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NOTES DE LECTURE


Les livres cultes ne sont plus ce qu’ils étaient

Cherchant quoi lire avant de m’endormir, je tombe sur une édition de poche de The Catcher in the Rye de Salinger, en version originale (L’Attrape-cœurs en français), que j’avais lu il y a très longtemps et qui, apparemment, ne m’avait pas autant frappé que les millions de lecteurs (et de lectrices ?) qui en ont fait un best-seller mondial dans la catégorie « Roman jeunesse », un livre culte pour plusieurs générations, au même titre que Le Grand Meaulnes (1913) d’Alain-Fournier avant lui et la saga Harry Potter de Rowling plus près de nous.

 

J’ai vérifié : The Catcher in the Rye est paru en 1951. 

 

Je comprends mieux la fascination qu’a exercé longtemps ce petit roman : la narration est faite par un adolescent, et ce point de vue a dû toucher directement tous les adolescents américains de cette époque et au-delà.

 

Catcher in the rye.jpg

 

Il faut dire qu’aux États-Unis, le teenager est devenu, dans les années cinquante, une donnée sociologique, c’est à dire un nouveau consommateur, un nouveau segment de marché, un nouveau public-cible pour un capitalisme toujours en expansion.

 

C’est ce qui explique l’apparition de l’adolescence au cinéma, par exemple, avec des films destinés à ce public spécifique, entre les multiples comédies musicales avec Judy Garland et Mickey Rooney, les nanars sur la vie aventureuse de groupes d’ados ou encore Giant (1956) de George Stevens avec James Dean, l’archétype du teenager qui se cherche. Une sorte d’âge d’or ado qu’on peut parfaitement percevoir dans la reconstitution de ces années 50-60 par la comédie musicale Grease (1971) devenue film à succès en 1978, par American Graffiti (1973) de George Lucas tout comme par la célébrissime sitcom Happy Days (1974).

 

C’est aussi ce nouveau public-cible qui, plus tard, sera à l’origine de tas de comédies du réalisateur John Hughes avec la jeune rouquine Molly Ringwald, ainsi que de toute une série de films plus ou moins trashs autour du pucelage/dépucelage de quantités de jeunes héros et héroïnes, sans omettre le succès de films comme Carrie (1976) de Brian De Palma, qui se passe dans une High School, l’équivalent américain du lycée.

 

On n’oubliera pas non plus les productions Disney, avec sa fabrique de sitcoms doucereuses et artificielles ciblées sur les adolescents – le rire en boîte y est permanent et le jeu des acteurs caricatural pour ne pas dire factice – qui sont à l’origine de grandes vedettes mondiales qui, une fois finie l’adolescence et les séries nunuches, s’émancipent dans tous les sens du terme pour garder leur segment de marché : afin de casser leur image d’enfants sages et toucher un nouveau public-cible, on les sexualise à outrance dans des clips extrêmement racoleurs, et ce ne sont pas Britney Spears, Justin Timberlake ou Miley Cyrus, anciennes stars de l’Usine Disney, qui me contrediront.

 

UN TEEN NARRATEUR

 

Pour en revenir à The Catcher In The Rye, c’était un ton neuf à l’époque, avec quelque chose d’insolent qui a tout de suite plu dans ce narrateur adolescent dont l’écriture, dans sa fausse informalité, créée par des sortes de balises lexicales placées ça et là dans la phrase – je les mets en gras - , retranscrit littérairement, en jouant sur les registres, la langue informelle, très datée, dont les collégiens américains se servaient alors pour se différencier des parents qui, de toute façon, ne les comprenaient pas.

 

Le Mystère Salinger – pas d’interviews, pas de photos, et on ne sait pas grand chose de lui – a fait le reste.

 

En anglais, le roman commence par:

 

If you really want to hear about it, the first thing you’ll probably want to know is where I was born, and what my lousy childhood was like, and how my parents were occupied and all before they had me, and all that David Copperfield kind of crap, but I don’t feel like going into it. In the first place, that stuff bores me, and in the second place, my parents would have about two hemorrhages apiece if I told anything pretty personal about them. They’re quite touchy about anything like that, especially my father. They’re nice and all – I’m not saying that – but they’re also touchy as hell.

 

Ma traduction :

 

« Si ça vous intéresse vraiment, la première chose que vous vous demanderez c’est où je suis né et quel type de foutue enfance j’ai eue, et comment s’occupaient mes parents et tout ça avant de m’avoir, et tout ce genre de connerie à la David Copperfield, mais j’ai pas envie de me lancer là-dedans. Primo, ce genre de trucs ça m’ennuie, et secondo mes parents auraient deux hémorragies chacun si je racontais quoi que ce soit de vachement personnel sur eux. Ils sont plutôt soupe au lait sur un truc comme ça, surtout mon père. Ils sont gentils et tout ça – je dis pas – mais ils sont aussi sacrément soupe au lait. »

 

Plus loin, le narrateur parle de son école privée:

 

Anyway, it was the Saturday of the football game with Saxon Hall. The game with Saxon Hall was supposed to be a very big deal around Pencey. It was the last game of the year, and you were supposed to commit suicide or something if old Pencey didn’t win. I remember around three o’clock that afternoon I was standing way the hell up on top of Thomsen Hill, right next to this crazy cannon that was in the Revolutionary war and all.

 

Ma traduction :

 

« Bref, c’était le samedi du match de football avec Saxon Hall. Le match avec Saxon Hall était censé être un truc super important à Pencey. C’était le dernier match de l’année, et on était censé genre se suicider si le bon vieux Pencey ne gagnait pas. Je me rappelle que vers trois heures cet après-midi-là j’étais sur le foutu sommet de Thomsen Hill, juste à côté de ce canon débile utilisé dans la guerre de la Révolution et tout ça. »

 

LE CHAMP DE SEIGLE ET TOUT ÇA

 

Le titre original, The Catcher in the Rye vient d’une chanson mentionnée dans le livre.

 

C’est dans le chapitre seize, où le héros, Holden Caulfield, a abandonné sa Prep School – une école privée pour gosses de riches, l’équivalent américain d’une boîte à bachot – autour de Noël.

 

En fait, il en a été viré et se retrouve seul à New York, parce qu’il ne veut pas tout de suite rentrer chez lui. On suit ses errances et ses rencontres dans son long monologue adressé au lecteur :

 

It wasn’t as cold as it was the day before, but the sun still wasn’t out, and it wasn’t too nice for walking. But there was one nice thing. This family that you could tell just came out of some church were walking right in front of me – a father, a mother, and a little kid about six years old. They looked sort of poor. The father had on one of these pearl-grey hats that poor guys wear a lot when they want to look sharp. He and his wife were just walking along, talking, not paying attention to their kid. The kid was swell. He was walking in the street instead of on the sidewalk but right next to the kerb. He was making out like he was walking a very straight line, the way kids do, and the whole time he kept singing and humming. I got up closer so I could hear what he was singing. He was singing that song, ‘If a body catch a body coming through the rye’. He had a pretty little voice. He was just singing for the hell of it, you could tell. The cars zoomed by, brakes screeched all over the place, his parents paid no attention to him, and he kept on walking next to the kerb and singing ‘If a body catch a body coming through the rye’. It made me feel better. It made me feel not so depressed anymore.

 

Ma traduction :

 

« Il ne faisait pas si froid que le jour avant, mais le soleil n’était toujours pas apparu, et ce n’était pas très sympa pour se promener. Mais il y a eu un truc sympa. Cette famille qu’on pouvait voir qu’elle venait de sortir de l’église et qui marchait juste devant moi – un père, une mère, et un petit gosse d’environ six ans. Ils avaient l’air plutôt pauvres. Le père portait un de ces chapeaux gris perle que portent beaucoup les gars pauvres quand ils veulent avoir l’air bien mis. Lui et sa femme étaient juste en train de marcher, ils causaient, ils surveillaient pas leur gosse. Le gosse était super. Il marchait sur la route et pas sur le trottoir mais juste à côté de la marche. Il faisait comme si il était en train de marcher sur une corde raide, comme font les gosses, et il arrêtait pas de chanter et de fredonner. Je me suis rapproché pour entendre ce qu’il chantait. Il chantait cette chanson, ‘Si un corps arrête un corps qui sort d’un champ de seigle’. Il avait une jolie petite voix. Il chantait ça juste comme ça, on voyait bien. Les voitures passaient à ras, les freins crissaient dans tous les sens, ses parents ne s’occupaient absolument pas de lui, et il continuait à marcher le long du trottoir et à chanter ‘Si un corps arrête un corps qui sort d’un champ d’seigle’. Ça m’a fait me sentir moins déprimé du coup. »

 

LE TITRE? TOUT UN POÈME

 

Dans mon édition Penguin, c’est aux pages 179-180 qu’on apprend la vraie raison du titre The Catcher In the Rye, dans un passage où le narrateur, Holden Caulfield, s’adresse à sa soeur Phoebe :

 

You know that song “If a body catch a body comin’ through the rye” ? I’d like –

‘ It’s “If a body meet a body coming through the rye”! old Phoebe said. It’s a poem. By Robert Burns.’

She was right, though. It is ‘If a body meet a body coming through the rye’. I didn’t know it then, though.

‘I thought it was “If a body catch a body”, I said. ‘Anyway, I keep picturing all these little kids playing some game in this big field of rye and all. Thousands of little kids, and nobody’s around – nobody big, I mean – except me. And I’m standing on the edge of some crazy cliff. What I have to do, I have to catch everybody if they start to go over the cliff – I mean if they’re running and they don’t look where they’re going I have to come out from somewhere and catch them. That’s all I’d do all day. I’d just be the catcher in the rye and all. I know it’s crazy, but that’s the only thing I’d really like to be. I know it’s crazy.’

Old Phoebe didn’t say anything for a long time. Then, when she said something all she said was, ‘Daddy’s going to kill you.’”

 

Ma traduction :

 

« Tu sais, cette chanson ‘Si un corps attrape un corps qui sort d’un champ de seigle’ ? J’aimerais –

« C’est ‘Si un corps rencontre un corps qui sort d’un champ de seigle’ ! me dit ma vieille Phoebe. C’est un poème. De Robert Burns. »

Elle avait raison, donc. C’est bien ‘Si un corps rencontre un corps qui sort d’un champ de seigle’. Mais je ne le savais pas alors, donc.

« J’ai cru que c’était ‘Si un corps attrape un corps’, j’ai dit. « De toute façon, je continue à voir tous ces petits gosses en train de jouer une partie de quelque chose dans ce grand champ de seigle et tout ça. Des milliers de petits gosses, et il n’y a personne – pas de grands, je veux dire – sauf moi. Et je suis juste sur le bord d’une falaise débile. Ce que je dois faire, c’est que je dois attraper tout le monde s’ils commencent à s’approcher du bord de la falaise – je veux dire que s’ils sont en train de courir et  qu’ils ne regardent pas où ils vont je dois surgir de quelque part et les attraper. C’est ce que je ferais toute la journée. Je serais juste l’attrapeur du champ de seigle et tout ça. Je sais que c’est dingue, mais c’est la seule chose que j’aimerais être. Je sais que c’est dingue. »

Ma vieille Phoebe n’a rien dit pendant un bon moment. Et puis, quand elle a dit quelque chose, elle a dit : « Papa va te tuer. »

 

L'ATTRAPE-COEURS, UN ATTRAPE-NIGAUD?

 

À la relecture, j’ai de la peine à comprendre comment ce roman a pu être classé dans les cent meilleurs du XXe siècle. Je le trouve assez fabriqué, truqué même: si la chanson du gosse déjà évoquée dans le chapitre seize est reprise dans cette scène entre Holden Caulfield et sa sœur, c’est qu’il faut bien conclure et caser une explication pour qu’on puisse comprendre le sens du roman et faire le rapprochement entre la chanson et les rêvasseries du collégien, sa peur de grandir, son immense ennui, sa recherche de sens, son désespoir, peut-être, son vague à l’âme en tout cas, son blues, allons-y carrément.

 

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Or justement, cette chanson, l’élément-clé du roman – ce qu’on appellerait un révélateur en photographie – est introduite de manière artificielle : si la sœur du héros est une surdouée apparemment capable de corriger une citation d’un poète écossais du XVIIIe, on se demande bien comment un gosse de six ans d’une famille modeste de New York peut connaître et chantonner ces mêmes vers, ou alors le niveau scolaire newyorkais des années 50 était assez exceptionnel.

 

De même, dans la construction de l’histoire, les seules vraies péripéties sont uniquement dues aux diverse rencontres de cet ado le long de son périple – comme une Odyssée aux petits pieds, au final, Holden revient au luxueux duplex parental – qui permettent à Salinger de faire un portrait sarcastique (et vide, de mon point de vue) de camarades de classe, de professeurs, de chanteuses de cabaret, de prostituée, des personnages qui n’apportent strictement rien à l’histoire de cet adolescent.

 

Une autre possibilité, qui expliquerait avantageusement les incohérences du récit, serait de partir du postulat qu’on est dans un delirium tremens de l’adolescent narrateur. Il y a des points de ressemblance avec le côté errance-alcoolisée-en-quête-du-sens-de-la-vie-avec-tentation-suicidaire d’Under The Volcano (1947) de Malcolm Lowry, un roman tout aussi culte, mais parfaitement cohérent celui-là, et d’une construction extrêmement complexe, sans parler de sa narration, d’une richesse et d’une écriture autrement plus subtile.

 

On se dit surtout que The Catcher in the Rye, porté aux nues par plusieurs générations d’adolescents américains d’après-guerre qui se sont identifiés au rebelle Holden Caulfield, fils d’avocat, étudiant de boite à bachot de luxe et habitant un duplex dans le New York chic – on est loin de West Side Story – est d’abord et surtout un roman-culte pour plusieurs générations d’adolescents américains blancs de classe aisée, les mêmes qui, dans leurs quartiers ou leurs banlieues chics, et pour emmerder leurs parents tout en recevant un max d’argent de poche, font du rock, se biturent et fument de l’herbe avant de poursuivre leur existence en tant qu’adultes privilégiés...

 

D’où, pour moi, ce sentiment d’agacement pour ce récit un peu artificiel, cette histoire de fils à papa gâté qui peut se permettre de rater ses études et de faire passer ça pour une quête métaphysique.

 

©Sergio Belluz, 2021, le journal vagabond (2019).

 

Cet article est aussi paru dans le magazine en ligne  LE PASSE-MURAILLE à l'adresse directe:

 

https://www.revuelepassemuraille.ch/les-livres-cultes-ne-sont-plus-ce-quils-etaient/


06/04/2021
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Casanova en Suisse : demain, j’arrête les filles. Ou pas.

On ne le répétera jamais assez : par la grâce d’un style qui doit son charme à une personnalité, une éducation, une intelligence, une fantaisie, un goût, une sensualité et une gourmandise tout italiennes, et par ses étonnantes capacités d’adaptation et d’observations, le Vénitien Casanova est un des plus grands écrivains d’expression française.

 

Dans sa célèbre Histoire de ma vie, écrite directement en français – et que je recommande de lire dans l’excellente édition parue en trois volumes dans la collection Bouquins Laffont –, c’est toute une Europe libre et libertine qui est décrite par ce voyageur et séducteur incorrigible, et cet observateur hors pair.

 

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 Giacomo Casanova par son frère Francesco

 

Évidemment, en chemin pour l’Italie ou l’Autriche, il est passé plusieurs fois par la Suisse, notamment en 1760 où – un moment de blues vite passé, heureusement, sinon nous n’aurions pas ses Mémoires – il a eu la tentation de rentrer dans les ordres…

 

CASANOVA ENTRE DEUX BAISES

 

« Une heure après être sorti de la ville [Zurich], je me trouve entre plusieurs montagnes ; je me serais cru égaré, si je n'avais pas vu toujours des ornières, qui m'assuraient que ce chemin-là devait me conduire dans quelque endroit hospitalier. Je rencontrais à chaque quart d'heure des paysans ; mais je me faisais un plaisir de ne prendre d'eux aucune information.

 

Après avoir marché six heures à pas lents, je me suis vu tout d'un coup dans une grande plaine entre quatre montagnes. J'aperçois à ma gauche en belle perspective une grande église attenante à un grand bâtiment d'architecture régulière, qui invite les passants à y adresser leur pas. Je vois, m'y approchant, que ce ne pouvait être qu'un couvent, et je me réjouis d'être dans un canton catholique [Schwytz]. J'entre dans l'église ; je la vois superbe par les marbres et par les ornements des autels, et après avoir entendu la dernière messe, je vais dans la sacristie où je vois des moines bénédictins.

 

Un d'entre eux qu'à la croix qu'il portait sur la poitrine je prends pour l'abbé, me demande si je désire voir tout ce qu'il y avait de digne d'être vu dans le sanctuaire sans sortir de la balustrade ; je lui réponds qu'il me fera honneur et plaisir, et il vient lui-même accompagné de deux autres me faire voir des parements fort riches, des chasubles couvertes de grosses perles et des vases sacrés couverts de diamants et d'autres pierreries.

 

EINSIEDEDELN, UNE ÉGLISE SACRÉE PAR JÉSUS LUI-MÊME

 

Comprenant fort peu l'allemand et point du tout le patois suisse qui est à l'allemand comme le gênois à l'italien, je demande en latin à l'abbé si l'église était bâtie depuis longtemps, et il me narre en détail l'histoire, finissant par me dire que c'était la seule église qui avait été sacrée par J.-C. même en personne.

 

Il observe mon étonnement, et pour me convaincre qu'il ne me disait que la pure et simple vérité, il me conduit dans l'église, et il me montre sur la surface du marbre cinq marques concaves que les cinq doigts de J.-C. y avaient laissées lorsqu'il avait sacré l'église en personne. Il avait laissé ces marques pour que les mécréants ne pussent pas douter du miracle, et pour débarrasser le supérieur du soin qu'il devait avoir de faire venir l'évêque diocésain pour la sacrer.

 

Le même supérieur avait appris cette vérité par une divine révélation en songe qui lui disait en termes clairs de n'y plus penser, car l'église était divinitus consecrata et que c'était si vrai qu'il verrait dans le tel endroit de l'église les cinq concavités. Le supérieur y alla, les vit, et remercia le Seigneur. »

 

LA VIE DE MOINE EN SUISSE

 

Casanova poursuit, dans le chapitre suivant, intitulé, dans ce merveilleux style des titres de chapitre à rallonge :

 

Je prends la résolution de me faire moine. Je me confesse. Délai de quinze jours. Giustiniani capucin apostat. Je change d'idée ; ce qui m'y engage. Fredaine à l'auberge. Dîner avec l'abbé

 

« Cet abbé, enchanté de la docile attention avec laquelle j'avais écouté son fagot, me demanda où j'étais logé, et je lui ai répondu nulle part, car en arrivant de Zurick [sic] à pied j'étais entré dans l'église. Il joint alors ses mains et les élève en regardant en haut, comme pour remercier Dieu de m'avoir touché le cœur pour aller en pèlerinage porter là mes scélératesses, car à dire vrai, j'ai toujours eu l'air d'un grand pécheur. Il me dit qu'étant midi, je lui ferais honneur en allant manger la soupe avec lui, et j'ai accepté.

 

Je ne savais pas encore où j'étais, et je ne voulais pas le demander, bien aise de laisser croire que j'étais allé là en pèlerinage exprès pour expier mes crimes. Il me dit chemin faisant que ses religieux faisaient maigre, mais que je pourrais manger gras avec lui, puisqu'il avait obtenu un bref de Benoît XIV qui lui permettait de manger gras tous les jours avec trois convives. Je lui ai répondu que je participerai volontiers de son privilège.

 

L’ÂME ET L’ESTOMAC (ET INVERSEMENT)

 

D'abord entré dans son appartement il me montra le bref en cadre couvert d'une glace, qui était au-dessus de la tapisserie, vis-à-vis de la table, exposé à la lecture des curieux et des scrupuleux. N'y ayant que deux couverts, un domestique à livrée en mit vite un autre. - "Je dois avoir, me dit-il d'un air modeste, une chancellerie parce que, en qualité d'abbé de Notre-Dame d'Einsiedel [sic], je suis aussi prince du Saint-Empire romain." J'ai respiré. Je savais à la fin où je me trouvais, et j'en étais enchanté car j'avais lu et entendu parler de Notre-Dame des Ermites. C'était le Loretto d'en deçà des monts.

 

À table, l'abbé prince crut de pouvoir me demander de quel pays j'étais, si j'étais marié, et si je comptais de faire le tour de la Suisse, en m'offrant des lettres partout où je voudrais aller. Je lui ai répondu que j'étais vénitien et garçon, et que j'accepterais les lettres dont il voulait m'honorer après que je lui aurais dit qui j'étais dans une conférence que j'espérais d'avoir avec lui, où je lui communiquerais toutes les affaires qui regardaient ma conscience.

 

Voilà comme je me suis engagé à me confesser à lui sans en avoir eu la pensée avant l'instant. C'était ma marotte. Il me paraissait de ne faire que ce que Dieu voulait, lorsque j'exécutais une idée non préméditée tombée des nues. Après lui avoir ainsi dit assez clairement qu'il allait être mon confesseur, il me fit des discours pleins d'onction, qui ne m'ennuyaient pas pendant un dîner très délicat où entre autres il y avait des bécasses et des bécassines. »

 

ET PUIS NON, FINALEMENT

 

Heureusement pour nous, un peu après, Casanova se trouve à Soleure où il a un énième coup de foudre et où il remarque, tout émoustillé et lucide sur lui-même :

 

"Cet échantillon de ma bonne fortune me détermina à passer à Soleure tout le temps qui pourra m'être nécessaire à me rendre parfaitement heureux. Je me suis sur-le-champ décidé à louer une maison de campagne. Tout homme dans ma situation, né avec du coeur, aurait pris la même résolution.

 

Je voyais devant moi une beauté achevée que j'adorais, dont j'étais sûr de posséder le coeur, et que je n'avais qu'effleurée; j'avais de l'argent, et j'étais mon maître. Je trouvais cela beaucoup mieux raisonné que le projet de me faire moine à Einsidel [sic]."

 

On respire. Mais quel suspense !

 

©Sergio Belluz, 2020,  le journal vagabond (2020).

 

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 Giacomo Casanova par Anton Raphael Mengs

 

 

 

 


28/10/2020
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Louise de Vilmorin à l’œuvre

Délicieux moments passés, hors du temps, à retrouver et à écouter Louise de Vilmorin dans des portraits et des interviews radio : quelle voix, quelle diction, quel phrasé, quelle passion, quelle tristesse, quelle fantaisie, quel charme !

 

Ses inflexions, ses phrases châtiées, parsemées de mots plus populaires, son ton (qui m’a rappelé Sylvie Joly dans certains de ses personnages snobs), sa vivacité, ont quelque chose de terriblement séducteur.

 

 

Louise de Vilmorin - Une vie, une oeuvre: 1902 - 1969 (France Culture, 1994)

 

 

Une élégance du désespoir, une tristesse souriante, une manière d’écarter les nuages d’une boutade tout en ayant les yeux embués.

 

Ça m’a donné envie de la lire, et de relire ses Carnets, que j’avais lus il y a un moment, et que j’avais beaucoup aimés, déjà.

 

Dans les interviews sur elle, Jean Chalon, un des biographes de Louise de Vilmorin, parlait de sa correspondance, qui était comme une sorte de journal intime.

 

 Est-ce qu’elle existe, cette correspondance ? Est-ce qu’elle a été publiée ? Les extraits qui étaient lus étaient des merveilles d’écriture, de vie, d’observation, de formules très compactes et très drôles.

 

C’est quand même quelqu’un qui a correspondu avec Cocteau, Saint-Exupéry, Malraux et toute la crème d’une certaine intelligentsia joyeuse (rien à voir avec Breton ou Sartre).

 

QU'EST-CE QU'UNE OEUVRE?

 

Louise de Vilmorin, c’est comme un Jean Cocteau au féminin, sans une œuvre aussi conséquente...

 

...ou peut-être que si, mais sous d’autres formes, ses quelques romans, ses carnets, sa correspondance.

 

C’est toujours la même chose : le marché littéraire subdivise la production éditoriale en genres rentables (roman, roman jeunesse, « self-help ») et passe à côté de chefs-d’œuvre de langue et de littérature qui n’entrent dans aucune catégorie.

 

Il y a une virtuosité littéraire et linguistique chez Louise de Vilmorin, une maîtrise de la langue, une originalité, une inventivité incomparable.

 

Et quel charme !

 

©Sergio Belluz, 2019, le journal vagabond (2018)

 

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01/11/2019
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Chez Balzac, sans endettement pas de Comédie Humaine

C’est dans Le Père Goriot, roman central à toute La Comédie Humaine, que Balzac, à propos de Rastignac, évoque ces futilités, ces luxes indispensables à la jeunesse ambitieuse. 

 

Il en connaissait quelque chose :  en consommateur compulsif, Balzac s'est endetté à vie pour avoir tous ces attributs et ces babioles qu'il jugeait indispensables à l'image d'un écrivain.

 

C'est d'ailleurs à ça qu'on doit La Comédie Humaine, car pour obtenir toujours plus d'argent et rembourser ses dettes, il signait avec plusieurs éditeurs et devaient ensuite écrire en trois mois des énormes pavés comme Illusions perdues ou Splendeurs et Misères des Courtisanes publiés d’abord en feuilleton dans des revues, puis republiés (et à chaque fois remaniés) en livre.

 

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C’est passionnant de visiter la maison-musée de Balzac, Rue Raynouard, dans le seizième arrondissement de Paris. 

 

C'est le premier musée que je suis allé visiter à Paris la première fois que j'y suis allé, après avoir lu toute La Comédie Humaine avec passion, avec folie – quelques 120 romans et nouvelles –, sans compter les Lettres à l’Étrangère, la correspondance de Balzac avec Mme Hanska, son admiratrice et le grand amour de sa vie, une noble polonaise qui, une fois son mari mort, l'épousera, trois mois avant que Balzac meure d'épuisement.

 

Cette maison, avec sa double entrée - ou plutôt sa double sortie, il y en avait une qui lui permettait de fuir les créanciers (à cette époque, on finissait en prison pour dettes) –, m'avait profondément ému.

 

On y voyait quelques-unes des extravagances de ce formidable tempérament, ses gants jaunes d'écrivain mondain, sa canne avec pommeau d'émeraude...

 

Extravagances qui avaient aussi leur logique publicitaire : il s’agissait à la fois d’avoir l’allure du grand écrivain à succès, et de le faire croire aux éditeurs.

 

Un gros bluff, un coup de poker pour négocier de meilleurs contrats et, ainsi, rembourser plus vite des dettes qui ne cessaient de croître.

 

À quoi tiennent les choses.

 

©Sergio Belluz, 2019, le journal vagabond (2003).

 

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24/10/2019
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Paul Morand - Coco Chanel: même combat (et même verve)

Magnifique et virtuose, L’Allure de Chanel, ce récit que Paul Morand consacre à Coco Chanel et qui est comme un long monologue de la créatrice de mode, dont il rend parfaitement la manière de parler, les tournures – dans tous les sens du terme – le ton sec et péremptoire, et l’intelligence désabusée:

 

« Si j'ai su rendre autour de moi les gens heureux, je n'ai pas pour moi-même le sens du bonheur.

 

Le scandale me dérange.

 

J'ai diverses sortes de pruderies.

 

De même que je n'arrive pas à sortir de chez moi, je n'aime pas qu'on dérange mon monologue, je n'aime pas sortir de mes idées.

 

J'ai détesté qu'on mette de l'ordre dans mon désordre, ou dans mon esprit.

 

L'ordre est un phénomène subjectif.

 

Je déteste aussi les conseils, non parce que je suis têtue, mais au contraire parce que je suis influençable.

 

D'ailleurs les gens ne vous donnent que des jouets, des médecines ou des conseils qui sont bons pour eux.

 

Je n'aime pas non plus m'attacher, car dès que je tiens à quelqu'un, je suis lâche; or la lâcheté me déplaît.

 

Comme dit Colette, en citant Sido: « L'amour n'est pas un sentiment honorable. »

 

J'adore critiquer; le jour où je ne critiquerai plus, la vie pour moi sera finie. »

 

©Sergio Belluz, 2019, le journal vagabond (2006).

 

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23/10/2019
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Hommage à Edmund White, mémorialiste queer (5): ‘Inside A Pearl ’ (2009)

Inside A Pearl’, ce livre délicieux, en particulier pour les francophones n’a toujours pas été traduit en français et on se demande bien pourquoi, à moins que ce ne soit pour des questions légales, les personnes mentionnées par Edmund White, ou leurs héritiers, s’opposant peut-être à la publication du livre ?

 

Tout en s’amusant d'un certain regard américain sur les idiosyncrasies françaises, on y croise aussi du très beau linge et tout ce que la culture française de cette époque-là a suscité de personnalités, d’événements, de controverses : Kundera, Foucault, Defert, Guibert, Lindon, Barbedette, Bianciotti, Rinaldi, Matzneff, Hocquenghem, Kristeva, Sollers...

 

Cette fois c’est son long séjour dans le Paris des années 80 en tant que correspondant pour le magazine Vogue qu’Edmund White retrace dans ces nouveaux mémoires intitulés Inside A Pearl : My Years in Paris (London : Bloomsbury, 2014) qui, chronologiquement, fait suite à City Boy (Paris : Plon, 2010), ses mémoires newyorkaises des années 1960-1970.

 

BABAR ET LE TOUT PARIS

 

Il faut dire que White est entré de plain-pied dans tout ce qui comptait à Paris grâce à une amie, l’élégante Marie-Claude de Brunhoff, qui, en tant que critique littéraire pour L’Express, Le Monde et La Quinzaine Littéraire, prospectrice (« literary scout ») pour différentes maisons d’éditions et première femme du créateur de Babar, possédait un précieux carnet d’adresses, connaissait un peu tout le monde, avait ses entrées partout et parlait d’une voix enfumée qui faisait qu’au téléphone on la prenait pour Jeanne Moreau, ce qui ouvrait d’autres portes encore.

 

White en fait un portrait extrêmement précis, au moral comme au physique, et c’est toute une personnalité, toute une intelligence, toute une élégance, tout un charme qu’on retient, quelque chose qui ressemble beaucoup à cette grâce irrésistible qu’on perçoit dans les textes et les interviews de Louise de Vilmorin, par exemple.

 

Au physique :

 

« She wasn’t tall, but she held herself as she were. She had a white ivory cigarette holder into which she screwed one cigarette after another. (...) Marie-Claude was beautiful, with big, wide-awake eyes, a low voice, layers of pale clothes that billowed around her in floating panels, shoes that were immaculate and of a startling red. »

 

(Ma traduction): « Elle n’était pas très grande, mais elle se tenait comme si elle l’était. Elle avait un fume-cigarette en ivoire blanc dans lequel elle vissait une cigarette après l’autre. (...) Marie-Claude était magnifique, avec de grand yeux éveillés, une voix grave, des couches de vêtements clairs qui, tels des rubans, flottaient autour d’elle, des chaussures immaculées et de couleur rouge pétant. »

 

Au moral:

 

« She even had a very European way of being tired. She would say, « But we’re all terribly tired. Everyone is worn out.” It wasn’t clear if she meant that the troubled politics of recent weeks had exhausted everyone, or whether in these impoverished latter days everyone we knew had to work like coalminers to stay afloat. »

 

(Ma traduction): « Elle avait même une façon européenne d’être fatiguée. Elle disait, ‘ Mais on est tous terriblement fatigué. Tout le monde est éreinté.’ On ne savait pas si elle parlait de la politique un peu agitée des semaines précédentes, qui épuisait tout le monde, ou du fait qu’en cette période d’appauvrissement tous ceux que nous connaissions devaient travailler comme des ouvriers à la mine pour pouvoir surnager. »

 

Et classe jusqu’à la fin:

 

« Then one year her cancer, which had started in her breasts, came back. (...) “C’est bête,” she said, “so stupid”, almost as if it was a trick in bad taste that fate had pulled on her – or did she mean it was a bêtise that she’d committed?

 

I visited her later in the hospital. Though her hair had gone, she’d arranged some terrific turbans out of gaudy silks and satins tied with a flourish worthy of a maharani. She was gallant to the end. »

 

(Ma traduction): « Et puis une année son cancer, qui avait commencé au sein, a récidivé. (...) ‘C’est bête’, elle avait dit, ‘si stupide’, comme s’il s’agissait d’un tour de magie de mauvais goût que le destin lui avait fait – ou est-ce qu’elle voulait dire que c’était une bêtise de s’être fait avoir ?

 

Je lui avais rendu visite à l’hôpital, plus tard. Même sans cheveu, elle s’était fait des turbans extraordinaires avec des étoffes de soie et de satin tape-à-l’oeil nouées avec un art digne d’une maharani. Elle a été vaillante jusqu’au bout. »

 

PARLEZ-VOUS FRANÇAIS ?

 

Edmund White est évidemment tout de suite confronté aux subtilités du français qu’il doit apprendre au quart de tour (il avait bluffé pour avoir son contrat chez Vogue) :

 

« MC (Marie-Claude) had been so generous to me, inviting me to her table at least once a week, introducing me to le tout Paris, gently correcting my mistakes in French (“You go chez le dentiste, not au dentiste. You never wish someone a good evening, une bonne soirée – it sounds so vulgar. And you offer someone a drink, you don’t buy them one like you do in America.”) »

 

(Ma traduction): « MC (Marie-Claude) avait été si généreuse avec moi, m’invitant à sa table au moins une fois par semaine, me présentant le tout Paris, corrigeant mes erreurs de français (‘On va chez le dentiste, pas au dentiste. On ne souhaite jamais une bonne soirée à quelqu’un, ça fait vulgaire. Et on offre un verre, on ne paie pas des verres comme vous faites en Amérique.’) »

 

Il s’amuse à la fois de sa gaucherie linguistique, de l’importance que les Français accorde à leur langue, et des conventions bourgeoises :

 

« I remember once saying la mariage and a five-year-old had corrected me, « But it’s le mariage”. Quickly, her mother, blushing, whispered to the little girl, “Don’t correct Monsieur, He’s a professor. »

 

(Ma traduction) : « Je me souviens d’une foi où j’avais dit la mariage, et une petite de cinq ans m’avait corrigé, « Mais c’est le mariage ». Aussitôt, sa mère, rougissante, avait murmuré à la petite fille : « Ne corrige pas Monsieur, c’est un professeur. »

 

Pour pouvoir saisir plus facilement ce qu’on lui dit, il choisit ses amis, plutôt des femmes – « Les femmes, surtout celles de la bonne bourgeoisie, parlaient plus clairement que leurs équivalents mâles ou plus jeunes » – et apprend en passant toutes les tournures quelquefois très drôles pour éviter d’appeler un chat un chat :

 

« The concierge in our building often referred to my new partner Michael as my son (« votre fiston est déjà sorti”); older gay men called their companions their “nephews.” One time I was with Bernard when he ran into a tante (queen) who said, “Do you know my nephew?”

“Yes,” Bernard replied, “he was my nephew last year.” »

 

(Ma traduction): « Le concierge de notre immeuble parlait souvent de mon nouveau compagnon Michael comme de mon fils (« votre fiston est déjà sorti”); les gays plus agés appelaient ‘neveu’ leur compagnon plus jeune. Une fois, j’étais avec Bernard quand nous avons croisé une tante qui avait dit: ‘Est-ce que vous connaissez mon neveu?” ‘Oui,’ avait répondu Bernard, ‘l’année passée c’était le mien’. »

 

DES VACANCES... OU PAS

 

Au début, White, dans son mélange nuancé d’introspection, d’honnêteté intellectuelle, d’opportunisme et d’ambivalence, s’interroge sur ses motivations réelles pour ce séjour parisien :

 

« Sure, I’d won a Guggenheim and a small but regular contract with Vogue to write once month on cultural life. Right now, I was writing a piece about why Americans liked Proust so much. Back in America I’d worked around the clock heading the New York Institute for the Humanities and teaching writing at Columbia and New York University. I never seemed to have time for my own writing. When I was president of Gay Men’s Health Crisis, the biggest and oldest AIDS organization in the world, I hadn’t liked myself in the role of leader; I was power mad and tyrannical, much to my surprise, always ordering people to shut up and vote. And secretly I’d wanted the party to go on and thought that moving to Europe would give me a new lease on promiscuity. Paris was meant to be an AIDS holiday. After all, I was of the Stonewall generation, equating sexual freedom with freedom itself. But by 1984 many gay guys I knew were dying in Paris as well – there was no escaping the disease. »

 

(Ma traduction): « Bien sûr, j’avais obtenu une bourse Guggenheim et un petit contrat fixe avec Vogue pour un article mensuel sur la vie culturelle. En ce moment, j’écrivais un texte sur les raisons pour lesquelles les Américains appréciaient autant Proust. Aux États-Unis, j’avais travaillé comme un fou en tant que responsable du  New York Institute for the Humanities et j’enseignais l’écriture à l’Université de Columbia et à celle de New York.  Je ne trouvais pas de temps pour écrire. Quand j’étais président de la Gay Men’s Health Crisis, la plus grande et la plus ancienne des organisations anti-SIDA, je ne me sentais pas à l’aise dans ce rôle de leader, à ma grande surprise, j’étais devenu autoritaire et tyrannique, je leur intimais l’ordre de la boucler et de voter. Et, secrètement, je voulais continuer la fête et pensais qu’un séjour en Europe me donnerait une rallonge dans la débauche. Paris, ce devait être des vacances loin du SIDA. Après tout, j’étais de la génération Stonewall, pour qui la liberté sexuelle, c’était la liberté tout court. Mais dès 1984 de nombreux gays de mes connaissances étaient en train de mourir à Paris, aussi – impossible d’échapper à la maladie. »

 

MICHEL FOUCAULT

 

Edmund White fait un très beau et très touchant portrait de Michel Foucault, qu’il avait déjà eu l’occasion de connaître au New York Institute for the Humanities où le philosophe était venu accompagner son compagnon Daniel Defert invité pour un séminaire :

 

« Foucault spoke English through an act of will – I don’t think he’d ever studied it and he wasn’t worried by his very strong accent. I thought anyone as smart as he would of course speak English – or any other language he set his mind to. He was surrounded with beautiful ephebes such as Hervé Guibert, Mathieu Lindon, and Gilles Barbedette, but sexually his type was burly and macho. But he never thought the sexual identity of someone was all that revealing, and as his disciple I mustn’t pretend I’m saying something profound about him by talking about his kinkiness. He was both fiery and sweet, a rare combination of traits. He showed me that you can be passionately aggressive about advancing your views, arguing your position, but in the bosom of your friends mild and even humble, certainly sweet. (...) Toward the end of his life, Foucault thought the basis of morality after the death of God might be the ancient Greek aspiration to leave your life as a beautiful, burnished artifact. Certainly in his case his gift for friendship, his quick sympathy, his gift for paradox, his ability to admire left his image as a man, as en exemplary life, highly burnished. The people who said his promiscuity or his death from AIDS diminished him were just fools. »

 

(Ma traduction) : « Foucault parlait l’anglais par un acte de pure volonté – je crois qu’il ne l’avait jamais étudié et son fort accent n’était pas un sujet de préoccupation. Je pensais que quelqu’un d’aussi malin que lui parlerait forcément l’anglais – ou n’importe quelle autre langue s’il s’y mettait. Il était entouré de superbes éphèbes tels Hervé Guibert, Mathieu Lindon et Gilles Barbedette, pourtant d’un point de vue sexuel, sa préférence allait aux baraqués et aux machos. Mais il a toujours pensé que l’identité sexuelle n’était pas si significative que ça, et, en tant que disciple, je ne pense pas affirmer quelque chose de profond en parlant de ses préférences. Il était à la fois fougueux et tendre, une combinaison rare. Il m’avait démontré qu’on pouvait être passionnément agressif pour défendre ses opinions, ou pour affirmer une position, mais qu’auprès de ses amis on pouvait être réservé, et même humble, et vraiment doux. (...) Vers la fin de sa vie, Foucault pensait qu’après la disparition de Dieu, la base de la morale pourrait bien être l’aspiration des Grecs antiques à se dépouiller de sa vie comme on le ferait d’un magnifique outil usé jusqu’à la corde. En ce qui le concerne, c’est sûr que son dévouement pour l’amitié, son empathie, son don du paradoxe, sa capacité à admirer laisse l’image d’un homme qui est allé jusqu’au bout et d’une vie exemplaire pleinement vécue. Les gens qui ont affirmé que la débauche ou sa mort par le SIDA l’avaient diminué n’ont rien compris. »

 

LES ANNÉES SIDA

 

C’est qu’on est au tout début de l’épidémie du SIDA qui emportera Foucault quelques années plus tard. Lors d’une nouvelle rencontre à Paris, White évoque le sujet lors d’une conversation :

 

« Michel Foucault, for one, had welcomed me warmly during a brief visit in 1981, but he and Gilles Barbedette, a mutual friend and one of my first translators, had both laughed when I told them about this mysterious new disease that was killing gay men and blacks and addicts. “Oh no,” they said, “you’re so gullible. A disease that only kills gays and blacks and drug addicts? Why not child molesters, too? That’s too perfect !” They both died of AIDS, Foucault first, then Barbedette, I helped Foucault’s surviving partner, Daniel Defert, start up the French AIDS organization AIDES. »

 

(Ma traduction): « Michel Foucault, le premier, m’avait chaleureusement accueilli pendant une courte visite en 1981, mais lui et Gilles Barbedette, un ami commun et un de mes premiers traducteurs, avaient éclaté de rire quand je leur avais parlé de cette maladie mystérieuse qui tuait les gays, les Noirs et les drogués. « Oh non », ils me disaient, « tu es trop crédule. Une maladie qui ne tue que les gays, les Noirs et les drogués ? Pourquoi pas les pédophiles pendant qu’on y est ? C’est trop parfait ! » Les deux sont morts du SIDA, d’abord Foucault, puis Barbedette. J’ai aidé Daniel Defert, le compagnon de Foucault, à mettre sur pied AIDES, la version française d’AIDS. »

 

À ce propos, la description par Edmund White, lui-même séropositif, de son compagnon Herbert en phase terminale de SIDA, avec qui, sur sa demande, White fait un dernier voyage à Agadir où il mourra dans un hôpital de fortune, est un des passages les plus touchants et les plus poignants du livre.

 

Incapable de supporter la dureté d’un quelconque vêtement, Herbert ne porte plus que des djellabas. Il ne retient plus sa nourriture, vomit partout, et somnole la majeure partie du temps. Les deux se retrouvent à parcourir le désert en voiture dans une fuite en avant voulue par le mourant, dont le corps sera rapatrié plus tard, laissant White dans un choc, une souffrance et un désarroi terrible dont il mettra beaucoup de temps à se remettre.

 

LE TOUT-PARIS GAY (BIANCIOTTI, RINALDI, MATZNEFF, HOCQUENGHEM, SCHÉRER...)

 

Inside A Pearl évoque évidemment toute l’intelligentsia gay parisienne de l’époque, et notamment l’écrivain argentin Hector Bianciotti et le redoutable critique littéraire Angelo Rinaldi :

 

« Hector had begun to write in French, not Spanish, a few years previously. People said he was helped by his lover Angelo Rinaldi, a Corsican novelist and the extremely acerbic critic for L’Express. (...) I would often see Angelo, always grimacing, each time his hair a color never encountered in nature, headed to his chambre d’assignation on the Île Saint-Lois, usually in the company of a teenager he’d met at a gym during wrestling practice. »

 

(Ma traduction): « Quelques années auparavant, Hector avait commencé à écrire en français, pas en espagnol. Les gens disaient qu’il était aidé par son amant, Angelo Rinaldi, un romancier corse, et critique mordant pour L’Express. (...) Je voyais souvent Angelo, toujours grimaçant, avec à chaque fois une couleur de cheveux impossible à trouver dans la nature, se dirigeant à sa chambre d’assignation à l’Île Saint-Louis, accompagné, en général, par un adolescent qu’il avait rencontré à la gym, pendant l’entrainement de lutte libre. »

 

On y évoque aussi Gabriel Matzneff :

 

« Matzneff came from a White Russian family and started riding horses at age ten. He majored in classics and studied philosophy with Gilles Deleuze and Vladimir Jankélévitch. He became close to President Mitterrand, who wrote an article testifying to their friendship (imagine Bush or even Obama bearing witness to a friendship with an artist, much less a notorious pedophile). »

 

(Ma traduction): « Matzneff venait d’une famille de Russes Blancs et avait commencé l’équitation à dix ans. Il avait fait ses humanités et avait étudié la philosophie avec Gilles Deleuze et Vladimir Jankélévitch. Il était devenu proche du Président Mitterrand, qui avait écrit un article sur leur amitié (imaginez Bush ou même Obama témoignant de leur amitié pour un artiste, et un pédophile notoire qui plus est). »

 

... et Guy Hocquenghem:

 

« Hocquenghem was usually with René Schérer, his high school philosophy teacher whom he’d started having an affaire with when he was sixteen and Schérer was in his forties. Twenty years later, they were still close friends and they somewhat programmatically called themselves lovers. Schérer was yet another apologist for pedophilia. He was the younger brother of the filmmaker Éric Rohmer. »

 

(Ma traduction) : « Hocquenghem était en général en compagnie de René Schérer, son professeur de philosophie au lycée, avec qui il avait eu une histoire d’amour quand il avait seize ans alors que Schérer en avait dans les quarante et des poussières. Vingt ans plus tard, ils étaient encore proches et ils se définissaient, un peu de manière militante, comme des amants. Schérer était un autre apôtre de la pédophilie. C’était le frère cadet du cinéaste Éric Rohmer. »

 

HOUELLEBECQ OU LE CAMPING DANS L’ÉVOLUTION DES MOEURS

 

En observateur des moeurs, Edmund White relève certaines particularités françaises et leur impact sociologique et sexuel :

 

« I’ve always suspected these French campings were witness to the hottest teenage sex in the country. While the parents from France and Germany and Holland reclined in plastic and aluminum chairs or cooked wieners on the portable grill, the adolescent girls and boys ran off together, excited by a sudden lack of supervision and the randy exoticism of all this freedom and all these nationalities. In fact, the now middle-aged novelist Michel Houellebecq, author most famously of The Elementary Particles (Les Particules élémentaires), and the great white hope of the French novel, has explored in the bitterest terms the laxity of his parents’ generation – the soixante-huitards (sixty-eighters), with their sun-battered faces, receding hairlines, and gray ponytails (whose tents and trailers you see in campings all over France) – and he blames them for the moral fecklessness of his own generation. As Houellebecq recounts it, the campings were notorious wifes-swapping (échangiste) venues – and at least as he’d like to tell it, the reason for so many divorces and fractured families and fucked-up offspring in France. »

 

(Ma traduction) : « J’ai toujours pensé que ces campings français devaient être le terrain parfait et torride pour la vie sexuelle des adolescents. Pendant que les parents originaires de France, d’Allemagne, de Hollande se vautraient dans des chaises de plastique et d’aluminium, ou faisaient griller des saucisses sur un grill portable, les ados filles et garçons partaient ensemble, excités par cette soudaine absence de surveillance et par l’exotisme lubrique de cette liberté et de toutes ces nationalités. D’ailleurs Michel Houellebecq, le romancier aujourd’hui cinquantenaire, auteur célèbre de Les Particules élémentaires, et grand espoir blanc du roman à la française, a exploré en termes les plus amers le laxisme de la génération de ses parents – le soixante-huitards, visage marqué par le soleil, calvitie avancée, queue-de-cheval grise (celui dont on voit les tentes et les caravanes dans les campings partout en France) – et il lui met sur le dos la mentalité irresponsable de sa propre génération. Vus par Houellebecq, les campings étaient des lieux notoires d’échangisme – et, selon son point de vue, une des causes de nombreux divorces, de familles en lambeau et d’une génération suivante complètement larguée. »

 

JULIA KRISTEVA ET PHILIPPE SOLLERS

 

On aimera aussi les quelques coups de griffes bien sentis – et magnifiquement exprimés – d’Edmund White, qui, dans sa veine comparatiste entre les États-Unis et la France, évoque aussi le féminisme à densité variable de Julia Kristeva, qu’il a eu l’occasion de rencontrer à l’Île de Ré :

 

« She wore big barbaric jewelry and designer clothes and was a feminist only in America, at Columbia, where she often taught. In France, she was way beyond anything so primitive as feminism (too seventies) ! »

 

(Ma traduction) : « Elle portait de gros bijoux primitifs et des habits de marque et n’était féministe qu’en Amérique, à l’Université de Columbia. En France, elle était bien au-dessus de quelque chose d’aussi primitif que le féminisme (trop seventies) ! »

 

Quant à son mari Philippe Sollers, dont White relève la suffisance toute française à propos de tout et de rien, mais en particulier au sujet de Jean Genet (White est l’auteur d’un Jean Genet (1983) devenu une référence) –, il n’allait pas laisser passer la chose :

 

« When Genet’s The Balcony was presented at the Odéon, he participated in a colloque. Sollers’s stance was that he alone had actually read Genet and that everyone else was talking through his or her hat (I’d heard him adopt a similar strategy about Céline and Sade). If anyone dared to challenge him, he drew on his cigarette and exhaled a cloud of smoke, smiling all the while a big, mocking smile. »

 

(Ma traduction) : « Quand Le Balcon de Genet a été présenté à l’Odéon, il participait à un colloque. La position de Sollers c’était que lui seul avait vraiment lu Genet et que tous les autres disaient n’importe quoi (je l’avais vu adopter la même stratégie au sujet de Céline et de Sade). Si quiconque s’avisait de le contredire, il tirait sur sa cigarette et exhalait un nuage de fumée avec un grand sourire ironique. »

 

©Sergio Belluz, 2019, le journal vagabond (2019)

 

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23/08/2019
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Hommage à Edmund White, mémorialiste queer (4): ‘City Boy ’ (2009)

Pour qui veut connaître de l’intérieur le New York des années 60 et 70, le New York de la bohème littéraire et artistique gay mais pas toujours gaie, le New York du sexe, de l’alcool, des drogues de toutes sortes, de la débauche créative tous azimuts, le New York effervescent de Warhol, de Basquiat, de Susan Sontag, de Mapplethorpe, de Stonewall, de Greenwich Village et du début du disco, le New York de toute une génération de gens brillants décimés par le SIDA, impossible de ne pas lire avec délice, nostalgie et tristesse à la fois le City Boy : My Life in New York During the 1960’s and 1970’s (London : Bloomsbury, 2009, en français City Boy, Paris : Plon, 2010), les extraordinaires mémoires d’Edmund White à ce sujet.

 

On y retrouve tout son talent d’écrivain mémorialiste-chroniqueur-concierge et son écriture aux descriptions fidèles et cancanières à la fois, qu’il résume très bien en décrivant d’une phrase le style de toute une génération de poètes newyorkais (John Ashbery, Kenneth Koch, James Schuyler...) qui « louaient leur ville avec désinvolture, en haussant les épaules, mais en termes mystérieusement précis » (« hymning the city in the same casual, shrugging, but secretly precise terms. »).

 

Plus loin, il évoque avec émotion et drôlerie le style de son ami David Kalstone, universitaire, biographe et essayiste littéraire, spécialiste entre autres de la poétesse Elizabeth Bishop – « David had found a compelling middle path between gossipy narrative and academic close reading. » (« David avait trouvé un moyen terme irrésistible entre le commérage et l’étude académique poussée ») – qui s’applique parfaitement à la méthode White.

 

HUMOUR PROUSTIEN

 

Pleine d’un humour désinvolte toujours teinté d’une légère tristesse, la prose de White, son style, subtil et proustien dans ses circonvolutions, englobe parfaitement tous les détails d’une comédie humaine passée et brillante – et même clinquante sous bien des aspects – avec une causticité, voire une vacherie qui a l’art de remettre tout ce beau monde à sa juste place :

 

« It is difficult to convey the intensity and confusion in our minds back then in the sixties and early seventies as we tried to reconcile two incompatible tendencies – a dandified belief in the avant-garde with a utopian New Left dedication to social justice (...) What was shared by these two doctrines – the continuing (and endless) avant-garde and radical politics – was an opposition to the society around us, which we judged to be both philistine and selfish. »

 

(Ma traduction): « Il est difficile de transmettre toute l’intensité et toute la confusion des esprits de ces années soixante, début des années soixante-dix, où l’on essayait de réconcilier deux tendances incompatibles – une foi snobinarde dans l’avant-garde et un engagement utopique Nouvelle Gauche pour la justice sociale (...) Ce que ces deux doctrines exprimaient – la continuelle (et incessante) avant-garde et la radicalité –, c’était une prise de position contre la société dans laquelle nous vivions, que nous jugions à la fois béotienne et égoïste. »

 

RASTIGNAC À NEW YORK

 

White, à travers sa propre expérience, transcrit bien, avec sévérité et bienveillance, toutes les aspirations, naïves quelquefois, du jeune homme ambitieux et lettré qu’il était alors, sorte de Rastignac se faisant son chemin à New York, gravissant les échelons culturels, entrant dans les cercles littéraires dans l’espoir, un jour, d’en faire partie :

 

« As in so many situations in those days, I was the youngest and least well-known person at the the table, not silent but certainly mostly a listener. I longed for literary celebrity even as I saw with my own eyes how little happiness it brought. For me, I suppose, fame was a club one yearned to join, obsessing over it night and day until the moment one was admitted, and after that never thought about again. But with one difference: literary fame, unlike club membership, was something you could lose as quickly as you gained. Now, in my nearly half century of being “on the scene”, I’ve witnesssed so many reputation come and go. Who remembers William Goyen (though his House of Breath is still popular in France)? Or By Love Possessed, the former “literary bestseller” by James Gould Cozzens? Don Marquis and his beloved Archy and Mehitabel?»

 

(Ma traduction) « Comme souvent à cette époque, j’étais le plus jeune et le moins connu à la table, pas silencieux mais plutôt auditeur. Je rêvais d’une gloire littéraire alors même que je pouvais observer avec mes propres yeux le peu de bonheur que ça procurait. Pour moi, j’imagine que la célébrité était comme un club dans lequel il fallait absolument entrer, une obsession de chaque instant jusqu’à ce qu’on y soit admis, qu’on oubliait une fois qu’on en faisait partie. Avec une différence, toutefois : la gloire littéraire, au contraire d’une carte de membre d’un club, pouvait se perdre aussi rapidement qu’on l’avait obtenue. Aujourd’hui, à près de cinquante ans de présence « dans le milieu », j’ai vu tant de réputations naître et disparaître. Qui se rappelle de William Goyen (même si son House of Breath [La Maison d'haleine, Paris: Gallimard, 1982] est encore très connu en France) ? Ou de By Love Possessed, le « bestseller littéraire » de James Gould Cozzens ? De Don Marquis et son adulé Archy and Mehitabel ? »

 

JAMES MERRILL, LE DANTE DE NEW YORK

 

Du monde littéraire de cette époque, j’ai beaucoup aimé son portrait du célèbre poète James Merrill, auteur de The Changing Light at Sandover, qui se voulait rien de moins qu’une réponse à la Divine comédie de Dante :

 

« Whereas Dante wrote mostly about historical figures, Merrill lent a mythical dimension to his own friends, many of them otherwise unknown. This strategy of elevating one’s own experience had become more and more common since the collapse of a widely shared general culture (Proust is the star example of this new manner). Whereas Dante claimed he’s actually travelled into the afterlife and observed everything firsthand, Merrill communicated with his dead through the Ouija board, which all felt to me amateurish and “fun”, the Delphic oracle reduced to a parlor game. »

 

(Ma traduction: « Alors que Dante a surtout écrit sur des personnages historiques, Merrill a donné une dimension mythique à ses propres amis, la plupart inconnus par ailleurs. Cette stratégie de mettre en avant sa propre expérience était devenue de plus en plus commune depuis la disparition d’une culture générale partagée de tous (Proust en est l’exemple le plus célèbre). Là où Dante affirme qu’il a vraiment voyagé dans l’au-delà et qu’il a tout observé par lui-même, Merrill communiquait avec ses morts à travers une planche de Ouija, ce qui me semblait terriblement amateur et « sympa », l’oracle de Delphe devenant un jeu de société. »)

 

VLADIMIR NABOKOV : PEUT MIEUX FAIRE !

 

Impossible non plus, de ne pas s’amuser à son évocation de Vladimir Nabokov, avec qui White, qui travaillait alors à la Saturday Review de San Francisco, a eu l’occasion de collaborer sur un projet :

 

« He was my favourite living writer along with Christopher Isherwood. Different as Nabokov and Isherwood were from each other, both inspired me with a respect bordering on reverence and an excited anticipation for each new title. Nabokov was funny and wicked, baroque and heterosexual; Isherwood was sober and good and classical and gay.»

 

(Ma traduction) : « C’était mon écrivain vivant préféré avec Christopher Isherwood. Bien que différents l’un de l’autre, les deux m’inspiraient un respect à la limite de l’idolâtrie et une attente fébrile pour chaque nouvelle parution. Nabokov était drôle et méchant, baroque et hétérosexuel ; Isherwood était sobre et gentil et classique et gay. »

 

On apprend non seulement que Nabokov parlait l’anglais avec un accent pour le moins mélangé – « His a’s were long and English, his r’s rolled and Russian, his accent more French than anything else, at least to my untrained ears », « ses a étaient longs et anglais, ses r étaient roulés et russes, son accent plutôt français, du moins pour mes oreilles profanes » – mais qu’en plus son anglais écrit n’était pas parfait non plus, au grand embarras de White, forcé de réviser le texte :

 

« Nabokov’s mini-essay had minor mistakes in punctuation and even in diction. How did one edit Nabokov? My solution was to have the essay set exactly as he’d written it, mistakes and all, then to reset it in my corrected version. I messengered both versions to him with a short but polite letter explaining what I’d done. He wired back YOUR VERSION PERFECT. »

 

(Ma traduction) : « Le court texte de Nabokov contenait quelques petites fautes de ponctuation et même de diction. Comment est-ce qu’on corrige Nabokov ? Ma solution a été de garder le texte exactement comme il l’avait écrit, fautes comprises et de le reprendre dans une version corrigée par ma main. Je lui fis parvenir les deux versions accompagnée d’une courte note d’explication. VOTRE VERSION PARFAITE me télégraphia-t-il en retour. »

 

BORGES ET SES CALEÇONS

 

Enfin, comment ne pas s’amuser à l’évocation de Borges, invité à New York pour donner une conférence :

 

« He and his companion Maria Kodama (later his wife), had to fly first-class, of course, from Buenos Aires, and we arranged for them to stay in a beautiful NYU apartment looking down on Washington Square. The only drawback was lack of room service. Maria Kodama called me on a Sunday afternoon and asked: “who will wash out Borges’s underthings?” I thought to volunteer my own services but I was afraid of embarassing everyone. Finally I had to hire a maid at a hundred dollars an hour to go over there on sunday evening and wash out the distinguished panties. »

 

« Lui et sa compagne Maria Kodama (sa future épouse), devaient voyager depuis Buenos Aires en première classe, naturellement, et on s’était arrangé pour qu’ils séjournent dans un magnifique appartement de l’Université de New York avec vue sur Washington Square. Le seul problème, c’était l’absence de service de maison. Maria Kodama m’appela un dimanche après-midi pour me demander « qui allait laver les sous-vêtements de Borges ? » Je me serais volontiers porter volontaire mais craignait d’embarrasser tout le monde. Au final, je dus engager une femme de ménage à cent dollars l’heure pour qu’elle aille chez eux le dimanche soir pour laver les distinguées culottes. »

 

La littérature, c’est aussi une question de linge sale.

 

©Sergio Belluz, 2019, le journal vagabond (2019)

 

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22/08/2019
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