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EN ROUTE/ON THE ROAD


On n'est jamais tranquille (cf CFF)

On n’est jamais tranquille dans les trains suisses : quand ce ne sont pas les multiples messages sonores en trois-quatre langues et notamment pour l’accueil (ah, ce « personnel d’accompagnement/train crew » qui nous souhaite la bienvenue et nous souhaite un agrrrrréable voyage/and wishes us a pleasant journey, tout ça pour aller au boulot).

 

Après, on a les messages multilingues pour le départ, pour l’arrivée, pour le wagon-restaurant, pour les pannes, pour les retards d’une minute et demie, sans compter le contrôleur qui contrôle et composte encore un à un tous les billets et vérifie tout l’éventail des abonnements.

 

Or admettons qu’on ait chaque jour quarante-cinq minutes de trajet à faire pour se rendre à son travail, et qu’on aimerait utiliser ces 45 minutes, au choix, a) à dormir b) à lire c) à grignoter un truc d) à rêvasser e) à écouter de la musique f) à écrire son journal, ce n’est absolument pas possible pour une grande partie du trajet, les messages se multiplient selon le nombre d’arrêts du train, avec des indications en quatre langues minimum dont on pourrait aisément se passer ou qu’on pourrait raccourcir un max.

 

Pourquoi clamer en phrases châtiées et multilingues mais quand même un peu longue : « Train pour Zurich, prochain arrêt Nyon », qu’on décline en « Train for Zurich, next stop Nyon », etc, alors qu’un simple « prochain arrêt/next stop : Nyon » aurait suffi ?

 

Bien sûr, les messages oraux sont utiles pour nos amis aveugles et malvoyants, mais ont-ils vraiment besoin de se farcir toute la phrase archipolie et glaciale pour se faire une idée de leur arrêt ?

 

Je remarque la différence en Espagne, où je suis souvent : là, les billets de train sont contrôlés, comme dans le métro, à l’entrée. On glisse son billet dans la fente, le portail d’entrée aux quais s’ouvre, et après on est tranquille tout le reste du trajet, qui est ponctué par de simples annonces des étapes : « Próxima parada : Barcelona »

 

Et là, entre deux, on aura pu, avec joie, se laisser aller à (voir plus haut).

 

©Sergio Belluz, 2018, Le journal vagabond (2016).

 

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17/08/2018
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La paix au Bout-du-Monde

Il y a quelque chose de vacancier dans les cafés des clubs de tennis, les gens y sont en tenues de sport souvent blanches, les terrains de terre battue rouges contrastent avec le vert des gazons, on entend les échanges de balles, ce son si particulier, si chic, de la balle de tennis qui rebondit sur les cordes de la raquette à intervalle régulier.

 

J'avais envie de revenir à cette terrasse du club de tennis de Miremont, à l'arrêt Bout-du-Monde, dans ce coin de Genève entre les Monts-de-Champel et Carouge qui est encerclé par l'Arve.

 

Depuis là, on voit le Salève, et on devine, on entend, l'Arve, qui a creusé son lit tout le long, et qui, par endroit, se prend pour une petite chute du Niagara.

 

Quelques oiseaux poussent la chansonnette sur fond étouffé de bruit de trafic de voiture (on est en contrebas de la route).

 

Je me suis choisi une table bien dégagée, me suis mis face au soleil, ai causé un petit moment avec un beau chat tigré, un peu replet, qui a engagé la conversation mais s'en est vite désintéressé.  Gracieux et dédaigneux à la fois, il est parti voir ce qui se passait sur les courts.

 

Je fais durer mon expresso et mon eau gazeuse.

 

Tout est bon pour savourer l'instant, le soleil, le calme, les rêveries.

 

©Sergio Belluz, 2018, Le journal vagabond (2018)

 

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15/04/2018
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Notes grecques (12) : le bus, transport artistique

Depuis la place Omonia, j’ai repris un métro en direction d’Aghia Marina, cette fois en m’arrêtant à la station Keramicos (‘Céramique’), que je connaissais déjà.

 

La zone est appelée ‘Gazi’ et, effectivement, ça gaze un max dans ce quartier qui tire son nom de l’ancienne usine à gaz devenue lieu d’exposition d’art contemporain : les bars et les restos se succèdent, la musique lounge prête sa nonchalance sophistiquée à une clientèle lookée, jeune et moins jeune, on y est aussi joyeux et aussi gay qu’à Kolonaki, mais avec moins d’argent.

 

Une salle de spectacle d’art et d’essai vient donner l’indispensable touche intellectuelle progressiste, en tout cas un alibi culturel très fashion, à une zone de loisir où, s’il fait bon draguer, ça n’empêche nullement d’avoir des velléités artistiques, d’autant que les velléités artistiques sont souvent de très bon plans pour draguer.

 

Mais si Gazi et ses plaisirs délétères, c’est bien, l’art contemporain, et même hypercontemporain c’est bien aussi, et pas seulement dans l’ancienne usine à gaz, mais sur les murs même d’Athènes.

 

C’est en prenant, depuis Gazi, et quand il veut bien arriver, le bus numéro 049 en direction du Pirée que, bien assis si l’on est chanceux, on visite gratuitement cette magnifique galerie urbaine visible en plein air sur des kilomètres : toute la beauté du streetart, toute la créativité, toute l’énergie jeune et joyeuse, toute les revendications et  les rages d’artistes en révolte contre la crise, la politique ou simplement la vie, s’y exposent sur les vastes surfaces disponibles.

 

Tous les styles, toutes les techniques se succèdent, et notamment une suite de longues fresques réalistes ou oniriques qui couvrent magnifiquement certaines enceintes de bâtiments officiels tombés en désuétude, ou certains entrepôts abandonnés, montrant une fois encore que cette forme d’art urbaine est peut-être celle qui exprime le mieux les temps que nous vivons et qui semblent absents d’un art contemporain devenu trop officiel et trop cérébral pour être honnête – qui s’encroûte, dans le sens pictural du terme.

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2017).

 

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16/10/2017
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Notes grecques (11) : l’Orient-Express à €4.50

C’est en retraçant mes pas dans ce vieux Pirée en train de disparaitre que je suis arrivé à son ancienne gare ferroviaire, que je pensais désaffectée, elle aussi, et qui fonctionne toujours.

 

Si le métro est aujourd’hui le mode de transport le plus courant pour arriver d’Athènes au Pirée, c’est qu’il en passe un toute les sept minutes, et qu’il part de la place Monastiraki, bien située et pratique.

 

Le train, lui, n’a que deux départs par heure, mais a cet avantage d’aller à la gare centrale de Larissa, d’avoir moins d’arrêts, d’avoir l’air conditionné qui fonctionne, et de faire partie du réseau de transports de la région athénienne (il est inclus dans la carte journalière à quatre euros cinquante).

 

Avec l’impression de partir en Orient-Express pour quelque destination exotique, je me suis en plus reposé les pieds et rafraichi délicieusement d’une chaleur qui atteint encore, tous ces jours, les trente-cinq degrés.

 

Je voulais aussi retrouver  l’avenue du Pirée, cette interminable avenue du Pirée que j’avais parcourue enfant dans le même sens, mais dans un vieux bus que nous avions pris dans la rue centrale du Pirée (on partait à l’aventure vers une  Acropole  à découvrir encore).

 

Comme on remonte un ruisseau pour en trouver la source, je voulais arriver à son début, à la place Omonia, où elle s’appelle ‘Tsaldari Panagi’ avant de reprendre son nom depuis les Thermopyles, l’avenue qui la traverse.

 

Le voyage en train était aussi l’occasion de découvrir sans me fatiguer d’autres facettes d’Athènes qu’on ne voit pas depuis le métro, toute une série de quartiers qui ont eu leur heure d’existence et qui, aujourd’hui, semblent déserts, avant que la roue tourne et que les promoteurs immobiliers se ruent à nouveau sur ces territoires à remettre en valeur, dans tous les sens du terme...

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2017).

 

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16/10/2017
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Notes grecques (10) : Mon Salonique

Une fois encore, je n’ai pas retrouvé le quartier perdu de mon enfance au Pirée, mais une fois encore j’en ai retrouvé quelques parcours, quelques traces, me rappelant à nouveau certaines rues extrêmement raides du centre du Pirée, où, quand il pleuvait, l’eau ruisselait en cascade.

 

Nous habitions dans un quartier flambant neuf où  vivait une population de petite classe moyenne : des maisons mitoyennes dans une rue très en pente, de jolies maisons de deux étages au sol de marbre, en bas le salon et la cuisine, en haut les chambres.

 

Nous y avions été reçus par Iannis et sa femme Elena. Ils avaient un fils, Alexandros, qui devait avoir trois ans. Iannis était musicien, joueur de bouzouki. II avait pu sans doute s’offrir cette maison grâce à ce qu’il avait gagné en jouant en Suisse à la Taverne Grecque de Lausanne, qui se trouvait alors aux Escaliers du Marché, où se trouve aujourd’hui une librairie.

 

Ma soeur et moi, peu coutumiers des habitudes locales, sortions pendant les heures de sieste et montions sur une sorte de terrain vague tout en haut de la rue.

 

Là, je m’étais très vite habitué au jouet traditionnel : un vieux pneu qu’on mettait sur sa tranche et qu’on faisait avancer avec un bâton.

 

Quand on ne jouait pas, on se promenait, on regardait avec curiosité passer les popes, tout en noir, avec leur chapeau carré, ou on allait s’acheter des pistaches.

 

À la maison, j’avais découvert, un peu méfiant, le poulpe à la grecque, et avais tout de suite aimé les semoules sucrées et le  ‘Café Nes’ – Nestlé, déjà... –, un café qui se buvait froid avec des glaçons.

 

Et puis, de gentilles voisines qui vivaient deux maisons plus haut m’avaient pris comme élève : elles étudiaient à  l’École française d’Athènes et me donnaient pour chaque mot français l’équivalent grec, me les désignant du doigt.

 

J’avais très vite acquis un vocabulaire de base pratique, et les chiffres, qui me sont toujours restés – mais le vocabulaire est enfoui quelque part, attendant un hypothétique réveil...

 

J’avais eu la fierté de pouvoir corriger la prononciation grecque de ma mère qui, pourtant, chantait avec un accent parfait  ‘Thessaloniki Mou’, cette chanson si belle dédiée à la ville de Salonique, une chanson joyeuse et chaleureuse à la fois, qui pourtant m’émeut à chaque fois, parce qu’elle évoque une ville qu’on a aimée, enfant, et parce qu’en l’entendant, c’est ma mère que j’entends chanter.

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2017).

 

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16/10/2017
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Notes grecques (09) : à la fortune du port

Les entrepôts du vieux Pirée, je les ai encore connus lorsque j’étais enfant, tout comme l’ancien terminal maritime, aujourd’hui désaffecté.

 

En me promenant, je me suis rappelé soudain un quartier tout aussi semblable, un autre quartier de petit commerce, de pièces mécaniques et d’objets liés à l’activité portuaire.

 

Je le revoyais, cet autre quartier, sans arriver à me rappeler exactement dans quel pays le situer. Je le voyais près de la mer, près du port, y descendant par plusieurs rues très raides.

 

Et soudain, je me suis souvenu : c’était le quartier de Galata, juste sous la tour du même nom, à Istanbul, plusieurs rues parallèles au bord de l’eau où ce n’étaient qu’ateliers et quincailleries de toutes sortes, un autre quartier grec caché sous un quartier turc – et pourtant toujours là.

 

Il y a quelque chose de très émouvant pour moi dans les ports, que ce soit dans les activités qui s’y déroulent, embarquements et débarquements de voyageurs, d’employés, de marchandises, quelque chose d’éternel et de temporaire, quelque chose de profondément humain.

 

L’ailleurs y est omniprésent.

 

Il y a les petits et les gros bateaux, les cargos, les navettes, la mer, toujours sale et qui sent le pétrole, et toute une infrastructure portuaire très élaborée qui va de portes d’accès contrôlées, de douanes, de bureaux, de guichets, d’entrepôts et de vastes espaces utilitaires.

 

Le Pirée n’y fait pas exception et l’on comprend vite qu’avec toutes ses îles et tout ce commerce, et ce trafic (au propre et au figuré) il n’est pas étonnant que les armateurs  grecs – un pléonasme - fassent fortune.

 

Ces grandes infrastructures sont aussi le lieu idéal pour tout un pan du streetart, qui y trouve des espaces extraordinaires pour y déployer sa monumentalité.

 

J’ai particulièrement aimé une très belle et gigantesque Victoire de Samothrace, ainsi qu’une naumachie légendaire que l’artiste, prévoyant, a datée à l’avance pour 2021, pour célébrer le deux mille cinq centième anniversaire de la Bataille de Salamine contre les Perses.

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2017).

 

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16/10/2017
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Notes grecques (08) : les déguisements du passé

Le Pirée que j’ai connu était un vrai port. Il y avait même une plage de sable sale. Un matin, nous y avions trouvé, fascinés, une femme qui se recouvrait de sable, puis se roulait dedans, comme pour se nettoyer d’une maladie de peau.

 

On pouvait se baigner à ses risques et périls. Comme, enfant, on a de la peine à penser longtemps aux risques et aux périls et qu’on résiste très mal au plaisir d’une baignade, on entrait résolument dans l’eau, même si je n’avais pas beaucoup aimé y trouver, un jour, un petit crabe blanc avançant ou reculant, curieux, près d’un de mes pieds.

 

Dans ce vieux port, d’ailleurs, les risques et périls, on les trouvait tout autant à chaque fois qu’il fallait traverser la rue : pas de feux, on tentait sa chance au moment opportun et on courait de l’autre côté.

 

Je ne l’ai pas retrouvé ce port de mon enfance, bien sûr, mais j’ai retrouvé sa configuration : comme un palimpseste, la forme actuelle du port s’est superposée à la précédente, je le reconnais, malgré ses nouveaux habits.

 

C’est qu’on a beau faire, tout moderniser, tout remodeler, c’est toujours très difficile de faire complètement disparaitre le passé, non que le passé ne soit pas effaçable : on a les preuves que c’est possible, aux États-Unis, par idéologie commerciale, en Russie soviétique par idéologie politique, ou, plus près de nous, dans la Roumanie de Ceaucescu et dans la Corée du Nord de Kim Jong Il.

 

Mais on ne peut pas faire disparaitre la commodité naturelle d’un lieu : une baie profonde et protégée, ses quartiers qui en sont le prolongement.

 

On va tout réorganiser, tout rebâtir, mais la découpe du bord de mer, et les collines de l’agglomération, et les lignes de base, et les rues, et les avenues, restent les mêmes par la force des choses : la géographie originelle du lieu ne fait que de se travestir sous de nouveaux atours.

 

Si on y regarde bien, et pour ça il faut quelquefois fermer et rouvrir les yeux, c’est comme avec le Père Noël quand on grandit : sous la barbe du personnage on reconnait soudain la personne.

 

©Sergio Belluz, 2017, Le journal vagabond (2017).

 

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16/10/2017
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