoïevski, choqué par le sort de ce Richard, est outré de savoir que ce destin tragique est récupéré dans une brochure diffusée en Russie par les milieux protestants luthériens pour faire la morale aux lecteurs :

 

Ce que j’y découvre, c’est l’histoire d’une de ces figures marginales dont on commence à dire, dans ces années, qu’il faut leur rendre justice. Michel Foucault vient de publier l’histoire de Pierre Rivière, ce jeune paysan qui, ayant assassiné toute sa famille, écrivit le récit de son crime.

 

L'Affaire Richard va amener Luc Weibel à toute une réflexion qui va être déterminante à différents niveaux dans sa pratique de l’écriture :

 

Son séjour en prison donne lieu à une rencontre insolite. Le meurtrier entre en contact avec la bonne société genevoise. Son aumônier s’appelle Vernet, il appartient à l’une des meilleures familles de la ville. Le prolétaire et l’aristocrate : la confrontation m’intrigue. D’autant qu’elle se produit sous l’égide du christianisme. Le christianisme que j’ai appris à « haïr » à Paris apparaît ici sous un jour bien digne de susciter la verve de Dostoïevski : bien-pensant et sûr de lui, il sert manifestement à « réprimer » et à « punir ».

(...) Le premier effet de cet intérêt est de me faire découvrir un nouveau type de textes. Jusque-là je n’avais lu que des livres : œuvres littéraires, essais variés, Avec Richard je suis amené à lire des brochures du XIXe siècle. La première dans laquelle je me plonge s’appelle : Un Tison arraché du feu. Sous-titre : « Histoire véritable de la conversion et de la mort de Louis-Frédéric Richard, exécuté à Genève le 11 juin 1850 ».

 

Cet intérêt et ces lectures ont une importance capitale dans ce qui va constituer une des facettes fondamentales de l’œuvre de Luc Weibel : l’attention à l’existence difficile, à Genève en particulier, de toute une catégorie de citoyens que les classes dominantes méprisent et la volonté de les faire parler, d’en livrer le portrait le plus fidèle possible, comme il le fera dans Pipes de terre et Pipes de porcelaine (Carouge-Genève : Zoé, 1978), dans Louise (Carouge-Genève : Zoé, 1986), dans le chapitre sur Jean-Pierre Henry de Les Petits Frères d’Amiel (Carouge-Genève : Zoé, 1997), et même dans sa biographie du socialiste Charles Rosselet (Genève : Collège du Travail, 1997).

 

TRADUIRE LE MONDE

 

Cette activité de passeur social va aussi se consolider par une autre facette du travail d’écriture de Luc Weibel qu’il évoque en détail dans Le Lecteur distrait : la traduction, qui elle aussi exige de restituer au plus près la voix de l’original et qui va lui servir à affiner son instrument. Comme on n’a pas la préoccupation du sujet, on peut se concentrer sur l’écriture et sur son efficacité :

 

« Écrire », y compris sur un sujet (par exemple un article de journal), c’est toujours se presser les méninges pour faire advenir « du nouveau ». Avec la traduction, grand repos : le texte est là, il n’y a pas à réfléchir. Ou alors, réfléchir est à prendre au sens propre : refléter ce qui a déjà été dit. (L’Écrivain en herbe : Inédit, 2021)

 

Capable de traduire sans problème de l’allemand, et quelquefois de l’italien et de l’anglais, Luc Weibel est vite apprécié dans ce domaine. Par ce biais, il découvre les textes que l’époque juge fondamentaux comme les deux ouvrages dont il sera chargé : Herbert Marcuse : la Fin de l’Utopie (Paris : Seuil, 1968) et Herbert Marcuse et autres auteurs : Critique de la tolérance pure (Paris : John Didier, 1969).

 

Il a la chance d’être à Paris au bon moment et propose ses services aux éditions Gallimard qui sont intéressées :

 

Jean-Bertrand Pontalis et d’autres se plaignaient depuis longtemps du fait que contrairement à ce qui se passait dans d’autres langues, il n’existait pas en français d’ « Œuvres complètes » de Freud. Ses textes avaient été traduits de façon dispersée, et leurs droits appartenaient à des éditeurs différents : Gallimard, les Presses universitaires de France, Payot. L’idée vint de mettre en chantier des Œuvres complètes, composées de traductions nouvelles, réalisées selon des principes unitaires. (L’Écrivain en herbe : Inédit, 2021)

 

C’est à Luc Weibel qu’on devra la version française de Sigmund Freud – Arnold Zweig : Correspondance 1927-1939 (Paris: Gallimard, 1973), mais aussi de Felix Boehm: À propos du complexe de féminité chez l’homme (1929) (Paris : Nouvelle Revue de psychanalyse, 1973 ?] ou encore d’un Lou Andreas-Salomé : « Anal » et « sexuel » (1916) pour la Nouvelle Revue de psychanalyse, texte qui ne sera jamais publié. Bien plus tard, l’ensemble lui fait écrire, mi-figue mi-raisin :

 

Il est clair que tout texte de psychanalyse provoque chez son lecteur de profondes résonnances, tant on se sent concerné par chacune de ses lignes. (L’Écrivain en herbe : Inédit, 2021)

 

DONNER LA PAROLE

 

L’Homme aux loups par ses psychanalystes et par lui-même (Paris : Gallimard, 1981), qu’on l’a chargé de traduire, le ramène à nouveau à un de ces personnages marginaux qu’il affectionne et dont il aime défendre le témoignage, en l’occurrence cet homme aux loups, Wolfsmann, patient de Freud et inspiration pour sa théorie sur la sexualité infantile. Chez Gallimard, on lui demande, dans la foulée, de traduire les mémoires de ce Wolfsmann :

 

 (...) le côté désarmé du personnage lui vaut de ma part une certaine sympathie : sa difficulté à trouver sa place dans l’existence fait que je ne tarde pas à m’identifier à lui... (première figure de ces victimes de la vie que je rencontrerai par la suite, soit dans les livres à traduire, soit dans la rédaction de « récits de vie » d’anonymes). (L’Écrivain en herbe : Inédit, 2021)

 

Il ne s’arrêtera pas là puisque de retour en Suisse, Luc Weibel sera l’auteur de nombreuses traductions d’ouvrages qui ont eu un très grand impact dans l’histoire sociale de la Suisse, une histoire que Luc Weibel défendra aussi à travers ses propres livres.

 

C’est à lui qu’on doit la traduction de l’ouvrage Le Mouvement ouvrier (Genève : Adversaire, 1975), rédigé par de jeunes historiens zurichois et qui vise à compléter un enseignement officiel de l’histoire qui néglige systématiquement l’histoire sociale en Suisse. Il s’attache aussi à traduire Fritz Brupbacher : Soixante ans d’hérésie, l’autobiographie d’un « médecin des pauvres » zurichois (le livre ne sera finalement pas publié).

 

Sa traduction des reportages du journaliste suisse allemand Nicolas Meienberg – Nicolas Meienberg : Reportages en Suisse (Zoé : Genève-Carouge, 1974) et Nicolas Meienberg : Maurice Bavaud a voulu tuer Hitler (Zoé : Genève-Carouge, 1980) – aura un impact durable dans le monde de l’édition en Suisse francophone :

 

Ce livre fut le coup d’envoi de la maison Zoé, ce « quatuor féminin » (Alex Plaut), qui auparavant n’avait publié (et même imprimé, puisque c’était l’idée d’origine) que des ouvrages confidentiels. Composé de « reportages » parus initialement dans le Tagesanzeiger Magazin, il « cassait la baraque » avec l’histoire d’Ernst S., un jeune paumé qui fricotait avec le consulat allemand de Saint-Gall, d’où sa condamnation à mort pour « trahison » (Landesverrat). À partir de ce « cas », Meienberg décrit tout un milieu populaire de sa ville natale – dans un style tout personnel. (...) Les éditrices ont fait figurer en premier l’histoire d’Ernst S. Une histoire qui soulevait la question de la position de la Suisse pendant la dernière guerre. Pour Meienberg (et son public était prêt à le suivre), on était en présence d’un phénomène de classe : tandis qu’un lampiste était fusillé pour l’exemple, les hautes sphères cultivaient un certain accommodement avec l’Allemagne nazie. L’histoire fut adaptée à l’écran par Richard Dindo, qui compléta l’enquête et mit en lumière mieux que ne l’avait fait Meienberg les différents membres de la famille de S.

 

Le metteur en scène Richard Dindo tournera avec succès L’Exécution du traître à la patrie Ernst S. (1975) tandis qu’Es ist kalt in Brandenburg (Hitler Töten) (1980) – Maurice Bavaud a voulu tuer Hitler  en version française –, sera réalisé par Nicolas Meienberg qui en raconte le tournage dans son livre.

 

LUC WEIBEL, ENCYCLOPÉDISTE SOCIAL

 

Façon encyclopédiste à la Jean-Jacques Rousseau, son compatriote, mais toujours sous cet angle social prononcé, c’est à Luc Weibel qu’on doit aussi le dixième volume complet de la célèbre Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud (Lausanne : Éditions 24 Heures, 1982) publiée sous la direction de Bertil Galland et qui reste, en Suisse francophone, une référence culturelle incontournable.

 

Ce volume intitulé Paul Hugger : la Vie quotidienne I : les Âges de la vie est le résultat d’une rencontre avec ce grand spécialiste suisse du monde rural et artisanal :

 

Cette traduction reflète tout un pan de mon existence : mes rapports avec Paul Hugger, ethnologue actif à Bâle et à Zurich, auteur de nombreuses monographies sur les activités agricoles et artisanales de la Suisse, fruit de recherches de terrain dont le but était de monter une Suisse peu connue, à l’écart des clichés. Son travail de « Volkskunde » [folkloriste] (étiquette qu’il revendiquait) avait un pied dans la tradition et un autre dans la modernité. (...) Il avait compris que je savais l’allemand, et il fit de moi son traducteur attitré. (...) Je savais que si Bertil Galland s’était adressé à Paul Hugger c’était pour éviter une certaine engeance universitaire honnie de la droite vaudoise : les sociologues, toujours plus ou moins marxistes. Je voulais au contraire passer par la sociologie, qui me paraissait être par excellence susceptible de manier l’art des « enquêtes » de terrain. (L’Écrivain en herbe : Inédit, 2021)

 

De ce même Paul Hugger, Luc Weibel traduit aussi Paul Hugger : Le Jura suisse, aquarelles et gravures du XIXe siècle, 1980 et, dans la même veine, il est aussi l’auteur de la version française de La maison paysanne et la vie rurale en Suisse (1985) et d’un Guide du Musée suisse de l’habitat rural (1985), tous deux de David Meili.

 

MADELEINE LAMOUILLE, UNE PIPE DE TERRE

 

C’est donc en expert passeur que Luc Weibel s’attaque à Pipes de terre et pipes de porcelaine : Souvenirs d’une femme de chambre en Suisse romande, 1920-1940, publiés par Luc Weibel (Carouge-Genève : Zoé, 1978) qui reste, encore à ce jour, son livre le plus vendu et l’un des grands best-sellers de l’édition suisse francophone. Dans Le Lecteur distrait, l’auteur revient sur les circonstances à l’origine du livre :

 

Madeleine, qui avait été femme de chambre chez mes grands-parents de 1931 à 1937, continuait à venir faire le ménage chez nous, en été, une fois par semaine. Elle venait le matin en autobus et le soir, ma mère me demandait de la ramener chez elle en voiture. Comme elle vivait à ce moment-là sur l’autre rive, dans le quartier de la Servette puis aux Avanchets, cela nous donnait le temps de bavarder. (...) Au gré des anecdotes et des portraits, l’ancienne femme de chambre ne demandait pas mieux que de décrire la vie des domestiques et de leurs maîtres, autrefois. Elle le faisait de façon si vivante que je regrettais de voir tous ces souvenirs confiés à la parole, effacés à peine étaient-ils prononcés. « Il faudrait écrire tout ceci », lui dis-je.

 

Sur la base de ce témoignage enregistré sur cassette, et grâce à son travail d’écriture, Luc Weibel va faire parler Madeleine Lamouille et faire revivre de manière intime tout un univers social souvent absent de ce qui est considéré comme le canon de la littérature suisse francophone.

 

En lecteur distrait mais en auditeur attentif, un des aspects qui l’intéresse tout particulièrement touche aux lectures, justement, ainsi qu’à la représentativité sociale telle qu’a pu l’étudier le sociologue Pierre Bourdieu avec son corollaire, l’accès à la culture et le type de culture auquel on a accès, effets de miroir compris :

 

À propos de ses patrons, Madeleine déclare : « Je n’enviais pas leur richesse, mais j’enviais leur culture. » (...) Rue Constantin, chez mes grands-parents, la cuisinière Marie Jenatton lisait Le Journal de Genève en cachette. On sait qu’elle était en outre abonnée à de mystérieux Cahiers des droits de l’homme – dont l’historien Sven Stelling-Michaud m’assura, par la suite, que le nombre de leurs abonnés en Suisse devait être extrêmement réduit.

Madeleine (...) lisait beaucoup à l’époque où je la rencontrais. Elle me parla longuement, lors de sa parution, du Cheval d’orgueil de Pierre Jakez Helias, dont le projet de résurrection d’un passé paysan et populaire s’apparentait à notre entreprise. Toutes sortes de particularités, liées à la vie des champs, à l’alimentation des paysans, lui rappelèrent des usages qu’elle avait connus, et qu’elle me décrivit.

 

Un autre aspect est directement lié à la sensibilité linguistique de Luc Weibel, que son travail de traducteur a dû particulièrement favoriser : la découverte, à travers Madeleine Lamouille, d’une « vraie langue », d’une langue parlée d’autant plus savoureuse qu’elle survit en parallèle d’un lourd jargon qui envahit tous les domaines de la culture :

 

Au cours des années 60, sous les effets conjugués du Nouveau Roman, du structuralisme, du marxisme, de la psychanalyse, le français dont la vertu principale, au dire de Rivarol, était la « clarté », s’était mué en un sabir dont les rapports avec la langue de tout le monde étaient chaque jours plus ténus. (...) La langue de la Suisse romande passe souvent pour incertaine, voire pâteuse, Madeleine faisait mentir cette idée reçue. Vif et alerte, son récit s’inscrivait dans une syntaxe parfaitement cohérente, entraînée par une éloquence naturelle. Elle savait conter, et venant d’un monde où chaque chose à un nom bien précis, elle déployait un lexique dont la mise en œuvre me ravissait.

 

C’est cette langue et cette verve que Luc Weibel a su superbement transcrire dans ce récit qui, depuis sa sortie en 1978, poursuit sa trajectoire avec un succès jamais démenti puisqu’il vient de reparaître aux éditions Zoé en 2021.

 

LUC WEIBEL REPORTER (ET PORTRAITISTE)

 

Au fil des années, les portraits de Madeleine Lamouille, de Louise Gouillet, de Charles Rosselet côtoient d’autres portraits liés aux activités de journaliste de Luc Weibel pour le magazine L’Hebdo, aujourd’hui disparu. On le charge d’une série sur la littérature romande qui le fait partir à la recherche d’auteur(e)s à qui il ne s’était pas particulièrement intéressé auparavant, la notion de « littérature romande » – qui cantonne, dans le sens fort du terme, les auteurs suisses dans leur situation géographique – lui restant passablement étrangère.

 

Dans Le Lecteur distrait, l’auteur revient sur quelques-unes de ces rencontres, celle avec l’étonnante Alice Rivaz, par exemple :

 

Alice Rivaz me reçoit très aimablement dans son petit appartement de l’avenue Théodore Weber, elle m’installe dans son fauteuil entouré de piles de livres, à côté de son piano, lui-même recouvert de volumes. Elle a quatre-vingts ans, mais sa vivacité me fait oublier son âge. Tandis qu’elle s’affaire dans sa cuisine à préparer du thé, je tente de retrouver mes esprits. Par où commencer ? Alice Rivaz ne fait aucune difficulté à reconnaître que Jette ton pain est autobiographique. « Ma mère était une personne extraordinairement autoritaire, mais que voulez-vous ? Je l’aimais. » Au demeurant, l’écrivain me parle surtout de son père : « Je suis la fille de Paul Golay ! » me dit-elle triomphalement. Son effet tombe à plat. C’est la particularité de notre microcosme romand. Nous vivons sur un confetti géographique, mais nous ignorons tout de nos voisins. Les grands hommes de Lausanne sont des inconnus à Genève. Et vice versa. J’avoue bravement mon ignorance. Alice Rivaz m’affranchit : Paul Golay a été pendant cinquante ans le leader de la gauche vaudoise. Il était le rédacteur du Peuple, grand journal ouvrier.

(...) « J’ai fait partie de la « Jeunesse socialiste. En 1918, lors de la grève générale, nous parcourions les villages vaudois en chantant l’Internationale avec Charles Rosselet. »

 

Autre portrait étonnant, celui de Georges Haldas, institution genevoise dont Luc Weibel fait un portrait nuancé et mordant :

 

Je trouvais Georges Haldas excellent quand il observe ou qu’il raconte, mais ses dissertations m’assommaient. On ne peut qu’être d’accord avec les vues généreuses de l’écrivain, avec sa conception de « l’état de poésie » ; on peut même apprécier sa sensibilité religieuse. (...) Mais il faut reconnaître que son maniement du vocabulaire intellectuel est lassant – même s’il ne veut pas être considéré comme un intellectuel. Coquetterie de Georges Haldas : invité par Uli Windisch à prendre la parole à l’Université, il prétend qu’il n’en a pas franchi le seuil depuis trente ans... Alors qu’il est un de nos plus fins lettrés, il joue à l’homme « naturel », qui ressent plus qu’il ne conçoit. Quand il croise Starobinski – les deux grands Genevois s’étaient un jour trouvés associés dans une page du Monde, il prend soin de marquer les distances : lui est le Poète, l’autre n’est qu’un critique.

 

Ces portraits pour L’Hebdo font remonter à la surface d’autres rencontres avec des écrivains comme Jean-Claude Fontanet ou Jean Vuilleumier, qui mènent à cette conclusion douce-amère :

 

Lausanne, capitale de notre monde des lettres, fait fête à ses écrivains ; elle ignore ceux de Genève qui, pour leur part, sont ignorés dans leur propre ville.

 

LA CRITIQUE (LITTÉRAIRE) N’A PAS DE PRIX

 

Ce panorama resterait incomplet s’il n’incluait pas les à-côtés indispensables de l’activité littéraire telle qu’elle se pratique en Suisse, et en Suisse francophone en particulier : la critique et les remises de prix, dont Luc Weibel, dans Un Lecteur distrait, livre quelques aperçus avec sa causticité coutumière.

 

La critique d’abord, qu’il évoque par le biais d’un portrait de Georges Anex, qui  a longtemps œuvré au Journal de Genève :

 

Georges Anex disposait tous les quinze jours, dans le « Samedi littéraire », d’un « rez-de-chaussée » intitulé « Chronique du roman », qui aurait dû faire de lui le prescripteur par excellence de notre Landerneau. Dans chacun de ses articles, un livre était présenté dans un style aussi souple qu’étincelant. Mieux : il était réécrit, reconstruit, et à mi-parcours, en caractères gras, figurait une citation de l’auteur : c’était une phrase essentielle, riche de tout l’art du romancier, qui en fournissait comme la quintessence.

Ce qu’écrivait Georges Anex était poétique, musical, évocateur, mais quelque chose lui manquait. Dans toute l’étendue de cette chronique fort longue, on eût cherché en vain un  jugement, une appréciation, bref une invitation à lire. Tout au plus, une épithète, une incise trahissait, comme à regret, l’estime en laquelle le critique tenait l’écrivain dont il parlait. (...) Anex se justifiait en plaidant la modestie : Qui suis-je pour juger ? Il ajoutait que le choix même du titre auquel il consacrait sa chronique était une indication. Il ne parlait que de bons livres. Si l’on feuillette le recueil qui a été publié de ses chroniques, après sa mort (cela s’appelle Le lecteur complice), on y trouve en effet le meilleur du Nouveau Roman, et quant aux autres, ce sont tous des écrivains français de qualité

Quant aux « Romands », il faut le dire, Anex n’en parlait que rarement. Bien sûr, il fit un sort à Chessex, à Alice Rivaz, à Jean Vuilleumier, à Gaston Cherpillod. Mais la nouvelle génération l’embarrassait. Que faire, par exemple, d’Amélie Plume ?

 

Poussé par ce même Georges Anex, Luc Weibel finit par accepter de siéger dans le jury plurilingue de la Fondation Schiller, « bras littéraire de la Confédération », qui chaque année décerne plusieurs prix à des écrivains suisses, et c’est l’occasion d’une nouvelle scène d’anthologie dont la victime est justement cette Amélie Plume dont ne savait que faire Georges Anex :

 

Je ne sais plus quel livre elle avait publié, mais il me semblait qu’on devrait lui donner le prix aussi pour ses textes précédents. J’avais remarqué que les Suisses allemands indiquaient parfois, à la suite du nom d’un écrivain : Gesamtwerk. En français cela donne « l’ensemble de son œuvre ». Mme B. ne s’opposa pas à cette décision mais l’année suivante elle me dit : « Je ne vous cache pas que lorsque j’ai raconté à mes amies du Lyceum que la Fondation Schiller avait accordé à Amélie Plume un prix « pour l’ensemble de son œuvre », elles en ont fait des gorges chaudes. » Elle était si satisfaite de la formule qu’elle la répéta plusieurs fois.

(...) M. Wilhelm résume : un prix pour le candidat romanche, un prix pour le candidat italien, trois prix pour la Suisse romande, quatre pour les germanophones (dont un qui est offert par une banque de Zurich). Les latins ont la part belle : ils ont droit à plus de la moitié du pactole, alors qu’ils constituent moins de 30% de la population...

 

VLADIMIR DIMITRIJEVIC ET LE ROMAN SUISSE

 

Un dernier portrait pour la bonne bouche, celui de Vladimir Dimitrijevic, fondateur serbe des célèbres Éditions de l’Âge d’homme à Lausanne, et personnage littéraire dans tous les sens du terme puisqu’il a fait l’objet de différents hommages par les écrivains suisses qui l’ont côtoyés, notamment Jean-Louis Kuffer, dans une grande entrevue-portrait intitulée Personne déplacée, Entretiens avec Vladimir Dimitrijevic (Lausanne : Favre, 1986) mais aussi dans de nombreux passages de son indispensable Journal – en particulier dans les volumes L’Échappée libre (Lausanne : L’Âge d’Homme, 2014), L’Ambassade du papillon (Orbe : Campiche, 2000) et Les Passions partagées (Orbe : Campiche 2005) – ainsi que Jean-Michel Olivier, qui lui a consacré un livre intitulé L’Ami barbare (Paris : De Fallois/L’Âge d’homme, 2014).

 

Comme à son ordinaire, Luc Weibel en fait un portrait très personnel lié à son propre trajet d’écrivain dont l’œuvre ne comprend aucune fiction, même s’il a longtemps travaillé sur un roman qui n’a pas encore vu le jour :

 

L’art du récit s’inscrit du reste dans une culture qui nous est peut-être profondément étrangère. Cette réflexion m’est venue un soir où les éditions l’Âge d’homme fêtaient l’anniversaire de leur création. Leur fondateur Vladimir Dimitrijevic avait réuni quelques-uns de ses amis au café de l’Hôtel-de-ville, à Genève. Dès notre entrée dans la salle, l’éditeur s’occupa de nous placer autour de la table à sa guise, faisant preuve d’un autoritarisme que je ne lui connaissais pas. S’emparant du pouvoir dévolu normalement à un « major de table », il prit également la parole et ne la quitta plus de toute la soirée. Évoquant divers aspects de son existence, il entreprit de les raconter sur un ton inspiré, qui leur conférait une dimension épique, à mi-chemin du sublime et du grotesque. Les faits qu’il alignait étaient simples, mais dans sa bouche, ils prenaient l’allure d’une véritable saga.

Je songeais en l’écoutant aux grands écrivains serbes qu’il a publiés. La richesse de leur imagination et l’ampleur de leurs récits ne tenaient-ils pas au fait qu’ils avaient grandi dans une société encore largement dominée par la culture orale, et fort étrangère aux principes rationnels et utilitaristes qui règnent depuis plus de deux siècles en Occident, et particulièrement dans notre pays ? L’organisation rationnelle de la vie, jointe à l’omniprésence de la pédagogie, facilite peut-être la vie en société, mais elle tue l’imagination dans l’œuf...

 

On l’aura compris, si l’œuvre de Luc Weibel est indissociable de Genève, et Un Lecteur distrait ne fait pas exception, elle retrace aussi par le biais de Genève tout un pan de l’histoire culturelle suisse, et en particulier cette petite et grande histoire intellectuelle et sociale de la région francophone minoritaire d’un pays à majorité germanophone qui, nolens volens, préserve sa singularité et son originalité.

 

Un petit coin de terre qui, façon village gaulois – et même Landerneau helvète – résiste encore et toujours à l’envahisseur culturel, qu’il soit français ou suisse allemand et dont Luc Weibel, par la richesse de son écriture, par sa plume subtile et précise tout à la fois se fait le scribe, le chroniqueur, l’historien et le sociologue idéal.

 

Une histoire culturelle et sociologique genevoise racontée par un Genevois, certes, mais aussi, à travers Genève, un indispensable portrait en forme de kaléidoscope d’une réalité et d’une culture suisses qui, avec talent et profondeur de champ, nous sont livrées dans leur dimension populaire comme dans leur dimension plus lettrée.

 

Et tout comme Roland Barthes, son maître, Luc Weibel sait à la fois démythifier Genève, dans le sens littéral du verbe, et la retranscrire dans ses grandeurs et ses petitesses en un portrait profondément littéraire, vivant, affectueux et drôle qui fait le bonheur de ses lecteurs et fera la bonne fortune des futurs historiens des idées et des mœurs.

 

EXTRAIT

 

Avec un ami nommé Freddy, je m’étais rendu à Lausanne, pour assister à une soirée en l’honneur du poète Gustave Roud. C’était là, sans doute, mon premier contact avec la « littérature romande », domaine qui, on s’en doute, à cette époque, tenait peu de place dans mes préoccupations. J’ai déjà dit, à propos du Nouveau Roman, que j’avais mis au point un système de choix dans mes lectures qui me permettait d’éliminer quantité d’auteurs jugés dépassés ou sans intérêt.

Parmi les récusés figuraient en bonne place... les auteurs romands. Ce n’était pas sans une certaine mauvaise conscience, due au souvenir de mes origines et à mon attachement pour mon pays. (Il y avait eu une époque, au Collège, où j’aimais bien Philippe Monnier.) Au moment de choisir un sujet de mémoire de licence, j’avais même pensé... à Ramuz ! Ce n’est pas que je le connaissais bien (au Collège j’avais lu avec plaisir la Vie de Samuel Belet), mais aucun auteur ne me tentant à priori, je me disais : Pourquoi ne pas choisir un écrivain suisse ? Et parmi les écrivains suisses, il n’y avait que Ramuz de possible. Du moins je n’en connaissais pas d’autres. Dans ma famille, des noms étaient parfois prononcés : ma tante Valentine lisait les romans d’Yvette z’Graggen (Le Filet de l’oiseleur). Au Collège, certains s’étaient délectés de la Mascogne de Jean-Claude Fontanet. Au début des lettres, quand je fréquentais encore un peu l’Association chrétienne des étudiants, un week-end avait eu lieu à Monteret, au cours duquel nous avions pu entendre un écrivain local. C’était P.-F. Schneeberger. Personne ne savait ce qu’il avait écrit. Pierre Reymond, l’aumônier, qui l’avait invité, avait dit en s’excusant : « C’est mon beau-frère. »

(...) Pour Gustave Roud, je pense que je m’étais dit : Je n’y connais rien, ce serait tout de même l’occasion de découvrir un de ces écrivains romands. Il y avait aussi qu’au cours de cette soirée, Marcel Raymond devait prendre la parole.

(...) Donc j’emprunte la voiture de mon père et emmène le brave Freddy à Lausanne. Nous arrivons très en avance, nous gravissons le grand escalier du Palais de Rumine, nous nous retrouvons dans une salle immense, presque vide. Enfin quelques individus s’installent à la tribune, à une distance énorme. Quelqu’un introduit le sujet... mais justement, ne l’introduit pas. Il n’est pas question de présenter Roud, n’est-ce pas, puisque Roud est le grand poète romand. On se borne à multiplier les épithètes et les ronds de jambe. Pour l’outsider, c’est doublement agaçant. D’abord parce qu’il aimerait bien qu’on lui dise qui est Gustave Roud. (...) Ensuite il se dit que si vraiment Roud est si grand, comment se fait-il que je n’aie jamais rencontré son nom ?

Enfin Roud parle, ou plutôt lit un poème. Il est très rougeaud, il a l’air embarrassé de sa personne, et son texte me paraît un furieux galimatias. Un long tunnel.

(...) Heureusement Roud finit par se taire, et Marcel Raymond prend la parole. Je respire. Nous allons toucher terre, nous retrouver en terrain connu. Le maître va nous dire ce qu’il faut en penser. Mais non. À mesure qu’il parle, je me rends compte qu’il se dérobe. Il nous annonce qu’il va se livrer à une lecture du poème que Roud nous a lu. Selon la méthode que nous connaissons bien à Genève, il le suit pas à pas, il en dégage les virtualités, les implications. Formule des hypothèses, les étaie par des citations. Quelle subtilité, quelle finesse ! J’en retire une impression pénible. La méthode de Marcel Raymond peut s’appliquer à n’importe quel texte !

(...) Je comprends que tous ces gens se connaissent. Ils se renvoient l’ascenseur. Ils s’encensent mutuellement. Il faut être de la confrérie.

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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27/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : Un été à la bibliothèque (2016)

D’une certaine manière, on peut dire que le livre principal de Luc Weibel, présent de manière diffuse dans tous les autres, n’a pas été encore publié ou plutôt qu’il a été publié en partie sous divers avatars, dont ce passionnant Un été à la bibliothèque.

 

Je veux parler de son Journal, bien sûr, ce Journal intégral encore à paraître, avec ses notations factuelles ou littéraires qui alternent avec des passages plus intimes et que l’auteur alimente au fil des jours depuis de nombreuses années.

 

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Pour qui sait en repérer les traces, ce grand inédit imprègne tout ce que l’auteur écrit, et nous est connu par bribes dans des versions stylisées qui apparaissent dans certaines de ses œuvres, alors que d’autres extraits, plus officiels mais tout aussi stylisés, nous sont livrés par-ci par-là au gré d’autres publications.

 

C’est aussi ce Journal qui sert d’arrière-plan et de source à la plupart de ses livres et de ses publications, Luc Weibel s’y replongeant lorsqu’il s’agit de retracer une période, de retrouver des dates, des noms ou tout autre type de détail, de pensée ou de sensation d’époque pour la publication ou l’intervention en cours de rédaction.

 

Le Promeneur, Arrêt sur image, L’Échappée belle, Une thèse pour rien et Le Lecteur distrait doivent sans doute beaucoup à des notes prises au jour le jour et retravaillées quand ce n’est pas un extrait du Journal proprement dit qui est présenté officiellement, comme dans le chapitre « Le Trouble-fête » d’Arrêt sur image (Carouge-Genève : Zoé, 1988 - Lausanne : L’Âge d’Homme, collection poche suisse, 1988) :

 

29 janvier [pas d’année précisée]

Tomber. – Pourquoi cette expression est-elle répétée dans ce qui précède, et pourquoi se rattache-t-elle à cette autre : Cela ne se trouve pas sous, les sabots d’un cheval ? Qu’est-ce qu’on peut bien trouver sous les sabots d’un cheval, qui puisse intéresser un banquier, ou du moins un employé de banque bien mis, très propre, aux ongles bien coupés, à la coiffure soigneusement apprêtée ?

Quand le cheval de Thomas tomba... Cette phrase me vient à l’esprit, non pas à vrai dire sous sa forme normalisée, que le lecteur peut lire ici, et qui lui donne, malgré son surgissement un peu brusque, un côté assez lisse, assez rassurant, – mais sous une forme beaucoup plus expressive, chantée, prononcée avec un fort accent suisse allemand, ou en tout cas avec l’accent que prennent les francophones quand ils veulent imiter l’accent suisse allemand :

Quand le chefal te Thomas tompa,

Thomas tompatilnetompatilpa ?

Il m’arrivait de l’entendre, venant de l’autre côté de la porte de ma chambre, de là où ma sœur faisait ses devoirs. J’appréciais cette présence derrière la porte, elle me rassurait, peut-être, sur ma propre existence, ainsi doublée, de l’autre côté de la paroi, par une vie parallèle à la mienne. Mais aussi cela me pesait, comme une limite à ma liberté, comme un reste de cette époque déjà lointaine où la porte pouvait s’ouvrir inopinément, à chaque instant, laissant déferler un torrent de vie,  – de sonorité, de violence, par quoi le caractère de ma sœur se distinguait du mien.

 

DIARISTE ET CONCIERGE : MÊME COMBAT

 

Tout comme les autobiographies ou les correspondances publiées, le genre du Journal littéraire – celui de Jules et d'Edmond de Goncourt, celui de Jules Renard, d’André Gide, de Paul Léautaud, de Charles Ferdinand Ramuz, de Julien Green, de Paul Morand, de Mathieu Galey, de Max Frisch ou de Jean-Louis Kuffer, pour ne citer que mes préférés – n’est-il pas en partie la version stylisée et sublimée de la conversation et du cancan ordinaire et, à ce titre, ne procure-t-il pas au lecteur un délicieux plaisir de voyeur, d’autant plus fort qu’on est sûr, en toute impunité, d’y pêcher quelque ragot, quelque mesquinerie, quelque méchanceté entre deux états d’âme plus généreux ou plus mélancoliques ?

 

Dans son Journal, dont les parties publiées donnent un délicieux avant-goût, Luc Weibel ne faillit pas à la règle : observateur à la Rousseau, démythificateur à la Roland Barthes et concierge littéraire cultivé à la André Gide tout à la fois, il se livre par endroits à de passionnants aperçus où l’incise vacharde, l’aparté caustique et le coup de griffe abondent, livrant un point de vue plus personnel sur un petit monde culturel que la version médiatique décrit d’ordinaire sous un jour plus édulcoré.

 

Il faut dire que dans le microcosme culturel suisse francophone, c’est à dire Genève et Lausanne, prévaut une forte tendance – retenue protestante et consensus de rigueur obligent – à fuir l’enthousiasme généreux ou l’emportement exalté et à leur préférer l’amabilité glaciale qui neutralise tout, y compris de possibles concurrents, quand il ne s’agit pas d’opter, à toutes fins utiles, pour un prudent renvoi d’ascenseur.

 

Heureusement pour le lecteur suisse avide de cancan, un Journal littéraire du terroir, même écrit pour la galerie et retravaillé pour publication, c’est aussi l’occasion pour chaque auteur de se lâcher plus ou moins officiellement.

 

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On le comprend bien à la lecture des extraits du Journal de Luc Weibel publiés sous le sobre titre d’Automne 2018 dans le tome 43 de la revue Les Moments Littéraires consacré à la version helvète du Journal (Amiel & Co : Diaristes suisses, Paris : Les Moments Littéraires, 2020), des extraits qui côtoient ceux du grand ancêtre genevois Henri-Frédéric Amiel (1821-1881) mais aussi ceux de la crème des diaristes suisses francophones, dont Corinne Desarzens, Roland Jaccard, Jacques Mercanton, Gustave Roud, Jean-Louis Kuffer ou Charles Ferdinand Ramuz, pour n’en citer que quelques-uns.

 

LA GENÈVE DE LUC WEIBEL

 

Certaines des pages retravaillées du Journal de Luc Weibel parues ici se rapprochent de celles d’Amiel, laissant entrevoir une dimension plus introspective et plus rêveuse de l’auteur, même si elles débouchent, par associations d’idées, sur des réflexions plus littéraires :

 

30 septembre [2018]

Esten commande un jus d’orange au gingembre. Elle me le fait goûter : c’est fort ! Je me contente d’un modeste café, et laisse errer mon regard à l’intérieur de l’établissement. Sans penser spécialement à [Georges] Haldas, je me sens gagné par ce qu’il appelle « l’état de poésie » : une douce torpeur suscitée peut-être par l’aspect rassurant du lieu – où le temps s’arrête.

Il faut s’arracher à ce bonheur. Sur la place ensoleillée, passage de deux ou trois femmes, poussant un landau, accompagnées par une fillette qui arbore fièrement une robe serrée à la taille (tout aussi blanche). Vision toute aérienne. Des Érythréennes, dit Esten. Ou des Somaliennes ? Quel plaisir de les voir afficher leurs différences, et ne pas les troquer contre nos tenues stéréotypées ! Ayant traversé au feu vert, nous longeons le boulevard Georges Favon, jusqu’à la librairie « Le Rameau d’Or », appartenant à l’Âge d’homme (son nom avait été choisi par Haldas, qui en avait fait aussi le titre d’un de ses livres). Le Rameau d’or annonce une visite parisienne : celle d’Eric Chevillard, qui vient de publier un de ses recueils de chroniques du Monde. Je vais peut-être m’y rendre...

 

Dans d’autres pages, elles aussi retravaillées, c’est sous un angle différent – et avec quelques apartés documentés – qu'’il présente une personnalité genevoise qu’on connaît mal à force de trop la connaître, comme c’est le cas pour Nicolas Bouvier, objet d’une conférence à laquelle Luc Weibel a assisté et qu’il a ensuite commenté dans son Journal :

 

5 octobre 2018

Chargé d’illustrer des ouvrages de science ou de médecine (souvent pour le compte de la Chimie bâloise), il plonge dans les réserves des bibliothèques. Guidé par son sens de l’image (« Je suis un visuel »), peu attiré par la grande peinture, il découvre que depuis le XVIIe siècle, des centaines de livres de géographie, de botanique, de médecine ont été illustrés par des graveurs de grand talent, ignorés de l’histoire de l’art. Il s’en sert abondamment pour réaliser une collection qui s’appelle « La Science illustrée ». Ce pourrait être un ennuyeux manuel : il en fait un cabinet des merveilles.

Bientôt il s’installe à demeure dans un cagibi qu’on lui a ménagé dans un coin de la Bibliothèque publique et universitaire de Genève (il faut dire qu’il y a ses entrées : son père en est le directeur). « L’écrivain voyageur » qui fascine, par l’évocation des grands espaces qu’il a parcourus, d’innombrables « jeunes » avides de le suivre (sans forcément le lire) s’enferme en réalité dans l’obscurité de sa chambre noire, car bien entendu il photographie lui-même ses trouvailles, selon un art qu’il a appris de son ami Jean Mohr, grand photographe genevois. (Automne 2018, Amiel & Co : Diaristes suisses, Paris : Les Moments Littéraires, 2020).

 

AMIEL COMME EFFET DE MIROIR

 

Il faut dire qu’au-delà de leur commune origine genevoise, de la passion pour la forme littéraire du Journal et de l’intérêt de Luc Weibel pour les douze volumes de celui d’Henri-Frédéric Amiel, effets de miroir compris, un lien personnel lié à une nouvelle incidence familiale rattache l’auteur à son illustre ancêtre, correspondant d’une amie de sa grand-mère (Luc Weibel, en collaboration avec Gilbert Moreau, a été chargé d’établir l’édition et les notes de cette Correspondance publiée en 2020) :

 

Amiel avait prévu minutieusement, dans son testament, le destin futur de ses écrits. Élisa, pour sa part, remettra ses lettres et tous ses papiers à sa cousine Marie, la fille de Pierre Vaucher, à qui la liait une complicité qui remontait à leur enfance. Le paquet contenant la correspondance comportait l’inscription : « À brûler sans lire ». Marie Vaucher était la femme de l’historien Charles Borgeaud qui, selon la tradition familiale, avait prononcé cette parole dont nous lui sommes, aujourd’hui bien reconnaissants : « On ne brûle pas des lettres d’Amiel. » Pour autant, apparemment personne ne les a lues depuis un siècle, jusqu’au jour où, presque par hasard, je les ai retrouvées dans la maison de l’historien – mon grand-père –, où elles étaient restées dans un tiroir oublié. Elles permettront aujourd’hui de connaître, outre une nouvelle facette de la vie du diariste, la personnalité d’Élisa Guédin, interlocutrice d’un grand homme qui ne l’impressionnait pas, mais dont elle n’avait pu se résoudre à effacer elle-même le souvenir. (Avant-propos à Henri-Frédéric Amiel – Élisa Guédin : Correspondance 1869-1881, édition établie et annotée par Gilbert Moreau et Luc Weibel, Paris : Les Moments Littéraires, 2020)

 

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Ce sont les circonstances de cette trouvaille, mais aussi bien d’autres événements et bien d’autres rencontres qui nous sont racontés d’une plume élégante, caustique et pince-sans-rire tout au long de ces extraits de son Journal que Luc Weibel a intitulé Un été à la bibliothèque (Genève : La Baconnière, 2016) et qui fait partie d’une série autobiographique qui comprend Une thèse pour rien : La Comédie du savoir (Paris : Le Passage Paris-New-York éditions, 2003) et Le Lecteur distrait (Genève : éditions Nicolas Junod, 2020).

 

L’inventaire de la riche bibliothèque de son célèbre grand-père Charles Borgeaud, personnage déjà évoqué dans Le Monument, donne à l’auteur la caution culturelle et le parfait alibi pour dégoiser en toute impunité sur le petit monde culturel genevois entre deux pensées plus philosophiques.

 

LE JOURNAL À L’INDEX (OU PAS)

 

À ce propos, pointons d’entrée un index accusateur et frustré sur des éditeurs qui – je l’avais déjà relevé dans le cas de plusieurs volumes du magnifique Journal de Jean-Louis Kuffer –, n’ont pas l’idée pourtant simple à mettre en œuvre d’ajouter un index, alphabétique celui-là, à la fin de ce type de témoignages personnels, en particulier lorsque sont évoquées des personnalités dont on retrouverait plus facilement la référence, pour une critique ou dans le cadre d’une recherche sur une figure ou un évènement, quand ce n’est pas par pure curiosité, malsaine ou pas.

 

Selon les goûts et les disponibilités, qu’on lise le livre d’une traite ou qu’on décide d’y piocher selon les humeurs, une table des matières, si détaillée qu’elle soit, ne suffit pas. Dans le cas de Luc Weibel, ce manque d’index se fait cruellement sentir dans Une thèse pour rien : La Comédie du savoir (Paris : Le Passage Paris-New-York éditions, 2003) – qui fait superbement revivre tout le Gotha du monde universitaire de l’époque mai 68 –, ou dans Le Lecteur distrait (Genève : éditions Nicolas Junod, 2020) qui revient sur toute une vie de culture, de lectures et de rencontres.

 

Même manque d’index ici, alors que dans Un été à la bibliothèque (Genève : La Baconnière, 2016) défile tout un Who’s Who culturel suisse et international : Amélie Plume, Corinne Desarzens, Félix Vallotton, Le Corbusier, Pierre Fatio, Charles Ritter, Pierre Vaucher, Jean-Marc Lovay, Nicolas Bouvier, Jean- Michel Olivier, Niklaus Meienberg, Jacques Chessex, Roland Pellarin, Soljenitsyne, Jean Starobinski, Tzvetan Todorov, Jorge Luís Borges, Joël et Doris Jakubec, Philippe Jaccottet, Yvette z’Graggen, Enric Vila-Matas, Michel Butor, Philippe Lejeune, Peter von Matt, Marion Graf, Isabelle Martin ou Adrien Pasquali, pour n’en citer que quelques-un(e)s.

 

DES ENTERREMENTS DE PREMIÈRE CLASSE

 

Dans Un été à la bibliothèque, comme dans tout bon Journal, c’est le subjectif qui l’emporte et qui mêle réflexions personnelles, rencontres et événements de toutes sorte. En guise d’ouverture au livre, c’est à la cérémonie funèbre de la tante de l’auteur qu’on assiste :

 

Les cérémonies funèbres... La plupart du temps elles suscitent en moi des sentiments mitigés. Il arrive qu’on soit ému, mais le plus souvent on est agacé par les discours qui sont tenus. Certains pasteurs se livrent à des homélies hors de propos, et les laïcs, quand ils prennent les choses en main, ils privilégient l’évocation de détails prosaïques, l’épanchement de sentiments chaotiques qui déparent ces moments où il serait plus séant de songer à la vanité de toutes choses. Si l’on en croit celui que je n’hésiterai pas à appeler le R. P. Bernard Crettaz, expert en « thanatologie », il existe des veillées funèbres où l’on passe des clichés retraçant la vie du défunt, et où le seul vocable qui n’est jamais prononcé est le mot « mort ». Memento mori : l’adage ancien est changé en son contraire.

 

Cette tante possédait une maison à Onex. Sa fille, cousine de Luc Weibel, lui demande de l’aider à faire l’inventaire de la maison, en particulier la riche bibliothèque de leur grand-père commun, l’historien Charles Borgeaud, et c’est parti pour toute une série de notations précises toujours et drôles souvent.

 

On visite l’appartement d’un ancien professeur d’histoire au collège qui vient aussi de décéder et où différentes personnes se retrouvent dans la belle bibliothèque du défunt :

 

Il s’étonne que Philippe S. n’ait pris aucune disposition relative à l’avenir de sa bibliothèque. Micha trouverait beau de destiner tel livre à tel ami (est-ce ce qu’il envisage pour ses livres à lui, dont le nombre est aussi appréciable, dans une direction plus littéraire que celle de Philippe S. ?).

Comme nous reparlons photo, Micha trouve qu’il y aurait un beau cliché à faire : il me montre le lutrin qui, placé au centre de la pièce, porte un atlas de géographie, et un livre de C. F. Ramuz dont le titre est : Fin de vie.

 

Dans la foulée, Luc Weibel enterre sa propre vie professionnelle à l’École de Traduction et d’Interprétation de Genève :

 

Avec quel bonheur je quitterai définitivement – l’année prochaine – ces séances interminables, où l’on est réduit à l’inaction la plus totale, d’autant plus que maintenant je n’ai même plus en main les documents qui, naguère, me permettaient de faire semblant d’être au courant. Il faut dire que pendant ces trente-cinq ans de présence à l’ETI je n’ai jamais pris la parole, à l’exception de quelques cas où j’étais chargé de faire un rapport. C’était quand j’étais membre de la commission chargée d’instruire les « oppositions ». À cette occasion mes collègues pourtant très bavards découvraient que le français n’était pas leur langue maternelle. Ils me demandaient de rédiger le rapport, mais voulaient bien m’en dicter les termes.

 

... et rêvasse sur les bonnes fortunes de certains de ses collègues, dont le linguiste et historien des religions Willy Borgeaud (1913-1989) :

 

Invité à l’Institut national genevois par Uli Windisch, il avait répondu à diverses questions, avait évoqué diverses recherches qu’il avait entreprises, et qui n’avaient pas abouti. Il avait émigré en Amérique, avait passé du temps dans les Antilles. Il était accompagné d’une superbe femme noire. Conclusion : « J’ai été distrait par la vie. »

 

VIDE-GRENIER ET CULTURE

 

Contrairement à ce que le titre du livre affirme, on imagine bien que l’inventaire de la bibliothèque et de la maison du grand-père de Luc Weibel prendra plus de temps qu’un été, ce qui donnera à l’auteur tout loisir de se laisser aller à son goût pour l’histoire et la petite histoire :

 

J’ai toujours voulu « faire de l’histoire », sans savoir exactement ce que cela signifiait. Je n’avais de rapport avec le passé que par les livres. Et voici qu’un chantier se propose à moi : une multitude d’objets et de documents qui permettrait théoriquement d’accéder – sur une tête d’épingle – à la « reconstitution intégrale du passé » qu’ambitionnait Michelet. (...) Hier la palette du possible s’est singulièrement élargie, grâce à la présence des femmes. Les hommes cultivent la gymnastique, l’esprit militaire, la volonté, voire l’héroïsme. Ils se tournent vers le droit, la patrie, le civisme. Les femmes sont attirées par la spiritualité, la théosophie, les « autres mondes », dont témoignent quantité de petits ouvrages de piété relégués dans les réduits. Elles pratiquent l’art épistolaire, comme grand-maman qui, dans ses lettres à ses filles, renouvelle les effusions de Mme de Sévigné (dont le portrait figure dans un couloir). Possibilité d’une « histoire genre », d’autant que parfois les sexes échangent leurs rôles. Il y a du féminin chez les hommes et du masculin chez les femmes. Dora pour sa part introduit un élément nouveau : le culte d’un amour romantique, absolu, qui s’exprime dans son journal de veuve.

 

On se promène avec Luc Weibel à Alcine, le nom fictif donné dans ce livre à cette vaste maison de famille bourgeoise où les ancêtres de l’auteur toisent le visiteur depuis des portraits dont certains ont été commandités chez les artistes alors en vogue :

 

Hier midi, je prends le chemin de la Bibliothèque d’art et d’archéologie où l’on me remet le « catalogue raisonné » de l’œuvre de Félix Vallotton, en trois forts volumes admirablement illustrés. L’ouvrage est dû à la plume de Marina Ducrey. Je n’ai pas à chercher longtemps pour découvrir que le Vallotton d’Alcine... est tout simplement le portrait d’Auguste Borgeaud qui trône au-dessus du secrétaire du petit salon ! Ce tableau avait été commandé au peintre par Charles Borgeaud en 1885, nous dit le commentaire, et payé 200 francs. Vallotton avait été assez content de réaliser le portrait de « l’oncle Borgeaud » : c’était la première commande qu’on lui faisait (commande qui est mentionnée au numéro 5 du « livre de raison » de Félix Vallotton, reproduit dans l’ouvrage de Marina Ducrey).

 

On y trouve d’autres portraits qui éclairent la famille d’un jour plus mondain :

 

Béa est à la recherche d’une photo de « Charles Borgeaud jeune » pour Silvia. Elle tombe sur une photo d’une jeune femme avenante en costume de bain d’avant 1914 : « C’est tante Juliette ! » s’écrie-t-elle. Il s’agit de la deuxième femme d’oncle Henri. « Elle avait été mannequin. Elle se teignait les cheveux en vert. »

 

UNE DENTELLIÈRE HISTORIQUE

 

Il y a aussi les péripéties inévitables d’une liquidation d’héritage, lorsque le chargé d’inventaire méticuleux est confronté aux héritiers, plus expéditifs, qui n’hésitent pas à liquider ce qu’ils considèrent comme inutile et ne font pas dans la dentelle, littéralement :

 

Jeudi Silvia avait sorti d’une valise des dentelles qu’elle avait jetées dans un sac-poubelle. J’avais laissé faire, content de ce que je pouvais « sauver », et soucieux de ne pas avoir une attitude trop négative face à son désir de faire de l’ordre. (...) Or la biographie de Mme Vaucher-Guédin m’apprend qu’elle avait monté un atelier de dentelle et qu’elle avait inventé « le point de Genève ». Enfer et damnation ! Aussitôt je me précipite au garage où sont entreposés les sacs-poubelles de la maison. Par chance j’y ai trouvé un carton plein de dentelles.

 

De fil en aiguille, on fait d’autres liens, car la dentellière est l’autrice d’une contribution non négligeable pour la vie culturelle genevoise :

 

Mme Vaucher-Guédin était la mère de l’historien Pierre Vaucher. La grande armoire de la bibliothèque nord contient des piles de brochures d’histoire suisse qui lui appartenaient, et de nombreux paquets de correspondance. J’en extrais quatre cahiers de la main de grand-maman : c’est une copie des lettres de Pierre Vaucher à... Charles Ritter. Me voici dans du sérieux. D’après la première de ces lettres, cette correspondance contient, de la part de Pierre Vaucher, un récit détaillé de sa jeunesse. Finalement, cette bibliothèque un peu délaissée m’attire plus que celle de Borgeaud. Pierre Vaucher est une figure attachante. C’était surtout un érudit, mais s’il a fait recopier ses lettres par sa fille, c’est qu’il y attachait du prix et qu’il envisageait une publication. Elles me permettront peut-être de reconstituer l’itinéraire intellectuel qui l’a conduit de la théologie à l’histoire, de la foi religieuse à la vocation scientifique (selon le grand modèle de Renan, dont la bibliothèque abrite de nombreux volumes).

 

QUAND L’ÉCRIVAIN A DES MOTS

 

En dehors de cet inventaire à la Prévert, Luc Weibel assiste à certains événements littéraires, notamment à un raout pour célébrer les trois fois vingt ans de Jean-Marc Lovay, écrivain-voyageur valaisan qui fait pendant à l’écrivain-voyageur genevois Nicolas Bouvier.

 

C’est l’occasion rêvée pour un passage d’anthologie sur une certaine intelligentsia du terroir où les mauvaises langues ne manquent pas et où la verve vacharde de Luc Weibel se déchaîne dans l’aparté, la tournure, le vocable mordant, la citation entre guillemets, l’incise, et jusque dans la ponctuation :

 

« Rencontre » à la fondation Bodmer de Cologny à l’occasion des soixante ans de Jean-Marc Lovay, un auteur – selon la remarque perfide de Jean-Michel Olivier – d’autant plus fêté dans les médias que son audience est restreinte dans le public. La situation est-elle inverse pour Jean-Michel Olivier ? Son dernier roman à clé vient d’être éreinté dans la Tribune par Lionel Chiuch, qui lui reproche un manque de « structure » mais reconnaît qu’il contient des portraits amusants de Metin Arditi et d’Étienne Dumont.

 

Plus loin, on tombe sur un groupe de femmes savantes qui font la fierté du monde universitaire et médiatique :

 

Parvenu à la terrasse de la fondation Bodmer, j’entre dans le pavillon de gauche où il n’y a personne pour l’instant à part trois muses de la critique romande : Marion Graf, Isabelle Martin, Doris Jakubek, qui se livrent à une conversation cryptique sur les livres de Lovay. Ne pouvant contribuer en rien, je complimente Isabelle sur son récent article consacré à Simone de Beauvoir.

 

On attend le principal intéressé, qui brille par son absence :

 

Notre petit groupe est renforcé ( !) par l’arrivée de Jean-Claude Fontanet (amené par Sylviane Dupuis) et de Vahé Godel. Un public bien maigre pour fêter Lovay, dont on apprend alors... qu’il ne viendra pas à cette rencontre suscitée par son 60e anniversaire ! Bravo pour ce mépris des vaines gloires ! Il est vrai que sa dégaine de bourlingueur s’insérerait mal dans ce pavillon majestueux, d’un classicisme révélateur des goûts de son constructeur Martin Bodmer, pour qui la vraie littérature s’arrêtait à Goethe – et Thomas Mann à la rigueur.

 

Qu’à cela ne tienne, la cérémonie commence :

 

Mais il est temps de s’asseoir et d’écouter Jacques Probst nous lire le début de Réverbération, un texte au sujet indéfinissable, une sorte de dialogue entre d’improbables personnages. On n’y comprend rien mais chaque phrase a du rythme, de la densité.

(...) Le professeur Charles Méla, directeur de la fondation, va-t-il éclairer ces labyrinthes ? Il met à profit sa connaissance de la rhétorique classique et médiévale pour pointer chez Lovay toute une série de figures dérivant de la fatrasie. Oui, on peut rattacher Réverbération à un genre (qui se prolongerait jusqu’à Joyce, lui aussi illisible ?), mais on n’en saura pas beaucoup plus.

Me tournant vers Jean-Claude Fontanet, je lui demande son impression. Il se borne à me dire : « Je suis un naturaliste ! »

 

DYNASTIES GENEVOISES

 

À d’autres moments, Luc Weibel participe à la vie mondaine genevoise lorsqu’elle célèbre ses dynasties qui, pour être discrètes, n’en sont pas moins très présentes, depuis plus de quatre siècles pour certaines :

 

Olivier Fatio annonce en grande pompe le don des archives Fatio à la BPU. Il a sous le bras le catalogue de ce fonds – à vrai dire déjà déposé par son grand-père Guillaume Fatio – et le remet à M. Jaquesson qui vient d’arriver in extremis, fendant la foule. (Finalement, une couronne est déposée sous la plaque... par les enfants de la famille Fatio). Moment glamour : ces enfants alignés avec leurs parents le long de la fontaine font penser aux photos de familles royales dans les magazines. Un garçon un peu plus grand que les autres monte sur une échelle et accroche la couronne d’œillets qui porte pour toute inscription : « Pierre Fatio 1662-1707 ».

 

C’est aussi l’occasion d’évoquer en passant l’histoire des ramifications d’une autre grande dynastie de Genève, les Bouvier, dont un des rejetons, Nicolas, continuera la prestigieuse lignée :

 

J’avais une autre raison, ce matin, de compulser les Filiations protestantes. Dans une lettre de ma grand-mère à ma mère, il est question d’ « Antoinette » et d’une visite à Lancy : « Nicolas passera l’été chez ses grands-parents Maurice. »

S’agit-il de Nicolas Bouvier ? C’est probable. L’ouvrage me renseigne. Le grand-père de Nicolas Bouvier s’appelait Pierre Maurice. Il descendait d’une éminente famille, dont l’un des membres avait été maire de Genève à l’époque de Genève à l’époque de l’Empire (il avait même obtenu le titre de baron).

Soudain je me rappelle une lecture que Bouvier avait faite au Théâtre de Carouge, devant un public pas très nombreux. Il nous avait lu des textes relatifs à son enfance, qui sauf erreur n’ont pas été publiés. Il y parlait notamment de ses vacances dans un château vaudois, chez un grand-père compositeur qui vivait à Munich, où il fréquentait les plus grands musiciens de l’époque. À la fin de la soirée Marlyse Pietri (des éditions Zoé) nous avait emmenés boire un verre avec l’écrivain. Je lui avais demandé quel était le nom de ce compositeur. La question lui avait-elle paru indiscrète ? Il y avait répondu de telle façon que ce nom – Maurice – ne m’avait rien « dit », et m’avait laissé sur ma faim. Bouvier le bourlingueur redoutait-il les identifications « genevoises » ? Les articles des Filiations le rattachent aussi aux Sarasin et aux Diodati, ce qui fait de lui un membre de plein droit de l’aristocratie genevoise.

Du reste le volume Routes et déroutes publiés par Irène Lichtenstein donne tous les détails souhaitables sur le grand-père de Bouvier, mais sans donner son nom, et sur sa grand-mère Sarasin. L’écrivain y décrit un peu le milieu qu’ils fréquentaient à Munich. Quant à sa mère Antoinette, il la présente comme un mélange de grande culture européenne et d’évangélisme. Elle avait amené d’Allemagne à Genève une bonne prussienne Bertha, qui martyrisait les enfants. Bouvier ne dit pas que sa mère écrivait – on lui doit un volume de vers –, mais s’étend sur sa pruderie et sa phobie de la masturbation, digne du docteur Tissot. Elle affublait ses enfants de vêtements grotesques qui faisaient d’eux la risée de leurs petits camarades.

 

Dans Un été à la bibliothèque, on le voit, le ragot a du bon, et d’autant plus qu’il est retranscrit dans une langue magnifique et un style qui utilise avec virtuosité, et comme pour une fiction, toutes les ressources de l’écriture pour rendre vivant un univers genevois bien plus tumultueux, romanesque et drôle qu’on aurait pu se l’imaginer.

 

EXTRAIT

 

Vendredi matin, le pasteur Roland Benz m’avait demandé de guider dans la vieille ville un groupe de participants. Je potasse divers guides et documents avant de gagner l’église Saint-Germain où, à trois heures, je retrouve Blaise Menu et Jean-Claude Mokry, curé de la paroisse « catholique chrétienne ». Peu à peu la nef se remplit. Un personne (Anglais) demande quelqu’un qui pourrait traduire en ukrainien, letton, lithuanien. Alexander (étudiant en théologie) donne la parole au curé Mokry qui entreprend d’expliquer ce qu’est la communauté catholique chrétienne ou vieille-catholique. Le traducteur allemand ne comprend rien et dit que nous sommes dans eine alte katholische Kirche. Confusion et sourire du côté des « guides » dont je suis. Alexander demande ce qu’il y a sur le drapeau genevois. Puis il nous livre l’étymologie de « Genua ». D’après la traduction allemande on a l’impression que la « source » du lac est à Genève. « A-t-il puisé son savoir dans le Reader’s Digest ? » demande mon voisin.

(...) Premier arrêt devant la maison de Sellon, au no 2 de la rue des Granges. Je m’étais fait un petit schéma : après la Genève théologienne des XVI – XVIIIe siècles, après la Genève des sciences et de l’Aufklärung (c’est bien le moment d’utiliser ce mot !), venait la Genève philanthropique avec le comte de Sellon, militant de l’abolition de la peine de mort, gendre de Cavour, et Mme de Gasparin, à qui on pouvait rattacher l’origine de la Croix-Rouge.

(...) Évidemment, j’ai un peu de peine à intégrer dans mon schéma le passage par le Grand-Mézel (à la fois boucherie et ghetto au moyen-âge), mais je me rattrape à la Tertasse avec la dynastie de Saussure (où j’oublie de mentionner Éric de Saussure, l’un des premiers frères de Taizé !). Je fais un sort à Ami Lullin et à sa fille – sujet favori d’Esten dans ses travaux sur le luxe au XVIIIe – : Marie me dit que ce passage a été apprécié, car c’est une histoire personnelle qui donne vie é ces vieilles pierres.

À la place Neuve, je monte sur les marches du monument Dufour. Le XIXe siècle genevois « rattrape le temps perdu » en créant une place dédiée aux arts : Musée Rath, Conservatoire, Grand Théâtre. Parlant allemand, j’insiste sur l’apport allemand : les Toepffer, le duc de Brunswick bienfaiteur de la ville, Carl Vogt fondateur de l’Université moderne. Un auditeur me reproche d’avoir oublié Dufour et je me lance dans les rapports entre Genève et la Suisse. Nous voici aux Bastions. Je parle tout naturellement du Monument des Réformateurs. Mais le temps a passé. Il est cinq heures et les participants doivent gagner Palexpo en toute hâte s’ils veulent toucher leur casse-croûte avant la Prière du soir. Seuls trois irréductibles m’entourent encore :

– Comment définissez-vous la mentalité suisse ? me demande un Hollandais.

– Quelle est la source de la prospérité de votre pays ? Quels sont les rapports avec l’Europe ? Que représente l’UDC ?

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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26/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : Croire à Genève (2006)

Dire Rome protestante pour dire Genève, c’est rappeler qu’elle est depuis le XVIe siècle une sorte de Vatican calviniste dont la puissance spirituelle mais aussi financière, s’est construite sur l’accueil des réfugiés protestants, y compris une quarantaine d'influentes dynasties huguenotes qui, encore aujourd’hui, président à la destinée de ce qui, en 1815, est devenu République et Canton de Genève après quelques 250 ans d’indépendance en tant qu’état républicain  théocratique protestant entre France et Confédération Helvétique.

 

Ce pouvoir s’est consolidé dès les origines par l’équivalent pour le monde protestant de la très catholique romaine Congrégation pour la doctrine de la foi sous la forme de la création par Jean Calvin de sa célèbre Académie – aujourd’hui Université de Genève –, dont le but a été de former des pasteurs de toute l’Europe, en particulier des Pays-Bas et de la Grande-Bretagne (Angleterre et Écosse), afin qu’ils propagent à leur tour la bonne parole dans leurs pays et jusque dans les colonies de leurs empires respectifs, dont les États-Unis (New York a été néerlandaise avant d’être anglaise), avec l’impact mondial qu’on connaît, mouvements évangélistes et missionnaires compris.

 

CATHÉDRALE SAINT-PIERRE VS BASILIQUE SAINT-PIERRE

 

La comparaison avec le Vatican ne s’arrête pas là : c’est aussi dans la pierre que s’est affirmée la puissance protestante de Genève. Sans compter les innombrables temples qui parsèment toute la ville, il y a aussi ces autres temples monumentaux que sont les établissements bancaires et les résidences des dynasties financières de Genève qui ont fait la fortune de la ville (on pense aux magnifiques hôtels particuliers de la rue des Granges qui surplombent la place de Neuve, toujours aux mains des mêmes familles).

 

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De même, en référence au « prince des apôtres » et premier évêque de Rome, si le Vatican possède sa  basilique Saint-Pierre, Genève, elle, est fière de sa cathédrale Saint-Pierre vidée de tous ses ornements catholiques après la Réforme, et à laquelle on accède, dès le XVIIIe siècle, par une entrée monumentale faite de six hautes colonnes de style gréco-romaines qui joignent l’utile au doctrinal, évitant un possible écroulement de l’édifice tout en rappelant la puissance urbi et orbi du protestantisme :

 

Si la Rome papale est grande, Genève protestante est plus grande encore ; si l’une est la capitale des beaux-arts, l’autre est celle d’une idée. Aussi, pendant que le touriste va sur les bords du Tibre pour voir comment on y taille des statues, le penseur va sur ceux du Léman pour voir comment on y fait des hommes. Le huguenot, Messieurs, est la création de Calvin. (Discours du pasteur alsacien François Puaux à l’inauguration de la Salle de la Réformation).

 

Et pour qui penserait que tout ça ce sont de vieilles histoires et qu’aujourd’hui, dans un monde fortement laïcisé, cette influence protestante est devenue anecdotique et a été reléguée au profit de réalités bien plus influentes, rappelons que l’Occident n’est pas le monde, que partout, y compris en Occident, les intégrismes et les traditionalismes refont surface, et que nos conflits Nord-Sud, qu’ils soient économiques ou politiques, ne sont peut-être qu’un des avatars de cette longue guerre de religion entre protestants et catholiques qui n’a pas dit son dernier mot.

 

J’en veux pour preuve un de mes amis colombiens, religieux de l’ordre hospitalier de Saint-Jean de Dieu qui, visitant Genève tout récemment, a catégoriquement refusé de visiter l’Auditoire de Calvin, se signant par trois fois pour être sûr de conjurer le mauvais sort, en un vade retro Satanas tout ce qu’il y a de plus actuel.

 

GENÈVE, UNE AFFAIRE DE FAMILLE ?

 

C’est tout ça et bien d’autres choses qu’on trouve dans Croire à Genève : La Salle de la Réformation (XIX-XXe siècle) (Genève : Labor et Fides, 2006).

 

Luc Weibel, en brillant écrivain-historien-sémiologue, y décrypte à nouveau un des lieux emblématiques – disparu celui-là – de cette Genève protestante qu’il sait évoquer, documentation fouillée à l’appui et humour compris, à la façon d’une anecdote de famille.

 

La comparaison n’est pas fortuite puisque pour Le Monument l’auteur s’était déjà servi, entre autres, de la correspondance de Charles Borgeaud, son grand-père maternel, à l’origine du projet du Mur des Réformateurs. Ici, autour de 1920, c’est l’architecte Charles Weibel, le grand-père paternel de l’auteur, qui est chargé de réaménager ce Calvinium ou Salle de la Réformation, qui a existé à Genève, rue du Rhône 65, de 1867 jusqu’à sa disparition.

 

Conçu vers 1864, pour célébrer le 300e anniversaire de la mort de Jean Calvin et avec l’ambition de créer un espace qui favorise toute activité religieuse, éducative et culturelle en lien avec le protestantisme,  ce vaste édifice, qui abrite plusieurs salles de conférences à l’excellente acoustique, hébergera dans les années 1920 les deux premières réunions de la toute nouvelle Société des Nations – les délégations de 42 états de cet ancêtre de l’ONU n’avaient pas encore trouvé leurs locaux –, servira quelques années aux répétitions de l’Orchestre de la Suisse romande dirigé par Ernest Ansermet et, plus tard,  aux concerts de l’Orchestre de chambre de Genève ainsi qu’aux récitals de pianistes vedettes comme Alfred Cortot ou Clara Haskil, et terminera en scène branchée où se produisent des artistes de variétés en vogue, dont Johnny Halliday, Françoise Hardy ou Claude François, c’est dire si ses plus de 100 ans d’existence ont été contrastés.

 

Quant à ce livre qui en retrace la petite et grande histoire, on hésite presque à parler de prédestination – on sait combien cette notion chère à Calvin n’a pas fait que des convaincus... – car, en plus d’un grand-père architecte qui a mis la main à l’ouvrage, une autre incidence familiale est à l’origine de cette histoire passionnante :

 

[Je possédais] une action de la Salle de la Réformation, grande salle de réunion et de spectacle de Genève, démolie en 1969. Je n’y attachais pas grande importance et regardais distraitement les convocations que la Société propriétaire [m’]adressait chaque année pour son Assemblée Générale. Un jour [on] m’appelle et [on] me dit : As-tu vu qu’à la prochaine Assemblée Générale de la Salle de la Réformation il y aura un exposé sur son histoire et ses archives ? Cela pourrait t’intéresser. Nous décidons de nous y rendre, dans les locaux de l’actuelle Maison de la Réformation à la Jonction. (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

QUAND ON RÉVEILLE CALVIN

 

À la lecture de Croire à Genève, on comprends que le titre du livre, est à prendre dans les deux sens : on parle bien de la foi protestante telle qu’elle est pratiquée à Genève, mais aussi de la confiance dans la puissance de Genève – la foi déplace les montagnes – pour lancer  ce grand projet de salle, ou plutôt de salles au pluriel, puisque dans cet espace voué à Calvin et au protestantisme se trouvaient une Bibliothèque calvinienne, des tableaux, un musée missionnaire ainsi qu’un fameux « Relief de Jérusalem », une maquette de la Ville Sainte réalisée entre 1864 et 1873 par Stephen Illès, un artisan hongrois pour l’Exposition universelle de 1873 à Vienne (il se trouve aujourd’hui au Musée de la Tour de David, à Jérusalem).

 

C’est le pasteur genevois Jean-Henri Merle d’Aubigné (1794-1872) – de la famille de Madame de Maintenon – qui est l’initiateur de ce projet ambitieux qui a tout à voir avec la période de ce qu’on nomme « Le Réveil » (1820-1850) dans le jargon historico-religieux protestant, une réaction de prédicateurs méthodistes et baptistes britanniques et suisses contre un libéralisme et une laïcité croissante des Églises protestantes au XVIIIe siècle. On cherche à revenir au dogme, à restaurer une foi plus proche des débuts du protestantisme, plus rigoureuse aussi, plus engagée, et qui fait du christianisme un choix de vie plutôt qu’une doctrine.

 

Ce « Réveil » a son centre à Genève sous l'influence d’énergiques évangélistes écossais (Robert Haldane, Richard Wilcox et Henry Drummond). Jean-Henri Merle d’Aubigné s’en inspire pour son projet qui ressemble à ce qu’on appellerait aujourd’hui un centre socioculturel ou une salle polyvalente qu’il veut dédier à Jean Calvin et placer sous son égide, un lieu prestigieux consacré à des activités d’édification religieuse et sociale en lien avec le protestantisme, notamment grâce à des conférences, un format très en vogue alors, en Angleterre notamment.

 

LA FOI DÉPLACE LES MONTAGNES

 

C’est là qu’intervient le banquier genevois Alexandre Lombard (1810-1887), évangélique par son père, Gédéon Lombard, fondateur de la Société biblique de Genève. Il fait sa fortune et celle de ses clients en pariant et en investissant sur un nouveau marché à la fois protestant et prometteur, les États-Unis. Sous un aspect plus social, Alexandre Lombard a aussi beaucoup milité pour que le dimanche soit chômé pour tout le monde.

 

Pour cette nouvelle salle polyvalente, il trouve qu’on devrait s’inspirer du Exeter Hall, de Londres, qui réunit les assemblées générales des sociétés philanthropiques du pays :

 

Il existe (...) dans ce bâtiment, des salles qui servent aux réunions périodiques des principales sociétés religieuses, salles de moyenne et de grande dimension, selon l’importance des assemblées qu’on y convoque. Qui n’a entendu parler de la grande salle où se tiennent les réunions annuelles de la Société des missions de Londres, et qui peut contenir commodément 5000 assistants. (Alexandre Lombard, Souvenirs d’Angleterre et d’Écosse : Genève, 1847)

 

Dans son livre, Alexandre Lombard cite aussi un extrait de L’Unité de l’esprit dans le lien de la paix (L. Bonnet : Paris, 1847) :

 

« Exeter Hall, dit l’auteur d’un ouvrage récent [L. Bonnet, L’Unité de l’(...) est le home de toutes les sociétés religieuses, le rendez-vous assuré de tous ceux qui s’en occupent, le Lloyd du règne de Dieu, la Bourse où s’échangent toutes les grandes et les pieuses pensées qui vont ensuite se répandre sur toutes les parties du globe en œuvres de dévouement et d’amour. »

 

UN PEU D’ARCHITECTURE MAIS PAS TROP

 

Le projet est lancé, le financement se fera par actions dont la majorité sera achetées par des évangéliques anglais. Alexandre Lombard propose gratuitement un terrain qui lui appartient dans ce qui est aujourd’hui le quartier des Tranchées (où se trouve l’église orthodoxe russe de Genève).

 

Au final, le comité préfère un terrain qui appartient à l’État de Genève et qui se trouve à l’angle Boulevard Helvétique/rue du Rhône, à l’endroit où se trouvaient les anciennes fortifications.

 

Quant à l’architecte ce sera d’abord Henri Junod, qui s’inspirant, entre autres, de la grandeur d’Exeter Hall et du bâtiment de l’École des Beaux-arts de Paris, propose un perron, des statues et une façade à colonnades multiples entre Orient et Occident qui plaît moyennement aux commanditaires. Aussi sec, on refile le projet à Louis Brocher, expert en bâtiments pour communautés évangéliques et qui sait respecter l’exigence très claire du comité : « Une apparence extérieure un peu architecturale ».

 

Le résultat final est à la hauteur de cette exigence puisque Louis Ruffet, journaliste de la revue Le Chrétien évangélique commente, mi-figue mi-raisin :

 

L’édifice (...) est extrêmement dépourvu d’ornements extérieurs, mais quand on entre dans la grande salle, toute impression défavorable disparaît : on comprend aussitôt que l’architecte, disposant de ressources limitées, a cherché à faire de l’utile au dedans, plutôt que du beau au dehors.

 

POUR QUI ? POUR QUOI ?

 

Le Calvinium a été conçu pour des conférences, des réunions, des groupes d’études de la Bible ou des concerts et le comité mis en place trie sur le volet les activités acceptables, compte tenu de la vocation calviniste du lieu, ce qui ne va pas sans mal, vu les exigences quelquefois rétrogrades de ceux qui parrainent le lieu et qu’on pourrait grossièrement résumer en « pas de bonnes femmes, pas de politique et un minimum de catholiques ».

 

En 1867, Henri-Frédéric Amiel assiste, par exemple, à une conférence du théologien et philosophe genevois Ernest Naville (1816-1909) et note dans son fameux Journal, à propos du problème du mal, le thème de la soirée:

 

Mon impression sur l’ensemble, c’est que l’extrême habileté de l’apologète ne peut sauver une cause perdue, celle de l’orthodoxie, prise pour le vrai christianisme. – Mais sauf que je n’adhère pas, j’admire beaucoup.

 

Luc Weibel fait aussi remarquer que dans les conférences proposées dans les locaux de la Salle de la Réformation, on étudie le problème du mal mais on évacue complètement le problème du mâle :

 

Un petit détail mérite d’être souligné. Parmi les auditeurs de Naville, en 1859, il n’y avait que des hommes. Il s’agissait en effet d’une de ces « conférences pour hommes » qu’avait lancées l’Union chrétienne. Cette règle d’exclusion fut maintenue, du moins au début, à la Salle de la Réformation. Mais on tenta tout de même de répondre aux attentes de l’autre partie de la population. En 1868, Ernest Naville prononce, dans la nouvelle salle, « deux discours pour dames sur le Devoir »...

 

WOMEN’S LIB ET DROIT D’INITIATIVE

 

Ça ne va pas se résoudre facilement : en 1883, la salle reçoit une délégation de la toute nouvelle Armée du Salut, créée en 1878 à Londres, et qui insiste sur l’égalité entre hommes et femmes sur fond de revendications féministes (la première pétition demandant le droit de vote pour les femmes sera déposée au Parlement anglais  en 1851 et la National Union of Women’s Suffrage Societies sera fondée en 1897).

 

Le sang bleu de l’aristocrate genevoise Valérie de Gasparin – qui préfère que les femmes se consacrent aux soins aux malades et à l’éducation – ne fait qu’un tour : « Articles arrogants, procédés ignobles (...) Femmes prédicateurs, au mépris des défenses de Dieu. » s’écrie-t-elle dans un pamphlet qui résume la fonction des femmes en un « Votre vocation n’est pas de pérorer mais de servir » qui a valeur d’anathème.

 

C’est qu’on n’apprécie pas du tout, par exemple, que Catherine Booth, la fille du fondateur de l’Armée du Salut, surnommée « La Maréchale », et pionnière de l’Armée du Salut en Suisse, prenne la parole et se permette non seulement de s’adresser personnellement au public de cette soirée mais en plus de faire du prosélytisme pour ce qui est considéré par beaucoup comme une secte évangélique.

 

Plus tard encore, tout un débat sur la prostitution à Genève – qui compte un certain nombre de maisons closes – va faire se hausser de nombreuses paires de sourcils : c’est une chose de consommer, c’est une autre d’en parler, en particulier au Calvinium....

 

Au chapitre politique et social, on mentionnera aussi la forte réaction de Francis Chaponnière, l’administrateur de la Salle de la Réformation, qui « trouve dangereux de réveiller les passions de la  populace » lorsque des réunions d’activistes ont lieu dans les locaux et que le nouveau Droit d’initiative populaire (1891) y est invoqué.

 

SOCIÉTÉ DES NATIONS ET CALVINISME

 

Comme partout dans l’œuvre de Luc Weibel, c’est à nouveau tout un pan de Genève, dans sa dimension locale et internationale, qui est révélé ici. C’est par la tangente, et grâce à l’histoire de cette Salle de la Réformation, qu’on accède à toute une réalité religieuse, économique et politique.


Côté scène comme côté coulisses, la petite et la grande histoire de Genève, son rôle mondial – « vocation internationale » vient à l’esprit, dans toutes les acceptions du terme –, l’importance et l’évolution du protestantisme, le lien historique et séculaire entre Genève et la Grande-Bretagne et l’origine calviniste de cette Genève influente et affluente depuis plus de 450 ans nous sont donnés à travers une documentation de premier ordre et une écriture élégante teintée d’humour qui fait revivre tout un univers qu’on croyait disparu :

 

(...) J’ai eu un certain plaisir, je l’avoue, à connaître ainsi de l’intérieur ce petit milieu bien pensant qui, au XIXe siècle, combinait en toute innocence les affaires du ciel avec celles de la terre. Fidèle à ma manière, je commençai par m’enthousiasmer pour la personnalité de Merle d’Aubigné, auteur d’une kyrielle de volumes exaltés sur les hauts faits des Réformateurs. Je découvris un banquier évangéliste, Alexandre Lombard, et toutes sortes d’œuvres dégoulinant de bonne conscience. Amiel m’aida à relativiser tout cela, ainsi que Marc Vuilleumier, qui m’apprit le passage par Genève (et par la Salle de la Réformation) du pasteur Stoecker, un des pères de l’antisémitisme allemand. (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

À cet égard, le choix de Genève comme siège de la Société des Nations, ancêtre des Nations Unies actuelles, est l’exemple type de ce que le livre de Luc Weibel donne à comprendre : les raisons secondaires et pourtant primordiales qui président aux grandes décisions.

 

On cherchait une ville pour le siège de la SDN, on hésitait entre Bruxelles la catholique – que les Français auraient préféré – et Genève la protestante, que avait la faveur des Anglais.

 

C’est la longue anglophilie et la multitude de pasteurs anglais et écossais formés à Genève au cours des siècles qui ont fait pencher la balance. Le Président Wilson, fils et petit-fils de pasteurs presbytériens, n’hésitera pas longtemps.

 

EXTRAIT

 

Sur le genre conférence, qui prit à cette époque la forme que nous lui connaissons encore aujourd’hui, il convient de s’interroger. Je me souviendrai toujours des propos que m’avait adressés un jour George Steiner, sur le seuil de la Salle des Abeilles qui est sans doute, à l’Athénée, la plus belle salle de conférence de Genève :

« En venant ici, vous sacrifiez à un très vieux rite, celui de la conférence, qui n’existe dans aucune autre civilisation. Devant vous, un homme va prendre la parole. Aucun pouvoir, aucune onction ne l’y autorise. De votre côté, vous n’êtes tenu par nulle obligation, ni religieuse, ni civile. Cet homme va simplement vous exposer une parcelle de son savoir. »

Il y aurait lieu, en effet, de décrire les modalités de ce rite, d’en écrire l’histoire. Cette histoire a été partiellement écrite, au XIXe siècle, par le pasteur et professeur Auguste Bouvier, dans une brochure qui s’intitule « Les conférences religieuses à Genève de 1835 à 1875, Notes d’un bibliothécaire » (1876). Mais, comme ce titre l’indique, Bouvier nous parle des conférences religieuses, ce qui nous éloigne apparemment des propos de George Steiner, lequel avait en vue la conférence « désintéressée », étrangère à toute propagande et à tout message. Cela nous met sur la voie, par contre, de la salle que les évangéliques genevois s’apprêtaient à construire autour de Merle d’Aubigné et de Lombard.

Bouvier  (...) conteste l’origine « catholique » du genre. Les Anglais, en la matière, ont une longueur d’avance, et de citer des exemples remontant au XVIIe siècle. Mais on en revient bien vite au cas genevois, objet du début. Dès 1835, la Compagnie des pasteurs propose donc des « conférences » qui, au début, auront lieu à l’heure du culte, à dix heures, dans les temples. La formule connaît un certain succès, mais finit par s’essouffler. Elle sera reprise, dans les années 1850, par Max Perrot. On voit alors apparaître un terme bizarre : les « conférences d’hommes ». C’est que désormais, ces manifestations ont lieu le soir. Les Unions chrétiennes ignorent la mixité...

(...) Le protestantisme genevois est confronté à deux ennemis. Il y a d’abord l’ultramontanisme (les immigrés sont généralement catholiques) qui « construit  (l’église) Notre-Dame sur une esplanade saillante des fortifications rasées du vieux boulevard protestant » – en 1857-59. Mais il y a aussi la libre-pensée, qui s’exprime dans des brochures, et bientôt par un journal, Le Rationaliste. Les conférences organisées pendant ces années tentent de répondre à ce défi, en abordant sous tous leurs aspects les doctrines de la Réforme et l’histoire des protestants. Elles donnent l’occasion d’entendre Merle d’Aubigné, le comte de Gasparin mais aussi divers orateurs français que le chemin de fer Lyon-Genève (inauguré en 1858) permet d’inviter plus facilement. Elles donnent lieu à une intense propagande par affiche, par tract, prise en charge par les jeunes unionistes. Elles font souvent l’objet de publications en brochures.

Pour accueillir ces rencontres qu’on ne veut plus tenir dans les temples, des locaux sont nécessaires, et si possible dans les quartiers où se pressent les nouveaux arrivants.

(...) On conçoit dès lors à quels besoins répond l’initiative de 1861. Au souci d’honorer Calvin se superpose un projet beaucoup plus direct : devant la mutation genevoise, il faut affirmer la présence protestante par une construction d’envergure.

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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17/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : Une thèse pour rien (2003)

Si c’était une chanson, Une thèse pour rien (Paris : Le Passage, 2003) de Luc Weibel dirait façon Charles Aznavour mais en plus universitaire, la bohème, la bohème, ça voulait dire on a vingt ans/La bohème, la bohème, et nous vivions de l’air du temps.

 

À la lecture, justement, me sont revenues en mémoire les Scènes de la vie de bohème d’Henry Burger (Paris : Lévy Frères, 1854) avec les illusions passionnées et drolatiques d’une jeunesse qui veut refaire le monde, mais aussi la touche douce-amère qu’on trouve dans les Souvenirs de basoche de Paul Léautaud (Passe-Temps suivi de Passe-Temps II, Paris : Mercure de France, 1987) sur une jeunesse pas aussi simple à vivre qu’il n’y paraît.

 

C’est aussi un livre fondamental pour qui veut comprendre toute l’importance et la cohérence de l’œuvre de Luc Weibel et toute la manière dont cette œuvre est articulée dans ses multiples variations : on est ici au cœur de ce qui va déterminer sa vocation d’écrivain, les sujets qu’il va aborder par la suite, la méthode qu’il va employer et la façon dont son écriture va lier l’ensemble.

 

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Avec pour sous-titre « La Comédie du savoir », Une thèse pour rien, mélange délicieux d’autobiographie estudiantine et d’autoportrait mélancolique, raconte avec une lucidité teintée d’humour la jeunesse universitaire de l’auteur, perpétuel indécis qui, grâce au hasard – mais le hasard existe-t-il ? – suit d’autres chemins que ceux auxquels il était prédestiné ou, à choix, suit par la tangente les chemins prédestinés que ceux qu’il s’était imposés l’empêchaient de suivre.

 

Inutile de préciser que la « thèse pour rien » du titre, dans ses multiples avatars, a beaucoup servi au futur écrivain pour justifier auprès d’un quelconque « Fonds national de la recherche scientifique » du moment le financement de voyages, de séjours et d’explorations tous azimuts.

 

C’est qu’un roman de formation, dans le sens Bildungsroman du terme, ça coûte : la bohème a son prix que les parents et les professeurs, d’une ignorance crasse et oublieux de leur propre jeunesse, sont souvent incapables de comprendre. Que l’universitaire qui n’a jamais fait traîner ses études pour profiter de la vie à l’aide d’une bourse me jette la première pierre.

 

Cette odyssée estudiantine et picaresque mènera notre héros de Genève à l’Italie, de l’Italie à l’Allemagne, de l’Allemagne à la France avant le grand retour à Ithaque. Pour notre plus grand plaisir, ses chemins de traverse croiseront ceux de tout le Gotha académique et culturel des années 1960-1970 – on regrette que l’éditeur n’ai pas pensé à ajouter un index –, toute une époque et ses personnalités que ce livre, premier volume d’une série autobiographique qui comprend Un été à la bibliothèque (Genève : La Baconnière, 2016) et Le Lecteur distrait (Genève : éditions Nicolas Junod, 2020), fait revivre avec humour et précision.

 

QUAND GENÈVE FAIT ÉCOLE

 

C’est aussi l’occasion d’évoquer en détail un autre des icones incontournables de Genève en lien direct avec la Réforme protestante adoptée en 1536, avec son insistance sur l’obligation d’envoyer garçons et filles à l’école pour que chacune et chacun puisse lire son Nouveau Testament dans le texte au lieu de passer par des curés : l’Académie, fondée en 1559 par Jean Calvin lui-même.

 

Comme l’écrira Voltaire près de deux-cents ans plus tard dans une lettre à Jacob Vernet (1er juin 1744): « Je ne décide point entre Genève et Rome, comme vous savez, mais j’aimerais avoir l’une et l’autre et surtout votre Académie dans laquelle il y a tant d’hommes illustres, et dont vous faites l’ornement. »

 

Pour la petite histoire, l’Académie de Lausanne, plus ancienne (1537), avait été fondée par les Bernois – le Canton de Vaud voisin était alors une colonie suisse allemande quand Genève, dès 1535, devenait une République indépendante – et les occupants voyaient d’un mauvais œil que Pierre Viret et ses acolytes calvinistes, dont Théodore de Bèze (1519-1605), tentent d’en faire une référence en matière ecclésiastique, pouvoir d’excommunication compris.

 

Théodore de Bèze rejoint alors Genève un an avant la fondation de son Académie par Calvin, où l’on proposera aux futurs pasteurs protestants de la région et de l’étranger une solide formation théologique – rhétorique, dialectique, hébreu et grec ancien sont en bonus – au rayonnement international qui ne s’est jamais démenti.

 

De Bèze y sera professeur de grec ancien puis, à la mort de Calvin, lui succédera à la chaire de théologie et à la direction, et, plus tard, figurera à ses côtés sur l’emblématique Mur des Réformateurs (Luc Weibel en a décrypté brillamment la symbolique dans Le Monument) qui, dans le Parc des Bastions, fait résolument face – et c’est voulu – à ce qui est devenu depuis, en plus laïc, l’Université de Genève.

 

L’ÉCOLE DE GENÈVE ? QUE DE L’AMOUR !

 

La spécialité de l’Académie, cette exégèse religieuse et protestante qui combinait lecture et commentaire de textes, s’est solidement maintenue tout au long de ses plus de 450 ans d’existence.

 

À partir des années 1960, cette même exégèse, en version plus littéraire, sera illustrée par des professeurs de renom international – Marcel Raymond, Jean Starobinski, Jean Rousset, Jeanne Hersch, Georges Steiner ou Michel Butor, pour n’en citer que quelques-uns – qui feront honneur à ce qu’on appellera l’École de Genève.

 

Luc Weibel l’assimile à ce que Rilke écrit dans ses Lettres à un jeune poète au sujet des œuvres d’art qui ne peuvent être approchées que par « l’amour » :

 

En fait, la « critique » pratiquée par nos maîtres – Marcel Raymond, Jean Starobinski, Jean Rousset – était loin de ce que l’opinion commune appelait critique (par quoi il fallait entendre un jugement porté sur telle ou telle parution récente). Elle consistait à rejoindre les auteurs dans leur inspiration la plus essentielle et à reformuler leur apport dans un langage analytique. L’exemple le plus frappant de ce processus est donné par les textes de Raymond et de Starobinski sur Rousseau. Rousseau, auteur ennuyeux et larmoyant avant eux, devenait grâce à leur « lecture » un poète et un métaphysicien de première grandeur. La manière de Starobinski surtout m’a beaucoup marqué, au point que je n’ai pu m’empêcher de le pasticher à maintes reprise. Or ce que pratiquaient ces messieurs, c’est ce que Raymond a appelé « une connaissance aimante » (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

Dans Une thèse pour rien : la comédie du savoir, c’est tout un pan de l’histoire universitaire genevoise du XXe siècle qui renaît à travers les savoureux portraits des grandes personnalités qui lui ont donné ses lettres de noblesse.

 

MARCEL RAYMOND N’AIME PAS LA GÉOGRAPHIE

 

L’auteur évoque d’abord la figure de Marcel Raymond par le biais d’Alfred Berchtold, l’auteur de La Suisse romande au cap du XXe siècle dont l’influence sera déterminante sur les études littéraires en Suisse francophone jusqu’à ce jour, même si la « soutenance de thèse » à l’origine du livre – à laquelle Luc Weibel assiste – n’était pas gagnée :

 

Selon l’usage, dans son discours de présentation, l’impétrant avait justifié le choix d’un tel sujet. Il avait remarqué que les cours qu’il avait suivis pendant ses études lui avaient proposé des aperçus sur les disciplines les plus variées : aucun d’entre eux ne parlait des écrivains, des peintres, des intellectuels, des savants de sa petite patrie.

(...) On aurait pu s’attendre, après un tel exorde, à un concert de louanges. Il n’en fut rien. D’abord parce que cela eût été contraire au rituel de la thèse, qui veut que le candidat, fût-il le plus brillant, ne s’en tire pas sans une volée de bois vert, et puis parce que le directeur de thèse n’était autre que Marcel Raymond. Certes, le célèbre critique littéraire, maître incontesté de ce qu’on allait bientôt appeler l’École de Genève, avait salué la vaillance qui avait permis au candidat, après bien des tribulations, d’accéder au « havre de grâce » de la soutenance, mais il avait aussitôt marqué la différence qui séparait la méthode de Berchtold et la sienne. « Quand j’écrivais De Baudelaire au surréalisme, je n’avais fait aucune visite : vous avez adopté le parti contraire. »

(...) S’attarder sur la biographie de ses personnages était péché véniel. Plus fondamental était, chez Berchtold, le souci d’établir entre eux des parentés liées à leur origine géographique, voire d’établir des parallèles entre écrivains suisses de langue différente (en comparant, par exemple, Ramuz et Jeremias Gotthelf). Raymond n’excluait pas les regroupements, mais il préférait les établir en fonction d’affinités spirituelles, intellectuelles, et en tout cas transnationales. Les perplexités d’Amiel s’expliquaient-elles par l’héritage protestant, par l’étroitesse de la cité calviniste où il avait passé toute sa vie, comme le disaient Berchtold et tant de gens – avant lui et après lui ? Chaussant ses lunettes, Marcel Raymond nous lut de sa voix inimitable une série de textes de Maine de Biran, de Maurice de Guérin, de Flaubert, de Baudelaire : on y retrouvait la fatigue de vivre, le désespoir, le doute sur sois qui passent pour les caractéristiques du Journal intime.

 

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JEANNE HERSCH, PHILOSOPHE ENGAGÉE

 

Toujours indécis quant à ses études, l’auteur s’essaie à la philosophie et suit les cours d’une autre vedette de l’Université de Genève, la célèbre disciple du philosophe allemand Karl Jaspers, Jeanne Hersch, dont Luc Weibel fait un portrait qui rend bien toutes les passions (mesurées) de mai 68 en terres helvètes :

 

Dans ses séminaires, Jeanne Hersch ne s’embarrassait ni de préambules, ni d’indications bibliographiques. Elle nous faisait lire, tout bonnement, la Critique de la raison pure, le Post-Scriptum  de Kierkegaard, la Phénoménologie de l’Esprit. Autant de livres parfaitement abscons pour tout lecteur normalement constitué. Mais, par une curieuse alchimie, leurs phrases, lues par Jeanne Hersch, expliquées par Jeanne Hersch, soudaine devenaient lumineuses. En sa présence – mais il faut bien le reconnaître, seulement en sa présence... – on avait soudain l’impression de comprendre.

(...) Ce qui m’en reste – et ce n’est peut-être pas si mal – c’est l’image en moi d’une personne, d’un individu, d’un être d’une cohérence absolue, comme on en rencontre rarement, et dont je sais aujourd’hui que je n’en rencontrerai jamais plus. Cette image, il faut le dire, n’a pas résisté sans mal à l’image publique qui est devenue celle de Jeanne Hersch, après 1968, auprès des médias et du grand public en Suisse.

(...) Non-conformiste, Jeanne Hersch l’était aussi en politique. Membre du parti socialiste à une époque où la plupart des professeurs d’université se gardaient de tout engagement de ce genre, elle appliquait volontiers le crible de la raison critique dans les matières où les autres se content généralement d’adhérer aux valeurs communes de leur groupe.

(...) Les écarts de Jeanne Hersch par rapport à ce qui se pensait majoritairement à gauche n’entravèrent en rien le succès de ses cours (...) Tout changea en 1968, quand on s’aperçut que la dame en noir, insensible à l’air du temps, condamnait en bloc le Mouvement étudiant pour irrationalisme, millénarisme, méconnaissance des règles de la transmission du savoir et de la vie en société, et même cryptofasciste.

(...) Aujourd’hui, les années ont passé. Les thèses auxquelles Jeanne Hersch s’est opposée passionnément ont vieilli, et son anticommunisme, qu’on a pu lui reprocher, est porté à son crédit. Il y a longtemps que les anciens gauchistes on réhabilité Raymond Aron. Serait-il temps de réhabiliter celle qui fut l’une de ses amies, et qui partageait sur bien des points les vues du mentor du Figaro ? Ce serait compter sans le conservatisme profond de la Suisse, qui se paie aujourd’hui encore un gauchisme de façade qui ne lui coûte pas grand-chose, et lui permet, derrière la sécurité de ses frontières hermétiquement closes, de s’adonner aux joies d’un tiers-mondisme et même d’un marxisme dénués de toute incidence sur le réel.

 

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JEAN STAROBINSKI OU L’ART DE LA LECTURE

 

À la succession de Marcel Raymond, la chaire des études de littérature française avait été répartie entre deux de ses élèves, Jean Rousset et Jean Starobinski. Pour ce dernier, Luc Weibel en évoque avec affection le coffre à malices et à jeux d’esprit, cette fameuse mallette qu’il trimbalait dans ses cours et d’où émergeaient d’éblouissantes associations :

 

Cette mallette qui s’ouvrait (...) quand Starobinski venait, dans la salle 59 du bâtiment des Bastions, nous parler de Rabelais, de Diderot ou de La fontaine. Pour avoir depuis lors entendu bien des professeurs, et parmi les plus grands, je mesurai soudain ce qui faisait la qualité singulière de ce geste : se présenter devant les étudiants avec ses livres. (...) Lui ne se bornait pas à citer. Ses auteurs, il les amenait avec lui, que ce fût (comme ce soir où il nous parlait de la mélancolie) Virgile, Juvénal, Augustin, Pétrarque ou Baudelaire. Quand il lisait un passage (...) il le tirait du livre lui-même, ouvert à la bonne page avec la sûreté de main du lecteur averti et gourmand. Et ce qui se produisait alors (en cela il rejoignait sans doute la manière de Jeanne Hersch, à laquelle le rattachait leur commune origine polonaise), ce n’était pas une leçon sur le texte, un commentaire, mais une simple lecture, presque la « monstration » du texte, qui le rendait présent, immédiat, effaçant des siècles de distance et nous montrant, dans ce poète des débuts de notre ère, un être souffrant comme nous, et donnant à sa souffrance, à peu de chose près, le même nom que nous.

(...) Cette approche des textes, Starobinski l’enseignait, dans son séminaire d’explication littéraire, avec une espèce de simplicité qui faisait illusion, et qui nous faisait croire à une apparente facilité. C’est que – coquetterie ou discrétion – il se plaisait à cacher aux regards les échafaudages qui lui permettaient de nourrir son discours. Ce discours cristallin, sans pesanteur, toujours harmonieux, ne ressemblait guère aux savantes constructions intellectuelles qui sont généralement l’instrument inévitable du commentaire.

(...) Starobinski parlait de Pierre-Jean Jouve, de Freud, d’Hölderlin, de Ronsard. Poésie, psychanalyse, mythologie, critique se rencontraient dans les chroniques lumineuses qu’il signait dans Preuves (où écrivait aussi Jeanne Hersch...) et dans la Nouvelle Revue française. Car sa plume franchissait aussi les frontières... éditoriales. Il publiait chez Gallimard, et nous lui savions gré de cette notoriété naissante qui faisait de lui une des étoiles de la « nouvelle critique », aux côté de Jean-Pierre Richard, Georges Poulet, de Gaston Bachelard et bientôt de Roland Barthes.

 

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JEAN ROUSSET, LE BAROQUEUX

 

Le second successeur de Marcel Raymond à la chaire des études de littérature française, c’est celui qui sera d’abord le directeur du « Mémoire de licence » de Luc Weibel – l’équivalent du « travail de Master », aujourd’hui –, puis de cette fameuse Thèse pour rien qui donne son titre au livre et que l’auteur a en partie effectuée avec le professeur Jean Rousset :

 

Paradoxe des paradoxes, cet homme coincé, réfrigérant, avait consacré de nombreuses années de sa vie à la forme d’art la plus exubérante, la plus débridée, la plus sensuelle qui soit : le baroque.

(...) Dépouillant systématiquement la littérature du temps, pendant les quelques années qu’il avait passées à Paris, juste après la guerre, il en avait ramené une thèse et une anthologie. Il y avait regroupé ses auteurs selon des affinités thématiques, proposant d’étourdissantes variations sur la paillette, sur le feu d’artifice, sur la bulle de savon. Circé et le Paon – figures emblématiques – étaient au centre de cette étude transdisciplinaire, où l’art et la littérature se rencontraient pour faire revivre les fêtes disparues du ballet de cour. L’ouvrage inscrivait son parcours sous le vocable des deux grands maîtres du baroque romain du XVIIe siècle : Borromini et le Bernin.

(...) Je revois Jean Rousset entrant dans la petite salle de séminaire de la Bibliothèque publique. Il ne venait pas, comme Starobinski, avec une petite mallette à la main, mais il déposait sous la lampe avare une pile de grands ouvrages dont s’échappaient les signes marquant les pages.

 

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ET LA THÈSE, ALORS ?

 

Comment résister à tant d’exubérance et de beauté, à cet appel du large qui  implique voyages et découvertes de toutes sortes, surtout après une enfance et une adolescence empreintes de sobre calvinisme familial ?

 

(...) C’était toute la civilisation européenne qui défilait sous nos yeux, et c’était aussi, pour moi, l’envers du monde rationnel, modéré, tourné vers l’intériorité et les tâches humanitaires, dans lequel j’avais été élevé.

 

C’est dit, le jeune étudiant propose à Jean Rousset, comme sujet de mémoire de licence, un ambitieux Le thème du miroir dans la poésie baroque que son « directeur de mémoire » apprécie à sa juste valeur, puisqu’une fois le mémoire et les examens réussis, il lui propose de faire une thèse que Luc Weibel va poursuivre en Italie, en Allemagne, puis en France, sans jamais vraiment la rattraper.

 

Et c’est le début d’une errance qui nous vaut des passages savoureux sur la vie d’un étudiant genevois largué dans l’univers cosmopolite des milieux académiques et surtout dans le grand monde universitaire genevois et parisien.

 

Une fois la bourse obtenue, direction l’Italie, d’abord à la Fondation Cino del Duca sur l’île de San Giorgio Maggiore à Venise, pour des cours d’Alta Cultura, puis arrivée à l’Institut suisse de Rome où son premier repas est l’occasion d’observer son nouveau milieu ambiant :

 

Il y a là plusieurs archéologues et leurs épouses. La conversation est languissante, l’atmosphère froide et guindée. (...) Essayant de manger sans faire de bruit, je considère ces fruits de l’université romande. Je jugeais notre Faculté des lettres un peu somnolente, et je me retrouve au milieu de ses représentants les plus classiques, occupés à disséquer des vases grecs ou des racines sémitiques, menant une vie de petits bourgeois sous les somptueux lambris de la Villa Maraini.

 

LA DOLCE VITA

 

Heureusement, en dehors de l’Institut suisse, ça bouge un peu plus : Lacan vient parler à l’Université en souvenir d’un « Discours de Rome » prononcé en 1953 et au Goethe Institut on croise, entre autres, le philosophe Ernest Bloch, mais aussi deux poètes stars de l’époque, Giuseppe Ungaretti et l’allemande Ingeborg Bachmann, ex-compagne de Max Frisch :

 

(...) Et tandis qu’Ungaretti récitait d’une voix caverneuse des strophes sibyllines, je regardais la peau d’Ingeborg Bachmann qui transparaissait au travers d’une robe dont les épaules ménageaient de curieux jours circulaires. Elle avait l’air de s’amuser, et ne ressemblait en rien à l’oracle que je m’étais figuré à la lecture de ses vers frappés dans le marbre. Mais d’où tires-tu que c’est un oracle, m’avait dit Pierrette qui, pour me prouver que c’était une femme de chair et de sang, m’avait emmené un jour via Margutta, là où la poétesse avait coulé des jours heureux – mais mouvementés – en compagnie de Max Frisch.

 

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C’est l’occasion pour notre héros, entre plusieurs épisodes amoureux plus ou moins concluants, de mettre le pied à l’étrier et de proposer, en tant que correspondant en Italie et par l’entremise du dynamique Pierre Biner – critique théâtral et cinématographique au Journal de Genève, futur membre de la troupe du Living Theatre et, plus tard, producteur de l’émission culturelle Viva à la télévision suisse – toute une série d’articles que le brillant Walter Weideli, alors rédacteur des pages culturelles du Journal de Genève, accueillera à bras ouvert, tout comme le fera son homologue lausannois Frank Jotterand pour La Gazette de Lausanne.

 

Luc Weibel rend au passage un magnifique hommage à Walter Weideli, dont l’influence sur la vie culturelle en Suisse francophone a été considérable :

 

Weideli, je devais l’apprendre peu à peu, était un écrivain de talent, un de ces êtres dont le lien essentiel à la littérature est d’ailleurs indépendant de ce qu’ils ont réellement produit. (...) Le texte qui m’avait révélé Weideli était le récit d’un voyage en Grèce, publié en feuilleton dans le Journal, en novembre 1956, remarquable par la fraîcheur des notations et surtout par un style mélancolique, secrètement ravageur, qui s’apparente aux photos de Jean Mohr, son contemporain. Il y avait eu ensuite cet article sur Ludwig Hohl (...) et surtout ces pages littéraires dont il assurait la responsabilité, qu’il ouvrait toutes grandes au cinéma et au théâtre d’avant-garde, quand il ne réalisait pas de magnifiques numéros spéciaux sur Rousseau ou d’autres écrivains, en réunissant des contributions venues du monde entier, qui n’auraient pas déparé la revue savante la plus exigeante.

Weideli passait pour « cryptocommuniste », et cette qualité, jointe à la protection que lui accordait Olivier Reverdin, le directeur du Journal, ne contribuait pas peu à son prestige. Grâce à lui, l’avant-garde artistique et littéraire – de Beckett à Grotowski et à Godard – était présentée aux lecteurs du quotidien, dans une optique originale, indépendante des modes parisiennes, auxquelles Weideli, pétri de culture germanique, était assez étranger.

 

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UN CROCHET PAR L’ALLEMAGNE

 

Il va de soi que sa thèse intitulée Narcisse dans l’art et la littérature du XVIIe siècle n’avance pas beaucoup. Notre héros, en proie aux affres du doute, saisit alors l’occasion d’un poste d’assistant pour l’automne 68 qui se présente à Fribourg-en-Brisgau, proposé par Hans Staub (Paul Disch dans le livre), professeur de littérature française à Zurich et élève de Georges Poulet, grand critique littéraire belge associé à l’École de Genève :

 

Pourquoi cette soudaine décision, qui allait me priver du séjour enchanteur de Rome, et lui substituer la perspective d’un exil dans les brumes du Nord, dans une petite ville inconnue ? Plusieurs raisons m’y avaient poussé. Mes premiers mois à Rome m’avaient fait connaître l’ivresse de la liberté, mais aussi son caractère fallacieux. Avoir une fonction précise, un travail, un port d’attache est un besoin fondamental. (...) La perspective d’être engagé, d’avoir un poste et un salaire répondait en moi à un désir de sécurité et de reconnaissance.

 

Ça ne marchera pas comme prévu : aux désagréments de la vie en solitaire dans un appartement où il faut cuisiner soi-même s’ajoute l’appel de la France – Freibourg-en-Brisgau est à deux pas de l’Alsace – à travers les émissions de France Inter et les événements de ces années 68-69 qui feront beaucoup de bruit :

 

Paris, plus que jamais en ces années-là, sert de point de référence. Il y a bien sûr les événements de mai, dont les échos ne se sont pas encore éteints. Il y a l’explosion intellectuelle qui les a précédés, l’avènement du structuralisme, l’éclosion de ces grands noms que sont Claude Lévi-Strauss, Michel Foucault, Jacques Lacan, Roland Barthes. J’avais beau m’incliner bien bas devant la figure de Hugo Friedrich, j’avais choisi mon camp.

 

Pour La Quinzaine littéraire fondée en 1966 et dirigée par Maurice Nadeau, Luc Weibel avait écrit peu auparavant un article autour de Ferdinand de Saussure, alors mis à toutes les sauces en France :

 

Je n’arrivais pas à établir un rapport d’identité entre le porteur d’un nom connu à Genève (où l’on honorait surtout Horace-Bénédict, le vainqueur du Mont-Blanc, Ferdinand n’ayant droit qu’à une apostille au terme d’une longue histoire familiale) et le personnage prestigieux que citait régulièrement la Quinzaine littéraire (...). Le Saussure des Français était bien le Ferdinand des Genevois. (...) Wenger m’affirma sans ambages qu’il n’y avait qu’un rapport lointain entre la linguistique qu’il professait et le « structuralisme » (disait-il même « prétendu structuralisme » ?)

 

Prenant au mot une aimable invitation dudit Maurice Nadeau de venir le voir quand il sera à Paris, notre étudiant passe par Genève pour négocier l’affaire avec son directeur de thèse :

 

En 1970 commença pour moi un jeu équivoque. J’avais passé deux ans dans la Forêt Noire, j’avais envie d’aller à Paris. Comment faire ? Soudain, je me rappelai ma thèse, et je dis à Rousset que le moment me paraissait venu d’aller continuer (en réalité commencer) ma recherche à Paris. Il sourit, voulut bien m’approuver (sans doute se souvenait-il de ses propres années parisiennes, juste après la guerre, où il avait dépouillé l’ensemble de la littérature du premier XVIIe siècle en vue de sa Littérature à l’âge baroque). Il sollicita pour moi une bourse du Fonds national suisse de la recherche scientifique. Beau cadeau, mais cadeau empoisonné. Il me donnait de quoi vivre dans la capitale, mais non la conviction que ce sujet me convenait. J’essayai toutefois d’honorer mon contrat. Pendant tout l’été 1970, je mis en fiches le livre de Mme Vinge, et concoctai avec effort un plan de travail. Il comportait un problème. Le seul texte qui, au XVIIe siècle, avait traité Narcisse avec quelque détail était une pièce de Calderón. Je ne savais pas l’espagnol, et il n’existait de la pièce qu’une version allemande... (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

PARIS SERA TOUJOURS PARIS

 

Lors d’un précédent séjour parisien qui lui a servi de reconnaissance, Luc Weibel est déjà passé à la Sorbonne, faisant son marché entre le séminaire de Lucien Goldmann et celui de Gaëtan Picon en passant par celui de René Étiemble. À cette époque-là, on va jusqu'à Vincennes pour écouter Gilles Deleuze ou Michel Foucault (il ne donnait pas encore son cours au Collège de France). Dans l’ascenseur de l’École pratique des hautes études, nettement plus classe, notre héros tombe par hasard sur Raymond Aron, « le seul intellectuel français qui condamne ouvertement le gauchisme », qui lui refuse l’entrée de son séminaire mais lui dit de repasser le lendemain :

 

Aron est détendu, souriant. C’est le cas de beaucoup de ces « directeurs d’études », volontiers accessibles à l’humour. Rien à voir avec le sérieux solennel des professeurs allemands ou suisses, avec la fébrilité des italiens.

 

Il fait aussi un saut à une réunion du « Groupe d’études théoriques » lancé par Tel Quel et qui a lieu à la « Société d’encouragement pour l’industrie nationale », place Saint-Germain-des-Prés, où officient Philippe Sollers et Julia Kristeva.

 

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Et c’est là que va se placer la rencontre avec Roland Barthes, une rencontre qui va d’abord lui procurer une planche de salut universitaire et qui va jouer ensuite un rôle déterminant et une influence durable et fondamentale sur le développement de ces Mythologies de Genève qui constituent l’œuvre de Luc Weibel dans toutes ses variantes :

 

Dans la même salle (ou peut-être à l’étage au-dessous ?) a lieu, un après-midi vers 5 heures, le séminaire de Barthes. J’y vais sans aucun préjugé favorable. Sur Racine m’avait impressionné, mais non convaincu. Peut-être aurais-je mieux aimé le Degré zéro ? Ce qui me frappe : les chaises sont en désordre ; groupes divers de gens, debout ou assis. Barthes est déjà là, naviguant au milieu de tout ça, la serviette à la main. (...) Enfin il s’installe à une petite table, dépose sa serviette. Le silence se fait. Sa voix est nette, un peu gutturale parfois. De quoi parle-t-il ? C’est assez énigmatique. Manifestement, il est en plein « dans quelque chose ». Ça se passe à Rome, l’intrigue est compliquée, il est question de « Sarrasine » : je ne distingue pas bien s’il s’agit d’un homme ou d’une femme. (...) Sarrasine est un artiste français qui, à Rome, s’éprend d’un être qu’il croit être une chanteuse, alors qu’il s’agit d’un castrat. De fait, plus que la linguistique, c’est la psychanalyse qui sert de soubassement à son propos, que pimentent des allusions ironiques à la Rome des papes, à son mélange de prélats et de sicaires. Bref, je suis conquis par ce propos décoiffant, d’autant plus que tenant un discours d’avant-garde, Barthes conserve toutes les habitudes du langage classique, qu’il met en scène sa qualité de chercheur et d’enseignant, qu’il se révèle un excellent pédagogue.

 

BARTHES ET LE DICTIONNAIRE DE BAYLE

 

Luc Weibel est encore censé travailler sur sa thèse, mais n’arrive pas à concilier cet engagement dans une recherche universitaire avec perspective ultérieure de poste d’enseignant alors que dans les rues on crie « À bas l’Université ! À bas le savoir ! ».

 

De plus, il a le sentiment très fort, au vu des derniers développements des études littéraires qui condamnent les études thématiques, d’être sur une voie sans issue avec sa thèse sur Narcisse dans l’art et la littérature du XVIIe siècle.

 

Il en parle à Roland Barthes qui l’écoute avec attention et bienveillance, lui suggère quelques idées quant au sujet de sa thèse et des modifications qu’il pourrait y apporter, lui conseillant de régler les choses avec Jean Rousset, son directeur de thèse à Genève. Celui-ci, vu les changements proposés dans le sujet, considère que ce n’est plus possible de la faire financer par une bourse du Fonds national de la recherche scientifique, ce qui, de facto, libère l’auteur de ses obligations.

 

Lors de son passage à Genève, Luc Weibel fait un saut à la bibliothèque de la Société de lecture et, cherchant une référence à Abélard dans le Dictionnaire du penseur protestant Pierre Bayle (1647-1706), y trouve l’idée centrale d’un nouveau sujet de thèse qui lui permet de relier commentaires et critiques de textes :

 

À l’automne 1971, je vais revoir Barthes. Cette fois, j’ai un but : m’inscrire à son séminaire de l’École pratique des hautes études. Et j’ai un sujet à lui proposer. L’article Abélard et tous ses développements. Il acquiesce sur les deux plans. Quel soulagement ! D’abord le séminaire me donne un cadre de travail, j’y rencontre d’autres « thésards ». D’autre part mon nouveau sujet a un grand avantage. Je n’ai plus besoin de chercher aux quatre coins de l’univers des « occurrences » de mon thème. Je n’ai qu’un texte à « creuser », ce fameux dictionnaire.

 

Roland Barthes, pratique, l’engage à s’inscrire pour un doctorat de troisième cycle et lui arrange rapidement  la paperasse, avec une générosité qui prenait aussi en ligne de compte les aspects matériels liés aux titres de diplômes :

 

Barthes, lui, savait ce que représentent ces hochets : des sésames qui peuvent non seulement vous ouvrir bien des portes, mais aussi avoir des incidences directes sur une feuille de paie. Dans les postes que j’ai occupés, de retour à Genève, le petit coup de pouce de Barthes s’est traduit de façon très concrète.

 

Luc Weibel se met à travailler sur cette nouvelle  thèse qui sera publiée, plus tard, sous le titre Le Savoir et le Corps : essai sur P. Bayle (Lausanne : L’Âge d’Homme, 1975), tout en suivant les cours de Roland Barthes.

 

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Nous étions en train d’inventer une science nouvelle, la sémiologie, qu’on pouvait appliquer aux domaines les plus divers. Dans le séminaire de Barthes, on parlait indifféremment du paysage, de la phrase, de la carte postale, des parcours dans la ville. Si des écrivains ou des figures du passé étaient convoqués, il leur fallait d’abord prouver qu’ils étaient porteurs de signes, analysables selon les nouveaux canons de la science à naître.

 

C’est à la fois tout ce parcours chaotique et magnifique de l’écrivain Luc Weibel qu’on perçoit dans Une thèse pour rien, mais aussi le regard qu’il porte sur ces mêmes années trente ans après, avec la lucidité qu’apporte la maturité.

 

Et impossible de ne pas sentir aussi, dans de multiples pages l’admiration et l’affection que porte l’auteur aux professeurs qui l’ont guidé dans ce parcours, et en particulier ce Roland Barthes dont il fait un portrait touchant, humain, intime presque, lui rendant des années plus tard les honneurs qui lui sont dus et, en bon disciple, le plus bel hommage qui soit : celui de poursuivre son travail.

 

EXTRAIT

 

Quelques jours plus tôt, au séminaire, j’avais eu l’occasion de présenter les grandes lignes de mon sujet, en sorte que je n’avais rien de nouveau à lui dire :

 – Des problèmes, des blocages ? demande Barthes.

– Non.

Suivit un long silence. Très gêné, je me levai, m’apprêtai à prendre congé, ce qui eut pour effet de le décontenancer. Je le vois encore quitter sa chaise, m’accompagner à la porte et, s’appuyant au chambranle, me tenir des paroles d’encouragement, déclarant même que ma recherche avait un caractère « transhistorique », ce qui me remplit de la plus grande considération à la fois pour ma personne et pour celui qui me gratifiait, en prime, d’un mot qu’il venait d’inventer pour l’occasion.

Je n’avais pas compris ce qui s’était passé au début de l’entretien, et c’est seulement par la suite, ayant lu diverses choses sur la psychanalyse, ou tout simplement ce que Barthes a écrit sur le « séminaire » et sur ses rapports avec ses élèves, que j’en eus l’explication : il adoptait dans ses rendez-vous le principe de l’attention silencieuse que pratiquait Lacan, et s’attendait à ce que son interlocuteur parle – comme s’il était sur le divan du psychanalyste. C’était compter sans la légendaire timidité du Genevois, outre que pour moi tout entretien avec un « professeur » –  et  plus encore avec un « grand professeur de Paris », pour reprendre un terme que mon père avait utilisé dans une de ses lettres – ne pouvait consister qu’en questions que je lui poserais ou qu’il me poserait, et ne saurait être la formulation non directive d’une pensée qu’en tout état de cause je n’avais l’habitude d’exprimer ni pour moi, ni pour les autres.

Ce qui distinguait Barthes de Lacan, c’était sa bienveillance. Elle se manifestait au séminaire, surtout quand celui-ci commença à porter véritablement son nom, c’est-à-dire qu’il réunit des groupes d’une quinzaine de personnes. Barthes arrivait toujours en avance, s’installait à la table, et nous saluait chacun, à mesure que nous arrivions. Il y avait aussi beaucoup de générosité et d’ouverture dans la façon dont il accueillait ce que nous pouvions lui dire en cours de séance. Cela peut paraître naturel, mais j’avais en mémoire la manière d’autres enseignants, que j’avais vu soupeser tout ce qu’on leur proposait pour en faire illico la critique.

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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13/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : Les Petits Frères d’Amiel (1997)

Vouloir réparer une injustice à la fois culturelle et sociale qui empêche une partie de la population de s’exprimer et d’avoir accès au débat public n’est pas la moindre des facettes attachantes de l’œuvre de l’écrivain Luc Weibel : dans ses livres, il s’agit souvent de restituer ou de donner la parole à ceux qui ne l’ont pas eue, de les faire revivre, de leur donner voix au chapitre dans tous les sens du terme.

 

Pierre Bourdieu et la question de la reproduction des élites et de la représentativité sont passés par là, et l’auteur, fidèle à son éducation protestante, qui encourage l’entraide, mais aussi à ses engagements de jeunesse – y compris maoïstes – et à son héritage culturel genevois, n’a jamais cessé ce combat sociologique et littéraire.

 

Dans cette ramification de son œuvre, où figurent Louise (1995) et Charles Rosselet (1997), sans compter les articles écrits pour de nombreuses publications et qu’on aimerait voir regroupés (j’en ai fait une liste non exhaustive dans mon article sur L’Échappée belle), il est aussi l’auteur de André Lamouille, serrurier genevois (1995) – qui devait être publié en seconde partie de Pipes de terre et Pipes de porcelaine (1978) mais n’a paru qu’en 1995 dans la Revue de Belles-Lettres – ainsi que co-auteur du scénario Mémoires en ville : les Tramelots racontent (1980), un documentaire introuvable aujourd’hui.

 

C’est dans cette veine qu’il faut inclure Les Petits Frères d’Amiel qui, à nouveau, laisse s’exprimer une série de personnalités méconnues en lien avec Genève, qui vont du mathématicien Georges-Louis Le Sage (1724-1803) à la jeune bourgeoise Hélène Monnier-Dufour (1839-1921) en passant par le précepteur Jean-Pierre Henry (1814-1877), l’architecte et historien Jean-Daniel Blavignac (1817-1876) et le professeur d’anglais établi à Genève Thomas Harvey (1817-1876).

 

POURQUOI AMIEL ?

 

Mais que vient faire ici l’Amiel du titre ? C’est qu’Henri-Frédéric Amiel (1821-1881), professeur d’esthétique et de littérature française à l’Université de Genève, est un graphomane invétéré devenu l’archétype du diariste qui, chaque jour, note scrupuleusement dans son journal intime tout ce qui lui arrive, ou plutôt, dans ce cas précis, tout ce qui ne lui arrive pas tout au long de ses soixante ans d’existence tranquille mais angoissée.

 

Cette non-existence a rempli entre 16 000 et 17 000 pages manuscrites – le Journal complet fait 12 volumes dans l’édition de l’Âge d’Homme – des milliers de pages qui ont fasciné et fascinent encore un certain nombre de lecteurs, écrivains surtout, par la clarté d’un style, la lucidité amère de leur auteur et une contemplation du vide qui rejoint un certain nihilisme littéraire européen (je pense en particulier à Roland Jaccard, grand défenseur de l’œuvre).

 

On comprend mieux pourquoi Luc Weibel, admirateur d’Amiel, et lui-même grand diariste, ait voulu, sous ce haut patronage, honorer les cinq témoignages qu’il a choisi de présenter avec un sous-titre, Entre autobiographie et journal intime, qui tient compte des divers formats que prennent ces témoignages sur soi qui ne se présentent pas forcément sous la forme conventionnelle du journal intime.

 

LES PETITS PAPIERS

 

Dans sa préface, Philippe Lejeune, auteur de Je est un autre (Paris : Seuil, 1980), une référence dans la problématique de ce qu’on appelle le « récit de vie » –  quelle est la part du sujet et quelle est la part du scribe ? – parle des trésors enfouis dans les archives publiques ou dans les greniers des familles :

 

Il faut trouver une autre manière de faire vivre ces manuscrits, d’entretenir leur mémoire, de leur procurer de temps à autre des visiteurs. La meilleure manière est celle qu’inaugure ici Luc Weibel : faire des portraits de vie, des croquis de textes. Amiel a eu beaucoup de petits frères, et encore plus de petites sœurs !

 

1997 Weibel Luc Les Petits Frères d'Amiel 01.jpg

 

Luc Weibel, comme à son habitude, présente avec soin ses protagonistes, replace chacun dans son contexte, et, dans cette anthologie de grands inconnus genevois, donne des extraits choisis de leurs écrits respectifs.

 

De Georges-Louis Le Sage, il relève dans le titre même du chapitre qui lui est consacré – Le Sage ou le Je en fiches – que ses textes autobiographiques sont constitués par des milliers de cartons souvent découpés dans des cartes à jouer, ce qui explique un style plus proche de l’aphorisme que de la narration de soi, la méticulosité du mathématicien expliquant peut-être aussi le côté presque maniaque, dans le sens pathologique du terme, de ses écrits où abondent, façon entomologiste, les énumérations de toutes sortes, tout comme les majuscules affirmatives, le soulignage ou la ponctuation très personnelle :

 

Préceptes généraux pour inventer. Conseil aux jeunes Gens de lettres : pour se rendre l’Esprit original, c’est-à-dire fécond en idées peu remarquées avant eux. – C’est, de ne laisser passer (soit dans leurs lectures, ou dans leurs conversations, ou dans leurs méditations, même les plus irrégulières), aucune pareille idée, aucune lueur de solution de quelque question ; sans s’y arrêter beaucoup plus que sur tout le reste, et sans en prendre note ; pour la ruminer ensuite à loisir, jusqu’à ce qu’ils l’aient entièrement tirées au clair.

 

Le soin que je prends, pour écarter de mes écrits, tout ornement, et toute parole inutile ; pourra bien m’attirer un jour le sobriquet de Quaker de la philosophie.

 

 

 

SE CONSTRUIRE ET SE RACONTER

 

 

Cette influence de la profession dans la façon d’écrire, et d’écrire sur soi, est tout aussi flagrante chez l’architecte Jean-Daniel Blavignac qui construira et reconstruira sans cesse le récit de sa vie sous divers formats, dont un début d’autobiographie qu’il reprendra régulièrement et complètera tout au long d’une existence aux conditions matérielles difficiles (il finira dans la misère) en une sorte de recherche désespérée de soi qui est à mettre en lien avec une inquiétude métaphysique – « Je suis profondément religieux, et je suis privé de religion » - qui le rongera toute sa vie.

 

J’étais un employé comme on en fait peu : je n’entrais jamais au café, le dimanche se passait pour moi au bureau, au sermon et en études archéologiques... La religion et la science étaient pour moi des compagnes préférables à toute autre.

 

L’ambiance est bien plus chaleureuse dans le diary du professeur d’anglais Thomas Harvey. Luc Weibel nous apprend que c’est une figure historique connue de Genève : une salle Harvey existe aux Archives d’États, il y a un prix Harvey qui est décerné par la Société des Arts et l’Université propose une bourse Harvey pour des chercheurs d’Outre-Manche.

 

Adopté par Genève, qui a une longue histoire d’amour avec la Grande-Bretagne due à un calvinisme qui a formé des générations de pasteurs anglais et écossais, Thomas Harvey, établi dans la ville dès 1832, épousera Louisa Tourte-Wessel, genevoise de bonne famille et s’épanouira entre leçons d’anglais aux enfants de la bonne société, temps passé avec ses deux fils qu’il adore et rédaction, en anglais, de son diary. Une vie harmonieuse et joyeuse, en somme, dans un cinquième étage du 10 rue Calvin, avec vue imprenable sur les Alpes, le Mont-Blanc, le Jura et le lac :

 

« As from a solitary tower in the bull’s eye of Geneva, we range over the old republican city quietly and unobserved, peering everywhere, seeing all, unseen. Our balcony is aromatically beflowered and shaded by three marquees under whose benches we lounge, think, dream and thank God for such blessings. Our home is probably unique in the world and we love it with the exclusive fanaticism of Robinson Crusoe for his island. »

 

(ma traduction)

 

« Comme du haut d’une tour solitaire en plein centre de Genève, nous surplombons tranquillement et sans être épié la vieille ville républicaine, scrutant tout, voyant tout, mais invisibles. Notre balcon est aromatiquement fleuri et ombragé par trois marquises sous lesquelles se trouvent des bancs où nous paressons, pensons, rêvons et remercions Dieu pour toutes ces bonnes choses. Notre foyer est probablement unique au monde et nous l’aimons avec autant de fanatisme que Robinson Crusoë son île. »

 

UNE FEMME DE LETTRES

 

Pour Hélène Monnier-Dufour, la correspondance est une sorte d’autobiographie et de journal tout à la fois, qui lui permet d’exprimer ses doutes et de se raconter régulièrement à son amie Wilhelmine.

 

Ça m’a immédiatement rappelé, dans le ton, le magnifique Mémoires de deux jeunes mariées de Balzac, roman épistolaire trop peu connu et dans lequel deux femmes de caractère dissemblable, l’une passionnée l’autre plus raisonnable, se racontent dans chaque lettre. Chez Hélène Monnier-Dufour, on retrouve aussi cette sorte d’intimité, sans les réponses de son amie Wilhelmine, malheureusement.

 

Et c’est tout le tableau d’une époque et d’une vie de femme bourgeoise qui apparaît dans les lettres de cette Genevoise observatrice, vive et pleine de fantaisie, qui n’évite pas, quant il le faut, les sujets plus épineux :

 

Si j’avais eu quelqu’un à qui confier tout cela je l’aurais fait pour demander des conseils, mais je n’avais personne. Ma belle-mère à laquelle il semblerait naturel que j’en parlasse ne saurait boire un verre d’eau sans le raconter à sa jumelle et la tante, après avoir solennellement promis le silence, s’en va tout racontant [sic] au premier venu [...]. Donc j’ai continué ainsi. Qu’aurais-tu fait à ma place ? Une fois la tante informée elle aurait tout raconté à la portière et à Mlle Amélie lesquelles à leur tour en aurait glosé avec tous les valets de chambre (16 juillet 1861).

 

JEAN-PIERRE HENRY, ÉCRIVAIN

 

Dans cette passionnante anthologie, j’ai été particulièrement touché par l’extraordinaire talent et le destin amer de Jean-Pierre Henry, auteur de quinze volumes autobiographiques dont un seul a été publié.

 

Luc Weibel rappelle ses origines et, dans la foulée, révèle à nouveau tout un pan de la petite histoire genevoise, très liée à une sorte de guerre de religion qui ne dirait pas son nom :

 

Jean-Pierre est né en 1814 à Meyrin, petit village français que le Congrès de Vienne a décidé d’annexer au canton de Genève, de même que toute une série de communes françaises et savoyardes. La cité calviniste accueille sans enthousiasme ces nouveaux compatriotes, et Jean-Pierre ne se fait pas faute de le rappeler : l’hôpital, gratuit pour les protestants, sera payant pour les catholiques. (...) Ce Meyrin paysan, si loin de la Genève des Eynard et des Pictect de Rochemont, est encore plus loin du nôtre, coincé entre son CERN, son aéroport, ses voies-express et ses cités-dortoirs. (...) Comme il est doué pour l’école, il apprend le latin chez le vieux curé qu’il suivra plus tard dans sa retraite, à Saint-Gingolph.

 

Jean-Pierre Henry, catholique de Genève, sera l’auteur d’un Journal magnifiquement écrit, et observé : il n’y a pas seulement la qualité d’un style, il y a aussi la profondeur de l’introspection, l’intelligence du regard et la conscience aigüe et amère de sa condition sociale dans une existence de précepteur, en Autriche,  au service de maîtres successifs  – et de maîtresses dans tous les sens du terme – sur qui il porte un regard lucide et cruel que son écriture rend parfaitement :

 

Il est bien triste en ce monde d’être pauvre, on ne peut compter sur l’amitié de personne ; l’éducation que j’ai reçue m’assimile quant aux manières et aux habitudes aux grands et aux riches ; mais je n’ai pas encore rencontré parmi eux les attentions que l’on se doit réciproquement entre amis ; le dirai-je, les riches retranchent toujours derrière leur argent et si vous passez les limites de ce retranchement vous êtes aussitôt hors de leur amitié ; il n’y a qu’une soumission souvent vile et toujours humiliante qui puisse vous maintenir dans leurs bonnes grâces. J’avais cru après 16 ans de connaissances que les dames de Walchen avaient de l’amitié pour moi, ô Dieu, combien j’étais loin du compte !

 

Il fera plusieurs allers-retours entre Genève et l’Autriche, sans jamais se sentir bien nulle part, comme beaucoup d’émigrés qui, revenant au pays, ne retrouvent plus celui qu’ils ont quitté tout en n’ayant pas non plus des liens assez fort dans leur nouveau lieu de vie, l’alternance des deux créant une sorte de passage constant entre deux réalités dont on perçoit la construction - l’artificialité ? –, rendant difficile par là-même le sentiment d’appartenance.

 

Tant l’écriture que le témoignage de Jean-Pierre Henry mériteraient de faire l’objet d’une publication et c’est tout le mérite de Luc Weibel de le faire revivre dans ce livre et de lui rendre justice.

 

EXTRAIT

 

Que dirais-je maintenant de Genève ? pas grand-chose. À part ma visite à Meyrin je n’allai nulle part, je ne vis pas une personne un peu instruite et, retenu par mon esprit d’économie, je n’allai qu’une seule fois au café du Nord pour lire des gazettes. – Ce qui surprend le plus après avoir habité longtemps les pays étrangers c’est de se trouver dans une ville relativement assez grande, sans garnison. Une chose encore choque singulièrement la vue, c’est l’aspect de la blouse ; elle donne aux villes françaises un air de vulgarité que n’ont pas les villes allemandes. – Après ces onze ans cependant Genève s’était un peu embelli : le Pont du Mont-Blanc, que je ne connaissais pas encore, ferait par sa longueur, sa largeur et la beauté de sa construction honneur à une plus grande ville ; il va du Jardin des Alpes près de l’Hôtel de la Paix au Jardin Anglais vis-à-vis de l’Hôtel de la Métropole. Le Jardin Anglais lui-même avait été considérablement agrandi. Parmi les constructions nouvelles, je remarquai une église russe sur les Tranchées dans le style connu des orthodoxes, une synagogue derrière la Corraterie ; le Temple des Francs-Maçons route de Carouge en style grec avait changé de destination et il était presque comique de voir suspendue entre ses colonnes l’enseigne d’un brasseur ; le nouveau théâtre des Variétés à Saint-Gervais ne s’était pas soutenu non plus et la troupe s’était logée dans une brasserie route de Carouge, où elle faisait les meilleures affaires en spéculant sur la soif de la classe ouvrière ; le palais électoral route de Carouge, le nouveau bâtiment de la Poste quai du Rhône ; mais rien n’égalait la beauté des édifices ou plutôt des palais de riches particuliers sur le terrain des Tranchées, bâtis en pierre de taille ; ils étonnaient autant par leur masse que par leur belle architecture ; il n’y en avait pas deux ou trois, mais des rues entières ! – La distance de Genève à Carouge se trouvait maintenant entièrement bordée de maisons, et le nom de route de Carouge était devenu un anachronisme, le peuple s’en servait encore, mais l’écriteau du carrefour l’avait changé en celui de rue de Carouge. Un tramway (omnibus américain) reliait Genève à Carouge, un autre reliait Genève à Chêne... »

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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09/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : Charles Rosselet (1997)

Charles Rosselet (1893-1946)  (Genève : Collège du Travail, 1997), ce n’est pas seulement la biographie de ce politicien à l’origine du Parti Socialiste genevois, c’est surtout l’histoire passionnante et mouvementée de la gauche en Suisse et à Genève au XXe siècle que l’écrivain Luc Weibel retrace brillamment, avec le talent et l’attention aux êtres qu’on lui connaît :

 

C’est ainsi que je découvris avec plaisir les origines neuchâteloises de Charles Rosselet, ses engagements syndicalistes, et surtout ce qui devait faire l’essentiel de son action. Membre du Parti socialiste genevois aux côtés de Léon Nicole, il n’eut de cesse de contrer ce démagogue brouillon, adepte de la manière forte et admirateur de l’Union soviétique. Face à un socialisme proche du communisme, Rosselet incarnait une gauche modérée, qui refusait de sacrifier la démocratie sur l’autel de la révolution. (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021)

 

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Par sa manière de raconter la vie de cet « homme de raison au ‘temps des passions’ » – c’est le sous-titre du livre – Luc Weibel rejoint ses magnifiques   Pipes de terre et Pipes de porcelaine (Carouge-Genève : Zoé, 1978) et Louise (Carouge-Genève : Zoé, 1986) où, fidèle à sa sensibilité de gauche et à sa sensibilité tout court, il évoquait de l’intérieur les terribles conditions de vie de toute une partie de la population ouvrière et domestique à Genève.

 

LA JEUNESSE D’UN POLITIQUE

 

La comparaison n’est pas fortuite, d’abord parce que dans ces trois livres, Luc Weibel retrace l’évolution des conditions sociales en Suisse pour les citoyens tout en bas de l’échelle et ce qu’il a fallu faire pour obtenir des autorités qu’elles se décident enfin à améliorer leur sort par des mesures telles que la rente vieillesse, la protection des travailleurs ou encore l’assurance chômage.

 

Ensuite parce que pour ces trois destins, l’auteur est parti d’un récit de vie qu’on lui a confié et qu’il s’est chargé de mettre en valeur par l’écriture. Pour Charles Rosselet, au lieu d’un enregistrement sur cassette c’est une demande de Charles Magnin, petit-fils de Charles Rosselet, qui met à la disposition de l’auteur toute une documentation, photographies comprises, qui figurent dans le livre.

 

On reconnaît tout de suite la patte littéraire et l’attention sociale de Luc Weibel dans le magnifique chapitre consacré à l’enfance et à l’adolescence de Charles Rosselet, socialiste genevois né à Fleurier, dans le canton de Neuchâtel :

 

Nous savons que l’enfant est bon élève, qu’il accomplit régulièrement sa scolarité, fréquentant l’école secondaire jusqu’à l’âge de 14 ans, puis qu’il entre comme « apprenti » chez l’avocat P., dont la maison était voisine de celle des Jequier – « une belle maison de maître avec un perron et des escaliers qui montaient de chaque côté », raconte Marie-Madeleine Magnin. Charles manifeste le désir de s’instruire. « Je voudrais étudier. Prêtez-moi des livres, j’apprendrai tout seul », dit-il à son patron, un peu sceptique sur ses dons et qui – le jeune homme avait-il marqué quelque intérêt pour le barreau – n’avait pas hésité à le décourager : « Tu ne sauras jamais dire trois mots en public. » Beau début pour un futur orateur. Charles s’en souviendra. De fait, il n’a guère le temps d’apprendre le droit. Mme P. voit en lui une sorte de factotum, ou plutôt d’aide-valet, propre à la seconder dans la tenue du ménage. « Encore maintenant, racontait Charles Rosselet, se souvenant de cet « apprentissage », je saurais ‘couler la lessive’ » (la vraie, celle qui se fait avec des cendres).

 

QUAND GENÈVE BRÛLAIT

 

On reconnaît aussi sa manière dans la façon brillante de synthétiser ce pan de l’histoire politique et sociale genevoise et suisse qui a vu s’affronter – le mot n’est pas trop fort – deux frères ennemis : le modéré Charles Rosselet et le flamboyant Léon Nicole, tous deux socialistes au départ.

 

Luc Weibel le rappelle dans son introduction (« Pourquoi Rosselet ? ») :

 

Beaucoup de Suisses – dans un pays qui vivait à l’heure de la « paix du travail », du consensus, de la « formule magique » qui unit dans leurs tâches de gestion les grands partis gouvernementaux – découvrent avec une sorte de nostalgie qu’il fut un temps où les ouvriers faisaient grève, où les manifestations de rue étaient fréquentes, où les masses vibraient à des discours révolutionnaires, où les parlements retentissaient d’apostrophes et d’invectives.

 

On se rappellera de la manifestation dirigée par Léon Nicole en 1932 contre une réunion du fasciste genevois Géo Oltramare et qui sera violemment réprimée par l’armée suisse (13 morts et 65 blessés).

 

Le désaccord de Rosselet et d’une partie des socialistes genevois lorsqu’en 1939 Léon Nicole justifie le pacte germano-soviétique sera à la genèse du Parti socialiste genevois tel qu’il existe aujourd’hui, alors que Léon Nicole – qui, pendant les années de guerre sera correspondant en Suisse de l’agence soviétique Tass – deviendra président du Parti communiste suisse, le Parti du Travail, fondé en 1944.

 

LE DIRE C’EST BIEN, LE FAIRE C’EST MIEUX

 

On ne peut s’empêcher de penser qu’au-delà des différences idéologiques, il y avait une différence sociale entre ces deux frères ennemis : d’un côté, l’aîné le Vaudois Léon Nicole, né en 1887 à Montcherand, étudie à l’École d’administration de Saint-Gall puis devient fonctionnaire aux PTT pendant 14 ans avant d’entamer une carrière politique qui en fait une sorte d’apparatchik, alors que dans le même temps Charles Rosselet, de 6 ans son cadet et d’origine neuchâteloise, n’a pas pu faire d’études, a travaillé comme ouvrier au creusement du Tunnel du Mont-d’Or, entre Vallorbe et Frasnes, et a fait une carrière politique tout en travaillant dans l’économie privée :

 

Je tentai de mettre de l’ordre dans l’écheveau des querelles genevoises des années 1920 à 1946, et au passage, je me plus à dépeindre en Rosselet un chef d’entreprise, patron de ces Imprimeries populaires dont il fit une entreprise florissante. (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021)

 

Les deux hommes ont été des élus : Léon Nicole a été Député au Grand Conseil genevois, Conseiller national, Conseiller d’État et Président du gouvernement quand Charles Rosselet a été Conseiller communal et Conseiller d’État.

 

De Léon Nicole, c’est la carrière flamboyante de l’idéologue et du tribun qu’on retient.

 

Côté Charles Rosselet, un des artisans de la réglementation des heures de travail, de la protection des travailleurs et de la loi cantonale à l’origine de l’assurance chômage obligatoire, c’est l’action sociale qui prime, plus discrète mais bien plus concrète et utile pour la partie défavorisée de la population, et c’est tout à son honneur.

 

Ce livre et ce très beau portrait viennent aussi nous le rappeler opportunément : en ces temps difficiles pour un pourcentage de plus en plus important de la population suisse – on parle de 15% à 20% de personnes pauvres dont les droits et les intérêts ne sont pas défendus par un parti socialiste trop embourgeoisé – ne faudrait-il pas remettre à sa juste place la partie « socialiste » de sa raison sociale ?

 

EXTRAIT

 

L’interdiction du Parti communiste ayant été adoptée par le Grand Conseil, puis approuvée par le suffrage populaire, Rosselet quitte donc le parlement cantonal. Comme il l’avait prévu, les communistes adhèrent tous au Parti socialiste genevois, et y renforcent la tendance autoritaire. Sa position est de plus en plus inconfortable, comme celle d’André Oltramare, qui se consacre à aider l’Espagne républicaine. Les événements internationaux vont se charger de résoudre la crise. Le 23 août 1939, Staline conclut avec Hitler un pacte de non-agression, prélude à l’invasion de la Pologne et à son partage de fait entre l’Allemagne et L’URSS. Comment Nicole, inconditionnel de Staline, et qui revient précisément d’un voyage au pays des Soviets, va-t-il réagir ? Alors que les partis et la presse socialistes du monde entier condamnent le pacte, Le Travail entreprend de le justifier. Pour Nicole – et il maintiendra cette ligne dans les mois et les années qui suivent – la gauche ne doit pas se tromper de cible. Le véritable ennemi de la classe ouvrière n’est pas à Berlin, mais à Londres et à Paris. Il n’est pas question de défendre le capitalisme anglais ou français, et il faut continuer à défendre l’Union soviétique, patrie des travailleurs. Quant à l’Allemagne naguère sévèrement condamnée par Nicole – elle a droit à une certaine indulgence. « L’Allemagne a rompu sur bien des points avec le capitalisme », écrit Le Travail, le 28 septembre 1939. Contenue par la Russie, elle va se transformer dans un sens prolétarien. De toute manière, sa position s’explique par l’injustice du Traité de Versailles, qui lui a été imposé par les vainqueurs de 1919. Ces thèses du Travail ne passeront pas inaperçues outre-Rhin, et il semble – c’est du moins ce que devait affirmer Rosselet au Grand Conseil, le 6 novembre 1945 – qu’elles furent utilisées par la propagande allemande.

Cette fois le Parti socialiste suisse, qui jusque-là tolérait les incartades de Nicole comme une particularité du socialisme welche, trouve qu’il va trop loin. Il prononce l’exclusion du leader genevois et retire au Travail la qualité d’organe du Parti socialiste. Le Parti socialiste genevois faisant bloc autour de son chef, il est exclu en bloc du Parti Socialiste Suisse. À l’assemblée des délégués genevois, seules deux voix s’étaient élevées contre les positions de Nicole : celle de Charles Rosselet et d’André Oltramare. Ce sont ces deux opposants qui vont se charger d’abord de clarifier la situation, puis de créer à Genève une nouvelle section du Parti socialiste suisse baptisée « Parti socialiste de Genève, section reconnue du Parti socialiste suisse ».

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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08/05/2022
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Luc Weibel dans le texte : Le Monument (1994)

Dire que Le Monument (Carouge-Genève : Zoé, 1994) de Luc Weibel est un de ces ouvrages essentiels pour comprendre Genève est une lapalissade : à travers l’histoire et surtout le déchiffrage en détail du Mur des Réformateurs, cet icone de la Rome protestante, c’est bien l’idéologie religieuse et politique genevoise du début du XXe siècle que Luc Weibel décrit et décrypte dans sa dimension locale et internationale.

 

Mais prendre Le Monument de Luc Weibel pour une simple monographie sur un des symboles de la Genève calviniste serait passer à côté d’un très beau livre – illustré en élégant noir et blanc par le grand photographe genevois Jean Mohr  (1925-2018) – et surtout d’un livre magnifiquement littéraire.

 

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Les éditions du Mercure de France ne s’y sont d’ailleurs pas trompés, qui, pour Le Goût de Genève (Paris : 2006), la version genevoise de leur célèbre série d’anthologies littéraires, ont justement sélectionné « Les Promenades » un passage extrait du début du Monument de Luc Weibel, avec ses réminiscences autobiographiques qui rappellent, dans leur style, La Modification de Michel Butor :

 

Vous étiez enfermé dans le lacis de ruelles obscures, vous butiez sans cesse sur des concitoyens curieux et fureteurs, certes, mais il suffisait de quelques pas, et vous accédiez à de superbes terrasses : du haut de ces murailles, vous considériez avec ravissement la campagne environnante, le tracé des chemins, les carrioles qui y progressaient, la démarche lente des hommes, plus vive des femmes portant le pot de lait sur leur tête, tout ce que des graveurs habiles ont fixé pour notre plus grand bonheur. (...)

Il y a des poètes – et des peintres – parmi les Genevois, mais ils sont rares. Nos théologiens se feront observateurs, savants, et s’ils regardent, c’est pour aussitôt mesurer, noter, comptabiliser. Il n’importe. Cette ouverture fut belle : on voulut savoir et non seulement croire, on ouvrit le grand livre de la Nature, et l’on scruta l’éclat multiple des Phénomènes. De cette conversion témoigne ici un modeste édifice : l’Observatoire qu’on y avait construit à la fin du XVIIIe. (...) L’Observatoire, qui trônait au haut de la Demi-Lune, un beau jour, disparut. On voulut y faire – chaque époque a les monuments qu’elle mérite – un parking souterrain. Surprise : pour le coup le bon peuple s’indigna. (...) La promenade s’ornait d’un hêtre pourpre à la couronne majestueuse. Le parking exigeait sa disparition. Il se passa cette chose merveilleuse : un peuple se mobilisant pour sauver un arbre.

 

LE MONUMENT C’EST MOI

 

La dimension autobiographique du livre ne s’arrête pas là. Dans L’Écrivain en herbe (inédit, 2021) Luc Weibel raconte les coulisses de l’écriture du Monument:

 

À une certaine époque, j’allais travailler au cabinet des manuscrits de la Bibliothèque Publique Universitaire de Genève,  au rez-de-chaussée du bâtiment. (...) Feuilletant le catalogue des manuscrits, j’étais tombé sur les lettres de mon grand-père Charles Borgeaud à propos du Monument de la Réformation. C’était renouer avec une saga familiale, puisque mon enfance et ma jeunesse avaient été bercées par le souvenir de cette vaste entreprise, à laquelle mon cœur était d’autant plus attaché qu’à l’époque le monument était mal aimé des Genevois, prompts à l’asperger de minium par les nuits d’hiver...

 

Il faut dire qu’avant, quand on pensait Genève, on pensait d’abord jet d’eau. Dans un deuxième temps, on pensait aussi ONU, CICR et, pour beaucoup, l’Hôtel Cornavin, juste à côté de la gare, à cause de sa vitrine et du Tintin et Milou qui y trônent.

 

Aujourd’hui, il faut encore rajouter à cette liste éclectique cet imposant et presque stalinien Mur des Réformateurs collé sur l’ancienne muraille côté Parc des Bastions et donnant sur l’Université.

 

Luc Weibel le signale, les Genevois avaient voulu l’oublier, mais il est revenu en force depuis quelques années.

 

QUAND GENÈVE FAIT LE MUR

 

Dans son gigantisme réaliste-socialiste protestant, c’est comme une sorte de Mont Rushmore dont les visages sculptés de quatre présidents américains seraient remplacés par les énormes statues hiératiques et en pied (on pense aux Pharaons  de Louxor ou d’Abou Simbel) de quatre grands Réformateurs – Guillaume Farel, Jean Calvin, Théodore de Bèze et John Knox – qui, depuis Genève, ont offert au monde la lumière après les ténèbres.

 

« Post tenebras lux » comme c’est gravé pour que nul n’en ignore, en particulier les catholiques, qui sont les premiers visés (on n’est pas la Rome protestante pour rien).

 

Il n’y a pas que le jet d’eau de la rade qui jaillit comme la Vérité jaillit du puits pour éclairer le monde façon Statue de la Liberté newyorkaise, car en effet, quoi de plus symbolique de l’orgueil calviniste genevois que ce Mur des Réformateurs qui, par son nom solennel, fait écho au Mur des Lamentations de Jérusalem ?

 

Dans ce livre passionnant, on revient sur l’origine du monument, notamment à cause de Jean Calvin, figure très controversée s’il en est :

 

Au XIXe siècle, l’historien Galiffe montre en Calvin un tyran qui, par des méthodes dignes des dictatures modernes, impose son pouvoir et surtout ses hommes, en éliminant toute opposition, à commencer par celle des « patriotes » genevois. Et quand il sera question d’élever un monument au Réformateur, certaines protestations se font jour, au nom de la liberté de conscience qu’il avait si ouvertement bafouée. Un nom sera alors dans tous les esprits : celui de Michel Servet.

 

GÉOPOLITIQUE DE LA FOI

 

C’est le grand-père maternel de Luc Weibel, Charles Borgeaud (1861-1940), qui est à l’origine de ce projet pharaonique dans tous les sens du terme. Professeur de droit et d’histoire, il est aussi l’auteur d’une Histoire de l’Université et, bien que Vaudois d’origine, c’est une personnalité incontournable de la Genève politique et culturelle de son époque, dont il se fait le représentant et le défenseur, en Suisse comme à l’étranger.

 

L’ambition de Charles Borgeaud est de faire de ce monument, construit dès 1909 pour le 400e anniversaire de Jean Calvin et le 350e anniversaire de la fondation de l’Académie de Genève – la future Université de Genève – le symbole national et international de la grandeur religieuse, culturelle et politique de Genève :

 

« Tout naturellement », le Monument va s’inscrire dans le champ des recherches de Borgeaud sur les démocraties anglo-saxonnes, et le projet primé, en choisissant simplement d’adosser un certain nombre de statues et de bas-reliefs au « Mur des Réformateurs » déjà existant à l’est des Bastions, va concrétiser la vision prémonitoire de « Calvin au rempart » que proposait l’Histoire de l’Académie. Il situe d’abord, au centre de ce mur d’enceinte qui manifeste dans la pierre la volonté d’indépendance de la vieille cité, un « groupe central » de quatre personnages, regroupés autour de la date de 1559, qui offre l’avantage de n’être pas spécifiquement « religieuse » : c’est notamment la fondation des « Collège et Académie », donc la présentation du thème essentiel de « l’instruction publique », qui apparaît ici comme un des soucis premiers des Réformateurs, et qui est d’une actualité singulière en cette fin du XIXe siècle. C’est aussi l’indication discrète mais toute même claire que le véritable héritage de Calvin est à rechercher non du côté d’une « Église nationale » désormais assez fantomatique, mais bien d’une institution en pleine expansion : l’Université qui fait exactement face au Monument dans le parc des Bastions.

Aux côtés de Calvin figurent Farel le précurseur, mais surtout Théodore de Bèze le lieutenant, premier recteur de l’Académie et « père » de la souveraineté populaire, comme on va le voir. Le quatrième larron peut surprendre. Ce n’est pas Viret, le seul Réformateur « suisse romand »  – mais  on a compris que tel n’est pas l’horizon où se situe Charles Borgeaud. On préfère au sympathique Vaudois l’Écossais John Knox, ce qui marque bien l’importance qu’on entend donner à l’expansion anglo-saxonne des idées calviniennes.

 

Cette dimension anglo-saxonne n’est pas sans arrière-pensée économique, puisque pour financer son Mur, Charles Borgeaud organise une souscription internationale qui ressemble à une croisade protestante, sans grand succès, toutefois, puisque l’argent viendra surtout de l’élite locale :

 

(...) À cet égard, le geste du XVIe siècle, où la Genève calviniste s’appuyait sur l’aide d’États amis, est répété : la souscription internationale tentera d’intéresser les calvinistes du monde entier à l’érection du Monument. Avec un résultat mitigé. Les Anglo-Saxons, pièce maîtresse du dispositif, réagissent assez mollement. La contribution étrangère la plus importante (50 000 francs) viendra de la Hongrie, pays dont le régime quasi féodal venait démentir la réputation résolument « moderne » qu’on voulait faire au calvinisme. Pour le reste, Genève n’est plus en 1910 la petite cité aux abois que les Réformateurs soumettaient à leurs lois de fer : ses financiers contribueront généreusement aux frais (700 000 francs, dont 67% d’origine genevoise) du Mur à l’abri duquel leurs ancêtres avaient édifié leur fortune.

 

HARO SUR LE CATHO

 

Cette importance des Anglo-Saxons en lien avec la renommée que Charles Borgeaud veut assurer à ce monument au calvinisme - et à sa capitale mondiale – se révèle aussi dans deux autres figures représentées, en particulier celles de Roger Williams et d’Oliver Cromwell.

 

Charles Borgeaud s’en explique dans plusieurs lettres au sculpteur Bouchard où il insiste (lourdement) sur toute la symbolique qu’il veut y voir figurer.

 

Pour ce qui est du théologien et pasteur baptiste américain Roger Williams (1603-1684), il le verrait bien avec une hache, celle du squatter de la Nouvelle-Angleterre.

 

Le sculpteur lui préfère une pioche qui fait moins bourreau, ce qui plaît modérément à Borgeaud, qui trouve que « la pioche apparaît comme un attribut qui distrait le regard et ne serait pas compris du gros public. Elle empêcherait qu’on ait l’idée d’un chef d’État, ce serait extrêmement fâcheux, tout particulièrement pour les Américains. »

 

Roger Williams finira avec un gros bâton.

 

Quant à l’homme d’état Oliver Cromwell (1599-1658), Charles Borgeaud, fort de ses diplômes et de sa neutralité toute suisse, précise ses exigences quant au projet qui lui est soumis par Bouchard:

 

Pour l’historien éclairé et impartial, Cromwell est le fondateur de l’empire britannique. Il fut le plus puissant protecteur de la Réforme au XVIIe siècle. (...) Ce Cromwell me fait une impression très différente de celle que j’attendais. La note que vous m’avez demandée sur la dominante du personnage que nous désirons placer dans notre monument insistait sur le caractère du Protecteur puissant et fort, au physique comme au moral. Vous avez représenté le penseur appuyé il est vrai sur le glaive, mais le  penseur méditant une parole de sa bible qu’il tient entrouverte dans sa main droite. (...) Ne serait-il pas possible de redresser aussi cette tête, de bomber cette poitrine sous la cuirasse, de fortifier ce bras et cette main, de diriger les yeux en haut et de laisser de côté le livre ?

 

Cette insistance sur le côté martial du calvinisme est aussi liée au contexte de la Genève de Charles Borgeaud telle qu’il l’interprète, comme l’explique très bien Luc Weibel :

 

La Genève de Borgeaud est à majorité catholique. Il importe de contenir cet élément hétérogène, et comment mieux le faire qu’en compensant une infériorité numérique par le recours à la force symbolique de l’héritage historique ?

 

JE N’AI PAS LU LE LIVRE MAIS J’AI VU LE FILM

 

À noter qu’un documentaire dans lequel Luc Weibel intervient, a été inspiré par ce livre :

 

Le cinéaste Roland Pellarin a lu mon livre (quinze ans plus tard ?) et a décidé de l’intégrer dans un film qui raconterait la saga Boissonnas. Il n’a pas trouvé de financement et s’est rabattu sur un documentaire sur le Mur – très bien fait, avec une foule de documents nouveau, « Faire le Mur ». Il a réussi à y intégrer une séquence « Régis Debray », filmée à Paris... au Mur des Fédérés. (...) Depuis lors, « le Monument » est la source obligée de toute recherche future sur le sujet – y compris celle qui a donné lieu à une exposition à la Maison Tavel (avec publication à laquelle j’ai participé) (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

Réalisé tout récemment par ce cinéaste genevois, le titre définitif du film est devenu Le Mur : un retard en pierre (2016) et complète le livre sous l'angle visuel, apportant un point de vue très original, en particulier dans ce qui est révélé sur l’influence égyptienne – celle des pharaons – dans la conception du Monument, avec ses quatre grandes figures hiératiques et son petit Nil canalisé qui circule, rectiligne, aux pieds des Réformateurs.

 

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On assiste à la création du projet à travers les esquisses et les plans de ses deux architectes lausannois – Alphonse Laverrière (1872-1954), à qui l’on doit la Tour Métropole à Lausanne et Jean Taillens (1872-1963), architecte associé de la Gare de Lausanne –, ainsi que ceux de ses sculpteurs, Henri Bouchard (1975-1960), à qui l’on doit, entre autres, les Quatre allégories du Printemps qui ornent les Magasins Printemps à Paris, et Paul Landowski (1875-1961), auteur du célébrissime Christ rédempteur du Corcovado, à Rio.

 

LE ROMAN DE CHARLES BORGEAUD

 

Ce livre passionnant est aussi, en filigrane, le portrait du grand-père de l’auteur, de cette forte personnalité genevoise qu’a été Charles Borgeaud, à l’origine d’un rêve de pierre dont l’auteur parvient à nous faire comprendre tous les tenants et les aboutissants avec son talent d’écrivain et sa capacité de synthèse habituels:

 

Je combine la biographie de Charles Borgeaud, le récit des événements, tout un contexte sur les « monuments » du XIXe siècle. (...), l’évocation de la partie allemande du Monument, le Grand Electeur et son descendant Guillaume II. Charles Borgeaud, fasciné par l’empereur, comme l’était son fils dans le salon d’Onex, quand il nous avait montré le manuscrit du récit de la rencontre à la cathédrale de Berne. (L’Écrivain en herbe, inédit, 2021).

 

Justement, pour ceux qui douterait encore de la dimension littéraire de ce livre, impossible de ne pas citer l’extraordinaire passage sur la visite du Kaiser à la cathédrale de Berne le vendredi 6 septembre 1912 où l’écriture de Luc Weibel se mêle à celle de son grand-père pour ce qui constitue l’équivalent de la célèbre scène des « Comices agricoles » de Flaubert dans Madame Bovary.

 

Charles Borgeaud veut rencontrer l’Empereur Guillaume II en relation avec le Monument des Réformateurs, qui a un lien avec la dynastie prussienne (le Grand Électeur Frédéric-Guillaume de Brandebourg y est représenté dans un des bas-reliefs).

 

On remarquera dans ce passage l’admiration ambigüe et la fascination béate de ce démocrate protestant genevois pour le représentant d’une vieille dynastie impériale européenne. On a beau être calviniste, on en n’est pas moins mondain. On veut bien représenter dans la pierre la doctrine de Calvin et la grandeur de Genève, mais lois somptuaires ou pas, comment rester insensible à l’apparat et au faste du pouvoir temporel ?

 

EXTRAIT

 

On touche ici à un point important de l’histoire de Genève et de la Suisse, sur lequel Borgeaud et d’autres se sont toujours plus à insister : l’importance des relations personnelles avec de hauts personnages susceptibles d’exercer une influence bénéfique sur le destin de la petite République. Ces liens passent souvent, au XIXe siècle, par le « préceptorat », cette institution dont l’Europe française des cours faisait un champ d’action privilégié pour les jeunes Suisses romands. On connaît le rôle de Frédéric-César de la Harpe auprès du tsar Alexandre Ier , dont les effets se firent sentir en 1814, quand la Russie – cas assez notable – insista pour que la Suisse ne revienne pas entièrement à l’ancien régime, qu’elle conserve au moins l’apparence des acquis de la Révolution, en renonçant notamment à remettre le Pays de Vaud sous la tutelle de Berne... Un Genevois, Frédéric Sordet, fut précepteur dans la famille grand-ducale de Weimar, où il connut Goethe, à qui il fit voir les premières histoires en image de Rodolphe Töpffer. (...) La tradition se poursuit avec le Neuchâtelois Frédéric Godet, dont l’élève était le futur empereur Frédéric III, avec Humbert, grand ami des Saxe-Weimar.

(...) Borgeaud retrouve ses collègues, Gautier, Bouvier et Bordier dans le chœur de la cathédrale, là où on leur a dit d’attendre l’auguste visiteur, tandis que ‘le canon tonne au loin annonçant l’arrivée du train impérial’.

« À deux heures et demie le silence se fait. On attend. Nous sommes en ligne dans l’ordre des invitations, devant nos stalles, le chapeau à la main, en face de la nef immense, dans le jour tamisé. Un bourdon de cloches nous enveloppe, remplit la cathédrale de ses accords puissants. Au loin devant nous la place blanche, entrevue à travers le porche. Soudain, elle se couvre d’ombres qui passent, on perçoit le bruit des chevaux, des voitures et la grande porte s’obscurcit. Le clocher se tait. Quelque chose se passe sous le portail, la présentation des trois pasteurs du Münster. Nous tendons l’oreille, mais la distance est trop grande, aucun murmure ne nous arrive. Le silence pour nous est complet. Il dure quelques minutes, puis une voix nouvelle retentit. Cette fois c’est l’orgue qui nous avertit de l’arrivée de l’empereur et du président sous la voûte. Tout à l’heure les accents du vieux chant de l’Escalade Cé qué l’aino les accompagneront. C’est une attention inattendue, impressionnante pour nous au plus haut degré.

Le souverain, en uniforme gris et bleu, le bâton doré du commandement suprême à la main, et le magistrat, au chef tout blanc sur de larges épaules vêtues de noir, s’avancent lentement au centre de la nef, la tête et le regard en haut. Je sens qu’une émotion me gagne. Ils avancent toujours. Comme ils arrivent à la grande table de marbre noir qui sépare de la nef le chœur où nous sommes, nous nous inclinons. Alors M. de Claparède, sortant de la pénombre, s’interpose entre nous et la présentation, toute muette, se fait par gestes. Guillaume II tend la main à M. Lucien Gautier, puis à moi, à Bouvier et à M. Ami Bordier. Il a la poignée franche du soldat. J’ai serré moi aussi en carabinier. »

 

©Sergio Belluz, 2022, le journal vagabond (2022)

 

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06/05/2022
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