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Hommage à Edmund White, mémorialiste queer (1) : ‘Skinned Alive’ ('Écorché Vif', 1997)

Beaucoup de plaisir avec un ancien article des archives du Figaro au sujet du Voyage au bout de la nuit de Céline, dont je me suis lu quelques extraits à haute voix : quel texte magnifique !

 

Pas facile à trouver le bon ton, c’est une sorte d’incantation-imprécation, il ne faut ni tomber dans le véhément, ni l’édulcorer, trouver le juste milieu.

 

PROUST, ECRIVAIN JOURNALISTE

 

J’avais eu le même plaisir à lire, toujours à haute voix, un long article de Proust, paru dans Le Figaro en mars 1907, au sujet des « demoiselles du téléphone » :

 

« Nous n'avons, pour que ce miracle se renouvelle pour nous, qu'à approcher nos lèvres de la planchette magique et à appeler – quelquefois un peu longtemps, je veux bien –, les Vierges vigilantes dont nous entendons chaque jour la voix sans jamais connaître leur visage et qui sont nos Anges gardiens dans ces ténèbres vertigineuses dont elles surveillent jalousement les portes, les Toutes-Puissantes par qui les visages des absents surgissent près de nous, sans qu'il nous soit permis de les apercevoir; nous n'avons qu'à appeler ces Danaïdes de l'Invisible qui sans cesse vident, remplissent, et se transmettent les urnes obscures des sons, les jalouses Furies qui, tandis que nous murmurons une confidence à une amie, nous crient ironiquement: «J'écoute!» au moment où nous espérions que personne ne nous entendait, les Servantes irritées du Mystère, les Divinités implacables, les Demoiselles du téléphone! Et aussitôt que leur appel a retenti dans la nuit pleine d'apparitions, sur laquelle nos oreilles s'ouvrent seules, un bruit léger – un bruit, abstrait –, celui de la distance supprimée, et la voix de notre amie s'adresse à nous. »

 

J’avais travaillé sur la longueur de phrase (et de souffle) et sur les incises – les délicieuses digressions, les ragots, cet humour proustien très « gay », très « camp » avant la lettre.

 

L'INCISE INCISIVE MAIS LA DENT PAS SI DURE

 

Ça m’a rappelé toute une série de livres d’Edmund White que j’avais adorés pour ces mêmes raisons, ce côté concierge littéraire, raffiné, documenté, magnifiquement articulé, libre et drôle à la fois, comme si l’auteur faisait à chaque phrase une sorte d’aller et retour entre ce qu’il veut dire à ses lecteurs et une foule de nuances et de précisions quelquefois contradictoires qu’il s’en voudrait de ne pas livrer afin qu’on ait le tableau complet.

 

Une manière de contextualiser et de relativiser ce qui est dit, en somme, mais aussi de capter précisément l’ensemble d’une personnalité ou d’un lieu.

 

Dans Skinned Alive: Stories (Écorché Vif, Paris: Plon, 1997), un recueil de « nouvelles » – j’écris « nouvelles » entre guillemets, parce qu’il s’agit en réalité, pour certaines, de textes autobiographiques devenus, peut-être par discrétion ou pour s’éviter des procès, des sortes de fictions un peu artificielles – il évoque, notamment, sa passion houleuse et malheureuse pour un certain Jean-Loup, jeune Bordelais de bonne famille, fantasque, intelligent, et dessinateur de BD –, un Jean-Loup qu’on retrouvera, plus explicitement cette fois, dans Inside A Pearl : My Years in Paris (2014), l'extraordinaire journal parisien d’Edmund White, qui, je le signale en passant, n'a toujours pas été traduit en français...

 

DES RAGOTS, ENCORE DES RAGOTS

 

Dans l’original américain, c’est ce mélange de littéraire et de ragots, ou de ragots littéraires, parsemés d’expressions françaises chics qui fait tout le charme un peu snobinard, un peu désinvolte, de la prose de White, sans compter les informations très précises qu’il donne sur certaines personnalités, tant à Paris qu’à New York.

 

Il y a aussi tout un passage absolument extraordinaire sur le côté factice des monuments historiques : notre réalité, qu’on le déplore ou non, ce sont plutôt les HLM et les centres commerciaux, là où se trouve la vie contemporaine, ce qui la représente le plus fidèlement, tout le reste n’étant qu’une sorte de décor ravalé et plaisant, une projection, une vieille photographie, une construction factice comme peuvent l’être un Paris ou une Venise vus par Hollywood ou Las Vegas.

 

Brillant, sophistiqué, précis, tendre et drôle, Edmund White est un must pour ceux qui veulent connaitre la petite histoire, la culture et la sociologie du mouvement queer depuis les années 1960 à New York et ses rapports avec l’intelligentsia franco-américaine – White est l’un des grands biographes de Jean Genet –, mais aussi pour tout ceux qui aiment la littérature de l’intime, l’écriture au jour le jour et les confidences littéraires où se côtoient vague à l’âme et humour quelquefois tendre, quelquefois vachard, jamais méchant et toujours drôle.

 

©Sergio Belluz, 2018, le journal vagabond (2018).

 

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14/07/2019
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